Weddell s'enfonça alors dans le sud, traversa le Cercle polaire par le

30e degré est de Greenwich, et ne tarda pas à rencontrer de nombreuses

îles de glace. Lorsqu'il eut dépassé le 70e degré, ces dernières

devinrent moins nombreuses et finirent par disparaître complètement;

le temps s'adoucit, les oiseaux reparurent en vols innombrables autour

du navire, tandis que des troupeaux de baleines se jouaient dans le

sillage du bâtiment. Cet adoucissement singulier et inattendu de la

température surprit tout le monde, d'autant plus qu'il s'accentua à

mesure que l'on s'enfonçait dans le sud. Les circonstances étaient si

favorables qu'à chaque instant Weddell s'attendait à découvrir quelque

terre nouvelle. Il n'en fut rien cependant.

Le 20 janvier, le bâtiment se trouvait par 36° 1/4 E. et 74° 15.

«J'aurais volontiers, dit Weddell, exploré la bande du S.-O.; mais,

considérant la saison avancée et que nous aurions pour nous en

retourner un espace de mer de mille milles, semé d'îles de glace, je ne

pus prendre un autre parti que de profiter de ce vent favorable pour

m'en retourner.»

N'ayant aperçu aucun indice de la terre dans cette direction, le vent

du sud soufflant avec force, Weddell revint en arrière jusqu'au 58e

degré de latitude, et s'avança dans l'est jusqu'à cent milles de la

Terre Sandwich. Le 7 février, le navigateur mit encore une fois le cap

au sud, traversa une banquise de cinquante milles de large et, le 20

février, atteignit 74° 15'. Du haut des mâts, on n'apercevait de tous

côtés qu'une mer libre, avec quatre îles de glace en vue.

Ces pointes dans le sud avaient donné des résultats inattendus.

Weddell s'était enfoncé vers le pôle, deux cent quatorze milles plus

loin que tous ses prédécesseurs, y compris Cook. Il donna le nom de

Georges IV à cette partie de la mer antarctique qu'il avait explorée.

Chose singulière et sur laquelle il est bon d'insister, les glaces

avaient diminué à mesure qu'on pénétrait plus avant dans le sud, les

brouillards et les orages étaient continuels, l'atmosphère était

journellement chargée d'une humidité compacte, la mer était profonde,

ouverte, et la température était singulièrement douce.

Autre remarque précieuse, les mouvements de la boussole étaient aussi

lents sous ces latitudes australes que Parry l'avait déjà constaté dans

les régions arctiques.

[Illustration: CARTE DES REGIONS POLAIRES SUD indiquant les routes des

navigateurs du XIXe siècle. _Gravé par E. Morieu_]

Les deux bâtiments de Weddell, séparés par la tempête, se rejoignirent

à la Nouvelle-Géorgie, après une navigation périlleuse de douze

cents milles à travers les glaces. Cette île, découverte par de La

Roche, en 1675, visitée, en 1756, par le vaisseau le _Lion_, n'était

réellement bien connue que depuis l'exploration que Cook en avait

faite; les détails qu'il avait donnés dans sa relation sur l'abondance

des veaux marins et des morses avaient déterminé nombre d'armateurs à

la fréquenter. C'étaient surtout des Anglais et des Américains, qui

portaient les peaux des animaux tués en Chine, où ils ne les vendaient

pas moins de vingt-cinq à trente francs pièce. En quelques années, le

nombre des peaux de veaux marins tués s'éleva à douze cent mille. Aussi

cette race d'animaux y était-elle déjà presque éteinte.

[Illustration: DUMONT D'URVILLE.]

«La longueur de la Géorgie méridionale, dit Weddell, est d'environ

trente lieues, et sa largeur moyenne est de trois lieues. Elle est

tellement festonnée par des baies que, dans quelques endroits, les

deux bords de ces petits mouillages paraissent se toucher. Les cimes

des montagnes sont très escarpées et toujours couvertes de neige. Dans

les vallées, la végétation ne manque pas de force pendant l'été; on y

remarque surtout une espèce de fourrage dont les tiges très vigoureuses

s'élèvent communément à deux pieds de hauteur. Il n'y a point de

quadrupèdes, mais l'île est peuplée d'oiseaux et d'animaux amphibies.»

On y rencontre des bandes immenses de pingouins qui se promènent sur

le rivage, la tête haute et l'air fier. On dirait, pour rappeler

l'expression d'un ancien navigateur, sir John Narborough, des troupes

d'enfants portant des tabliers blancs. On y voit aussi quantité

d'albatros, oiseau qui mesure seize à dix-sept pieds d'envergure, et

dont le volume, lorsqu'il est dépouillé de ses plumes, est réduit de

moitié.

Weddell visita également le Nouveau-Shetland et constata que l'île

Bridgeman, qui fait partie de cet archipel, est un volcan encore en

activité. Il lui fut impossible de débarquer, tous les ports étant

bloqués par les glaces, et il dut se rendre à la Terre de Feu.

Pendant le séjour de deux mois qu'il y fit, Weddell réunit de

précieuses observations sur les avantages que cette côte offre aux

navigateurs et put acquérir des notions exactes sur le caractère des

habitants.

Dans l'intérieur se dressent quelques montagnes, toujours couvertes de

neige, dont la plus élevée ne paraît pas dépasser trois mille pieds.

Weddell ne put apercevoir le volcan que d'autres voyageurs avaient

observé, et notamment Basil Hall en 1822, mais il ramassa quantité

de lave qui en provenait. Au reste, il ne pouvait y avoir doute sur

son existence, car Weddell, dans un précédent voyage, en 1820, avait

constaté que le ciel était tellement rouge au-dessus de la Terre de

Feu, qu'il n'avait pu attribuer cette coloration extraordinaire qu'à

une éruption volcanique.

Jusqu'alors les voyageurs qui avaient visité la Terre de Feu étaient

peu d'accord sur la température de cette région polaire. Weddell

attribue ces divergences à la différence des époques de leur séjour

et des vents qui régnaient. Pour lui, si le vent souffle du sud, le

thermomètre ne dépassera jamais deux ou trois degrés au-dessus de zéro;

s'il vient au contraire du nord, il fait aussi chaud «qu'en juillet en

Angleterre».

Les animaux dont le navigateur constata la présence sont des chiens et

des loutres, et ce seraient, suivant lui, les seuls quadrupèdes du pays.

Les relations avec les naturels furent toujours cordiales. Tout

d'abord, ceux-ci firent le tour du bâtiment, sans oser y monter; mais

ils ne tardèrent cependant pas à se familiariser. Les mêmes scènes qui

ont été décrites lors du passage du premier navire par le détroit, se

reproduisirent fidèlement, malgré le temps écoulé. Du pain, du madère

et du bœuf qu'on leur servit, les indigènes ne touchèrent qu'au

dernier. Pour eux, les objets qui avaient le plus de prix, c'étaient le

fer et les miroirs devant lesquels ils se livrèrent à des grimaces et à

des contorsions extravagantes qui amusèrent tout l'équipage.

Au reste, leur équipement suffisait pour exciter la gaieté. Avec

leur peinture noire comme le jais, leur plumes bleues, leur face

sillonnée de lignes parallèles rouges et blanches comme une toile à

matelas, ils offraient une physionomie si grotesque, qu'ils prêtaient

aux plaisanteries et aux rires des Anglais. Bientôt, peu satisfaits

des morceaux de cercles de tonneaux qu'on leur donnait, et trouvant

mesquins ces présents offerts par des gens possesseurs de tant de

richesses, ils se mirent à prendre tout ce qui était à leur convenance.

Ces vols furent facilement réprimés, mais ils produisirent plus d'une

scène plaisante et permirent d'admirer l'étonnante faculté d'imitation

de ces sauvages.

«Un matelot avait donné à l'un d'eux, raconte Weddell, un pot

d'étain plein de café que celui-ci but sur-le-champ, et il garda le

pot. Le matelot s'apercevant que son pot avait disparu, le demande

vivement, et, malgré l'énergie de son geste, personne ne se présente

pour restituer l'objet volé. Après avoir employé tous les moyens

imaginables, cet homme, furieux et prenant une attitude tragique,

s'écria d'un ton animé: «Canaille cuivrée, qu'as-tu fait de mon pot?»

Le sauvage, imitant son attitude, redit en anglais et sur le même ton:

«Canaille cuivrée, qu'as-tu fait de mon pot?» L'imitation fut si exacte

et si prompte que tout l'équipage en éclata de rire, excepté le matelot

qui s'élança sur le voleur, le fouilla et retrouva son pot d'étain.»

Sous ce climat rigoureux, sans vêtements, sans nourriture, au milieu

de montagnes stériles, sans animaux pour leur fournir une nourriture

substantielle qui les réconforte, les Fuégiens sont dans un état

d'abrutissement complet. La chasse ne peut leur fournir de ressources

sérieuses, la pêche ne leur en procure que d'insuffisantes; ils sont

donc obligés d'attendre que la tempête vienne jeter sur leurs côtes

quelque gros cétacé qu'ils dévorent à pleines dents, sans même prendre

la peine d'en faire cuire la chair.

En 1828, le vaisseau le _Chanticleer_, commandé par Henri Foster, avait

été chargé de faire des observations du pendule pour la détermination

de la figure de la terre. Cette expédition dura trois ans et se termina

par la mort de son commandant, qui se noya en 1831, dans la rivière

de Chagres. Nous n'en parlons que parce que, le 5 janvier 1829, ce

bâtiment reconnut et explora le groupe des Shetland méridionales. Le

commandant descendit même à grand'peine sur l'une de ces îles, où il

ramassa quelques échantillons de ces syénites dont le sol est composé,

et une petite quantité de neige rouge, de tout point semblable à celle

que plusieurs explorateurs avaient rencontrée dans les parages du pôle

nord.

Mais il est une reconnaissance d'un bien plus vif intérêt: c'est celle

qu'opéra en 1830 le baleinier John Biscoë.

Le brick le _Tula_, de cent quarante-huit tonneaux, et le cutter

_Lively_, quittèrent, sous ses ordres, le port de Londres, le

14 juillet 1830. Ces deux bâtiments, appartenant à MM. Enderby,

étaient armés pour la pêche des phoques et pourvus de tous les

objets convenables pour cette longue et pénible navigation. Mais les

instructions qu'avait reçues Biscoë lui prescrivaient, en outre, de

tâcher de faire quelque découverte dans les mers antarctiques.

Les deux bâtiments touchèrent aux Malouines, en repartirent le 27

novembre, cherchèrent vainement les îles Aurora et se dirigèrent vers

la Terre de Sandwich, dont la pointe septentrionale fut doublée le 1er

janvier 1831.

Arrivés au cinquante-neuvième parallèle, ils rencontrèrent des

glaces compactes qui les forcèrent à abandonner la route du

sud-ouest,--direction sur laquelle se faisaient remarquer les signes

du voisinage de la terre. Il fallut donc tourner à l'est, prolonger

la banquise jusqu'à 9° 34´ de longitude occidentale. Ce fut seulement

le 16 janvier que Biscoë put couper le soixantième parallèle sud.

Cook, en 1775, avait trouvé une mer libre sur un espace de deux cent

cinquante milles, là même où une barrière infranchissable avait arrêté

la tentative de Biscoë.

Continuant à courir dans le sud-est jusqu'à 68° 51´ de latitude et 10°

de longitude orientale, le navigateur n'avait pu s'empêcher d'être

frappé de la décoloration de l'eau, de la présence de plusieurs

«eaglets» et de pigeons du Cap, enfin de la direction du vent qui

soufflait du sud-sud-ouest, indices certains du voisinage d'une grande

terre.

Mais les glaces lui défendaient l'accès du sud. Aussi, Biscoë dut

poursuivre sa route à l'est, en se rapprochant du Cercle polaire.

«Enfin, le 27 février, dit Desborough Cooley, par 65° 57´ sud et 45°

de longitude orientale, il vit très distinctement une terre d'une

étendue considérable, montagneuse et couverte de neige, à laquelle il

imposa le nom d'Enderby. Tous ses efforts eurent dès lors pour objet

d'y aborder, mais elle était complètement entourée de glaces qui en

défendaient l'approche. Sur ces entrefaites, un coup de vent inattendu

vint séparer les deux navires et les entraîna vers le sud-est, ayant

encore longtemps en vue la même terre qui offrait, d'est en ouest, une

étendue de plus de deux cents milles. Mais le mauvais temps et l'état

déplorable de la santé de son équipage forcèrent le capitaine Biscoë

à laisser porter sur la Terre de Van-Diémen, où il ne fut rejoint que

plusieurs mois après par le _Lively_.»

Les explorateurs furent plusieurs fois témoins des lueurs éblouissantes

de l'aurore australe, spectacle merveilleux qu'il est impossible

d'oublier.

«Pour la première fois, dit Biscoë, les brillants reflets de l'aurore

australe roulaient sur nos têtes sous la forme de magnifiques colonnes,

puis prenaient tout à coup l'apparence d'une frange de tapisserie, et,

l'instant d'après, s'agitaient en l'air comme des serpents; souvent

ces jets de lumière ne semblaient être qu'à quelques verges au-dessus

de nos têtes, et bien certainement ils se trouvaient dans notre

atmosphère.»

La terre, montagneuse et couverte de neige, courait suivant la

direction E.-O. sous le parallèle 66° 30´; par malheur, il fut

impossible de l'approcher de plus de dix lieues, et elle était partout

bordée de glaces.

Laissant la Terre de Van-Diémen le 14 janvier 1832, Biscoë se dirigea

avec ses deux navires au sud-est. A plusieurs reprises, des fucus

flottant à la surface de la mer et quantité d'oiseaux qui s'écartent

peu de la terre, des nuages bas et épais, firent croire à Biscoë qu'il

allait faire quelque découverte; mais toujours la tempête l'empêcha de

pousser à fond sa reconnaissance. Enfin, le 12 février, par 66° 27´

de latitude et 84° 10´, de nouveau furent aperçus, en grand nombre,

des albatros, des pingouins et des baleines; le 15, une terre fut

découverte dans le sud-est à une grande distance; le lendemain, on

reconnut que c'était une île à laquelle on donna le nom d'Adélaïde, en

l'honneur de la reine d'Angleterre. Sur cette île, à une lieue à peu

près du bord de la mer, s'élevaient plusieurs pics de forme conique et

à base très large.

Les jours suivants, on put s'assurer qu'elle n'était pas isolée, mais

qu'elle faisait partie d'une chaîne d'îlots située au-devant d'une

terre haute. Cette terre, qui s'étendait sur un espace de deux cent

cinquante milles dans une direction E.-N.-E. et O.-S.-O., reçut le nom

de Graham, tandis que celui de Biscoë restait attaché à la chaîne des

îles que ce navigateur avait découvertes. Ce pays n'offrait pas la

moindre trace de plantes ou d'animaux.

Biscoë, pour donner une sanction certaine à sa découverte, descendit,

le 21 février, sur la grande terre, afin d'en prendre possession, et

détermina, par 64° 45´ latitude sud et 66° 11´ longitude ouest de

Paris, la position d'une haute montagne, à laquelle il donna le nom de

mont William.

«On se trouvait, dit le _Bulletin de la Société de géographie_ de 1833,

dans une baie profonde où l'eau était si paisible que, s'il y avait

eu des phoques, on eût pu facilement en charger les deux navires,

attendu qu'on eût pu, sans peine, approcher du bord des rochers pour

leur donner la chasse. L'eau était aussi très profonde, puisque, à

toucher presque le rivage, on n'eut point de fond avec vingt brasses

de ligne. Le soleil était si chaud que la neige fondait sur tous les

rochers situés au bord de l'eau, circonstance qui rendait encore plus

extraordinaire l'absence complète des phoques.»

De là, Biscoë gagna le Shetland du Sud, auquel la Terre de Graham

pourrait se rattacher, puis il relâcha aux Malouines où le _Lively_ se

perdit, et il rentra enfin en Angleterre.

Le capitaine Biscoë reçut, en récompense de ses fatigues et pour

l'encourager dans ses efforts, les grands prix des Sociétés de

géographie de Londres et de Paris.

Des controverses très animées s'étaient produites, à la suite de ces

voyages, sur l'existence d'un continent austral et la possibilité de

naviguer au delà d'une première barrière de glaces, appuyée sur les

îles déjà découvertes. Trois puissances résolurent à la même époque d'y

envoyer une expédition. La France confia le commandement de la sienne

à Dumont d'Urville, l'Angleterre à James Ross et les États-Unis au

lieutenant Charles Wilkes.

Aux nouveaux venus les honneurs. Ce dernier reçut le commandement d'une

petite escadre composée du _Purpoise_, des deux sloops le _Vincennes_

et le _Peacock_, des deux schooners _Sea-Gull_ et _Flying-Fish_, et

d'une gabare, le _Relief_. Cette dernière, qui emportait dans ses

flancs un supplément de provisions, fut expédiée à Rio, tandis que

les autres bâtiments, avant de s'arrêter sur cette rade, touchèrent à

Madère et aux îles du cap Vert.

Du 24 novembre 1838 au 6 janvier 1839, l'escadre demeura dans la baie

de Rio-de-Janeiro, gagna ensuite le Rio-Negro où elle séjourna six

jours, et n'arriva que le 19 février 1839 au port Orange, à la Terre de

Feu.

En cet endroit, l'expédition se divisa: le _Peacock_ et le

_Flying-Fish_ furent envoyés vers le point où Cook avait doublé

le soixantième degré de latitude; le _Relief_ pénétra avec les

naturalistes dans le détroit de Magellan par un des passages situés

au sud-est de la Terre de Feu; le _Vincennes_ restait au port Orange,

tandis que le _Sea-Gull_ et le _Purpoise_ partaient, le 24 février,

pour les mers australes. Wilkes reconnut la Terre de Palmer sur une

longueur de trente milles jusqu'au point où elle tourne vers le

S.-S.-E. qu'il nomma cap Hope; puis, il visita les Shetland et fit à

leur géographie quelques heureuses rectifications.

Les deux bâtiments, après trente-six jours passés dans ces régions

inhospitalières, firent route au nord. Après divers incidents de

navigation, aujourd'hui sans grand intérêt, ayant perdu le _Sea-Gull_,

Wilkes relâcha au Callao, visita les Pomoutou, Taïti, les îles de la

Société, des Navigateurs, et relâcha à Sydney, le 28 novembre.

Le 29 décembre 1839, l'expédition reprenait encore une fois la mer

et se dirigeait au sud. L'objectif était d'atteindre la plus haute

latitude possible entre les 160e et 145e degrés à l'est du méridien de

Greenwich, en allant de l'est à l'ouest. Les bâtiments avaient liberté

de manœuvre, et rendez-vous était fixé en cas de séparation. Jusqu'au

22 janvier, on releva de nombreux indices de terre, et quelques

officiers crurent même l'apercevoir; mais il ressort des dépositions

de ceux-ci, au procès que Wilkes eut à soutenir à son retour, que, si

quelque circonstance eût rejeté au nord le _Vincennes_ avant le 22

janvier, l'expédition n'aurait eu aucune certitude de l'existence d'un

continent austral. C'est à Sydney seulement que Wilkes, entendant dire

que d'Urville avait découvert la terre le 19 janvier, prétendit l'avoir

découverte le même jour.

Ces faits sont établis dans un article très concluant, publié par

l'hydrographe Daussy dans le _Bulletin de la Société de géographie_.

On verra plus loin que, dès le 21 janvier, d'Urville avait débarqué sur

cette nouvelle terre. La priorité de la découverte doit donc lui être

réservée.

Le _Peacock_ et le _Flying-Fish_, ayant éprouvé des avaries ou n'ayant

pu affronter l'état de la mer et les glaces flottantes, avaient fait

route au nord dès le 24 janvier et le 5 février.

Seuls, le _Vincennes_ et le _Purpoise_ avaient continué cette rude

croisière jusque par 97° de longitude est, voyant la terre et s'en

approchant de temps en temps, depuis dix milles jusqu'à trois quarts de

mille, selon que la banquise le permettait.

[Illustration: L'île est peuplée d'oiseaux. (Page 373.)]

«Le 29 janvier, dit Wilkes dans son rapport à l'Institut national de

Washington, nous entrâmes dans ce que j'ai nommé baie Piners, la seule

place où nous ayons pu débarquer sur les rochers nus; mais nous fûmes

repoussés par un de ces coups de vent soudains qui sont ordinaires dans

ces mers. Nous sortîmes de cette baie en sondant par trente brasses. Le

coup de vent dura trente-six heures, et après avoir échappé plusieurs

fois de très près à nous briser contre les glaces, nous nous trouvâmes

à soixante milles sous le vent de la baie. Comme il était alors

probable que la terre que nous avions découverte était d'une grande

étendue, je pensai qu'il était plus important de la suivre vers l'ouest

que de retourner pour débarquer à la baie Piners, ne doutant pas

d'ailleurs que nous ne trouvassions l'occasion de le faire sur quelque

point plus accessible. Je fus cependant trompé dans cette attente,

et la banquise nous empêcha constamment d'approcher de terre. Nous

rencontrâmes sur la limite de la banquise de grandes masses de glace

couvertes de vase, de roches et de pierres, dont nous pûmes prendre

des échantillons aussi nombreux que si nous les avions détachés des

rochers eux-mêmes. La terre couverte de neige fut aperçue distinctement

en plusieurs endroits, et, entre ces points, les apparences étaient

telles, qu'elles ne laissèrent que peu ou même aucun doute dans mon

esprit, qu'il n'y eût là une ligne continue de côtes, qui méritât le

nom que nous lui avons donné, de continent antarctique. Lorsque nous

atteignîmes le 97e degré est, nous trouvâmes que la glace se dirigeait

vers le nord; nous la suivîmes dans cette direction, et nous arrivâmes,

à quelques milles près, au point où Cook avait été arrêté par la

barrière de glace en 1773.»

[Illustration: Il fallut se mouiller jusqu'à mi-corps. (Page 370.)]

La baie Piners, où Wilkes débarqua, est située par 140° est (137° 40´

de Paris), c'est-à-dire au point même où d'Urville avait débarqué le 21

janvier.

Le 30 janvier, le _Purpoise_ avait aperçu les deux bâtiments de

d'Urville, s'était approché d'eux, à portée de la voix; mais ceux-ci,

faisant de la toile, avaient paru se refuser à toute communication.

Wilkes regagna Sydney où il trouva le _Peacock_ en réparation, se

rendit avec ce bâtiment à la Nouvelle-Zélande, de là à Tonga-Tabou,

puis aux Fidji, où furent massacrés par les naturels deux jeunes

officiers de l'expédition. Les îles des Amis, des Navigateurs, les

Sandwich, l'embouchure de la Colombia à la côte occidentale d'Amérique,

les détroits de l'Amirauté et de Puget, l'île Vancouver, les îles

des Larrons, Manille, les Soulou, Singapour, les îles de la Sonde,

Sainte-Hélène, Rio-de-Janeiro, furent les nombreuses étapes de ce long

voyage, qui se termina, le 9 juin 1842, à New-York, après une absence

de trois ans et dix mois.

Les résultats dans toutes les branches de la science étaient

considérables, et, pour son début dans la carrière des voyages de

circumnavigation, la jeune république des États-Unis venait de faire un

coup de maître.

Malgré tout l'intérêt que présente la précieuse relation de cette

expédition, ainsi que les traités spéciaux qui l'accompagnent et

que l'on doit à la plume des savants Dana, Gould, Pickering, Gray,

Cassin et Brackenridge, nous sommes forcé de négliger tout ce qui

s'est fait dans des contrées déjà connues. Le succès de cette grande

publication fut considérable au delà de l'Atlantique, il est facile

de le comprendre, dans un pays qui ne compte qu'un petit nombre

d'explorateurs officiels.

En même temps que Wilkes, au commencement de 1839, Balleny, capitaine

de l'_Elisabeth-Scott_, apportait sa contribution à la reconnaissance

des terres antarctiques.

Parti de l'île Campbell, au sud de la Nouvelle-Zélande, il était

parvenu, le 7 février, par 67° 7´ de latitude et 164° 25´ de longitude

à l'ouest du méridien de Paris. Faisant alors route à l'ouest, deux

jours plus tard, après avoir reconnu maint indice du voisinage de la

terre, il avait découvert dans le sud-ouest une bande noire, qu'à six

heures du soir on ne pouvait plus hésiter à prendre pour la terre.

C'étaient trois îles assez considérables, dont la plus occidentale

était la plus longue. Elles reçurent le nom de Balleny. Comme on peut

le croire, le capitaine manœuvra pour atterrir, mais ces îles étaient

défendues par une barrière de glace sans aucun passage. On dut donc se

contenter de fixer par 66° 44´ et 162° 25´ de longitude la position de

l'île centrale.

Le 11 février, fut encore vue une terre haute et couverte de neige dans

l'ouest-sud-ouest; le lendemain, on n'en était plus qu'à une dizaine

de milles. On s'en approcha, puis un canot fut détaché. Une plage

de trois ou quatre pieds de large au bas de falaises verticales et

inaccessibles en défendait l'accès, et il fallut se mouiller jusqu'à

mi-corps pour recueillir quelques échantillons de lave car cette terre

est volcanique, et ses montagnes sont surmontées d'un panache de fumée.

Encore une fois, le 2 mars, par 65° de latitude et 120° 24´ de

longitude estimée, on aperçut, du pont de l'_Elisabeth-Scott_, une

nouvelle apparence de terre. On mit en panne pour passer la nuit, et

le lendemain, on tenta de se diriger vers le sud-ouest; mais il fut

impossible de franchir la banquise attachée au rivage. Cette nouvelle

terre reçut le nom de Sabrina. Balleny dut alors reprendre la route

du nord, et c'est à ces indications incomplètes, mais sûres, que se

bornent ses découvertes.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 33 / 39 段