longitude ouest. C'est non loin de là, dans l'est, que Powell a
rencontré des «ice fields» compacts. On aperçoit bientôt une île
immense de deux mille mètres d'étendue, de soixante-six mètres de
hauteur, table taillée à pic, imitant la terre à s'y méprendre sous
certains reflets de lumière.
Les baleines et les pingouins nagent en foule autour des bâtiments que
croisent sans cesse les pétrels blancs.
Le 21, les observations accusent 62° 53´ sud, et d'Urville compte
bientôt atteindre le soixante-cinquième parallèle, lorsque, dans la
nuit, à trois heures du matin, on le prévient que la route est barrée
par une banquise, à travers laquelle il ne paraît pas possible de se
frayer un passage. Les amures sont aussitôt changées, et l'on fait
route à l'est à petite vitesse, car la brise est tombée.
«Aussi, dit la relation, eûmes-nous le temps de contempler tout à
notre aise le merveilleux spectacle que nous avions sous les yeux.
Sévère et grandiose au delà de toute expression, tout en élevant
l'imagination, il remplit le cœur d'un sentiment d'épouvante
involontaire; nulle part l'homme n'éprouve plus vivement la conviction
de son impuissance... C'est un monde nouveau dont l'image se déploie
à ses regards, mais un monde inerte, lugubre et silencieux où tout le
menace de l'anéantissement de ses facultés. Là, s'il avait le malheur
de rester abandonné à lui-même, nulle ressource, nulle consolation,
nulle étincelle d'espérance ne pourraient adoucir ses derniers moments.
Cette idée rappelle involontairement la fameuse inscription de la porte
de l'enfer du Dante:
Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.»
D'Urville procède alors à un travail très curieux, qui, comparé à
d'autres de même nature, pourrait avoir une extrême utilité. Il fait
relever le tracé exact de la banquise. Si d'autres navigateurs avaient
agi de même par la suite, on aurait obtenu des renseignements précis
sur la marche et les mouvements des glaces australes, matières si
obscures encore aujourd'hui.
Le 22, après avoir doublé une pointe, on reconnaît que la direction de
la banquise est S.-S.-O., puis O. Dans ces parages, on aperçoit une
terre haute et accidentée. Dumoulin a commencé d'en faire le relevé,
d'Urville croit y reconnaître le New-South-Groenland de Morrell,
lorsqu'on voit ses formes s'altérer et se fondre à l'horizon.
Le 24, les deux corvettes traversent un lit de glaçons flottants et
pénètrent dans une plaine où les glaces sont en dissolution. Mais le
passage se rétrécit bientôt, les blocs deviennent plus nombreux, et il
faut faire volte-face, si l'on ne veut pas être bloqué.
Cependant tout indique que la lisière de la banquise est en
décomposition: les îles de glace s'éboulent avec des détonations
formidables, les glaces suintent et laissent couler de petits filets;
c'est la débâcle; la saison n'est donc pas assez avancée, et Fanning a
raison de dire qu'il ne faut pas arriver dans ces parages avant le mois
de février.
D'Urville se décide alors à faire route au nord pour essayer de gagner
les îles New-South-Orkney, dont la carte était incomplète et mal
déterminée. Le commandant désirait procéder au relevé de cet archipel
et s'y arrêter quelques jours, avant de piquer de nouveau vers le sud,
afin de s'y retrouver à la même époque de l'année que Weddell.
Pendant trois jours, d'Urville prolongea la bande septentrionale de
cet archipel sans pouvoir l'accoster; puis, il reprit sa route au sud
jusqu'au 4 février, et fut de nouveau en vue de la banquise par 62°
20´ de latitude sud et 39° 28´ de longitude est.
Quelques minutes avant midi, on découvrit une sorte d'ouverture, et
l'on s'y lança à tout hasard.
Cette manœuvre audacieuse réussit aux deux bâtiments, qui purent
pénétrer, malgré une neige intense, dans une sorte de petit bassin à
peine large de deux milles, mais cerné de tous côtés par de hautes
murailles de glaces.
Il fallut s'amarrer aux glaçons. Lorsqu'on donna l'ordre de mouiller,
un jeune novice de la _Zélée_ s'écria naïvement:
«Est-ce qu'il y a un port ici près? Je ne croyais pas qu'il y eût des
habitants au travers des glaces!»
D'ailleurs, à ce moment, tout le monde à bord des deux bâtiments était
enthousiaste et joyeux. De jeunes officiers de la _Zélée_ étaient venus
vider un bol de punch avec leurs camarades de l'_Astrolabe_. De son
lit, le commandant pouvait entendre les bruyantes expressions de leur
contentement. Mais lui n'envisageait pas la situation sous un jour
aussi favorable. Il considérait sa manœuvre comme très imprudente.
Enfermé dans un cul-de-sac, il n'avait, pour sortir, d'autre issue que
celle qui lui avait servi pour entrer, et il était impossible d'en
profiter, à moins d'avoir vent sous vergue.
En effet, à onze heures, d'Urville fut réveillé par des chocs violents
et par un bruit de déchirement, comme si la corvette eût touché contre
des rochers. Le commandant se releva et vit que l'_Astrolabe_, ayant
dérivé, était tombée sur les glaces, où elle restait exposée aux
attaques de celles que le courant entraînait plus vite qu'elle-même.
Au jour, on se vit entouré de glaçons. Seul, dans le nord, un filet
d'un bleu noirâtre semblait indiquer une eau libre. On prit aussitôt
cette direction, mais une brume épaisse enveloppa presque immédiatement
les deux corvettes. Lorsqu'elle se dissipa, on se trouva en présence
d'une barrière de glaces compactes, au delà desquelles s'étendait à
perte de vue une eau entièrement dégagée.
D'Urville résolut aussitôt de se frayer un passage, et, prenant
du champ, il lança, avec le plus de rapidité qu'il fut possible,
l'_Astrolabe_ contre l'obstacle. Celle-ci pénétra de deux ou trois
longueurs dans la glace, puis demeura immobile. Alors, les hommes
descendirent sur les glaçons; armés de pics, de pinces, de pioches et
de scies, ils travaillèrent gaiement à se frayer un passage.
Déjà ils avaient presque traversé ce fragment de banquise, lorsque le
vent changea, la houle du large se fit sentir, et l'on dut, de l'avis
de tous les officiers, rentrer dans l'intérieur des glaces, car il y
avait lieu de craindre, si le vent fraîchissait, d'être affalé contre
la banquise et démoli par les lames et les écueils flottants.
[Illustration: Petite carte des découvertes de Dumont d'Urville au Pôle
sud, d'après ses relations.]
Les corvettes avaient parcouru douze ou quinze milles inutilement,
lorsqu'un officier, perché dans les haubans, aperçut un passage dans
l'E.-N.-E. On se dirigea immédiatement de ce côté; mais, encore une
fois, il fut impossible de se frayer un passage, et, la nuit venue, on
dut s'amarrer à un gros glaçon. Les effroyables craquements qui avaient
tenu éveillé le commandant, la nuit précédente, recommencèrent avec une
telle violence, qu'il semblait que la corvette ne pourrait y résister
jusqu'au jour.
[Illustration: On dut enfermer le gouvernail. (Page 385.)]
Cependant, après une entrevue avec le capitaine de la _Zélée_,
d'Urville fit route au nord, mais la journée se passa encore sans
apporter de changement dans la position des navires; le lendemain, au
milieu d'une pluie de neige fondue, la houle devint assez forte pour
soulever toute la plaine glacée, dans laquelle les deux bâtiments
étaient emprisonnés.
Il fallut veiller avec plus de soin que jamais aux glaçons, que
ces ondulations faisaient bondir au loin, et l'on dut enfermer le
gouvernail dans une espèce de cabane en bois qui le protégeait contre
les chocs des glaces.
A part quelques ophthalmies produites par la réverbération continuelle
de la neige, la santé des équipages était satisfaisante, et ce n'était
pas une mince satisfaction pour les commandants, obligés d'être
continuellement sur le qui-vive. Ce fut seulement le 9 février que les
corvettes, favorisées par une forte brise, purent se dégager et se
retrouver enfin dans une mer entièrement libre. On avait prolongé la
banquise sur une étendue de deux cent vingt-cinq lieues.
Par un bonheur inespéré, les navires n'avaient aucune avarie, sauf la
perte de quelques espars et d'une bonne partie du doublage en cuivre;
mais ils ne faisaient pas plus d'eau qu'auparavant.
Le soleil parut le lendemain et permit d'obtenir des observations qui
donnèrent la position par 62° 9´ latitude sud et 39° 22 longitude ouest.
La neige ne cessa pas de tomber, le froid fut vif et le vent violent
pendant les trois jours qui suivirent. Cette continuité de mauvais
temps, ainsi que la durée plus longue des nuits, avertirent d'Urville
de la nécessité de renoncer à cette navigation. Aussi, dès qu'il
se trouva par 62° sud et 33° 11´, sur la route où Weddell avait pu
cheminer librement en 1823, et où lui ne rencontra que des glaces
impénétrables, il fit route pour les New-South-Orkney.
D'ailleurs, un mois entier passé au milieu des glaces et des brumes de
l'océan Antarctique avait ébranlé la santé des équipages, et il était
sans profit pour la science de continuer plus longtemps cette croisière.
Ce fut le 20 que l'on reconnut l'archipel; d'Urville fut encore une
fois forcé par les glaces de le prolonger par le nord, mais il put
détacher deux canots, qui, sur l'île Weddell, recueillirent une
ample collection géologique, quelques échantillons de lichens et une
vingtaine de pingouins et de chionis.
Le 25 février, fut aperçue l'île Clarence, qui forme l'extrémité
orientale de l'archipel New-South-Shetland, terre extrêmement haute,
abrupte, couverte de neige, sauf au bord de la mer; puis, on cingla
vers l'île Éléphant, de tout point semblable à la première, mais semée
de pitons, qui se détachent en noir sur les plaines de neige et de
glace. Les îlots Narrow, Biggs, O'Brien, Aspland sont successivement
reconnus; mais, couverts de neige, ils n'offrent pas une place
où l'homme puisse prendre pied. Puis, on aperçut le petit volcan
Bridgeman, sur lequel deux canots essayèrent vainement de débarquer les
naturalistes.
«La teinte générale du sol, dit la relation, est d'une couleur
rougeâtre, comme celle de la brique brûlée, avec des taches grises qui
semblent annoncer des pierres ponces ou de la cendre durcie. Au bord
de la mer, çà et là, on voit de gros blocs d'une couleur noirâtre qui
doivent être de la lave. Du reste, cet îlot n'a point de véritable
cratère, mais il laisse échapper d'épaisses fumées qui sortent presque
toutes de sa base, dans la bande occidentale; sur celle du nord, on
voit encore deux fumerolles à dix ou douze mètres au-dessus de l'eau.
On n'en remarque point sur la bande de l'est, ni sur celle du sud,
ni sur le sommet, qui est uniforme et arrondi. Sa masse paraît avoir
récemment subi quelque grande modification, et il faut bien qu'il
en ait été ainsi pour avoir maintenant si peu de rapport avec la
description qu'en traça Powell en 1822.»
D'Urville reprit bientôt la route du sud, et, le 27 février, reconnut
une bande considérable de terre dans le S.-E., que la brume et les
flocons d'une neige très fine l'empêchèrent d'accoster. Il se trouvait
alors sur le parallèle de l'île Hope, par 62° 57´ de latitude. Il en
approcha de très près et reconnut d'abord une terre basse, à laquelle
il donna le nom de Terre de Joinville; plus loin, dans le sud-ouest,
une grande terre montagneuse qu'il appela Terre Louis-Philippe, et,
entre elles, au milieu d'une sorte de canal encombré par les glaces,
une île à laquelle il donna le nom de Rosamel.
«Pour lors, dit d'Urville, l'horizon bien éclairci nous permet de
suivre des yeux tous les accidents de la Terre Louis-Philippe. En ce
moment, elle s'étend depuis le mont Bransfield, dans le N. 72° E.,
jusqu'au S.-S.-O., où l'œil la suit jusqu'aux bornes de l'horizon.
Depuis le mont Bransfield jusqu'au sud, c'est une haute terre, assez
uniforme et formant un immense glacier sans accidents notables. Mais,
au sud, la terre se relève sous la forme d'un beau piton (le mont
Jacquinot), qui paraît égaler et même surpasser Bransfield; puis, à
partir de là, elle s'étend sous la forme d'une chaîne de montagnes
se terminant dans le S.-O. par un sommet encore plus élevé que tous
les autres. Au reste, les effets de la neige et de la glace, ainsi
que l'absence de tout objet de comparaison, contribuent à exagérer
singulièrement la hauteur de toutes ces protubérances. En effet, nous
trouvâmes, par les mesures qui furent prises par M. Dumoulin, que
toutes ces montagnes, qui nous paraissaient alors gigantesques et au
moins comparables aux Alpes et aux Pyrénées, n'avaient que des hauteurs
très médiocres. Ainsi, le mont Bransfield n'avait que 632 mètres, le
mont Jacquinot 648 mètres, et enfin ce dernier, le mont d'Urville, le
plus élevé de tous, 931 mètres. A l'exception des îlots en avant de la
grande terre et de quelques pointes dégagées de neige, tout le reste
n'est qu'une suite de glaces compactes; dans cet état, il n'est pas
possible de tracer la vraie direction de la terre, mais seulement de
ses croûtes de glace.»
Le 1er mars, un sondage n'accuse que cent quatre-vingts brasses de
profondeur, le fond est de roches et de gravier. La température est de
1°9 à la surface et de 0,2 au fond de la mer. Le 2 mars est reconnue,
au large de la Terre Louis-Philippe, une île qui reçoit le nom d'île
de l'Astrolabe. Le lendemain, une grande baie ou plutôt un canal,
auquel on donne le nom de canal d'Orléans, est relevé entre la Terre
Louis-Philippe et une bande haute et rocheuse qui, selon d'Urville,
serait le commencement des terres de Trinité, jusqu'alors très
incorrectement tracées.
Ainsi donc, depuis le 26 février jusqu'au 5 mars, d'Urville resta en
vue de la côte, la longeant à peu de distance, mais n'étant cependant
pas maître de ses manœuvres, à cause des brumes et des pluies qui
se succédèrent sans arrêter. Tout, du reste, annonçait un dégel
bien accentué; à midi, la température s'élevait jusqu'à cinq degrés
au-dessus de zéro; partout, des glaces coulaient des filets d'eau, des
blocs entiers se détachaient et tombaient dans la mer avec un bruit
formidable; enfin un vent d'ouest ne cessait pas de souffler en grande
brise.
Ce fut même la raison qui empêcha d'Urville de pousser plus loin son
exploration. La mer était très dure, la pluie fréquente et la brume
continuelle. Il dut donc s'éloigner de cette côte dangereuse et
remonter vers le nord, où, dès le lendemain, il relevait les îles les
plus occidentales du Nouveau-Shetland.
D'Urville prit alors la route de la Concepcion. Mais cette traversée
fut très pénible, le scorbut ayant attaqué, malgré toutes les
précautions prises, les équipages des deux corvettes, et surtout celui
de la _Zélée_, avec la dernière violence. Ce fut aussi à ce moment que
d'Urville mesura des hauteurs de lames, qui répondaient au reproche
d'exagération fabuleuse qui lui avait été fait, lorsqu'il avait
attribué cent pieds d'élévation à celles qu'il avait essuyées sur le
banc des Aiguilles.
Avec l'aide de ses officiers, afin qu'on ne pût mettre en doute les
résultats de ses observations, d'Urville mesura des lames, dont la
hauteur verticale était de onze mètres et demi, et qui n'avaient pas
moins de soixante mètres du sommet au point inférieur, ce qui faisait
cent vingt mètres pour la longueur totale d'une seule lame. Ces mesures
répondaient aux affirmations ironiques d'Arago, qui, de son cabinet, ne
permettait pas à une lame de s'élever à plus de cinq ou six mètres. Il
ne faut pas hésiter un seul instant à admettre, contre l'illustre mais
passionné physicien, les mesures des navigateurs qui avaient observé
sur place.
Le 7 avril 1838, la division jeta l'ancre dans la baie de Talcahuano.
Elle devait y trouver un repos, dont les quarante scorbutiques de
la _Zélée_ avaient le plus grand besoin. De là, d'Urville gagna
Valparaiso; puis, traversant toute l'Océanie, il mouilla, le 1er
janvier 1839, à Guaham, s'engagea ensuite dans la Malaisie, arriva en
octobre à Batavia, et de là atteignit Hobart-Town, d'où, le 1er janvier
1840, il appareillait pour une nouvelle course à travers les régions
antarctiques.
A cette époque, d'Urville ne connaissait ni le voyage de Balleny ni la
découverte de la Terre Sabrina. Son intention était de ne faire qu'une
pointe au sud de la Tasmanie, afin de constater sous quel parallèle
il rencontrerait les glaces. L'espace compris entre 120° et 160° de
longitude orientale n'avait pas encore été exploré, pensait-il. Il y
avait donc là quelque découverte à tenter.
Tout d'abord, la navigation se présenta sous les auspices les plus
fâcheux. La houle était très forte, les courants portaient à l'est,
l'état sanitaire était loin d'être satisfaisant, et, cependant,
on n'était encore que sous le 58e degré de latitude, lorsque tout
annonçait le voisinage de la banquise.
Le froid devint bientôt très vif; les vents se mirent à souffler de
l'ouest-nord-ouest, et la mer s'apaisa, indice presque certain du
voisinage d'une terre ou de la banquise. On pencha plutôt pour la
première de ces hypothèses, car les îles de glace que l'on rencontrait
étaient trop grosses pour s'être formées en pleine mer. Le 18
janvier, on atteignit le 64e degré de latitude, et l'on ne tarda pas
à rencontrer d'énormes blocs de glace taillés à pic, dont la hauteur
variait entre trente et quarante mètres et dont la largeur dépassait
mille mètres.
Le lendemain, 19 janvier 1840, fut aperçue une nouvelle terre, qui
reçut le nom de Terre Adélie. Le soleil était brûlant, et toutes les
glaces semblaient en décomposition; de nombreux ruisseaux se formaient
à leurs sommets et descendaient en cascades jusqu'à la mer. L'aspect
de la terre était uniforme; couverte de neige, elle courait de l'est à
l'ouest et semblait s'abaisser en pente douce jusqu'à la mer. Le 21,
le vent permit aux deux navires de s'en approcher. On ne tarda pas à
découvrir de profondes ravines, creusées par les eaux provenant de la
fonte des neiges.
A mesure qu'on s'avançait, la navigation devenait plus périlleuse. Les
îles de glace étaient en si grand nombre, qu'à peine restait-il entre
elles un canal assez large pour permettre aux corvettes de manœuvrer.
«Leurs murailles droites dépassaient de beaucoup nos mâtures, dit
d'Urville; elles surplombaient nos navires, dont les dimensions
paraissaient ridiculement rétrécies, comparativement à ces masses
énormes. Le spectacle qui s'offrait à nos regards était tout à la fois
grandiose et effrayant. On aurait pu se croire dans les rues étroites
d'une ville de géants.»
Bientôt les corvettes entrèrent dans un vaste bassin formé par la côte
et les îles de glace qu'elles venaient de doubler. La terre s'étendait
à perte de vue au sud-est et au nord-ouest. Elle pouvait avoir de
mille à douze cents mètres de haut, mais ne présentait nulle part de
sommet saillant. Enfin, au milieu de cette immense plaine de neige,
parurent quelques rochers. Les deux capitaines expédièrent aussitôt des
embarcations, avec mission de recueillir des preuves palpables de leur
découverte. Voici ce que dit l'un des officiers, Du Bouzet, chargé de
cette importante reconnaissance:
«Il était près de neuf heures, lorsque, à notre grande joie, nous
prîmes terre sur la partie ouest de l'îlot le plus occidental et le
plus élevé. Le canot de l'_Astrolabe_ était arrivé avant nous; déjà
les hommes qui le montaient étaient grimpés sur les flancs escarpés
de ce rocher. Ils précipitaient en bas les pingouins, fort étonnés
de se voir dépossédés si brutalement de l'île dont ils étaient les
seuls habitants..... J'envoyai aussitôt un de nos matelots déployer un
drapeau tricolore sur ces terres, qu'aucune créature humaine n'avait
ni vues ni foulées avant nous. Suivant l'ancienne coutume, que les
Anglais ont conservée précieusement, nous en prîmes possession au
nom de la France, ainsi que de la côte voisine, que la glace nous
empêchait d'aborder..... Le règne animal n'y était représenté que par
les pingouins. Malgré toutes nos recherches, nous n'y trouvâmes pas une
seule coquille. La roche était entièrement nue et n'offrait pas même la
moindre trace de lichens. Il fallut nous rabattre sur le règne minéral.
Chacun de nous prit le marteau et se mit à tailler dans la roche. Mais
celle-ci, d'une nature granitique, était tellement dure, que nous
ne pûmes en détacher que de très faibles morceaux. Heureusement, en
parcourant le sommet de l'île, les matelots découvrirent de larges
fragments de rocher détachés par les gelées, et ils les embarquèrent
dans les canots. En les examinant de près, je reconnus une ressemblance
parfaite entre ces roches et de petits fragments de gneiss que nous
avions trouvés dans l'estomac d'un pingouin, tué la veille. Le petit
îlot sur lequel nous prîmes terre fait partie d'un groupe de huit ou
dix petites îles, arrondies au sommet et présentant toutes à peu près
les mêmes formes. Ces îles sont séparées de la côte la plus proche par
un espace de 500 ou 600 mètres. Nous apercevions encore sur le rivage
plusieurs sommets entièrement découverts et un cap dont la base était
aussi dépouillée de neige..... Tous ces îlots, très rapprochés les uns
des autres, semblaient former une chaîne continue, parallèle à la côte
et qui s'étendait de l'est à l'ouest.»
Le 22 et le 23, fut continuée la reconnaissance de ce littoral; mais,
ce jour-là, une banquise, soudée à la côte, vint forcer les bâtiments
à retourner vers le nord; en même temps, une rafale de neige, aussi
subite que terrible, assaillit les bâtiments et les mit en perdition.
La _Zélée_ subit de fortes avaries dans sa voilure; mais, le lendemain,
elle se retrouvait auprès de sa conserve.
Pendant ce temps, la terre n'avait pour ainsi dire pas été perdue de
vue. Toutefois, le 29, devant la persistance singulière des vents
d'est, d'Urville dut abandonner la reconnaissance de la Terre Adélie.
C'est ce jour-là que fut aperçu l'un des bâtiments du lieutenant
Wilkes. D'Urville se plaint des intentions malveillantes que ce dernier
lui prête dans son rapport, et assure que sa manœuvre, qui avait pour
but de communiquer, fut mal interprétée par les Américains.
«Nous ne sommes plus, dit-il, au temps où les navigateurs, poussés par
l'intérêt du commerce, se croyaient obligés de cacher soigneusement
leur route et leurs découvertes, pour éviter la concurrence des nations
rivales. J'eusse été heureux, au contraire, d'indiquer à nos émules le
résultat de nos recherches, dans l'espérance que cette communication
aurait pu leur être utile et élargir le cercle de nos connaissances
géographiques.»
Le 30 janvier, on aperçut une muraille de glaces énormes, au sujet de
laquelle les avis furent partagés. Les uns y voyaient une masse de
glace compacte et indépendante de toute terre; les autres,--et c'était
l'avis de d'Urville,--pensaient que ces hautes montagnes avaient une
base solide, soit de terre, soit de rochers, soit même de hauts fonds
épars autour d'une grande terre. On lui donna le nom de côte Clarie,
par 128° de longitude.
Les officiers, dans ces parages, avaient recueilli des documents
suffisants pour déterminer la position du pôle magnétique austral; mais
leurs résultats ne devaient pas concorder avec les travaux de Duperrey,
de Wilkes et de James Ross.
Le 17 février, les deux corvettes jetaient encore une fois l'ancre
devant Hobart-Town.
Dès le 25, elles reprenaient la mer, se portaient vers la
Nouvelle-Zélande, où elles complétaient les travaux hydrographiques de
l'_Uranie_, puis gagnaient la Nouvelle-Guinée, dont elles constataient
que la Louisiade n'était séparée par aucun détroit, exploraient avec
le plus grand soin, au milieu des courants et des récifs de corail, et
au prix d'avaries assez graves, le détroit de Torrès, arrivaient le 20
à Timor, et rentraient à Toulon, le 6 novembre, après avoir relâché à
Bourbon et à Sainte-Hélène.
A l'annonce de l'expédition de découvertes organisée sur un si grand
pied par le gouvernement des États-Unis, l'Angleterre s'était émue,
et, sous la pression des sociétés savantes, avait décidé l'envoi d'une
expédition dans les régions où, depuis Cook, les capitaines Weddell et
Biscoë s'étaient seuls aventurés.