A midi, le 20 janvier, on est par 62° 3´ latitude sud et 49° 56´

longitude ouest. C'est non loin de là, dans l'est, que Powell a

rencontré des «ice fields» compacts. On aperçoit bientôt une île

immense de deux mille mètres d'étendue, de soixante-six mètres de

hauteur, table taillée à pic, imitant la terre à s'y méprendre sous

certains reflets de lumière.

Les baleines et les pingouins nagent en foule autour des bâtiments que

croisent sans cesse les pétrels blancs.

Le 21, les observations accusent 62° 53´ sud, et d'Urville compte

bientôt atteindre le soixante-cinquième parallèle, lorsque, dans la

nuit, à trois heures du matin, on le prévient que la route est barrée

par une banquise, à travers laquelle il ne paraît pas possible de se

frayer un passage. Les amures sont aussitôt changées, et l'on fait

route à l'est à petite vitesse, car la brise est tombée.

«Aussi, dit la relation, eûmes-nous le temps de contempler tout à

notre aise le merveilleux spectacle que nous avions sous les yeux.

Sévère et grandiose au delà de toute expression, tout en élevant

l'imagination, il remplit le cœur d'un sentiment d'épouvante

involontaire; nulle part l'homme n'éprouve plus vivement la conviction

de son impuissance... C'est un monde nouveau dont l'image se déploie

à ses regards, mais un monde inerte, lugubre et silencieux où tout le

menace de l'anéantissement de ses facultés. Là, s'il avait le malheur

de rester abandonné à lui-même, nulle ressource, nulle consolation,

nulle étincelle d'espérance ne pourraient adoucir ses derniers moments.

Cette idée rappelle involontairement la fameuse inscription de la porte

de l'enfer du Dante:

Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.»

D'Urville procède alors à un travail très curieux, qui, comparé à

d'autres de même nature, pourrait avoir une extrême utilité. Il fait

relever le tracé exact de la banquise. Si d'autres navigateurs avaient

agi de même par la suite, on aurait obtenu des renseignements précis

sur la marche et les mouvements des glaces australes, matières si

obscures encore aujourd'hui.

Le 22, après avoir doublé une pointe, on reconnaît que la direction de

la banquise est S.-S.-O., puis O. Dans ces parages, on aperçoit une

terre haute et accidentée. Dumoulin a commencé d'en faire le relevé,

d'Urville croit y reconnaître le New-South-Groenland de Morrell,

lorsqu'on voit ses formes s'altérer et se fondre à l'horizon.

Le 24, les deux corvettes traversent un lit de glaçons flottants et

pénètrent dans une plaine où les glaces sont en dissolution. Mais le

passage se rétrécit bientôt, les blocs deviennent plus nombreux, et il

faut faire volte-face, si l'on ne veut pas être bloqué.

Cependant tout indique que la lisière de la banquise est en

décomposition: les îles de glace s'éboulent avec des détonations

formidables, les glaces suintent et laissent couler de petits filets;

c'est la débâcle; la saison n'est donc pas assez avancée, et Fanning a

raison de dire qu'il ne faut pas arriver dans ces parages avant le mois

de février.

D'Urville se décide alors à faire route au nord pour essayer de gagner

les îles New-South-Orkney, dont la carte était incomplète et mal

déterminée. Le commandant désirait procéder au relevé de cet archipel

et s'y arrêter quelques jours, avant de piquer de nouveau vers le sud,

afin de s'y retrouver à la même époque de l'année que Weddell.

Pendant trois jours, d'Urville prolongea la bande septentrionale de

cet archipel sans pouvoir l'accoster; puis, il reprit sa route au sud

jusqu'au 4 février, et fut de nouveau en vue de la banquise par 62°

20´ de latitude sud et 39° 28´ de longitude est.

Quelques minutes avant midi, on découvrit une sorte d'ouverture, et

l'on s'y lança à tout hasard.

Cette manœuvre audacieuse réussit aux deux bâtiments, qui purent

pénétrer, malgré une neige intense, dans une sorte de petit bassin à

peine large de deux milles, mais cerné de tous côtés par de hautes

murailles de glaces.

Il fallut s'amarrer aux glaçons. Lorsqu'on donna l'ordre de mouiller,

un jeune novice de la _Zélée_ s'écria naïvement:

«Est-ce qu'il y a un port ici près? Je ne croyais pas qu'il y eût des

habitants au travers des glaces!»

D'ailleurs, à ce moment, tout le monde à bord des deux bâtiments était

enthousiaste et joyeux. De jeunes officiers de la _Zélée_ étaient venus

vider un bol de punch avec leurs camarades de l'_Astrolabe_. De son

lit, le commandant pouvait entendre les bruyantes expressions de leur

contentement. Mais lui n'envisageait pas la situation sous un jour

aussi favorable. Il considérait sa manœuvre comme très imprudente.

Enfermé dans un cul-de-sac, il n'avait, pour sortir, d'autre issue que

celle qui lui avait servi pour entrer, et il était impossible d'en

profiter, à moins d'avoir vent sous vergue.

En effet, à onze heures, d'Urville fut réveillé par des chocs violents

et par un bruit de déchirement, comme si la corvette eût touché contre

des rochers. Le commandant se releva et vit que l'_Astrolabe_, ayant

dérivé, était tombée sur les glaces, où elle restait exposée aux

attaques de celles que le courant entraînait plus vite qu'elle-même.

Au jour, on se vit entouré de glaçons. Seul, dans le nord, un filet

d'un bleu noirâtre semblait indiquer une eau libre. On prit aussitôt

cette direction, mais une brume épaisse enveloppa presque immédiatement

les deux corvettes. Lorsqu'elle se dissipa, on se trouva en présence

d'une barrière de glaces compactes, au delà desquelles s'étendait à

perte de vue une eau entièrement dégagée.

D'Urville résolut aussitôt de se frayer un passage, et, prenant

du champ, il lança, avec le plus de rapidité qu'il fut possible,

l'_Astrolabe_ contre l'obstacle. Celle-ci pénétra de deux ou trois

longueurs dans la glace, puis demeura immobile. Alors, les hommes

descendirent sur les glaçons; armés de pics, de pinces, de pioches et

de scies, ils travaillèrent gaiement à se frayer un passage.

Déjà ils avaient presque traversé ce fragment de banquise, lorsque le

vent changea, la houle du large se fit sentir, et l'on dut, de l'avis

de tous les officiers, rentrer dans l'intérieur des glaces, car il y

avait lieu de craindre, si le vent fraîchissait, d'être affalé contre

la banquise et démoli par les lames et les écueils flottants.

[Illustration: Petite carte des découvertes de Dumont d'Urville au Pôle

sud, d'après ses relations.]

Les corvettes avaient parcouru douze ou quinze milles inutilement,

lorsqu'un officier, perché dans les haubans, aperçut un passage dans

l'E.-N.-E. On se dirigea immédiatement de ce côté; mais, encore une

fois, il fut impossible de se frayer un passage, et, la nuit venue, on

dut s'amarrer à un gros glaçon. Les effroyables craquements qui avaient

tenu éveillé le commandant, la nuit précédente, recommencèrent avec une

telle violence, qu'il semblait que la corvette ne pourrait y résister

jusqu'au jour.

[Illustration: On dut enfermer le gouvernail. (Page 385.)]

Cependant, après une entrevue avec le capitaine de la _Zélée_,

d'Urville fit route au nord, mais la journée se passa encore sans

apporter de changement dans la position des navires; le lendemain, au

milieu d'une pluie de neige fondue, la houle devint assez forte pour

soulever toute la plaine glacée, dans laquelle les deux bâtiments

étaient emprisonnés.

Il fallut veiller avec plus de soin que jamais aux glaçons, que

ces ondulations faisaient bondir au loin, et l'on dut enfermer le

gouvernail dans une espèce de cabane en bois qui le protégeait contre

les chocs des glaces.

A part quelques ophthalmies produites par la réverbération continuelle

de la neige, la santé des équipages était satisfaisante, et ce n'était

pas une mince satisfaction pour les commandants, obligés d'être

continuellement sur le qui-vive. Ce fut seulement le 9 février que les

corvettes, favorisées par une forte brise, purent se dégager et se

retrouver enfin dans une mer entièrement libre. On avait prolongé la

banquise sur une étendue de deux cent vingt-cinq lieues.

Par un bonheur inespéré, les navires n'avaient aucune avarie, sauf la

perte de quelques espars et d'une bonne partie du doublage en cuivre;

mais ils ne faisaient pas plus d'eau qu'auparavant.

Le soleil parut le lendemain et permit d'obtenir des observations qui

donnèrent la position par 62° 9´ latitude sud et 39° 22 longitude ouest.

La neige ne cessa pas de tomber, le froid fut vif et le vent violent

pendant les trois jours qui suivirent. Cette continuité de mauvais

temps, ainsi que la durée plus longue des nuits, avertirent d'Urville

de la nécessité de renoncer à cette navigation. Aussi, dès qu'il

se trouva par 62° sud et 33° 11´, sur la route où Weddell avait pu

cheminer librement en 1823, et où lui ne rencontra que des glaces

impénétrables, il fit route pour les New-South-Orkney.

D'ailleurs, un mois entier passé au milieu des glaces et des brumes de

l'océan Antarctique avait ébranlé la santé des équipages, et il était

sans profit pour la science de continuer plus longtemps cette croisière.

Ce fut le 20 que l'on reconnut l'archipel; d'Urville fut encore une

fois forcé par les glaces de le prolonger par le nord, mais il put

détacher deux canots, qui, sur l'île Weddell, recueillirent une

ample collection géologique, quelques échantillons de lichens et une

vingtaine de pingouins et de chionis.

Le 25 février, fut aperçue l'île Clarence, qui forme l'extrémité

orientale de l'archipel New-South-Shetland, terre extrêmement haute,

abrupte, couverte de neige, sauf au bord de la mer; puis, on cingla

vers l'île Éléphant, de tout point semblable à la première, mais semée

de pitons, qui se détachent en noir sur les plaines de neige et de

glace. Les îlots Narrow, Biggs, O'Brien, Aspland sont successivement

reconnus; mais, couverts de neige, ils n'offrent pas une place

où l'homme puisse prendre pied. Puis, on aperçut le petit volcan

Bridgeman, sur lequel deux canots essayèrent vainement de débarquer les

naturalistes.

«La teinte générale du sol, dit la relation, est d'une couleur

rougeâtre, comme celle de la brique brûlée, avec des taches grises qui

semblent annoncer des pierres ponces ou de la cendre durcie. Au bord

de la mer, çà et là, on voit de gros blocs d'une couleur noirâtre qui

doivent être de la lave. Du reste, cet îlot n'a point de véritable

cratère, mais il laisse échapper d'épaisses fumées qui sortent presque

toutes de sa base, dans la bande occidentale; sur celle du nord, on

voit encore deux fumerolles à dix ou douze mètres au-dessus de l'eau.

On n'en remarque point sur la bande de l'est, ni sur celle du sud,

ni sur le sommet, qui est uniforme et arrondi. Sa masse paraît avoir

récemment subi quelque grande modification, et il faut bien qu'il

en ait été ainsi pour avoir maintenant si peu de rapport avec la

description qu'en traça Powell en 1822.»

D'Urville reprit bientôt la route du sud, et, le 27 février, reconnut

une bande considérable de terre dans le S.-E., que la brume et les

flocons d'une neige très fine l'empêchèrent d'accoster. Il se trouvait

alors sur le parallèle de l'île Hope, par 62° 57´ de latitude. Il en

approcha de très près et reconnut d'abord une terre basse, à laquelle

il donna le nom de Terre de Joinville; plus loin, dans le sud-ouest,

une grande terre montagneuse qu'il appela Terre Louis-Philippe, et,

entre elles, au milieu d'une sorte de canal encombré par les glaces,

une île à laquelle il donna le nom de Rosamel.

«Pour lors, dit d'Urville, l'horizon bien éclairci nous permet de

suivre des yeux tous les accidents de la Terre Louis-Philippe. En ce

moment, elle s'étend depuis le mont Bransfield, dans le N. 72° E.,

jusqu'au S.-S.-O., où l'œil la suit jusqu'aux bornes de l'horizon.

Depuis le mont Bransfield jusqu'au sud, c'est une haute terre, assez

uniforme et formant un immense glacier sans accidents notables. Mais,

au sud, la terre se relève sous la forme d'un beau piton (le mont

Jacquinot), qui paraît égaler et même surpasser Bransfield; puis, à

partir de là, elle s'étend sous la forme d'une chaîne de montagnes

se terminant dans le S.-O. par un sommet encore plus élevé que tous

les autres. Au reste, les effets de la neige et de la glace, ainsi

que l'absence de tout objet de comparaison, contribuent à exagérer

singulièrement la hauteur de toutes ces protubérances. En effet, nous

trouvâmes, par les mesures qui furent prises par M. Dumoulin, que

toutes ces montagnes, qui nous paraissaient alors gigantesques et au

moins comparables aux Alpes et aux Pyrénées, n'avaient que des hauteurs

très médiocres. Ainsi, le mont Bransfield n'avait que 632 mètres, le

mont Jacquinot 648 mètres, et enfin ce dernier, le mont d'Urville, le

plus élevé de tous, 931 mètres. A l'exception des îlots en avant de la

grande terre et de quelques pointes dégagées de neige, tout le reste

n'est qu'une suite de glaces compactes; dans cet état, il n'est pas

possible de tracer la vraie direction de la terre, mais seulement de

ses croûtes de glace.»

Le 1er mars, un sondage n'accuse que cent quatre-vingts brasses de

profondeur, le fond est de roches et de gravier. La température est de

1°9 à la surface et de 0,2 au fond de la mer. Le 2 mars est reconnue,

au large de la Terre Louis-Philippe, une île qui reçoit le nom d'île

de l'Astrolabe. Le lendemain, une grande baie ou plutôt un canal,

auquel on donne le nom de canal d'Orléans, est relevé entre la Terre

Louis-Philippe et une bande haute et rocheuse qui, selon d'Urville,

serait le commencement des terres de Trinité, jusqu'alors très

incorrectement tracées.

Ainsi donc, depuis le 26 février jusqu'au 5 mars, d'Urville resta en

vue de la côte, la longeant à peu de distance, mais n'étant cependant

pas maître de ses manœuvres, à cause des brumes et des pluies qui

se succédèrent sans arrêter. Tout, du reste, annonçait un dégel

bien accentué; à midi, la température s'élevait jusqu'à cinq degrés

au-dessus de zéro; partout, des glaces coulaient des filets d'eau, des

blocs entiers se détachaient et tombaient dans la mer avec un bruit

formidable; enfin un vent d'ouest ne cessait pas de souffler en grande

brise.

Ce fut même la raison qui empêcha d'Urville de pousser plus loin son

exploration. La mer était très dure, la pluie fréquente et la brume

continuelle. Il dut donc s'éloigner de cette côte dangereuse et

remonter vers le nord, où, dès le lendemain, il relevait les îles les

plus occidentales du Nouveau-Shetland.

D'Urville prit alors la route de la Concepcion. Mais cette traversée

fut très pénible, le scorbut ayant attaqué, malgré toutes les

précautions prises, les équipages des deux corvettes, et surtout celui

de la _Zélée_, avec la dernière violence. Ce fut aussi à ce moment que

d'Urville mesura des hauteurs de lames, qui répondaient au reproche

d'exagération fabuleuse qui lui avait été fait, lorsqu'il avait

attribué cent pieds d'élévation à celles qu'il avait essuyées sur le

banc des Aiguilles.

Avec l'aide de ses officiers, afin qu'on ne pût mettre en doute les

résultats de ses observations, d'Urville mesura des lames, dont la

hauteur verticale était de onze mètres et demi, et qui n'avaient pas

moins de soixante mètres du sommet au point inférieur, ce qui faisait

cent vingt mètres pour la longueur totale d'une seule lame. Ces mesures

répondaient aux affirmations ironiques d'Arago, qui, de son cabinet, ne

permettait pas à une lame de s'élever à plus de cinq ou six mètres. Il

ne faut pas hésiter un seul instant à admettre, contre l'illustre mais

passionné physicien, les mesures des navigateurs qui avaient observé

sur place.

Le 7 avril 1838, la division jeta l'ancre dans la baie de Talcahuano.

Elle devait y trouver un repos, dont les quarante scorbutiques de

la _Zélée_ avaient le plus grand besoin. De là, d'Urville gagna

Valparaiso; puis, traversant toute l'Océanie, il mouilla, le 1er

janvier 1839, à Guaham, s'engagea ensuite dans la Malaisie, arriva en

octobre à Batavia, et de là atteignit Hobart-Town, d'où, le 1er janvier

1840, il appareillait pour une nouvelle course à travers les régions

antarctiques.

A cette époque, d'Urville ne connaissait ni le voyage de Balleny ni la

découverte de la Terre Sabrina. Son intention était de ne faire qu'une

pointe au sud de la Tasmanie, afin de constater sous quel parallèle

il rencontrerait les glaces. L'espace compris entre 120° et 160° de

longitude orientale n'avait pas encore été exploré, pensait-il. Il y

avait donc là quelque découverte à tenter.

Tout d'abord, la navigation se présenta sous les auspices les plus

fâcheux. La houle était très forte, les courants portaient à l'est,

l'état sanitaire était loin d'être satisfaisant, et, cependant,

on n'était encore que sous le 58e degré de latitude, lorsque tout

annonçait le voisinage de la banquise.

Le froid devint bientôt très vif; les vents se mirent à souffler de

l'ouest-nord-ouest, et la mer s'apaisa, indice presque certain du

voisinage d'une terre ou de la banquise. On pencha plutôt pour la

première de ces hypothèses, car les îles de glace que l'on rencontrait

étaient trop grosses pour s'être formées en pleine mer. Le 18

janvier, on atteignit le 64e degré de latitude, et l'on ne tarda pas

à rencontrer d'énormes blocs de glace taillés à pic, dont la hauteur

variait entre trente et quarante mètres et dont la largeur dépassait

mille mètres.

Le lendemain, 19 janvier 1840, fut aperçue une nouvelle terre, qui

reçut le nom de Terre Adélie. Le soleil était brûlant, et toutes les

glaces semblaient en décomposition; de nombreux ruisseaux se formaient

à leurs sommets et descendaient en cascades jusqu'à la mer. L'aspect

de la terre était uniforme; couverte de neige, elle courait de l'est à

l'ouest et semblait s'abaisser en pente douce jusqu'à la mer. Le 21,

le vent permit aux deux navires de s'en approcher. On ne tarda pas à

découvrir de profondes ravines, creusées par les eaux provenant de la

fonte des neiges.

A mesure qu'on s'avançait, la navigation devenait plus périlleuse. Les

îles de glace étaient en si grand nombre, qu'à peine restait-il entre

elles un canal assez large pour permettre aux corvettes de manœuvrer.

«Leurs murailles droites dépassaient de beaucoup nos mâtures, dit

d'Urville; elles surplombaient nos navires, dont les dimensions

paraissaient ridiculement rétrécies, comparativement à ces masses

énormes. Le spectacle qui s'offrait à nos regards était tout à la fois

grandiose et effrayant. On aurait pu se croire dans les rues étroites

d'une ville de géants.»

Bientôt les corvettes entrèrent dans un vaste bassin formé par la côte

et les îles de glace qu'elles venaient de doubler. La terre s'étendait

à perte de vue au sud-est et au nord-ouest. Elle pouvait avoir de

mille à douze cents mètres de haut, mais ne présentait nulle part de

sommet saillant. Enfin, au milieu de cette immense plaine de neige,

parurent quelques rochers. Les deux capitaines expédièrent aussitôt des

embarcations, avec mission de recueillir des preuves palpables de leur

découverte. Voici ce que dit l'un des officiers, Du Bouzet, chargé de

cette importante reconnaissance:

«Il était près de neuf heures, lorsque, à notre grande joie, nous

prîmes terre sur la partie ouest de l'îlot le plus occidental et le

plus élevé. Le canot de l'_Astrolabe_ était arrivé avant nous; déjà

les hommes qui le montaient étaient grimpés sur les flancs escarpés

de ce rocher. Ils précipitaient en bas les pingouins, fort étonnés

de se voir dépossédés si brutalement de l'île dont ils étaient les

seuls habitants..... J'envoyai aussitôt un de nos matelots déployer un

drapeau tricolore sur ces terres, qu'aucune créature humaine n'avait

ni vues ni foulées avant nous. Suivant l'ancienne coutume, que les

Anglais ont conservée précieusement, nous en prîmes possession au

nom de la France, ainsi que de la côte voisine, que la glace nous

empêchait d'aborder..... Le règne animal n'y était représenté que par

les pingouins. Malgré toutes nos recherches, nous n'y trouvâmes pas une

seule coquille. La roche était entièrement nue et n'offrait pas même la

moindre trace de lichens. Il fallut nous rabattre sur le règne minéral.

Chacun de nous prit le marteau et se mit à tailler dans la roche. Mais

celle-ci, d'une nature granitique, était tellement dure, que nous

ne pûmes en détacher que de très faibles morceaux. Heureusement, en

parcourant le sommet de l'île, les matelots découvrirent de larges

fragments de rocher détachés par les gelées, et ils les embarquèrent

dans les canots. En les examinant de près, je reconnus une ressemblance

parfaite entre ces roches et de petits fragments de gneiss que nous

avions trouvés dans l'estomac d'un pingouin, tué la veille. Le petit

îlot sur lequel nous prîmes terre fait partie d'un groupe de huit ou

dix petites îles, arrondies au sommet et présentant toutes à peu près

les mêmes formes. Ces îles sont séparées de la côte la plus proche par

un espace de 500 ou 600 mètres. Nous apercevions encore sur le rivage

plusieurs sommets entièrement découverts et un cap dont la base était

aussi dépouillée de neige..... Tous ces îlots, très rapprochés les uns

des autres, semblaient former une chaîne continue, parallèle à la côte

et qui s'étendait de l'est à l'ouest.»

Le 22 et le 23, fut continuée la reconnaissance de ce littoral; mais,

ce jour-là, une banquise, soudée à la côte, vint forcer les bâtiments

à retourner vers le nord; en même temps, une rafale de neige, aussi

subite que terrible, assaillit les bâtiments et les mit en perdition.

La _Zélée_ subit de fortes avaries dans sa voilure; mais, le lendemain,

elle se retrouvait auprès de sa conserve.

Pendant ce temps, la terre n'avait pour ainsi dire pas été perdue de

vue. Toutefois, le 29, devant la persistance singulière des vents

d'est, d'Urville dut abandonner la reconnaissance de la Terre Adélie.

C'est ce jour-là que fut aperçu l'un des bâtiments du lieutenant

Wilkes. D'Urville se plaint des intentions malveillantes que ce dernier

lui prête dans son rapport, et assure que sa manœuvre, qui avait pour

but de communiquer, fut mal interprétée par les Américains.

«Nous ne sommes plus, dit-il, au temps où les navigateurs, poussés par

l'intérêt du commerce, se croyaient obligés de cacher soigneusement

leur route et leurs découvertes, pour éviter la concurrence des nations

rivales. J'eusse été heureux, au contraire, d'indiquer à nos émules le

résultat de nos recherches, dans l'espérance que cette communication

aurait pu leur être utile et élargir le cercle de nos connaissances

géographiques.»

Le 30 janvier, on aperçut une muraille de glaces énormes, au sujet de

laquelle les avis furent partagés. Les uns y voyaient une masse de

glace compacte et indépendante de toute terre; les autres,--et c'était

l'avis de d'Urville,--pensaient que ces hautes montagnes avaient une

base solide, soit de terre, soit de rochers, soit même de hauts fonds

épars autour d'une grande terre. On lui donna le nom de côte Clarie,

par 128° de longitude.

Les officiers, dans ces parages, avaient recueilli des documents

suffisants pour déterminer la position du pôle magnétique austral; mais

leurs résultats ne devaient pas concorder avec les travaux de Duperrey,

de Wilkes et de James Ross.

Le 17 février, les deux corvettes jetaient encore une fois l'ancre

devant Hobart-Town.

Dès le 25, elles reprenaient la mer, se portaient vers la

Nouvelle-Zélande, où elles complétaient les travaux hydrographiques de

l'_Uranie_, puis gagnaient la Nouvelle-Guinée, dont elles constataient

que la Louisiade n'était séparée par aucun détroit, exploraient avec

le plus grand soin, au milieu des courants et des récifs de corail, et

au prix d'avaries assez graves, le détroit de Torrès, arrivaient le 20

à Timor, et rentraient à Toulon, le 6 novembre, après avoir relâché à

Bourbon et à Sainte-Hélène.

A l'annonce de l'expédition de découvertes organisée sur un si grand

pied par le gouvernement des États-Unis, l'Angleterre s'était émue,

et, sous la pression des sociétés savantes, avait décidé l'envoi d'une

expédition dans les régions où, depuis Cook, les capitaines Weddell et

Biscoë s'étaient seuls aventurés.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 35 / 39 段