au dedans des récifs par une espèce de passe, qu'il avait échoué et
n'avait pu se dégager. Mais l'équipage aurait pu se sauver à Païou, et,
suivant le récit de quelques sauvages, y construire un petit bâtiment,
tandis que l'autre navire, échoué plus au large sur le récif, s'y
serait perdu corps et biens.
Le chef Moembe avait entendu dire que les habitants de Vanou avaient
accosté le bâtiment pour le piller, mais que, repoussés par les blancs,
ils avaient perdu vingt hommes et trois chefs. Ceux-ci, à leur tour,
avaient massacré tous les Français descendus à terre; deux seulement,
épargnés, avaient vécu dans l'île l'espace de trois lunes.
Un autre chef, nommé Valiko, racontait que l'un des bâtiments s'était
échoué en dehors du récif, en face de Tanema, après une nuit pendant
laquelle il avait beaucoup venté, et que presque tous ses hommes
avaient péri sans venir à terre. Les maras du second navire, en grand
nombre, s'étaient établis à terre et avaient construit à Païou un petit
vaisseau avec les débris du navire échoué. Durant leur séjour, des
querelles s'étaient élevées, et cinq naturels de Vanou et un de Tanema
avaient été tués ainsi que deux maras. Les Français avaient quitté
l'île au bout de cinq lunes.
Enfin un troisième vieillard assurait qu'une trentaine de matelots
du premier navire s'étaient réunis à l'équipage du second, et qu'ils
n'étaient tous partis qu'au bout de six à sept lunes.
Toutes ces dépositions, qu'il fallut pour ainsi dire arracher par
force, variaient sur les détails; il sembla cependant que les
dernières versions s'approchaient le plus de la vérité.
Au nombre des objets recueillis par l'_Astrolabe_ figurent une ancre de
1,800 livres environ, un canon court en fonte, un pierrier en bronze,
une espingole en cuivre, des saumons de plomb et plusieurs autres
objets en assez mauvais état et sans grand intérêt.
Ces objets, ainsi que ceux recueillis par Dillon, figurent aujourd'hui
au musée de la Marine, installé dans les galeries du Louvre.
D'Urville ne voulut pas quitter Vanikoro sans élever un cénotaphe à
la mémoire de ses malheureux compatriotes. Ce modeste monument fut
placé sur le récif même, au milieu d'une touffe de mangliers. Il se
compose d'un prisme quadrangulaire de six pieds de haut, en plateaux
de corail, surmonté d'une pyramide quadrangulaire de même hauteur en
bois de «koudi», qui porte sur une petite plaque de plomb l'inscription
suivante:
-----------------------
|A LA MÉMOIRE |
|DE LA PÉROUSE |
|ET DE SES COMPAGNONS |
|L'ASTROLABE |
|14 MARS 1828 |
-----------------------
Aussitôt que ce travail fut terminé, d'Urville prit ses dispositions
pour appareiller. Il était grand temps, car l'humidité causée par
les pluies torrentielles avait engendré des fièvres violentes, qui
n'avaient pas jeté moins de vingt-cinq personnes sur les cadres. Si
le commandant voulait conserver un équipage capable d'exécuter les
manœuvres pénibles que nécessitait la sortie par une passe étroite et
semée d'écueils, il fallait se hâter.
La dernière journée que passa l'_Astrolabe_ à Vanikoro aurait
d'ailleurs éclairé, s'il en eût eu besoin, le commandant sur les
véritables dispositions des naturels. Voici comment il raconte ces
derniers incidents de cette dangereuse relâche:
«Sur les huit heures, j'ai été fort étonné de voir venir à nous une
demi-douzaine de pirogues de Tevaï, d'autant plus que trois ou quatre
habitants de Manevaï, qui se trouvaient à bord, ne paraissaient
nullement effrayés à leur approche, bien qu'ils m'eussent encore dit,
quelques jours auparavant, que ceux de Tevaï étaient leurs ennemis
mortels. Je témoignai ma surprise aux hommes de Manevaï, qui se
contentèrent de rire d'un air équivoque, en disant qu'ils avaient fait
leur paix avec les habitants de Tevaï et que ceux-ci m'apportaient
des cocos. Mais je vis bientôt que les nouveaux venus n'apportaient
rien que des arcs et des flèches en fort bon état. Deux ou trois
d'entre eux montèrent à bord d'un air déterminé et s'approchèrent du
grand panneau pour regarder dans l'intérieur du faux-pont et s'assurer
du nombre des hommes malades. Une joie maligne perçait en même temps
dans leurs regards diaboliques. En ce moment, quelques personnes de
l'équipage m'ont fait observer que deux ou trois hommes de Manevaï,
qui se trouvaient à bord, faisaient ce manège depuis trois ou quatre
jours. M. Gressien, qui observait depuis le matin leurs mouvements,
avait cru voir les guerriers des deux tribus se réunir sur la plage
et avoir entre eux une longue conférence. De pareilles manœuvres
annonçaient les plus perfides dispositions, et je jugeai que le danger
était imminent. A l'instant j'intimai aux naturels l'ordre de quitter
la corvette et de rentrer dans leurs pirogues. Ils eurent l'audace de
me regarder d'un air fier et menaçant, comme pour me défier de faire
mettre mon ordre à exécution. Je me contentai de faire ouvrir la salle
d'armes, ordinairement fermée avec soin, et, d'un front sévère, je la
montrai du doigt à mes sauvages, tandis que de l'autre je désignais
leurs pirogues; l'aspect subit de vingt mousquets étincelants, dont ils
connaissaient la puissance, les fit tressaillir et nous délivra de leur
sinistre présence.»
Avant de quitter ce groupe de lamentable mémoire, voici quelques
détails empruntés à la relation de d'Urville.
Le groupe de Vanikoro, de Mallicolo ou de La Pérouse, comme l'appelle
Dillon, se compose de deux îles, la Recherche et Tevaï. La première n'a
pas moins de trente milles de circonférence, la seconde n'en a pas plus
de neuf. Toutes deux sont hautes, couvertes presque jusqu'au bord de la
mer de forêts impénétrables, et entourées d'une barrière de récifs de
trente-six milles de circonférence, coupée de passes rares et étroites.
Le nombre des habitants ne doit pas s'élever au-dessus de douze ou
quinze cents individus, paresseux, dégoûtants, stupides, farouches,
lâches et avides. Ce fut une véritable mauvaise chance pour La Pérouse
de venir s'échouer au milieu d'une telle population, alors qu'il aurait
reçu un accueil bien différent sur toute autre île de la Polynésie.
Les femmes sont naturellement hideuses; mais les fatigues qu'elles
supportent et les modes quelles suivent ne font que rendre leur aspect
encore plus déplaisant.
Les hommes sont un peu moins laids, quoique petits, maigres, couverts
d'ulcères et de taches de lèpre. Leurs armes sont l'arc et les flèches.
Au dire des naturels, ces dernières, en bambou, garnies d'une pointe en
os très déliée et aiguë, soudée par une résine très tenace, font des
blessures mortelles. Aussi y tiennent-ils, et les voyageurs eurent-ils
grand'peine à se procurer quelqu'une de ces armes.
Le 17 mars, l'_Astrolabe_ était enfin hors des terribles récifs qui
forment la ceinture de Vanikoro. L'intention de son commandant était de
reconnaître les îles Taumako, Kennedy, Nitendi et les Salomon, où il
espérait trouver les traces du naufrage des survivants de la _Boussole_
et de l'_Astrolabe_. Mais la triste situation de l'équipage, affaibli
par la fièvre, la maladie de la plupart des officiers, l'absence de
mouillage assuré dans cette partie de l'Océanie, le déterminèrent à
se diriger vers Guaham, où il serait possible, pensait-il, de prendre
quelque repos.
C'était une dérogation assez grave à ses instructions, qui lui
prescrivaient la reconnaissance du détroit de Torrès; mais l'absence de
quarante matelots gisant sur les cadres suffisait à prouver la folie
d'une tentative aussi périlleuse.
Le 26 avril seulement, fut aperçu l'archipel Hogolez, où d'Urville
remplit la lacune laissée par Duperrey dans son exploration, et ce
n'est que le 2 mai que furent reconnues les côtes de Guaham. La relâche
eut lieu à Umata, où l'on trouva une aiguade facile et un climat plus
tempéré qu'à Agagna. Cependant, le 29 mai, lorsque l'expédition remit
à la voile, tous les hommes étaient loin d'être guéris,--ce que Dumont
d'Urville attribue aux excès que ces malades avaient faits sous le
rapport des aliments et à l'impossibilité de les astreindre à un régime
convenable.
C'était encore une fois le bon Medinilla, dont Freycinet avait tant eu
à se louer, qui était gouverneur de Guaham. S'il ne montra pas, cette
fois, tout à fait autant de prévenances envers l'expédition, c'est
qu'une sécheresse terrible venait de ravager la colonie; puis, le bruit
s'était répandu que la maladie dont les marins de l'_Astrolabe_ étaient
attaqués était contagieuse; enfin Umata était bien éloignée d'Agagna,
et d'Urville ne put visiter le gouverneur dans sa résidence.
Il n'en est pas moins vrai que Medinilla envoya à l'expédition des
vivres frais, des fruits en quantité et qu'il ne se départit pas de sa
générosité habituelle.
En quittant Guaham, d'Urville reconnut sous voiles, dans les Carolines
occidentales, les groupes Élivi, l'Uluthii de Lütké, Gouap, Goulou,
Pelew; il fut forcé par les vents de passer en vue de Waigiou, d'Aiou,
d'Asia, de Guébé, il donna dans le détroit de Bourou et jeta enfin
l'ancre à Amboine, où il reçut un cordial accueil des autorités
hollandaises. Le commandant y trouva également des nouvelles de France.
Le ministère semblait vouloir ne tenir aucun compte des travaux, des
fatigues et des dangers de l'expédition, car, malgré les propositions
de d'Urville, aucun officier n'avait reçu d'avancement.
[Illustration: Récifs de Vanikoro. (Page 350.)]
Lorsque ces nouvelles furent connues, elles causèrent un certain
désappointement et un découragement que le commandant s'empressa de
combattre.
D'Amboine, l'_Astrolabe_ gagna Manado par le détroit de Banka. C'est
une résidence agréable, où l'on voit un fort bien retranché et muni
de canons. Le gouverneur Merkus put procurer à d'Urville de beaux
babiroussas, un sapioutang, animal de la grosseur d'une petite vache et
qui en a le museau, les pattes, avec deux cornes rabattues en arrière,
des serpents, des oiseaux, des poissons et des plantes qui enrichirent
les collections d'histoire naturelle.
[Illustration: La pêche aux éléphants de mer. (Page 358.)]
Au dire de d'Urville, l'extérieur des habitants de Célèbes se rapproche
bien plus de celui des Polynésiens que des Malais. Il lui semblait
retrouver les types de Taïti, de Tonga-Tabou, de la Nouvelle-Zélande,
bien plutôt que ceux des Papous du havre Doreï, des Harfours de Bourou,
ou les faces équarries et osseuses des Malais.
Dans le voisinage de Manado se trouvaient des mines de quartz aurifère,
dont le commandant put se procurer un échantillon, et un lac, situé
dans l'intérieur, dont la profondeur était immense, disait-on. C'est le
lac Tondano, d'où sort un torrent considérable, le Manado, qui, avant
de se jeter à la mer, forme une superbe cascade. Le fleuve, barré par
une roche de basalte, s'est creusé une issue, et, s'élançant avec
violence sous la forme d'une gerbe immense, s'abîme dans un précipice
de plus de quatre-vingts pieds de hauteur.
Avec le gouverneur et les naturalistes de l'expédition, d'Urville
explora ce beau lac entouré de montagnes volcaniques, où l'on remarque
encore quelques fumerolles; quant à sa profondeur, elle se réduit à
douze ou treize brasses uniformément, si bien que, si cette nappe se
desséchait, elle formerait une plaine parfaitement unie.
Le 4 août fut quitté le mouillage de Manado, qui n'avait pas été
favorable à la guérison des fiévreux et des dysentériques de
l'expédition, laquelle arriva, le 29 du même mois, à Batavia, où elle
ne resta que trois jours.
A partir de ce moment, l'_Astrolabe_, jusqu'à son retour en France, ne
fit plus route que dans des mers connues. Elle gagna l'île de France,
où d'Urville rencontra le commandant Le Goarant qui, avec la corvette
la _Bayonnaise_, avait fait une expédition à Vanikoro. Il apprit que
cet officier n'avait même pas tenté de pénétrer à l'intérieur du récif,
et s'était contenté d'envoyer ses embarcations en reconnaissance.
Les naturels avaient respecté le monument élevé à la mémoire de
La Pérouse, et n'avaient permis qu'avec peine aux marins de la
_Bayonnaise_ d'y clouer une médaille de cuivre.
Le 18 novembre, la corvette quitta l'île de France, s'arrêta au Cap, à
Sainte-Hélène, à l'Ascension, et, le 25 mars 1829, arriva à Marseille,
trente-cinq mois, jour pour jour, après son départ.
Rien que pour l'hydrographie, les résultats de l'expédition étaient
remarquables, et on ne comptait pas moins de quarante-cinq cartes
nouvelles dues à l'infatigable labeur de MM. Gressien et Paris.
Quant à l'histoire naturelle, rien ne donnera une meilleure idée de la
richesse de la moisson rapportée que les lignes suivantes du rapport de
Cuvier:
«Les catalogues les comptent par milliers (les espèces dues à MM. Quoy
et Gaimard), et rien ne prouve mieux l'activité de nos naturalistes que
l'embarras où se trouve l'administration du Jardin du Roi pour placer
tout ce que lui ont valu les dernières expéditions et surtout celle
dont nous rendons compte. Il a fallu descendre au rez-de-chaussée,
presque dans les souterrains, et les magasins mêmes sont aujourd'hui
tellement encombrés, c'est le véritable terme, que l'on est obligé de
les diviser par des cloisons pour y multiplier les places.»
Les collections de géologie n'étaient pas moins nombreuses; cent
quatre-vingt-sept espèces ou variétés de roches témoignaient du
zèle de MM. Quoy et Gaimard; M. Lesson jeune avait recueilli quinze
à seize cents plantes. Le capitaine Jacquinot avait fait nombre
d'observations astronomiques, M. Lottin avait étudié le magnétisme;
enfin le commandant, sans négliger ses devoirs de marin et de chef
d'expédition, s'était occupé d'expériences de température sous-marine,
de météorologie, et il avait amassé une masse prodigieuse de
renseignements de philologie et d'ethnographie.
Aussi ne pouvons-nous mieux terminer le récit de cette expédition
qu'en citant le passage suivant des mémoires de Dumont d'Urville, que
reproduit la biographie Didot:
«Cette aventureuse campagne a surpassé toutes celles qui avaient eu
lieu jusqu'alors, par la fréquence et l'immensité des périls qu'elle a
courus, comme par le nombre et l'étendue des résultats obtenus en tous
genres. Une volonté de fer ne m'a jamais permis de reculer devant aucun
obstacle. Le parti une fois pris de périr ou de réussir, m'avait mis
à l'abri de toute hésitation, de toute incertitude. Vingt fois j'ai
vu l'_Astrolabe_ sur le point de se perdre, sans conserver au fond de
l'âme aucun espoir de salut. Mille fois j'ai compromis l'existence de
mes compagnons de voyage pour remplir l'objet de mes instructions,
et, pendant deux années consécutives, je puis affirmer que nous avons
couru chaque jour plus de dangers réels que n'en offre la plus longue
campagne dans la navigation ordinaire. Braves, pleins d'honneur, les
officiers ne se dissimulaient pas les dangers auxquels je les exposais
journellement; mais ils gardaient le silence et remplissaient noblement
leur tâche.»
De ce concert admirable d'efforts et de dévouement, résulta une masse
prodigieuse de découvertes, de matériaux et d'observations pour toutes
les connaissances humaines, dont MM. de Rossel, Cuvier, Geoffroy
Saint-Hilaire, Desfontaines, etc., juges savants et désintéressés,
rendirent alors un compte exact.
CHAPITRE III
LES EXPÉDITIONS POLAIRES
I
Le Pôle sud
Encore un circumnavigateur russe: Bellingshausen.--Découverte
des îles Traversay, Pierre Ier et Alexandre Ier.--Le baleinier
Weddell.--Les Orcades australes.--La Géorgie du Sud.--Le nouveau
Shetland.--Les habitants de la Terre de Feu.--John Biscoë et les
Terres d'Enderby et de Graham.--Charles Wilkes et le continent
antarctique.--Le capitaine Balleny.--Expédition de Dumont
d'Urville sur l'_Astrolabe_ et la _Zélée_.--Coupvent-Desbois au
pic de Ténériffe.--Le détroit de Magellan.--Un nouveau bureau de
poste.--Enfermé dans la banquise.--La Terre Louis-Philippe.--A
travers l'Océanie.--Les Terres Adélie et Clarie.--La Nouvelle-Guinée
et le détroit de Torrès.--Retour en France.--James Clark Ross et la
Terre Victoria.
Nous avons eu déjà l'occasion de parler des régions antarctiques et
des explorations qui y avaient été faites, au XVIIe et à la fin du
XVIIIe siècle, par plusieurs navigateurs, presque tous Français,
au nombre desquels il convient de citer La Roche, découvreur de la
Nouvelle-Géorgie en 1675, Bouvet, Kerguelen, Marion et Crozet. On
désigne sous le nom de Terres antarctiques toutes les îles disséminées
dans l'Océan, qui portent le nom des navigateurs, puis celles du
Prince-Édouard, de Sandwich, de la Nouvelle-Géorgie, etc.
C'est dans ces parages que William Smith, commandant du brick
_William_, allant de Montevideo à Valparaiso, avait, en 1818, découvert
les Shetland du Sud, terres arides et nues, tapissées de neige, mais
sur lesquelles s'ébattaient d'immenses troupeaux de veaux marins,
animaux dont la peau sert de fourrure et qu'on n'avait jusqu'alors
rencontrés que dans les mers du Sud. A cette nouvelle, les navires
baleiniers s'empressèrent de visiter les rivages nouvellement reconnus,
et l'on calcule qu'en 1821 et 1822, trois cent vingt mille veaux marins
furent capturés sur cet archipel, et que la quantité d'huile d'éléphant
de mer peut être évaluée, pendant le même temps, à neuf cent quarante
tonnes. Mais, comme on avait tué mâles et femelles, ces nouveaux
terrains de chasse furent bientôt épuisés. On releva donc, en peu de
temps, les douze îles principales et les innombrables rochers presque
entièrement dépouillés de végétation qui composent cet archipel.
Deux ans plus tard, Botwell découvrit les Orcades méridionales; puis,
sous les mêmes latitudes, Palmer et d'autres baleiniers entrevirent ou
crurent reconnaître des terres qui reçurent les noms de Palmer et de la
Trinité.
Des découvertes plus importantes allaient être accomplies dans ces
régions hyperboréennes, et les hypothèses de Dalrymple, de Buffon et
d'autres savants au XVIIIe siècle, sur l'existence d'un continent
austral faisant contre-poids aux terres du pôle nord, allaient
recevoir une confirmation inattendue par les travaux de ces intrépides
explorateurs.
La Russie se trouvait depuis quelques années dans une période très
nettement marquée d'encouragement à la marine nationale et aux
recherches scientifiques. Nous avons raconté les intéressants voyages
de ses circumnavigateurs, mais il reste à parler de Bellingshausen et
de son voyage autour du monde, à cause du rôle important qu'y joue
l'exploration des mers antarctiques.
Les deux bâtiments le _Vostok_, capitaine Bellingshausen, et le
_Mirni_, commandé par le lieutenant Lazarew, quittèrent Cronstadt,
le 3 juillet 1819, pour les mers polaires du Sud. Le 15 décembre,
ils reconnurent la Géorgie méridionale, et sept jours plus tard
ils découvrirent dans le sud-est une île volcanique à laquelle ils
donnèrent le nom de Traversay, et dont ils fixèrent la position par 52°
15´ de latitude et 27° 21´ de longitude à l'ouest du méridien de Paris.
Continuant de courir, à l'est, pendant quatre cents milles sous le
60e degré, jusqu'au 187e méridien, ils donnèrent alors droit au sud
jusqu'au 70e degré; là seulement, une barrière de glace leur coupa le
chemin, et les empêcha de pénétrer plus loin.
Bellingshausen, ne se tenant pas pour battu, piqua dans l'est, le plus
souvent à l'intérieur du Cercle polaire; mais, au 44e degré est, il fut
forcé de revenir au nord. A quarante milles de distance, gisait une
grande terre qu'un baleinier, trouvant la route libre, devait découvrir
douze ans plus tard.
Redescendu jusqu'au 62e degré de latitude, Bellingshausen fit encore
une fois route à l'est sans rencontrer d'obstacles, atteignit le 90e
méridien est, et le 5 mars 1820, il fit route vers le port Jackson pour
s'y réparer.
Tout l'été fut consacré par le navigateur russe à une croisière dans
les mers océaniques, où il ne découvrit pas moins de dix-sept îles
nouvelles. De retour à Port-Jackson, Bellingshausen en repartit, le 31
octobre, pour une nouvelle expédition.
Tout d'abord les deux navires reconnurent les îles Macquarie; puis,
coupant le 60e degré de latitude par 160 de longitude est, ils
coururent dans l'est entre le 64e et le 68e degré jusqu'au 95e de
longitude ouest. Le 9 janvier 1821, Bellingshausen atteignait le 70e
degré de latitude, et le lendemain, il découvrait, par 69° 30´ et 92°
20´ de longitude ouest, une île qui reçut le nom de Pierre Ier, terre
la plus méridionale qu'on connût jusqu'alors. Puis, à quinze degrés
dans l'est, et presque sous le même parallèle, il eut connaissance
d'une nouvelle terre qui fut nommée Terre d'Alexandre Ier. Distante
à peine de deux cents milles de la Terre de Graham, elle doit s'y
rattacher, si l'on en croit Krusenstern, car entre ces deux îles la
mer se montra constamment décolorée, sans compter d'autres indices qui
semblaient confirmer cette opinion.
De là, les deux navires, faisant route au nord et passant au large de
la Terre de Graham, rejoignirent la Nouvelle-Géorgie en février, et
rentrèrent à Cronstadt au mois de juillet 1821, juste deux ans après
leur départ, n'ayant éprouvé d'autre perte que celle de trois hommes
sur un équipage de deux cents matelots.
Nous aurions voulu donner des détails plus complets sur cette très
intéressante expédition; mais la relation originale, publiée en russe
à Saint-Pétersbourg, a échappé à nos recherches, et nous avons dû
nous contenter du résumé publié dans le _Bulletin de la Société de
géographie_ de 1837.
A la même époque, un maître de la marine royale, James Weddell,
recevait d'une maison de commerce d'Edimbourg le commandement d'une
expédition chargée de recueillir des peaux de veaux marins dans les
mers du Sud, où elle devait séjourner deux ans. Elle se composait du
brick _Jane_, de cent soixante tonneaux, capitaine Weddell, et du
cutter _Beaufort_, de soixante-cinq tonneaux, commandé par Mathieu
Brisbane.
Ces deux bâtiments quittèrent l'Angleterre le 17 septembre 1822,
s'arrêtèrent à Bonavista, l'une des îles du cap Vert, et mouillèrent,
le 11 décembre suivant, dans le port de Sainte-Hélène, sur la côte
orientale de la Patagonie où furent faites des observations utiles,
touchant la position de ce port.
Weddell reprit la mer le 27 décembre, et, faisant route au S.-E., il
parvint, le 12 janvier, en vue d'un archipel auquel il donna le nom
d'Orcades australes. Ces îles sont situées par 60° 45' de latitude sud
et 45° de longitude à l'ouest du méridien de Greenwich.
Ce petit groupe présenterait, à en croire ce navigateur, une apparence
encore plus effrayante que le Nouveau-Shetland. De quelque côté que
se porte le regard, on n'aperçoit que des pointes aiguës de rochers,
absolument dénudés, qui surgissent d'une mer démontée, sur laquelle
s'entre-choquent, avec un bruit de tonnerre, d'énormes glaces
flottantes. Les dangers que courent les navires dans ces parages sont
de tous les instants, et les onze jours que Weddell passa sous voiles
à relever en détail les îles, les îlots et les rochers de cet archipel
furent sans repos pour l'équipage qui se vit tout le temps au moment de
périr.
Des spécimens des principaux _strata_ de ces îles furent recueillis et
déposés au retour entre les mains du professeur Jameson, d'Édimbourg,
qui y reconnut des roches primitives et volcaniques.