C'est en cet endroit que se termina la très importante reconnaissance

hydrographique de la côte orientale de la Nouvelle-Zélande. Depuis

Cook, aucune exploration n'avait été faite sur cette terre avec autant

de soin, au milieu de tant de dangers et sur un si long parcours de

côtes. D'Urville, par cette savante et minutieuse opération, venait

de rendre un signalé service à la science géographique et à la

navigation. Il avait dû, au milieu de bourrasques subites et terribles,

déployer des qualités exceptionnelles; mais, sans tenir compte de

tant de fatigues et de dévouement, on allait, à son retour en France,

le laisser à l'écart ou ne lui donner que des fonctions où il était

impossible de se distinguer et qu'aurait aussi bien remplies n'importe

quel capitaine de vaisseau.

En quittant la Nouvelle-Zélande le 18 mars 1827, d'Urville fit route

vers Tonga-Tabou. Il reconnut tout d'abord les îles Curtis, Macauley,

Sunday, chercha vainement l'île Vasquez de Maurelle, arriva, le 16

avril, en face de Namouka. Deux jours plus tard, il distingua Eoa;

mais, avant d'atteindre Tonga-Tabou, il eut encore à essuyer une

violente tempête, qui mit l'_Astrolabe_ en perdition.

Des Européens, établis depuis longues années à Tonga-Tabou, furent

très utiles au commandant pour le tenir au courant des dispositions

des naturels. Trois chefs, trois «éguis», se partageaient le pouvoir,

depuis que le chef religieux ou «touï-tonga», qui jouissait d'une

influence immense, avait été exilé.

Une mission wesleyenne était établie à Tonga; mais, au premier abord,

il parut évident que ces prêtres méthodistes n'avaient su acquérir

aucune influence sur les naturels. Ceux mêmes qu'ils avaient convertis

étaient méprisés pour leur apostasie.

Lorsque l'_Astrolabe_ parvint au mouillage, après avoir heureusement

échappé aux dangers imminents que les vents contraires, les courants

et les récifs lui avaient fait courir, elle fut aussitôt envahie par

une abondance invraisemblable de fruits, de racines, de cochons et

de volailles que les indigènes cédaient presque pour rien. D'Urville

acheta également, pour le musée, des armes et des objets divers de

l'industrie des sauvages. C'étaient des casse-têtes, le plus souvent en

casuarina, parfaitement ciselés ou enrichis d'incrustations artistiques

en nacre ou en os de baleine.

La coutume de se couper une ou deux phalanges pour l'offrir à la

divinité, en cas de maladie grave d'un proche parent, subsistait encore.

Depuis le 28 avril, les naturels n'avaient montré que des dispositions

conciliantes, pas une querelle ne s'était élevée, lorsque, le 9 mai,

d'Urville fit avec presque tous ses officiers visite à l'un des chefs

les plus importants, nommé Palou. Celui-ci le reçut avec une contrainte

tout à fait extraordinaire et peu d'accord avec les démonstrations

bruyantes et enthousiastes des jours précédents. La défiance des

insulaires éveilla celle du commandant, qui, songeant au peu d'hommes

laissés sur l'_Astrolabe_, éprouvait les inquiétudes les plus vives. Il

n'était cependant rien arrivé pendant son absence. Seule, la timidité

de Palou avait fait échouer un complot, qui ne tendait à rien moins

qu'à enlever d'un seul coup tout l'état-major; on aurait ensuite eu

bien facilement raison de l'équipage, déjà en partie désireux de vivre

de la vie facile des naturels. Telle fut du moins la conviction que le

commandant se forma. Les événements allaient confirmer sa manière de

voir.

Ces craintes engagèrent d'Urville à quitter le plus rapidement possible

Tonga-Tabou, et, le 13, tout était paré pour mettre à la voile le

lendemain. L'élève Dudemaine se promenait sur la grande île, pendant

que l'élève Faraguet, avec neuf hommes, était occupé sur l'îlot

Pangaï-Modoz à faire de l'eau ou à observer la marée. Un des éguis,

Tahofa, était sur l'_Astrolabe_ avec beaucoup d'indigènes, lorsque, sur

un signe de leur chef, les pirogues débordèrent toutes à la fois et

gagnèrent la terre. On se demandait la cause de cette retraite subite,

lorsqu'on aperçut sur Pangaï-Modou les matelots entraînés de force

par les naturels. D'Urville fut sur le point de faire tirer un coup

de canon, mais il trouva plus sûr d'expédier, à force de rames, une

embarcation qui recueillit deux hommes et l'élève Dudemaine. Le même

canot, envoyé peu après pour brûler des cases et essayer de capturer

quelques otages, fut reçu à coups de fusil. Un naturel fut tué,

plusieurs autres blessés, mais un caporal de marine reçut tant de coups

de baïonnette, qu'il expira deux heures plus tard.

D'Urville était on ne peut plus inquiet sur le sort de ses matelots et

de Faraguet qui les commandait. Il ne lui restait d'autre ressource que

d'attaquer le village sacré de Mafanga, qui contient les tombeaux de

plusieurs familles de chefs. Mais, le lendemain, une foule de naturels

entouraient cette place de redoutes en terre et de palissades, si bien

qu'il ne fallait plus songer à l'enlever dans une descente.

On rapprocha donc la corvette de terre et l'on canonna le village, sans

autre effet que de tuer un des insulaires. Cependant, la difficulté

de se procurer des vivres, la pluie, les alertes continuelles, dans

lesquelles les Français les tenaient par leurs coups de canon, les

déterminèrent à faire la paix. Ils rendirent les hommes, qui avaient

été tous fort bien traités, ils firent un présent de cochons et de

bananes, et, le 24 mai, l'_Astrolabe_ quittait définitivement les îles

des Amis.

Il était temps, d'ailleurs, que cela finît, car la position de

d'Urville n'était plus tenable, et, d'une conversation avec le maître

d'équipage, il était ressorti qu'on ne pouvait compter que sur cinq ou

six matelots; tout le reste aurait passé du côté des sauvages.

Tonga-Tabou est de formation madréporique. On y trouve une très épaisse

couche d'humus. Aussi, les plantes et les arbres s'y développent-ils

dans la perfection; les cocotiers, dont la tige est plus grêle

qu'ailleurs, et les bananiers y poussent avec une rapidité et une

puissance étonnantes. Le pays est plat, monotone, et celui qui a fait

un quart de lieue n'a pas besoin de parcourir l'île entière pour s'en

faire une idée. La population peut être évaluée à sept mille individus

à physionomie franchement polynésienne.

«Ils réunissent, dit d'Urville, les qualités les plus opposées. Ils

sont généreux, complaisants, hospitaliers, en même temps que cupides,

audacieux et surtout profondément dissimulés. Au moment même où ils

vous accablent de caresses et d'amitiés, ils sont capables de vous

assaillir et de vous dépouiller, pour peu que leur avidité ou leur

amour-propre soit suffisamment stimulé.»

Les naturels de Tonga l'emportent évidemment de beaucoup sur les

habitants de Taïti en intelligence. Les Français ne pouvaient se

lasser d'admirer l'ordre merveilleux avec lequel étaient tenues les

plantations de kawa, de bananes ou d'ignames, l'extrême propreté des

habitations, l'élégance des clôtures. L'art de la fortification ne leur

était point inconnu, ainsi que d'Urville l'éprouva et comme il avait pu

s'en rendre compte en visitant le village fortifié de Hifo, garni de

solides palissades, entouré d'un fossé large de quinze à vingt pieds et

à demi rempli d'eau.

Le 25 mai, d'Urville commença l'exploration de l'archipel Viti ou

Fidji. Il eut tout d'abord la bonne fortune de rencontrer un naturel

de Tonga, qui, habitant les Fidji pour son commerce, avait autrefois

visité Taïti, la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Cet homme, ainsi

qu'un insulaire de Guaham, fut très utile au commandant pour lui donner

les noms de plus de deux cents îles qui composent ce groupe et lui

indiquer à l'avance leur position et celle des récifs qui les entourent.

En même temps, l'hydrographe Gressier recueillait tous les matériaux

nécessaires pour dresser la carte des Fidji.

Une chaloupe reçut l'ordre d'accoster l'île de Laguemba, où se trouvait

une ancre, que Dumont d'Urville, qui avait perdu deux des siennes

devant Tonga, aurait bien voulu se procurer. Tout d'abord, Lottin, qui

commandait cette embarcation, n'aperçut sur le rivage que des femmes et

des enfants; mais les guerriers accoururent, firent retirer les femmes

et prirent leurs dispositions pour retenir les matelots et s'emparer de

la chaloupe. Leurs intentions étaient trop claires pour laisser place

au doute; aussi Lottin fit-il aussitôt relever le grapin et gagna-t-il

le large avant qu'une collision eût pu se produire.

Pendant dix-huit jours consécutifs, malgré un gros temps et une mer

houleuse, l'_Astrolabe_ parcourut l'archipel des Fidji, reconnaissant

les îles Laguemba, Kandabon, Viti-Levou, Oumbenga, Vatou-Lele,

Ounong-Lebou, Malolo, etc., et notamment la partie méridionale du

groupe, qui était alors presque entièrement inconnue.

La population, si l'on en croit d'Urville, forme la limite de la race

cuivrée ou polynésienne et de la race noire ou mélanésienne. Ces

naturels ont une apparence de force et de vigueur que justifie leur

haute stature. Ils sont anthropophages et ne s'en cachent pas.

Le 11 juin, la corvette faisait route vers le havre Carteret; elle

reconnut tour à tour les îles Erronan et Annatom, les Loyalty, groupe

où d'Urville découvrit les îles Chabrol et Halgan, le petit groupe

des îlots Beaupré, les récifs de l'Astrolabe, d'autant plus dangereux

qu'ils sont éloignés de près de trente milles des îles Beaupré et de

soixante milles de la Nouvelle-Calédonie, l'île Huon et la chaîne

septentrionale des récifs de la Nouvelle-Calédonie.

De ces parages, d'Urville gagna la Louisiade en six jours; mais le

mauvais temps qui l'assaillit sur ces côtes le détermina à ne pas

poursuivre le plan de campagne qui lui était tracé et à éviter le

détroit de Torrès. Le commandant pensa que l'exploration immédiate

de la côte méridionale de la Nouvelle-Bretagne et de la côte

septentrionale de la Nouvelle-Guinée serait plus profitable pour la

science.

L'île Rossel et le cap de la Délivrance furent aperçus, et l'on fit

route pour la Nouvelle-Irlande, afin d'y remplacer le bois et l'eau

consommés.

On y arriva le 5 juillet, par un temps sombre et pluvieux, et l'on eut

toutes les peines du monde à distinguer l'entrée du havre Carteret, où

d'Entrecasteaux avait séjourné pendant une huitaine de jours.

Les Français y reçurent à plusieurs reprises la visite d'une vingtaine

de naturels, qui semblaient former toute la population de cet endroit.

C'étaient des êtres sans intelligence et sans aucune curiosité pour

tant d'objets qui leur étaient inconnus.

Leur extérieur ne plaidait pas, non plus, en leur faveur. Complètement

nus, noirs de peau, les cheveux crépus, la cloison du nez traversée

par un os, ils ne montraient d'avidité que pour le fer, sans cependant

paraître comprendre qu'on ne leur en donnerait que contre des fruits

et des cochons. Sombres et défiants, ils se refusèrent à conduire qui

que ce fût à leurs villages. Pendant cette relâche peu fructueuse,

d'Urville fut violemment attaqué d'une entérite, qui, pendant plusieurs

jours, le fit cruellement souffrir.

Le 19, l'_Astrolabe_ reprit la mer et prolongea la côte méridionale de

la Nouvelle-Bretagne. Cette exploration fut contrariée par un temps

pluvieux et brumeux, par des averses et des grains, qui forçaient le

bâtiment à s'éloigner de terre aussitôt qu'il avait pu s'en rapprocher.

«Il faut avoir, comme nous, dit d'Urville, pratiqué ces parages, et

dans les mêmes circonstances, pour se faire une juste idée de ces

incroyables averses; il faut, en outre, avoir à exécuter des travaux

semblables à ceux qui nous étaient imposés, pour juger sainement

des soucis et des inquiétudes qu'entraîne une pareille navigation.

Rarement notre horizon s'étendait à cent toises de distance, et nos

manœuvres ne pouvaient être que fort incertaines, puisque notre

vraie position était un problème. En général, notre travail entier

sur la Nouvelle-Bretagne, nonobstant les peines inouïes qu'il nous a

coûtées et les périls qu'il a fait courir à l'_Astrolabe_, est loin

d'être comparable, pour l'exactitude, aux autres reconnaissances de la

campagne.»

Dans l'impossibilité de reprendre la route du canal Saint-Georges,

d'Urville dut passer par le détroit de Dampier, dont l'ouverture, du

côté du sud, est presque entièrement barrée par une chaîne de récifs,

sur lesquels l'_Astrolabe_ talonna par deux fois.

Comme Dampier et d'Entrecasteaux, d'Urville fut enthousiasmé de

l'aspect délicieux du rivage occidental de la Nouvelle-Bretagne. Une

côte saine, un sol disposé en amphithéâtre, des forêts au feuillage

sombre ou des prairies jaunissantes, les deux pitons majestueux du mont

Glocester donnent à cette partie de la côte une variété que venaient

encore augmenter les lignes ondulées de l'île Rook.

A la sortie du canal se dessinent, dans toute leur splendeur, les

montagnes de la Nouvelle-Guinée; bientôt elles forment une sorte

d'hémicycle et une vaste baie qui reçut le nom de golfe de l'Astrolabe.

Les îles Schouten, l'anse de l'Attaque, où d'Urville eut à repousser

une aggression des naturels, la baie Humboldt, la baie du Geelwinck,

les îles des Traîtres, Tobie et Mysory, les monts Arfak, sont

successivement reconnus et dépassés, et l'_Astrolabe_ vient enfin

mouiller au port Doreï, afin de lier ses opérations à celles de la

_Coquille_.

En cet endroit, des relations amicales furent aussitôt entamées avec

les Papous, qui apportèrent à bord quantité d'oiseaux de paradis,

mais fort peu de rafraîchissements. Doux et timides, ces naturels ne

s'aventuraient qu'à regret dans les bois, par crainte des Arfakis,

habitants des montagnes et leurs ennemis jurés. Un des matelots occupés

à faire de l'eau fut blessé d'une flèche par un de ces sauvages, qu'il

fut impossible de punir de cette lâche agression que rien n'était venu

motiver.

Ici, la terre est partout si riche, qu'il suffirait de la remuer et

d'enlever les mauvaises herbes pour lui faire produire d'abondantes

récoltes; mais les Papous sont si paresseux, si peu intelligents en

fait de culture que les plantes alimentaires sont le plus souvent

étouffées par les parasites.

Quant aux habitants, ils sont d'origines très mélangées. D'Urville

les divise en trois grandes variétés: les Papous, les métis, tenant

plus ou moins à la race malaise ou polynésienne, et les Harfours ou

Alfourous, qui rappelleraient le type ordinaire des Australiens, des

Néo-Calédoniens et en général des Océaniens de la race noire. Ce

seraient les véritables indigènes du pays.

Le 6 septembre, après une relâche peu intéressante et pendant laquelle

d'Urville n'avait pu se procurer que peu d'objets d'histoire naturelle,

si ce n'est des mollusques, et encore moins d'informations précises

sur les mœurs, la religion et la langue des diverses races de la

Nouvelle-Guinée, l'_Astrolabe_ reprenait la mer et se dirigeait vers

Amboine, où elle arrivait sans accident, le 24 septembre.

Bien que le gouverneur, M. Merkus, fût en tournée, le commandant n'en

trouva pas moins en ce port tous les objets dont il avait besoin.

Il y fut reçu de la façon la plus amicale par les autorités et les

habitants, qui firent tout leur possible pour faire oublier aux

Français les fatigues de cette longue et pénible campagne.

D'Amboine, d'Urville se dirigea vers la Tasmanie et Hobart-Town, lieu

qu'aucun navire français n'avait revu depuis Baudin; il y arriva le 17

décembre 1827.

Trente-cinq ans auparavant, d'Entrecasteaux n'avait trouvé sur ces

plages que quelques misérables sauvages, et, dix ans plus tard, Baudin

n'y avait plus rencontré personne.

La première chose que Dumont d'Urville apprit en entrant dans la

rivière Dervent, avant même d'avoir mouillé devant Hobart-Town,

c'est que le capitaine anglais Dillon avait recueilli à Tucopia des

renseignements positifs sur le naufrage de La Pérouse à Vanikoro; il

avait même rapporté une garde d'épée qu'il supposait avoir appartenu

à ce navigateur. Arrivé à Calcutta, Dillon ayant fait part de sa

découverte au gouverneur, celui-ci l'avait immédiatement renvoyé sur

les lieux avec mission de recueillir les naufragés qui pourraient

encore exister et tout ce qui resterait des bâtiments.

On peut juger avec quel intérêt d'Urville apprit ces nouvelles, lui

qui, ayant reçu pour instructions de rassembler tous les documents de

nature à jeter quelque lumière sur le sort de l'infortuné navigateur,

avait acquis, à Namouka, la preuve du séjour de La Pérouse dans

l'archipel des Amis.

[Illustration: Habitants de Vanikoro. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Les opinions étaient partagées, dans la colonie anglaise, sur la

créance qu'on devait ajouter au récit du capitaine Dillon; mais le

rapport que cet officier avait adressé au gouverneur de l'Inde vint

lever tous les doutes de d'Urville. Aussi, renonçant à ses projets

ultérieurs sur la Nouvelle-Zélande, cet officier résolut-il de conduire

immédiatement l'_Astrolabe_ à Vanikoro, qu'il ne connaissait encore que

sous le nom de Mallicolo, d'après Dillon.

[Illustration: Je me contentai de faire ouvrir la salle d'armes.

(Page 350.)]

Au reste, voici les faits, tels que ce dernier les avait exposés.

Pendant une relâche aux îles Fidji, le bâtiment le _Hunter_ avait eu

occasion de recueillir un Prussien, Martin Bushart, sa femme et un

Lascar, du nom d'Achowlia, que les naturels allaient dévorer, comme

ils avaient fait de tous les autres déserteurs européens établis dans

l'archipel. Ces trois malheureux ne demandaient qu'à être débarqués

sur la première île habitable que le _Hunter_ rencontrerait. Ils furent

donc déposés sur l'une des îles Charlotte, à Tucopia, par 12° 15' de

latitude sud et 169° de longitude.

Au mois de mai 1826, Dillon, qui avait fait partie de l'équipage

du _Hunter_, désireux de savoir ce qu'étaient devenus les matelots

débarqués en 1813, sur Tucopia, s'approcha de cette île.

Il y rencontra, en effet, le Lascar et le Prussien. Le premier lui

vendit même une garde d'épée en argent. Naturellement, Dillon demanda

comment ces indigènes se l'étaient procurée. Le Prussien raconta qu'à

son arrivée à Tucopia, il y avait trouvé des verrous, des haches, des

couteaux, des objets de fer, des cuillères et une quantité d'objets

qu'on lui dit provenir de Mallicolo, groupe d'îles situées à l'ouest,

que séparaient seulement deux journées de pirogue.

Dillon, continuant à interroger les naturels, apprit que, bien des

années auparavant, deux navires avaient été jetés sur les côtes de

cette île. L'un d'eux avait entièrement péri, corps et biens, mais les

matelots du second avaient construit, avec les débris de leur bâtiment,

un petit navire sur lequel ils étaient partis, en laissant à Mallicolo

quelques-uns des leurs. Le Lascar prétendait avoir vu deux de ces

hommes, qui, par les services rendus aux chefs, s'étaient acquis une

légitime influence.

Dillon lui proposa vainement de l'emmener à Mallicolo; il fut plus

heureux avec le Prussien, qui l'accompagna jusqu'en vue de cette

île,--île de la Recherche de d'Entrecasteaux,--mais le calme et le

manque de vivres avaient empêché Dillon de s'arrêter.

A son arrivée à Pondichéry, le gouverneur, après avoir pris

connaissance de son rapport, lui confia le commandement d'un navire

spécialement destiné à de nouvelles investigations. On était en 1827.

Dillon toucha à Tucopia, s'y pourvut d'interprètes et d'un pilote, puis

gagna Mallicolo. Il y apprit des indigènes que les étrangers étaient

restés cinq mois sur l'île à construire leur bâtiment, que d'ailleurs

ils étaient considérés comme des êtres surnaturels, opinion que leur

conduite singulière n'avait pas médiocrement contribué à accréditer. On

les voyait, en effet, causer avec la lune et les étoiles au moyen d'un

long bâton; leurs nez étaient énormes, et quelques-uns de ces hommes

se tenaient continuellement debout sur un pied, une barre de fer à la

main. C'était ainsi qu'étaient restés dans le souvenir populaire les

observations astronomiques, les chapeaux à cornes et les sentinelles

des Français.

Dillon recueillit des indigènes bien des reliques de l'expédition. Il

aperçut également au fond de la mer, sur le banc de corail où le navire

avait touché, des canons de bronze, une cloche et des débris de toute

sorte, qu'il ramassa pieusement et qu'il rapporta à Paris, en 1828, où

le roi lui accorda une pension de quatre mille francs en récompense

de ses travaux. Le doute ne fut plus permis, lorsque le comte de

Lesseps, ce compagnon de La Pérouse qui avait débarqué au Kamtchatka,

eut reconnu les canons et l'arrière sculpté de la _Boussole_, quand

enfin on eut déchiffré les armoiries de Colignon, le botaniste, sur un

chandelier d'argent.

Mais ces derniers faits, si intéressants et si curieux, d'Urville n'en

devait être instruit que bien plus tard, et, pour le moment, il ne

connaissait que le premier rapport de Dillon.

Par hasard, ou plutôt par crainte d'être prévenu, ce capitaine avait

négligé d'indiquer la position de Vanikoro et la route qu'il avait

suivie pour s'y rendre de Tucopia. D'Urville jugea que cette île

devait appartenir aux groupes de Banks ou de Santa-Cruz, presque aussi

inconnus l'un que l'autre.

Mais, avant de suivre le commandant, il faut s'arrêter quelque temps

avec lui à Hobart-Town, qui lui parut déjà d'une importance remarquable.

«Ses maisons sont très espacées, dit-il, et n'ont généralement qu'un

étage, outre le rez-de-chaussée; mais leur propreté et leur régularité

leur donnent un aspect agréable. Les rues ne sont point pavées, ce

qui les rend fatigantes à parcourir; quelques-unes ont pourtant des

trottoirs; en outre, la poussière qui s'en élève continuellement est

très gênante pour les yeux. Le palais du gouvernement occupe une

heureuse situation au bord de la baie. Cette résidence offrira sous

peu d'années de nouveaux agréments, si les jeunes arbres dont on l'a

entourée prennent tout leur développement, car ceux du pays sont peu

propres à servir d'ornement.»

Le temps fut mis à profit, durant cette relâche, pour faire emplette

de vivres, d'ancres et d'objets de première nécessité qui faisaient

défaut, ainsi que pour radouber le bâtiment et procéder à une foule de

réparations indispensables dans le gréement.

Le 6 janvier 1828, l'_Astrolabe_ reprenait encore une fois la mer,

relevait, le 20, l'île Norfolk, six jours plus tard le petit volcan

Mathew, Erronan le 28, le 8 février la petite île Mitre, et le

lendemain elle arrivait en face de Tucopia. C'est une petite île de

trois ou quatre milles de circuit avec un pic assez pointu, recouvert

de végétation. La bande orientale de cet îlot paraît inaccessible,

étant toujours battue par les flots.

L'impatience de tout le monde s'accroît et ne connaît plus de bornes,

lorsqu'on voit s'approcher trois pirogues, dans l'une desquelles se

trouve un Européen.

C'est le Prussien Bushart, ainsi qu'il le déclare lui-même, qui vient

d'accompagner Dillon à Mallicolo. Ce dernier avait séjourné près d'un

mois en ce lieu, où il s'était réellement procuré les reliques de

l'expédition, ainsi que d'Urville en avait été informé à Hobart-Town.

Il ne restait pas un Français dans l'île, le dernier étant mort l'année

précédente. Bushart avait d'abord accepté d'accompagner d'Urville, mais

il revint sur sa promesse et refusa, au dernier moment, de rester à

bord de l'_Astrolabe_.

Vanikoro est entourée de récifs, à travers lesquels on parvint, non

sans danger, à trouver une passe, qui permit de mouiller l'_Astrolabe_

dans la baie d'Ocili, là même où Dillon avait laissé tomber l'ancre.

Quant au lieu du naufrage, il était situé sur la côte opposée de l'île.

Il ne fut pas facile d'obtenir des renseignements des naturels, gens

avides, de mauvaise foi, insolents et perfides. Un vieillard finit

cependant par avouer que les blancs, débarqués sur la plage de Vanou,

avaient été reçus à coups de flèche; il s'en était suivi une lutte

dans laquelle bon nombre d'indigènes avaient trouvé la mort; quant aux

«maras», ils avaient tous été tués, et leurs crânes enterrés à Vanou.

Les autres ossements avaient servi aux indigènes à garnir leurs flèches.

Un canot fut expédié au village de Nama. La promesse d'un morceau de

drap rouge décida, non sans de longues hésitations, les indigènes à

mener les Français sur le lieu du naufrage. A un mille de terre près de

Païou et en face d'Ambi, au fond d'une sorte de coupée au travers des

brisants, on distingua, çà et là, des ancres, des boulets, des canons

et bien d'autres objets, qui ne laissèrent subsister aucun doute dans

l'esprit des officiers de l'_Astrolabe_.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 31 / 39 段