Le but que devait s'efforcer d'atteindre l'expédition était donc

multiple, et, par le plus grand des hasards, elle obtint presque tous

les résultats qu'on en attendait.

Dumont d'Urville reçut, dès le mois de décembre 1825, sa lettre de

commandement, et fut autorisé à choisir toutes les personnes qui

l'accompagneraient. Il s'attacha pour second le lieutenant Jacquinot,

et pour collaborateurs scientifiques, Quoy et Gaimard, qui avaient fait

la campagne de l'_Uranie_, et le chirurgien Primevère Lesson.

Le bâtiment choisi fut la _Coquille_, dont d'Urville avait pu

apprécier les excellentes qualités; il lui donna seulement, en mémoire

de La Pérouse, le nom d'_Astrolabe_ et y embarqua un équipage de

quatre-vingts hommes. L'ancre fut levée le 25 avril 1826, et l'on eut

bientôt perdu de vue les montagnes de Toulon et les côtes de France.

Après une relâche à Gibraltar, l'_Astrolabe_ s'arrêta à Ténériffe pour

y prendre quelques vivres frais avant de traverser l'Atlantique. Le

commandant mit à profit cette station pour gravir le pic de Teyde.

D'Urville, avec MM. Quoy, Gaimard et plusieurs officiers, suivit

d'abord un chemin assez mauvais au travers de campagnes couvertes de

scories.

Mais, à mesure qu'on approche de la Laguna, la scène s'embellit. Cette

ville, assez grande, ne renferme qu'une population peu considérable,

indolente et misérable.

Depuis Matanza jusqu'à Orotava, la végétation est magnifique, et la

vigne, avec ses pampres verdoyants, vient ajouter à la richesse du

tableau.

Orotava est une petite ville maritime dont le port n'offre qu'un

mauvais abri; bien bâtie et bien percée, elle serait agréable,

n'étaient ses pentes rapides qui y rendent la circulation presque

impossible.

Après trois quarts d'heure d'escalade au milieu de campagnes bien

cultivées, on atteint la région des châtaigniers. Au delà commencent

les nuages, et le voyageur n'avance plus que baigné d'une brume humide

excessivement désagréable. Plus loin c'est la région des bruyères, au

delà de laquelle l'atmosphère s'éclaircit, les plantes disparaissent,

et le sol devient plus maigre et plus stérile. On rencontre alors des

laves décomposées, des scories et des pierres ponces en quantité,

tandis qu'au-dessous s'étale la mer immense des nuages.

Jusqu'alors masqué par les nuées ou les hautes montagnes qui

l'entouraient, le Pic se détache enfin. La pente n'est plus rapide, et

l'on pénètre dans ces plaines immenses et d'une tristesse poignante,

que les Espagnols ont appelées «cañadas», en raison de leur nudité.

Pour déjeuner, on s'arrête à la Grotte-du-Pin, avant de franchir

les immenses blocs de basalte qui, disposés circulairement, forment

l'enceinte du cratère, aujourd'hui comblé par les cendres du Pic.

Il faut alors attaquer le pic lui-même, au tiers duquel se trouve une

sorte d'esplanade nommée Estancia-de-los-Ingleses.

C'est là que les voyageurs passèrent la nuit, non pas aussi bien que

dans leurs cadres, mais sans souffrir trop violemment des malaises

et des suffocations qu'avaient éprouvés tant d'autres explorateurs.

Seules, les puces leur livrèrent des assauts répétés qui empêchèrent le

commandant de fermer l'œil.

A quatre heures du matin, on se remit en route et l'on gagna bientôt

une nouvelle esplanade qui porte le nom d'Alta-Vista. Au delà, tout

sentier disparaît, et il faut péniblement grimper sur la lave nue

jusqu'au Pain-de-Sucre, croisant à tout moment des paquets de neige

que leur position abritée du soleil empêche de fondre. Le Piton est

très escarpé, et son escalade est rendue encore plus difficile par les

pierres ponces qui, roulant sous les pieds, empêchent d'avancer.

«A six heures trente minutes, dit Dumont d'Urville, nous arrivâmes à la

cime du Pain-de-Sucre. C'est évidemment un cratère à demi oblitéré, à

parois peu épaisses et échancrées, dont la profondeur est de soixante

à quatre-vingts pieds au plus et semé sur sa surface de fragments

d'obsidiennes ou de ponces et de blocs de lave. Des vapeurs sulfureuses

s'exhalent de ses bords et forment, pour ainsi dire, une couronne de

fumée, tandis que le fond est tout à fait refroidi. A la cime du Piton,

le thermomètre était à 11°; mais je soupçonne qu'il se ressentait

encore de l'exposition à la fumerolle, car, arrivé au fond du cratère,

de 19° au soleil, il descendit en peu de temps à 9°5 à l'ombre.»

La descente eut lieu sans accident, par une route différente, qui

permit aux voyageurs d'explorer la Cueva de la Nieve et de visiter la

forêt d'Agua-Garcia, que traverse un ruisseau limpide, et où d'Urville

fit une récolte abondante de végétaux.

[Illustration: Maison du havre Doreï. (Nouvelle-Guinée.)

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

A Santa-Cruz, le commandant put voir dans le cabinet du major

Megliorini, au milieu d'armes, de coquilles, d'animaux, de poissons et

d'objets disparates, une momie complète de Guanche, qu'on lui dit être

celle d'une femme. Enveloppée de peaux cousues, elle semblait avoir eu

cinq pieds quatre pouces de hauteur; les mains étaient grandes et les

traits du visage paraissaient avoir été assez réguliers.

Les grottes sépulcrales des Guanches contenaient aussi des vases en

terre et en bois, des cachets triangulaires en terre cuite et une foule

de petits disques de même matière qui, enfilés comme des chapelets,

servaient peut-être à cette race disparue aux mêmes usages que les

«quipos» des Péruviens.

[Illustration: La baie Jervis, où l'on trouva de magnifiques forêts

d'eucalyptus. (Page 331.)]

Le 21 juin, l'_Astrolabe_ remit à la voile et s'arrêta à La Praya,

aux îles du cap Vert, où d'Urville comptait trouver le capitaine

anglais King, qui lui aurait donné des renseignements précieux pour la

navigation des côtes de la Nouvelle-Guinée. Mais celui-ci avait quitté

La Praya depuis trente-six heures. Aussi, le lendemain matin 30 juin,

l'_Astrolabe_ reprit-elle sa route.

Les rochers de Martin-Vaz et l'île de la Trinité furent aperçus le

dernier jour de juillet. Cette dernière paraît complètement stérile;

on n'y découvre qu'une maigre verdure et quelques bouquets de bois

rabougris, qui font tache au milieu des rochers.

D'Urville aurait vivement désiré faire quelques recherches de botanique

sur cette île déserte, mais le ressac était si violent qu'il jugea

hors de propos d'y hasarder une embarcation.

Le 4 août, l'_Astrolabe_ courut sur la position de Saxembourg, île

qu'il faut définitivement rayer des cartes françaises, comme avaient

déjà fait les Anglais; puis on passa, à la suite d'une série de coups

de vent qui fatiguèrent considérablement le navire, à proximité des

îles Saint-Paul et Amsterdam, et, le 7 octobre, le bâtiment mouilla

dans le port du Roi-Georges, à la côte d'Australie.

Bien que la houle eût été très violente et le temps presque constamment

mauvais pendant les cent huit jours que l'_Astrolabe_ venait de tenir

la mer, d'Urville n'en avait pas moins procédé à ses recherches

habituelles sur les effets du roulis, sur la hauteur des lames, qu'il

estima atteindre quatre-vingts et cent pieds, au banc des Aiguilles, en

même temps que sur la température de la mer à différentes profondeurs.

Le capitaine Jacquinot ayant découvert, sur la rive droite du goulet de

la Princesse, une fort belle aiguade, et non loin de là un lieu propice

à l'établissement de l'observatoire, les voiliers vinrent bientôt y

dresser les tentes, tandis que plusieurs officiers faisaient le tour

entier de la baie de la Princesse et que plusieurs autres entraient en

relations avec quelques aborigènes.

Un de ces derniers consentit à monter à bord. On eut toutes les peines

du monde à obtenir qu'il laissât de côté un tison de banksia, qui lui

servait à conserver longtemps du feu et à se chauffer le ventre et

toute la partie antérieure du corps. Au reste, il passa deux jours à

bord très tranquillement, buvant, mangeant devant le feu de la cuisine.

Ses compatriotes, qui étaient restés à terre, firent tout le temps

preuve de dispositions pacifiques et ne craignirent même pas d'amener

au camp trois de leurs enfants.

Pendant cette relâche, une embarcation, montée par huit Anglais, se

présenta. Ils demandèrent à être pris à bord comme passagers. Ils

racontèrent une histoire d'abandon peu vraisemblable, qui donna au

commandant l'idée que ce devaient être des convicts échappés, et cette

présomption devint une certitude à la grimace qu'ils firent, lorsqu'ils

s'entendirent proposer d'être ramenés à Port-Jackson. Le lendemain,

cependant, l'un d'eux s'engagea comme matelot, deux autres comme

passagers; quant aux cinq autres, ils se décidèrent à rester sur ces

plages et à continuer l'existence misérable qu'ils menaient au milieu

des sauvages.

Pendant ce temps, les opérations hydrographiques et astronomiques se

poursuivaient, tandis qu'à terre les chasseurs et les naturalistes

essayaient de se procurer des échantillons d'espèces nouvelles. Cette

relâche, qui se prolongea jusqu'au 24 octobre, permit à l'équipage de

se remettre de la pénible traversée qu'il avait eue à supporter, de

procéder aux réparations nécessaires, de faire l'eau et le bois, de

dresser le plan de tous les environs et de recueillir d'importantes

collections de plantes et de zoologie.

D'après les observations de tout genre qu'il avait faites, d'Urville

s'étonnait que les Anglais ne se fussent pas encore établis au port du

Roi-Georges, admirablement situé, tant pour les navires qui se rendent

directement d'Europe à la Nouvelle-Galles que pour ceux qui vont du Cap

en Chine ou aux îles de la Sonde à contre-mousson.

L'exploration de cette côte fut continuée jusqu'à Port-Western,

relâche que d'Urville préféra au port Dalrympe, dont l'entrée et

la sortie étaient difficiles et souvent dangereuses. D'ailleurs

Port-Western n'était encore connu que par les rapports de Baudin et de

Flinders. Il y aurait donc bien plus de profit à explorer cette terre

peu fréquentée. Les travaux, qui avaient été accomplis au port du

Roi-Georges, furent également faits à Port-Western, et ils amenèrent le

commandant à cette conclusion:

«Port-Western, dit-il, offre un mouillage aussi facile à prendre qu'à

quitter; la tenue en est excellente, le bois abondant et facile à

faire. En un mot, dès qu'on aura découvert une aiguade commode (et elle

se trouvera probablement), ce sera un point de relâche très important

dans un détroit comme celui de Bass, où les vents soufflent souvent

avec fureur d'un même côté durant plusieurs jours de suite et où les

courants peuvent rendre la navigation difficile dans ces sortes de

circonstances.»

Du 19 novembre au 2 décembre, l'_Astrolabe_ continua à prolonger

la côte, sans autre arrêt qu'à la baie Jervis, où l'on trouva de

magnifiques forêts d'eucalyptus.

L'accueil qui fut fait aux Français, à Port-Jackson, par le gouverneur

Darling et par les autorités de la colonie, fut on ne peut plus

cordial, bien que les relâches que d'Urville avait faites sur divers

points de la Nouvelle-Hollande eussent fort intrigué les autorités

anglaises.

Depuis trois ans, la ville s'était singulièrement accrue et embellie;

quoique la population de la colonie ne fût encore évaluée qu'à

cinquante mille âmes, cependant les Anglais créaient toujours de

nouveaux établissements.

Le commandant profita de sa relâche à Sydney pour expédier ses dépêches

en France, ainsi que plusieurs caisses d'échantillons d'histoire

naturelle. Puis, aussitôt qu'il eut embarqué ses vivres et qu'il se

fut procuré tous les objets qui lui étaient nécessaires, il remit à la

voile.

S'arrêter avec Dumont d'Urville à la Nouvelle-Galles serait inutile; il

consacre un volume tout entier de sa relation à l'histoire et à l'état

de cette colonie en 1826, et nous en avons déjà parlé en détail. Mieux

vaut quitter avec lui Sydney, le 19 décembre, et le suivre à la baie

Tasman, à travers les calmes, les vents debout, les courants et les

tempêtes, qui ne lui permirent d'atteindre la Nouvelle-Zélande que le

14 janvier 1827.

Aucune expédition n'avait encore fait connaître la baie Tasman, que

Cook seul avait vue durant son second voyage.

Des pirogues portant une vingtaine de naturels, dont la moitié

paraissaient être des chefs, accostèrent l'_Uranie_. Ils furent assez

confiants pour monter à bord; quelques-uns même y restèrent plusieurs

jours. D'autres arrivèrent enfin, qui s'établirent dans le voisinage,

et les échanges commencèrent.

Plusieurs officiers grimpèrent sur les hauteurs qui dominent la baie,

au milieu de fourrés épais.

«Point d'oiseaux, dit d'Urville, point d'insectes, pas même de

reptiles; cette absence complète de tout être animé, ce silence absolu

a quelque chose de solennel et de lugubre.»

Telle est l'impression pénible que produisirent ces tristes déserts.

Du haut de ces coteaux, le commandant avait aperçu une nouvelle baie,

la baie de l'Amirauté, qui communiquait par un chenal avec celle où

l'_Astrolabe_ était mouillée. Il voulut l'explorer, car, de haut,

elle lui avait semblé encore plus sûre que la baie Tasman. Mais à

plusieurs reprises, les courants le mirent à deux doigts de sa perte.

Si l'_Uranie_ avait été jetée sur cette côte rocheuse et accore,

l'équipage aurait péri tout entier, il ne serait par resté trace du

naufrage. Enfin, après plusieurs tentatives infructueuses, d'Urville

parvint à franchir cette passe en ne perdant que quelques fragments de

la contre-quille du navire.

«Pour consacrer, dit la relation, le souvenir du passage de

l'_Astrolabe_, je laissai à ce dangereux détroit le nom de passe des

Français; mais, à moins d'un cas urgent, je ne conseillerais à personne

de le tenter.... Nous contemplâmes alors tout à notre aise le beau

bassin où nous nous trouvions. Il mérite certainement tous les éloges

que Cook en a faits, et je recommanderais surtout un joli petit havre,

à quelques milles au sud de l'endroit où mouilla ce capitaine... Notre

navigation par la passe des Français venait d'établir positivement

l'existence comme île de toute la partie de terre qui se termine au

cap Stephens de Cook. Elle se trouve divisée de Tavaï-Pounamou par

le bassin des Courants. La comparaison de notre carte avec celle que

dressa Cook pour le détroit montrera combien ses travaux laissaient à

désirer....»

L'_Astrolabe_ donna bientôt dans le détroit de Cook, passa devant

la baie de la Reine-Charlotte, et doubla le cap Palliser, formé de

montagnes entassées. Avec une profonde surprise, d'Urville reconnut que

bien des inexactitudes s'étaient glissées dans les travaux du grand

navigateur anglais, et, dans la partie hydrographique de son voyage, il

discute certains points pour lesquels il a trouvé des erreurs de quinze

à vingt minutes.

L'intention du commandant était alors de reconnaître la côte orientale

d'Ika-Na-Mawi, l'île nord, sur laquelle on trouve des cochons et pas de

«pounamou», ce jade vert dont les Zélandais font leurs instruments les

plus précieux, tandis que sur l'île méridionale on en trouve et pas de

cochons.

Deux naturels, qui avaient absolument voulu rester à bord, étaient

devenus tristes et mélancoliques en voyant s'effacer à l'horizon les

côtes du district qu'ils habitaient. Ils regrettaient maintenant, mais

trop tard, l'audace qui les avait portés à voyager. Le mot d'audace

«n'est vraiment pas trop fort», car, à plusieurs reprises, ils

demandèrent aux Français s'ils n'allaient pas les manger, et les bons

traitements ne les rassurèrent qu'au bout de quelques jours.

D'Urville continua à remonter la côte. Les caps Turn-again et

Kidnappers de Cook, furent doublés et l'on reconnut l'île Stérile avec

son ipah.

Dans la baie de Tolaga de Cook, des naturels apportèrent à la corvette

des cochons et des pommes de terre, qu'ils échangèrent contre des

objets de peu de valeur. D'autres pirogues s'étant présentées, les

Néo-Zélandais, qui étaient sur le bâtiment, harcelaient le commandant

pour le déterminer à faire feu dessus et à tuer leurs compatriotes.

Mais lorsque ceux-ci montaient à bord, les premiers arrivés allaient

au-devant d'eux et les accueillaient avec les plus vives démonstrations

d'amitié. Cette conduite singulière se comprend par la défiance et

la jalousie qu'ils se portent mutuellement. «Ils voudraient tous

profiter exclusivement des avantages qu'ils attendent des visites des

étrangers, et sont désespérés de voir leurs voisins y participer.»

Cette explication était si exacte qu'elle reçut bientôt confirmation.

Sur l'_Astrolabe_ se trouvait un certain nombre de Zélandais, mais

surtout un certain Shaki, que sa haute taille, son tatouage complet,

son maintien altier, et l'air de soumission avec lequel lui parlaient

ses compatriotes, avaient fait reconnaître pour un chef. En voyant

s'approcher de la corvette une pirogue montée par sept ou huit hommes

seulement, Shaki et les autres vinrent supplier avec instance d'Urville

de tuer ces nouveaux arrivants; ils allèrent même jusqu'à demander des

fusils pour tirer eux-mêmes. Cependant, les nouveaux venus ne furent

pas plus tôt montés à bord, que tous ceux qui s'y trouvaient déjà les

accablèrent de marques de respect, et Shaki, bien qu'il se fût montré

l'un des plus acharnés, changea de ton et alla leur offrir quelques

haches qu'il venait d'acquérir.

Ces chefs, à l'attitude guerrière et farouche, au visage complètement

tatoué, n'étaient à bord que depuis quelques instants, et d'Urville

s'apprêtait à les interroger au moyen du vocabulaire publié par les

missionnaires, lorsqu'ils le quittèrent brusquement, sautèrent dans

leurs pirogues et gagnèrent le large.

Leurs compatriotes, pour se débarrasser d'eux, leur avaient simplement

insinué que leur existence n'était pas en sûreté sur l'_Astrolabe_, et

que les Français avaient formé le projet de les tuer.

C'est dans la baie de Tolaga, dont le vrai nom est Houa-Houa, que

d'Urville se procura les premiers renseignements sur le «kiwi», au

sujet d'une natte garnie des plumes de cet oiseau, un des objets de

luxe de ces indigènes. Cet oiseau, gros comme un petit dindon, serait

privé, comme l'autruche, de la faculté de voler. Ce serait la nuit, au

flambeau et avec des chiens, qu'on lui ferait la chasse.

C'est ce même oiseau qui a reçu le nom d'«apteryx». Les informations

que d'Urville avait recueillies auprès des naturels étaient exactes en

grande partie. L'apteryx, avec la taille d'une poule et le plumage d'un

brun de fer, se rapproche de l'autruche; il habite les forêts sombres

et humides, et ne sort que le soir pour chercher sa nourriture. Les

chasses actives que les naturels lui ont faites ont considérablement

diminué cette espèce curieuse, aujourd'hui devenue fort rare.

D'Urville continua donc la reconnaissance hydrographique de la côte

orientale de l'île septentrionale de la Nouvelle-Zélande, ayant des

communications quotidiennes avec les naturels, qui lui apportaient des

pommes de terre et des cochons.

Au dire des indigènes, les guerres seraient continuelles de tribu à

tribu, et ce serait la cause la plus réelle de la diminution du nombre

des habitants. Ceux-ci demandaient toujours des fusils et finissaient

par se contenter de la poudre qu'on leur donnait en échange de leurs

marchandises.

Le 10 février, dans les parages du cap Runaway, la corvette eut à

supporter une tempête qui dura trente-six heures, et elle fut plus

d'une fois au moment de sombrer.

Puis, elle s'enfonça dans la baie de l'Abondance, au fond de laquelle

s'élève le mont Edgecumbe, elle continua à suivre la côte, elle vit

les îles Haute, Major; mais le temps fut tellement mauvais pendant

cette exploration de la baie, que la carte n'en mérite pas une grande

confiance.

La corvette gagne ensuite la baie Mercure, reconnaît l'île de la

Barrière, pénètre dans la baie Shouraki (_aliàs_ Hauraki), reconnaît la

Poule-et-les-Poussins, les Pauvres-Chevaliers et arrive à la baie des

Iles.

Les tribus que d'Urville rencontra en cet endroit étaient engagées

dans une expédition contre celles des baies Shouraki et Waikato.

D'Urville redescendit pour explorer la baie Shouraki, qui avait été

incomplètement reconnue par Cook, et découvrit qu'en cet endroit la

Nouvelle-Zélande est découpée en une quantité de havres et de bassins

plus profonds, plus sûrs les uns que les autres. D'Urville, ayant

appris qu'en suivant le cours du Waï-Magoïa on arrivait à un endroit

séparé par une marche très courte du grand port de Manukau, sur la rive

occidentale de l'île, fit parcourir cette route par plusieurs de ses

officiers, qui constatèrent la vérité de ces informations.

«Cette découverte, dit Dumont d'Urville, peut devenir d'un grand

intérêt pour les établissements qui auront lieu à la baie Shouraki,

et cet intérêt augmentera encore si de nouvelles reconnaissances

peuvent démontrer que le port de Manukau est susceptible de recevoir

des navires d'une certaine dimension, car un pareil établissement se

trouverait alors à la portée des deux mers, orientale et occidentale.»

Rangui, l'un des «rangatiras», chefs de cet endroit, avait, à plusieurs

reprises, demandé au commandant du plomb pour faire des balles, et

celui-ci lui en avait toujours refusé. Au moment du départ, d'Urville

fut averti que le plomb de sonde venait d'être volé. Le commandant fit

aussitôt des reproches à Rangui, lui disant d'un ton sévère qu'il était

indigne d'honnêtes gens de commettre de tels larcins. Ce reproche parut

affecter profondément le chef, qui s'excusa en prétendant que ce délit

avait été commis à son insu et par des étrangers.

«Un instant après, dit la relation, le bruit de coups frappés avec

force, et des cris pitoyables partant de la pirogue de Rangui,

attirèrent de nouveau mon attention de ce côté. Alors je vis Rangui et

Tawiti frappant à coups redoublés, avec leurs pagaies, sur un manteau

qui semblait recouvrir un homme. Mais il me fut facile de reconnaître

que les deux chefs astucieux ne frappaient que sur un des bancs de

la pirogue. Après avoir joué quelque temps cette farce, la pagaie

de Rangui se brisa entre ses mains. L'homme fit semblant de tomber

par terre, et Rangui, m'interpellant, me dit qu'il venait d'assommer

le voleur et me demanda si j'étais satisfait. Je lui répondis

affirmativement, riant en moi-même de la ruse de ces sauvages, ruse,

au reste, dont il s'est trouvé souvent des exemples chez beaucoup de

peuples plus avancés en civilisation.»

[Illustration: Néo-Zélandais. (Page 333.)]

D'Urville reconnut la belle île Wai-hiki, et termina ainsi la

reconnaissance du canal de l'Astrolabe et de la baie Hauraki. Il

remonta alors vers le nord jusqu'à la baie des Iles et de là jusqu'au

cap Maria-Van-Diemen, extrémité septentrionale de la Nouvelle-Zélande,

«où les âmes des morts, les Waïdouas, viennent se rendre de tous les

points d'Ika-Na-Mawi pour prendre leur dernier essor vers la gloire ou

les ténèbres éternelles.»

La baie des Iles, lors de la station de la _Coquille_, était animée par

une assez nombreuse population, avec laquelle on avait eu des relations

amicales. Maintenant, le silence du désert avait remplacé l'animation

des anciens jours. L'ipah, ou plutôt le pâ de Kahou-Wera, qui abritait

une tribu active, était abandonné; la guerre avait en ce lieu causé

ses ravages ordinaires. La tribu de Songhui avait pillé les propriétés

et dispersé les membres de celle de Paroa.

[Illustration: Attaque des indigènes de Tonga-Tabou. (Page 339.)]

C'est à la baie des Iles que s'étaient établis les missionnaires

anglais. Malgré tout leur dévouement, ils n'avaient encore fait aucun

progrès auprès des naturels, et l'inutilité de leurs efforts était

évidente.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 30 / 39 段