le lever hydrographique. Tandis que les embarcations étaient employées
à ce travail, deux pirogues d'une jolie construction s'approchèrent.
L'une d'elles accosta la _Thétis_, et un homme d'une cinquantaine
d'années, la poitrine couturée de cicatrices, la main droite privée de
deux doigts, monta à bord. Il était déjà descendu dans l'entre-pont,
lorsque la vue des rateliers d'armes et des canons le décida à regagner
sa pirogue.
Le lendemain, deux autres canots montés par des Malais, à la
physionomie farouche, accostèrent. Ceux-ci apportaient des bananes, des
cocos et des ananas qu'ils troquèrent contre du biscuit, un mouchoir et
deux petites haches.
Quelques autres entrevues eurent lieu avec ces insulaires, armés de
kriss et de demi-piques au fer tranchant des deux côtés. On ne dut
voir en eux que de forcenés pirates.
Bien que les Français n'aient exploré qu'une partie de ces îles, les
informations qu'ils recueillirent n'en sont pas moins intéressantes par
leur nouveauté.
La première condition qu'exige une nombreuse population, c'est
l'abondance de l'eau. Or, celle-ci paraît fort rare. De plus, la terre
végétale est loin d'être épaisse, et les montagnes n'étant séparées
que par des ravins étroits et non par des plaines, il s'ensuit que la
culture est presque impossible. Les arbres eux-mêmes n'atteignent,
à l'exception des cocotiers, qu'une hauteur médiocre. Aussi la
population, au dire d'un indigène, ne s'élèverait-elle pas à plus de
deux mille habitants,--chiffre qui parut encore exagéré à Bougainville.
L'heureuse situation de ces îles sur les deux routes des bâtiments qui
font le commerce de la Chine, aurait dû les désigner, depuis longtemps,
à l'attention des navigateurs. Il faut sans doute attribuer à leur
défaut de ressources l'abandon dans lequel elles ont été laissées.
Le peu d'empressement et de confiance que Bougainville rencontra chez
ces insulaires, le haut prix des denrées, puis le renversement de
la mousson dans les mers de la Sonde, déterminèrent le commandant à
suspendre la reconnaissance de cet archipel pour gagner au plus tôt
Java, où ses instructions lui prescrivaient de toucher.
Le 8 mars fut signalé par le départ des deux bâtiments, qui reconnurent
d'abord les îles Victory, Barren, Saddle et Camel, passèrent par le
détroit de Gaspar, dont la traversée ne dura pas plus de deux heures,
bien qu'elle se prolonge souvent plusieurs jours lorsqu'elle n'est pas
favorisée par le vent, et ils jetèrent l'ancre à Sourabaya, où l'on
apprit la mort de Louis XVIII et l'avènement de Charles X.
Comme le choléra, qui avait fait, en 1822, trois cent mille victimes à
Java, sévissait encore, Bougainville eut la précaution de conserver à
bord ses équipages à l'abri du soleil, et défendit expressément toute
communication avec les bateaux chargés de fruits, dont l'usage est
si dangereux pour l'Européen, particulièrement durant la saison des
pluies, dans laquelle on allait entrer. Malgré ces ordres si sages,
la dysenterie allait s'abattre sur la _Thétis_, et y faire de trop
nombreuses victimes.
La ville de Sourabaya est située à une lieue de l'embouchure de la
rivière, et l'on n'y peut parvenir qu'en remontant ce cours d'eau à la
cordelle. Ses abords sont animés, et tout annonce une population active
et commerçante. Une expédition dans l'île de Célèbes ayant absorbé
toutes les ressources du gouvernement, et les magasins étant vides,
les Français durent avoir recours aux négociants chinois, les plus
effrontés voleurs qu'il soit possible de rencontrer. Il n'est pas de
ruse qu'ils n'aient employée, pas de friponnerie qu'ils n'aient tentée.
Aussi la relâche à Sourabaya laissa-t-elle dans tous les esprits un
souvenir désagréable.
Par contre, il n'en fut pas de même de la réception que les Français
reçurent des notables de la colonie, et ils n'eurent qu'à se louer de
l'affabilité de tous ceux qui appartenaient à l'administration.
Venir à Sourabaya sans rendre visite au sultan de Madura, dont la
réputation d'hospitalité avait passé les mers, ce serait aussi
impossible que de visiter Paris sans aller voir Versailles et Trianon.
Après un lunch réconfortant pris à terre, l'état-major des bâtiments
monta dans des calèches à quatre chevaux. Mais les routes étaient si
mauvaises, les chevaux si épuisés, qu'on serait maintes fois resté
embourbé, si des hommes, placés en sentinelle dans les endroits
difficiles, n'avaient énergiquement poussé à la roue. Enfin l'on arriva
à Bacalan, et les calèches s'arrêtèrent dans la troisième cour du
palais, au pied d'un escalier en haut duquel le prince héréditaire et
le premier ministre attendaient les voyageurs.
Le prince Adden Engrate appartenait à la plus illustre famille de
l'archipel indien. Son costume était celui des chefs javanais en tenue
civile. Une longue jupe d'indienne à fleurs laissant à peine voir deux
pantoufles chinoises, un gilet blanc à boutons d'or sous une petite
veste à basques, de drap brun, avec boutons de diamant, un mouchoir
noué sur la tête, que surmonte une casquette à visière, eussent donné
à ce grand personnage l'apparence grotesque d'une amazone de carnaval,
si l'aisance des manières et la dignité du maintien n'avaient corrigé
l'excentricité de son costume.
Le palais ou «kraton» était constitué par une série de bâtiments ornés
de galeries, dans lesquelles des auvents et des rideaux maintenaient
une température d'une fraîcheur délicieuse. Des lustres, des meubles
européens de bon goût, de belles tentures, des glaces et des cristaux
contribuaient à la décoration des vastes salles et des appartements. Un
corps de logis sans ouverture sur la cour et donnant sur des jardins,
est réservé à la «Ratou» (souveraine) et aux odalisques.
La réception fut cordiale, et le déjeuner, servi à l'européenne, fut
exquis.
«La conversation, dit Bougainville, se faisait en anglais, et les
toasts ne furent pas épargnés, le prince nous portant les santés avec
du thé mis en bouteille qu'il se versait en guise de madère. Chef de
la religion dans ses États, il suit rigoureusement les principes du
Koran, ne boit jamais de vin et passe une grande partie de son temps à
la mosquée; mais il n'en est pas moins bon convive, et sa conversation
ne se ressent nullement de l'austérité qu'on pourrait supposer d'après
une vie aussi régulière. Il est vrai qu'elle ne se passe pas toute en
prières, et les scènes dont nous fûmes témoins donneraient une idée
bien différente de ses mœurs, si la religion du Prophète n'accordait
sur ce point une grande latitude à ses sectateurs.»
Dans l'après-midi, on visita des remises contenant de très belles
voitures, dont quelques-unes, construites dans l'île, étaient si bien
travaillées, qu'il était absolument impossible de les distinguer de
celles qui avaient été importées. Puis on s'exerça au tir à l'arc. En
rentrant au palais, on fut accueilli au son d'une musique mélancolique
qu'interrompit bientôt, par ses aboiements et sa danse bizarre, le
bouffon du prince, qui fit preuve d'une agilité et d'une souplesse
merveilleuses. A la danse, ou plutôt aux poses d'une bayadère,
succédèrent les émotions du vingt-et-un; après quoi, chacun alla
chercher un repos qu'il avait bien gagné. Le lendemain, nouveaux jeux,
nouveaux exercices. Ce furent d'abord des luttes entre hommes faits
et entre enfants; puis ce furent des combats de cailles, et enfin
des exercices exécutés par un chameau et un éléphant. Au déjeuner
succédèrent une promenade en calèche, le tir à l'arc, la course en
sac, l'équilibre du panier, etc., et toutes les journées du sultan se
passaient de la sorte.
Les marques de respect et de soumission qu'on donne à ce souverain sont
vraiment étonnantes. Il n'est personne qui se tienne debout devant lui
et qui ne se prosterne avant de lui parler. On ne le sert qu'à genoux
et «il n'est pas jusqu'à son petit enfant de quatre ans qui ne joigne
ses menottes en s'adressant à lui.»
Bougainville profita de son séjour à Sourabaya pour aller visiter,
aux montagnes de Tengger, le volcan de Broumo. Cette excursion, dans
laquelle il parcourut l'île sur une étendue de près de cent milles, de
l'est à l'ouest, fut des plus intéressantes.
Sourabaya renferme des monuments curieux, qui sont pour la plupart
l'œuvre d'un ancien gouverneur, le général Daendels: c'est l'atelier
des constructions, l'hôtel de la Monnaie, le seul établissement de ce
genre à Java, l'hôpital, dont l'emplacement est bien choisi et où l'on
compte quatre cents lits.
L'île de Madura, en face de Sourabaya, qui n'a pas moins de cent milles
de longueur sur quinze ou vingt de largeur, ne produit pas assez
pour nourrir sa population, bien que celle-ci soit clairsemée. La
souveraineté de cette île est partagée entre le sultan de Bacalan et
celui de Sumanap, qui fournissent annuellement six cents hommes de
recrue aux Hollandais, sans compter les levées extraordinaires.
Dès le 20 avril, des symptômes de dysenterie avaient fait leur
apparition. Aussi, deux jours plus tard, les deux bâtiments mirent-ils
à la voile. Il ne leur fallut pas moins de sept grands jours pour
franchir le détroit de Madura. Ils remontèrent la côte septentrionale
de Lombock, et passèrent par le détroit d'Allass, entre Lombock et
Sumbava.
La première de ces îles présente, du pied des montages à la mer, un
riant tapis de verdure, piqué de bouquets d'arbres au port élégant.
Sur cette côte, on ne manque pas de bons mouillages et on s'y procure
facilement l'eau et le bois dont on a besoin.
Mais de l'autre côté, ce sont de nombreux mamelons à l'aspect aride,
une terre haute dont une chaîne d'îles escarpées et inaccessibles
défend l'approche; c'est Lombock, dont il faut fuir le fond de corail
et les courants trompeurs.
Deux relâches aux villages de Baly et de Peejow, pour se procurer
des vivres frais, permirent aux officiers de procéder au lever
hydrographique de cette partie de la côte de Lombock.
En sortant du détroit, Bougainville chercha l'île Cloates, sans la
trouver, cela va sans dire, puisque de nombreux navires, depuis
quatre-vingts ans, avaient passé sur la position que lui donnaient
les cartes. Quant aux Tryals, ces rochers, vus en 1777 par le
_Fredensberg-Castle_, ne seraient, au dire du capitaine King, que les
îles Montebello, qui répondent parfaitement à la description des Danois.
Bougainville avait pour instructions de reconnaître les environs de
la rivière des Cygnes, où le gouvernement français espérait trouver
un lieu convenable pour y déporter les malheureux entassés dans ses
bagnes. Mais l'Angleterre venait d'arborer son pavillon aux terres de
Nuyts et de Leuwin, dans le port du Roi-Georges, la baie du Géographe,
le petit port Leschenaut et la rivière des Cygnes. Cette reconnaissance
devenait donc sans objet. En tout état de cause, il eût été impossible
d'y procéder, en raison des retards qu'avait subis l'expédition,
qui, au lieu d'arriver dans ces parages au mois d'avril, y parvenait
seulement au milieu de mai, c'est-à-dire au cœur de l'hiver de cette
contrée. En effet, cette côte n'offre aucun abri; dès que le vent se
met à souffler, la houle devient énorme, et le souvenir des épreuves
qu'avait essuyées le _Géographe_, à la même époque de l'année, était
encore vivant dans l'esprit des Français.
Le gros temps accompagna la _Thétis_ et l'_Espérance_ jusqu'à
Hobart-Town, le plus considérable des établissements anglais sur la
terre de Van-Diémen. Malgré le vif désir qu'avait le commandant de
s'arrêter en cet endroit, il dut fuir devant la tempête et remonter
jusqu'à Port-Jackson.
[Illustration: Entrée de la baie de Sidney. (Page 320.)]
Un fort beau phare en indiquait l'entrée: c'était une tour en granit,
de soixante-seize pieds anglais de hauteur, dont la lanterne, éclairée
au gaz, pouvait s'apercevoir par un beau temps à huit ou neuf lieues de
distance.
Le gouverneur, sir Thomas Brisbane, fit un accueil cordial à
l'expédition, et prit aussitôt les mesures nécessaires pour la
fourniture des vivres. Elle eut lieu par adjudication au rabais, et la
bonne foi la plus grande présida à l'exécution du marché.
[Illustration: C'est la cataracte connue sous le nom «d'Aspley's
water-fall.» (Page 323.)]
La corvette dut être échouée pour qu'il fût possible de rétablir son
doublage; mais cette réparation, ainsi que celles, moins importantes,
qui furent faites à la _Thétis_, n'exigèrent que peu de temps.
D'ailleurs, cette relâche fut mise à profit par tout l'état-major,
qu'intéressaient profondément les progrès merveilleux de cette colonie
pénitentiaire. Tandis que Bougainville dévorait tous les ouvrages
jusqu'à ce jour parus sur la Nouvelle-Galles du Sud, les officiers
parcouraient la ville et s'arrêtaient émerveillés à l'aspect des
innombrables monuments élevés par le gouverneur Macquarie: casernes,
hôpital général, marché, hospices des orphelins, des vieillards et des
infirmes, prison, fort, églises, hôtel du gouvernement, fontaines,
portes de la ville, enfin «les écuries du gouvernement, que l'on
prendra toujours au premier abord pour le palais lui-même.»
Mais il y avait quelques ombres au tableau: les rues larges et bien
alignées n'étaient ni pavées ni éclairées; elles étaient même si peu
sûres la nuit, que plusieurs personnes furent assommées et dévalisées
au beau milieu de Georges Street, la mieux habitée de Sydney. Si les
rues de la ville étaient peu sûres, les environs l'étaient moins
encore. Des convicts vagabonds parcouraient la campagne par bandes de
«bush-rangers[4]», et ils s'étaient à ce point rendus redoutables que
le gouvernement venait d'organiser une compagnie de cinquante dragons
dans l'unique but de les poursuivre.
[4] _Bush_, buisson; _ranger_, rôdeur.
Les officiers français n'en firent pas moins plusieurs excursions
intéressantes à Parramatta, sur les bords de la Nepean, rivière très
encaissée, où ils visitèrent le domaine de Regent-ville, puis aux
«plaines d'Emu», établissement agricole du gouvernement et sorte
de ferme-modèle; enfin ils assistèrent au théâtre, à une grande
représentation qui fut donnée en leur honneur.
On sait le plaisir qu'éprouvent tous les marins à monter à cheval. Ce
fut donc de cette manière que les Français parcoururent les plaines
de l'Emu. Les nobles animaux, importés d'Angleterre, n'avaient pas
dégénéré à la Nouvelle-Galles; ils étaient toujours aussi vifs, comme
put s'en apercevoir l'un des jeunes officiers. Celui-ci s'adressant
à leur cicerone, M. Cox, lui disait en anglais: «J'aime beaucoup cet
exercice de l'équitation,» lorsqu'il fut lancé brusquement par dessus
son cheval et se retrouva sur l'herbe, avant d'avoir pu se rendre
compte de ce qui était arrivé. On rit d'autant plus que l'habile
cavalier ne s'était fait aucun mal.
Au delà des cultures de M. Cox s'étend la forêt, «la forêt ouverte»,
comme disent les Anglais, qu'on peut parcourir à cheval, où rien
n'entrave la marche, forêt d'eucalyptus et d'acacias d'espèces
différentes, ainsi que de casuarinas au sombre feuillage.
Le lendemain, on fit en canot une promenade sur la rivière Nepean,
affluent de l'Hawkesbury. Cette course fut fructueuse pour l'histoire
naturelle. Bougainville y enrichit sa collection de canards, de poules
d'eau, d'une très jolie espèce de martin-pêcheur «King's fisher» et de
cacatoës. Dans les bois, on entendait le cri désagréable du faisan-lyre
et de deux autres oiseaux, qui imitent à s'y méprendre le tintement
d'une clochette et le bruit strident de la scie.
Ce ne sont pas les seuls oiseaux qui soient remarquables par la
singularité de leur chant; il faut citer aussi le «siffleur», le
«rémouleur», le «moqueur», le «cocher», qui imite le claquement du
fouet, et le «laughing jackass», aux continuels éclats de rire, qui
finissent par singulièrement porter sur les nerfs.
Sir John Cox fit également cadeau au commandant de deux taupes d'eau,
autrement dites ornithorynques. Les mœurs de ce curieux animal
amphibie étaient encore mal connues des naturalistes européens, et bien
des musées n'en possédaient pas un seul échantillon.
Une autre course fut faite dans les montagnes Bleues, où l'on visita
le fameux Plateau du Roi «King's table-land», d'où l'on jouit d'une
vue magnifique. A grand'peine on arrive sur un coteau, et tout à coup
un abîme de seize cents pieds de profondeur s'ouvre sous les pieds;
c'est un immense tapis de verdure qui se déroule sur une étendue de
vingt milles; à droite et à gauche, ce sont les flancs déchirés de la
montagne, violemment écartés par quelque tremblement de terre et dont
les assises se correspondent exactement; plus près, un torrent bondit
en grondant et se précipite par cascades au fond de la vallée; c'est
la cataracte connue sous le nom «d'Aspley's water-fall». Puis, ce
fut une chasse au kanguroo dans les Cow-Pastures avec M. Mac-Arthur,
l'un des hommes qui avaient le plus fait pour la prospérité de la
Nouvelle-Galles.
Bougainville mit encore à profit son séjour à Sydney pour poser la
première pierre d'un monument à la mémoire de La Pérouse. Ce cénotaphe
fut élevé dans la baie Botanique, sur l'emplacement même où le
navigateur avait établi son camp.
Le 21 septembre, la _Thétis_ et l'_Espérance_ mirent enfin à la
voile. Elles passèrent au large de Pitcairn, de l'île de Pâques et
de Juan-Fernandez, devenue lieu de déportation pour les criminels
du Chili, après avoir été occupée, durant un demi siècle, par des
Espagnols qui y cultivaient la vigne. Le 23 novembre, la _Thétis_, qui
pendant une brume épaisse s'était séparée de l'_Espérance_, mouillait à
Valparaiso où elle trouvait la division de l'amiral de Rosamel.
Grande animation régnait dans la rade; une expédition se préparait
contre l'île Chiloé, qui appartenait encore à l'Espagne, par le
directeur suprême, le général Ramon Freire y Serrano, dont il a été
déjà parlé.
Bougainville, comme le voyageur russe Lütké, est d'avis que la position
de Valparaiso ne justifie pas son nom. Les rues sont sales, étroites
et tellement escarpées qu'il est très fatigant de les parcourir. La
seule partie agréable est le faubourg de l'Almendral qui, adossé à
des jardins et à des vergers, le serait encore davantage sans les
tourbillons de sable que soulève le vent pendant presque toute l'année.
En 1811, Valparaiso ne comptait que quatre ou cinq mille âmes; cette
population avait déjà triplé en 1825, et cette marche ascendante
n'était pas près de s'arrêter.
Au moment de la relâche de la _Thétis_, se trouvait également à
Valparaiso la frégate anglaise la _Blonde_, commandée par lord Byron,
le petit-fils de l'explorateur dont nous avons raconté les découvertes.
Par une coïncidence pour le moins singulière, il venait d'élever dans
l'île Havaï un monument à la mémoire de Cook, alors que Bougainville,
le fils du circumnavigateur rencontré par Byron dans le détroit de
Magellan, venait de poser à la Nouvelle-Galles du Sud la première
pierre du monument à la mémoire de La Pérouse.
Bougainville profita du long espace de temps que nécessita le
ravitaillement de sa division pour faire une excursion jusqu'à
Santiago, capitale du Chili, à trente-trois lieues dans l'intérieur.
Les environs de cette ville sont d'une nudité désespérante, sans
habitation ni culture. On n'est averti de l'approche de la cité
que par la vue de ses clochers, et l'on se croit encore dans les
faubourgs qu'on est au centre de Santiago. Ce n'est pas, cependant,
que les monuments fassent défaut; on peut citer l'hôtel de la Monnaie,
l'université, l'archevêché, la cathédrale, l'église des Jésuites,
le palais et la salle de spectacle, cette dernière si mal éclairée
qu'on ne peut y distinguer le visage des spectateurs. La Cañada avait
remplacé l'Alameda, promenade où l'on se réunissait le soir sur les
bords du rio Mapocho. Puis, dès qu'on eut épuisé les curiosités de la
ville, on se rejeta sur celles des environs, et l'on alla visiter le
Salto de agua, cascade de deux cents toises de haut, à laquelle il est
assez difficile d'accéder, et le Cerito de Santa-Lucia, sur lequel est
un fortin, seule défense de la ville.
La saison avançait, et il importait de se presser si l'on voulait ne
pas manquer l'époque la plus favorable pour le passage du cap Horn.
Aussi, le 8 janvier 1826, les deux bâtiments reprenaient-ils la mer.
Ils doublèrent le cap sans avarie, ne purent, à cause des brumes et des
vents contraires, atterrir aux Malouines, et, le 28 mars, ils jetèrent
l'ancre dans la rade de Rio-de-Janeiro.
Les circonstances de cette relâche furent assez heureuses pour
permettre aux Français de prendre une idée exacte de l'ensemble de la
ville et de la cour.
«L'empereur, dit Bougainville, était en voyage lors de notre arrivée,
et son retour donna lieu à des fêtes, à des réceptions qui mirent la
population en mouvement, faisant trêve, pour un temps, à l'uniformité
de la vie que l'on mène en cette ville, la plus triste et la plus
maussade du monde pour les étrangers. Les environs en sont cependant
charmants, la nature y a prodigué ses richesses, et son havre immense,
rendez-vous des nations commerçantes de l'Atlantique, présente le
tableau le plus animé: c'est un innombrable concours de navires
entrants et sortants, d'embarcations qui se croisent; un tapage, à ne
pas s'entendre, de canonnades tirées par les forts et les bâtiments de
guerre faisant et rendant des saluts, célébrant un anniversaire ou la
fête de quelque saint; enfin c'est un échange continuel de politesses
entre les officiers des marines étrangères se visitant mutuellement, et
les agents diplomatiques de ces puissances près de la cour de Rio.»
Le 11 avril, la division reprenait la mer et rentrait à Brest le 24
juin 1826, sans avoir fait escale depuis son départ de Rio-de-Janeiro.
Si Bougainville n'avait accompli aucune découverte dans ce voyage, il
est bon de rappeler que ses instructions étaient formelles à cet égard:
il n'avait qu'à montrer le pavillon français dans des localités où il
ne se faisait que rarement voir.
On doit, cependant, à cet officier général des détails très
intéressants et parfois nouveaux sur les pays qu'il visita. Quelques
relèvements, opérés par cette division, devaient rendre service aux
navigateurs, et il faut avouer que la partie hydrographique, la seule
des sciences que le manque de savants spéciaux sur ses bâtiments lui
permît d'étudier, est soignée et comporte des observations aussi
nombreuses qu'exactes. On ne peut que se joindre au commandant de
la _Thétis_, lorsqu'il regrette dans sa préface que le gouvernement
ou l'Académie des Sciences n'ait pas jugé à propos d'utiliser cet
armement pour recueillir quelques nouveaux documents, qui seraient
venus augmenter les séries déjà si riches des prédécesseurs du baron de
Bougainville.
L'expédition dont allait être chargé le capitaine Dumont d'Urville
n'était, dans la pensée du ministre, qu'un moyen d'augmenter et de
compléter la masse considérable de documents scientifiques, recueillis
par le capitaine Duperrey, pendant sa campagne de 1822 à 1824.
Nul officier n'offrait autant de titres que Dumont d'Urville,
puisqu'il avait été le second de Duperrey, et d'ailleurs, c'était lui
qui avait conçu le plan et avait arrêté tous les détails de cette
nouvelle exploration. Les parties de l'Océanie qu'il se proposait
de reconnaître, parce qu'elles lui semblaient réclamer le plus
impérieusement l'attention du géographe et du voyageur, c'étaient la
Nouvelle-Zélande, l'archipel Viti, les Loyalty, la Nouvelle-Bretagne et
la Nouvelle-Guinée.
On verra, en suivant pas à pas le voyageur, ce qu'il lui fut possible
d'exécuter.
Un intérêt d'une autre sorte devait se rattacher à cette expédition,
mais il est bon de laisser ici parler l'instruction qui fut remise au
navigateur:
«Un capitaine américain, dit-elle, a dit avoir vu entre les mains des
naturels d'une île située dans l'intervalle de la Nouvelle-Calédonie
à la Louisiade, une croix de Saint-Louis et des médailles qui lui ont
paru provenir du naufrage du célèbre navigateur (La Pérouse), dont la
perte cause de si justes regrets. Sans doute, ce n'est là qu'un bien
faible motif d'espérer que des victimes de ce désastre existent encore;
cependant, monsieur, vous donneriez à Sa Majesté une satisfaction
bien vive si, après tant d'années de misère et d'exil, quelqu'un des
malheureux naufragés était rendu par vous à sa patrie!»