Les deux navires pénétrèrent au milieu de cet archipel, dont ils firent

le lever hydrographique. Tandis que les embarcations étaient employées

à ce travail, deux pirogues d'une jolie construction s'approchèrent.

L'une d'elles accosta la _Thétis_, et un homme d'une cinquantaine

d'années, la poitrine couturée de cicatrices, la main droite privée de

deux doigts, monta à bord. Il était déjà descendu dans l'entre-pont,

lorsque la vue des rateliers d'armes et des canons le décida à regagner

sa pirogue.

Le lendemain, deux autres canots montés par des Malais, à la

physionomie farouche, accostèrent. Ceux-ci apportaient des bananes, des

cocos et des ananas qu'ils troquèrent contre du biscuit, un mouchoir et

deux petites haches.

Quelques autres entrevues eurent lieu avec ces insulaires, armés de

kriss et de demi-piques au fer tranchant des deux côtés. On ne dut

voir en eux que de forcenés pirates.

Bien que les Français n'aient exploré qu'une partie de ces îles, les

informations qu'ils recueillirent n'en sont pas moins intéressantes par

leur nouveauté.

La première condition qu'exige une nombreuse population, c'est

l'abondance de l'eau. Or, celle-ci paraît fort rare. De plus, la terre

végétale est loin d'être épaisse, et les montagnes n'étant séparées

que par des ravins étroits et non par des plaines, il s'ensuit que la

culture est presque impossible. Les arbres eux-mêmes n'atteignent,

à l'exception des cocotiers, qu'une hauteur médiocre. Aussi la

population, au dire d'un indigène, ne s'élèverait-elle pas à plus de

deux mille habitants,--chiffre qui parut encore exagéré à Bougainville.

L'heureuse situation de ces îles sur les deux routes des bâtiments qui

font le commerce de la Chine, aurait dû les désigner, depuis longtemps,

à l'attention des navigateurs. Il faut sans doute attribuer à leur

défaut de ressources l'abandon dans lequel elles ont été laissées.

Le peu d'empressement et de confiance que Bougainville rencontra chez

ces insulaires, le haut prix des denrées, puis le renversement de

la mousson dans les mers de la Sonde, déterminèrent le commandant à

suspendre la reconnaissance de cet archipel pour gagner au plus tôt

Java, où ses instructions lui prescrivaient de toucher.

Le 8 mars fut signalé par le départ des deux bâtiments, qui reconnurent

d'abord les îles Victory, Barren, Saddle et Camel, passèrent par le

détroit de Gaspar, dont la traversée ne dura pas plus de deux heures,

bien qu'elle se prolonge souvent plusieurs jours lorsqu'elle n'est pas

favorisée par le vent, et ils jetèrent l'ancre à Sourabaya, où l'on

apprit la mort de Louis XVIII et l'avènement de Charles X.

Comme le choléra, qui avait fait, en 1822, trois cent mille victimes à

Java, sévissait encore, Bougainville eut la précaution de conserver à

bord ses équipages à l'abri du soleil, et défendit expressément toute

communication avec les bateaux chargés de fruits, dont l'usage est

si dangereux pour l'Européen, particulièrement durant la saison des

pluies, dans laquelle on allait entrer. Malgré ces ordres si sages,

la dysenterie allait s'abattre sur la _Thétis_, et y faire de trop

nombreuses victimes.

La ville de Sourabaya est située à une lieue de l'embouchure de la

rivière, et l'on n'y peut parvenir qu'en remontant ce cours d'eau à la

cordelle. Ses abords sont animés, et tout annonce une population active

et commerçante. Une expédition dans l'île de Célèbes ayant absorbé

toutes les ressources du gouvernement, et les magasins étant vides,

les Français durent avoir recours aux négociants chinois, les plus

effrontés voleurs qu'il soit possible de rencontrer. Il n'est pas de

ruse qu'ils n'aient employée, pas de friponnerie qu'ils n'aient tentée.

Aussi la relâche à Sourabaya laissa-t-elle dans tous les esprits un

souvenir désagréable.

Par contre, il n'en fut pas de même de la réception que les Français

reçurent des notables de la colonie, et ils n'eurent qu'à se louer de

l'affabilité de tous ceux qui appartenaient à l'administration.

Venir à Sourabaya sans rendre visite au sultan de Madura, dont la

réputation d'hospitalité avait passé les mers, ce serait aussi

impossible que de visiter Paris sans aller voir Versailles et Trianon.

Après un lunch réconfortant pris à terre, l'état-major des bâtiments

monta dans des calèches à quatre chevaux. Mais les routes étaient si

mauvaises, les chevaux si épuisés, qu'on serait maintes fois resté

embourbé, si des hommes, placés en sentinelle dans les endroits

difficiles, n'avaient énergiquement poussé à la roue. Enfin l'on arriva

à Bacalan, et les calèches s'arrêtèrent dans la troisième cour du

palais, au pied d'un escalier en haut duquel le prince héréditaire et

le premier ministre attendaient les voyageurs.

Le prince Adden Engrate appartenait à la plus illustre famille de

l'archipel indien. Son costume était celui des chefs javanais en tenue

civile. Une longue jupe d'indienne à fleurs laissant à peine voir deux

pantoufles chinoises, un gilet blanc à boutons d'or sous une petite

veste à basques, de drap brun, avec boutons de diamant, un mouchoir

noué sur la tête, que surmonte une casquette à visière, eussent donné

à ce grand personnage l'apparence grotesque d'une amazone de carnaval,

si l'aisance des manières et la dignité du maintien n'avaient corrigé

l'excentricité de son costume.

Le palais ou «kraton» était constitué par une série de bâtiments ornés

de galeries, dans lesquelles des auvents et des rideaux maintenaient

une température d'une fraîcheur délicieuse. Des lustres, des meubles

européens de bon goût, de belles tentures, des glaces et des cristaux

contribuaient à la décoration des vastes salles et des appartements. Un

corps de logis sans ouverture sur la cour et donnant sur des jardins,

est réservé à la «Ratou» (souveraine) et aux odalisques.

La réception fut cordiale, et le déjeuner, servi à l'européenne, fut

exquis.

«La conversation, dit Bougainville, se faisait en anglais, et les

toasts ne furent pas épargnés, le prince nous portant les santés avec

du thé mis en bouteille qu'il se versait en guise de madère. Chef de

la religion dans ses États, il suit rigoureusement les principes du

Koran, ne boit jamais de vin et passe une grande partie de son temps à

la mosquée; mais il n'en est pas moins bon convive, et sa conversation

ne se ressent nullement de l'austérité qu'on pourrait supposer d'après

une vie aussi régulière. Il est vrai qu'elle ne se passe pas toute en

prières, et les scènes dont nous fûmes témoins donneraient une idée

bien différente de ses mœurs, si la religion du Prophète n'accordait

sur ce point une grande latitude à ses sectateurs.»

Dans l'après-midi, on visita des remises contenant de très belles

voitures, dont quelques-unes, construites dans l'île, étaient si bien

travaillées, qu'il était absolument impossible de les distinguer de

celles qui avaient été importées. Puis on s'exerça au tir à l'arc. En

rentrant au palais, on fut accueilli au son d'une musique mélancolique

qu'interrompit bientôt, par ses aboiements et sa danse bizarre, le

bouffon du prince, qui fit preuve d'une agilité et d'une souplesse

merveilleuses. A la danse, ou plutôt aux poses d'une bayadère,

succédèrent les émotions du vingt-et-un; après quoi, chacun alla

chercher un repos qu'il avait bien gagné. Le lendemain, nouveaux jeux,

nouveaux exercices. Ce furent d'abord des luttes entre hommes faits

et entre enfants; puis ce furent des combats de cailles, et enfin

des exercices exécutés par un chameau et un éléphant. Au déjeuner

succédèrent une promenade en calèche, le tir à l'arc, la course en

sac, l'équilibre du panier, etc., et toutes les journées du sultan se

passaient de la sorte.

Les marques de respect et de soumission qu'on donne à ce souverain sont

vraiment étonnantes. Il n'est personne qui se tienne debout devant lui

et qui ne se prosterne avant de lui parler. On ne le sert qu'à genoux

et «il n'est pas jusqu'à son petit enfant de quatre ans qui ne joigne

ses menottes en s'adressant à lui.»

Bougainville profita de son séjour à Sourabaya pour aller visiter,

aux montagnes de Tengger, le volcan de Broumo. Cette excursion, dans

laquelle il parcourut l'île sur une étendue de près de cent milles, de

l'est à l'ouest, fut des plus intéressantes.

Sourabaya renferme des monuments curieux, qui sont pour la plupart

l'œuvre d'un ancien gouverneur, le général Daendels: c'est l'atelier

des constructions, l'hôtel de la Monnaie, le seul établissement de ce

genre à Java, l'hôpital, dont l'emplacement est bien choisi et où l'on

compte quatre cents lits.

L'île de Madura, en face de Sourabaya, qui n'a pas moins de cent milles

de longueur sur quinze ou vingt de largeur, ne produit pas assez

pour nourrir sa population, bien que celle-ci soit clairsemée. La

souveraineté de cette île est partagée entre le sultan de Bacalan et

celui de Sumanap, qui fournissent annuellement six cents hommes de

recrue aux Hollandais, sans compter les levées extraordinaires.

Dès le 20 avril, des symptômes de dysenterie avaient fait leur

apparition. Aussi, deux jours plus tard, les deux bâtiments mirent-ils

à la voile. Il ne leur fallut pas moins de sept grands jours pour

franchir le détroit de Madura. Ils remontèrent la côte septentrionale

de Lombock, et passèrent par le détroit d'Allass, entre Lombock et

Sumbava.

La première de ces îles présente, du pied des montages à la mer, un

riant tapis de verdure, piqué de bouquets d'arbres au port élégant.

Sur cette côte, on ne manque pas de bons mouillages et on s'y procure

facilement l'eau et le bois dont on a besoin.

Mais de l'autre côté, ce sont de nombreux mamelons à l'aspect aride,

une terre haute dont une chaîne d'îles escarpées et inaccessibles

défend l'approche; c'est Lombock, dont il faut fuir le fond de corail

et les courants trompeurs.

Deux relâches aux villages de Baly et de Peejow, pour se procurer

des vivres frais, permirent aux officiers de procéder au lever

hydrographique de cette partie de la côte de Lombock.

En sortant du détroit, Bougainville chercha l'île Cloates, sans la

trouver, cela va sans dire, puisque de nombreux navires, depuis

quatre-vingts ans, avaient passé sur la position que lui donnaient

les cartes. Quant aux Tryals, ces rochers, vus en 1777 par le

_Fredensberg-Castle_, ne seraient, au dire du capitaine King, que les

îles Montebello, qui répondent parfaitement à la description des Danois.

Bougainville avait pour instructions de reconnaître les environs de

la rivière des Cygnes, où le gouvernement français espérait trouver

un lieu convenable pour y déporter les malheureux entassés dans ses

bagnes. Mais l'Angleterre venait d'arborer son pavillon aux terres de

Nuyts et de Leuwin, dans le port du Roi-Georges, la baie du Géographe,

le petit port Leschenaut et la rivière des Cygnes. Cette reconnaissance

devenait donc sans objet. En tout état de cause, il eût été impossible

d'y procéder, en raison des retards qu'avait subis l'expédition,

qui, au lieu d'arriver dans ces parages au mois d'avril, y parvenait

seulement au milieu de mai, c'est-à-dire au cœur de l'hiver de cette

contrée. En effet, cette côte n'offre aucun abri; dès que le vent se

met à souffler, la houle devient énorme, et le souvenir des épreuves

qu'avait essuyées le _Géographe_, à la même époque de l'année, était

encore vivant dans l'esprit des Français.

Le gros temps accompagna la _Thétis_ et l'_Espérance_ jusqu'à

Hobart-Town, le plus considérable des établissements anglais sur la

terre de Van-Diémen. Malgré le vif désir qu'avait le commandant de

s'arrêter en cet endroit, il dut fuir devant la tempête et remonter

jusqu'à Port-Jackson.

[Illustration: Entrée de la baie de Sidney. (Page 320.)]

Un fort beau phare en indiquait l'entrée: c'était une tour en granit,

de soixante-seize pieds anglais de hauteur, dont la lanterne, éclairée

au gaz, pouvait s'apercevoir par un beau temps à huit ou neuf lieues de

distance.

Le gouverneur, sir Thomas Brisbane, fit un accueil cordial à

l'expédition, et prit aussitôt les mesures nécessaires pour la

fourniture des vivres. Elle eut lieu par adjudication au rabais, et la

bonne foi la plus grande présida à l'exécution du marché.

[Illustration: C'est la cataracte connue sous le nom «d'Aspley's

water-fall.» (Page 323.)]

La corvette dut être échouée pour qu'il fût possible de rétablir son

doublage; mais cette réparation, ainsi que celles, moins importantes,

qui furent faites à la _Thétis_, n'exigèrent que peu de temps.

D'ailleurs, cette relâche fut mise à profit par tout l'état-major,

qu'intéressaient profondément les progrès merveilleux de cette colonie

pénitentiaire. Tandis que Bougainville dévorait tous les ouvrages

jusqu'à ce jour parus sur la Nouvelle-Galles du Sud, les officiers

parcouraient la ville et s'arrêtaient émerveillés à l'aspect des

innombrables monuments élevés par le gouverneur Macquarie: casernes,

hôpital général, marché, hospices des orphelins, des vieillards et des

infirmes, prison, fort, églises, hôtel du gouvernement, fontaines,

portes de la ville, enfin «les écuries du gouvernement, que l'on

prendra toujours au premier abord pour le palais lui-même.»

Mais il y avait quelques ombres au tableau: les rues larges et bien

alignées n'étaient ni pavées ni éclairées; elles étaient même si peu

sûres la nuit, que plusieurs personnes furent assommées et dévalisées

au beau milieu de Georges Street, la mieux habitée de Sydney. Si les

rues de la ville étaient peu sûres, les environs l'étaient moins

encore. Des convicts vagabonds parcouraient la campagne par bandes de

«bush-rangers[4]», et ils s'étaient à ce point rendus redoutables que

le gouvernement venait d'organiser une compagnie de cinquante dragons

dans l'unique but de les poursuivre.

[4] _Bush_, buisson; _ranger_, rôdeur.

Les officiers français n'en firent pas moins plusieurs excursions

intéressantes à Parramatta, sur les bords de la Nepean, rivière très

encaissée, où ils visitèrent le domaine de Regent-ville, puis aux

«plaines d'Emu», établissement agricole du gouvernement et sorte

de ferme-modèle; enfin ils assistèrent au théâtre, à une grande

représentation qui fut donnée en leur honneur.

On sait le plaisir qu'éprouvent tous les marins à monter à cheval. Ce

fut donc de cette manière que les Français parcoururent les plaines

de l'Emu. Les nobles animaux, importés d'Angleterre, n'avaient pas

dégénéré à la Nouvelle-Galles; ils étaient toujours aussi vifs, comme

put s'en apercevoir l'un des jeunes officiers. Celui-ci s'adressant

à leur cicerone, M. Cox, lui disait en anglais: «J'aime beaucoup cet

exercice de l'équitation,» lorsqu'il fut lancé brusquement par dessus

son cheval et se retrouva sur l'herbe, avant d'avoir pu se rendre

compte de ce qui était arrivé. On rit d'autant plus que l'habile

cavalier ne s'était fait aucun mal.

Au delà des cultures de M. Cox s'étend la forêt, «la forêt ouverte»,

comme disent les Anglais, qu'on peut parcourir à cheval, où rien

n'entrave la marche, forêt d'eucalyptus et d'acacias d'espèces

différentes, ainsi que de casuarinas au sombre feuillage.

Le lendemain, on fit en canot une promenade sur la rivière Nepean,

affluent de l'Hawkesbury. Cette course fut fructueuse pour l'histoire

naturelle. Bougainville y enrichit sa collection de canards, de poules

d'eau, d'une très jolie espèce de martin-pêcheur «King's fisher» et de

cacatoës. Dans les bois, on entendait le cri désagréable du faisan-lyre

et de deux autres oiseaux, qui imitent à s'y méprendre le tintement

d'une clochette et le bruit strident de la scie.

Ce ne sont pas les seuls oiseaux qui soient remarquables par la

singularité de leur chant; il faut citer aussi le «siffleur», le

«rémouleur», le «moqueur», le «cocher», qui imite le claquement du

fouet, et le «laughing jackass», aux continuels éclats de rire, qui

finissent par singulièrement porter sur les nerfs.

Sir John Cox fit également cadeau au commandant de deux taupes d'eau,

autrement dites ornithorynques. Les mœurs de ce curieux animal

amphibie étaient encore mal connues des naturalistes européens, et bien

des musées n'en possédaient pas un seul échantillon.

Une autre course fut faite dans les montagnes Bleues, où l'on visita

le fameux Plateau du Roi «King's table-land», d'où l'on jouit d'une

vue magnifique. A grand'peine on arrive sur un coteau, et tout à coup

un abîme de seize cents pieds de profondeur s'ouvre sous les pieds;

c'est un immense tapis de verdure qui se déroule sur une étendue de

vingt milles; à droite et à gauche, ce sont les flancs déchirés de la

montagne, violemment écartés par quelque tremblement de terre et dont

les assises se correspondent exactement; plus près, un torrent bondit

en grondant et se précipite par cascades au fond de la vallée; c'est

la cataracte connue sous le nom «d'Aspley's water-fall». Puis, ce

fut une chasse au kanguroo dans les Cow-Pastures avec M. Mac-Arthur,

l'un des hommes qui avaient le plus fait pour la prospérité de la

Nouvelle-Galles.

Bougainville mit encore à profit son séjour à Sydney pour poser la

première pierre d'un monument à la mémoire de La Pérouse. Ce cénotaphe

fut élevé dans la baie Botanique, sur l'emplacement même où le

navigateur avait établi son camp.

Le 21 septembre, la _Thétis_ et l'_Espérance_ mirent enfin à la

voile. Elles passèrent au large de Pitcairn, de l'île de Pâques et

de Juan-Fernandez, devenue lieu de déportation pour les criminels

du Chili, après avoir été occupée, durant un demi siècle, par des

Espagnols qui y cultivaient la vigne. Le 23 novembre, la _Thétis_, qui

pendant une brume épaisse s'était séparée de l'_Espérance_, mouillait à

Valparaiso où elle trouvait la division de l'amiral de Rosamel.

Grande animation régnait dans la rade; une expédition se préparait

contre l'île Chiloé, qui appartenait encore à l'Espagne, par le

directeur suprême, le général Ramon Freire y Serrano, dont il a été

déjà parlé.

Bougainville, comme le voyageur russe Lütké, est d'avis que la position

de Valparaiso ne justifie pas son nom. Les rues sont sales, étroites

et tellement escarpées qu'il est très fatigant de les parcourir. La

seule partie agréable est le faubourg de l'Almendral qui, adossé à

des jardins et à des vergers, le serait encore davantage sans les

tourbillons de sable que soulève le vent pendant presque toute l'année.

En 1811, Valparaiso ne comptait que quatre ou cinq mille âmes; cette

population avait déjà triplé en 1825, et cette marche ascendante

n'était pas près de s'arrêter.

Au moment de la relâche de la _Thétis_, se trouvait également à

Valparaiso la frégate anglaise la _Blonde_, commandée par lord Byron,

le petit-fils de l'explorateur dont nous avons raconté les découvertes.

Par une coïncidence pour le moins singulière, il venait d'élever dans

l'île Havaï un monument à la mémoire de Cook, alors que Bougainville,

le fils du circumnavigateur rencontré par Byron dans le détroit de

Magellan, venait de poser à la Nouvelle-Galles du Sud la première

pierre du monument à la mémoire de La Pérouse.

Bougainville profita du long espace de temps que nécessita le

ravitaillement de sa division pour faire une excursion jusqu'à

Santiago, capitale du Chili, à trente-trois lieues dans l'intérieur.

Les environs de cette ville sont d'une nudité désespérante, sans

habitation ni culture. On n'est averti de l'approche de la cité

que par la vue de ses clochers, et l'on se croit encore dans les

faubourgs qu'on est au centre de Santiago. Ce n'est pas, cependant,

que les monuments fassent défaut; on peut citer l'hôtel de la Monnaie,

l'université, l'archevêché, la cathédrale, l'église des Jésuites,

le palais et la salle de spectacle, cette dernière si mal éclairée

qu'on ne peut y distinguer le visage des spectateurs. La Cañada avait

remplacé l'Alameda, promenade où l'on se réunissait le soir sur les

bords du rio Mapocho. Puis, dès qu'on eut épuisé les curiosités de la

ville, on se rejeta sur celles des environs, et l'on alla visiter le

Salto de agua, cascade de deux cents toises de haut, à laquelle il est

assez difficile d'accéder, et le Cerito de Santa-Lucia, sur lequel est

un fortin, seule défense de la ville.

La saison avançait, et il importait de se presser si l'on voulait ne

pas manquer l'époque la plus favorable pour le passage du cap Horn.

Aussi, le 8 janvier 1826, les deux bâtiments reprenaient-ils la mer.

Ils doublèrent le cap sans avarie, ne purent, à cause des brumes et des

vents contraires, atterrir aux Malouines, et, le 28 mars, ils jetèrent

l'ancre dans la rade de Rio-de-Janeiro.

Les circonstances de cette relâche furent assez heureuses pour

permettre aux Français de prendre une idée exacte de l'ensemble de la

ville et de la cour.

«L'empereur, dit Bougainville, était en voyage lors de notre arrivée,

et son retour donna lieu à des fêtes, à des réceptions qui mirent la

population en mouvement, faisant trêve, pour un temps, à l'uniformité

de la vie que l'on mène en cette ville, la plus triste et la plus

maussade du monde pour les étrangers. Les environs en sont cependant

charmants, la nature y a prodigué ses richesses, et son havre immense,

rendez-vous des nations commerçantes de l'Atlantique, présente le

tableau le plus animé: c'est un innombrable concours de navires

entrants et sortants, d'embarcations qui se croisent; un tapage, à ne

pas s'entendre, de canonnades tirées par les forts et les bâtiments de

guerre faisant et rendant des saluts, célébrant un anniversaire ou la

fête de quelque saint; enfin c'est un échange continuel de politesses

entre les officiers des marines étrangères se visitant mutuellement, et

les agents diplomatiques de ces puissances près de la cour de Rio.»

Le 11 avril, la division reprenait la mer et rentrait à Brest le 24

juin 1826, sans avoir fait escale depuis son départ de Rio-de-Janeiro.

Si Bougainville n'avait accompli aucune découverte dans ce voyage, il

est bon de rappeler que ses instructions étaient formelles à cet égard:

il n'avait qu'à montrer le pavillon français dans des localités où il

ne se faisait que rarement voir.

On doit, cependant, à cet officier général des détails très

intéressants et parfois nouveaux sur les pays qu'il visita. Quelques

relèvements, opérés par cette division, devaient rendre service aux

navigateurs, et il faut avouer que la partie hydrographique, la seule

des sciences que le manque de savants spéciaux sur ses bâtiments lui

permît d'étudier, est soignée et comporte des observations aussi

nombreuses qu'exactes. On ne peut que se joindre au commandant de

la _Thétis_, lorsqu'il regrette dans sa préface que le gouvernement

ou l'Académie des Sciences n'ait pas jugé à propos d'utiliser cet

armement pour recueillir quelques nouveaux documents, qui seraient

venus augmenter les séries déjà si riches des prédécesseurs du baron de

Bougainville.

L'expédition dont allait être chargé le capitaine Dumont d'Urville

n'était, dans la pensée du ministre, qu'un moyen d'augmenter et de

compléter la masse considérable de documents scientifiques, recueillis

par le capitaine Duperrey, pendant sa campagne de 1822 à 1824.

Nul officier n'offrait autant de titres que Dumont d'Urville,

puisqu'il avait été le second de Duperrey, et d'ailleurs, c'était lui

qui avait conçu le plan et avait arrêté tous les détails de cette

nouvelle exploration. Les parties de l'Océanie qu'il se proposait

de reconnaître, parce qu'elles lui semblaient réclamer le plus

impérieusement l'attention du géographe et du voyageur, c'étaient la

Nouvelle-Zélande, l'archipel Viti, les Loyalty, la Nouvelle-Bretagne et

la Nouvelle-Guinée.

On verra, en suivant pas à pas le voyageur, ce qu'il lui fut possible

d'exécuter.

Un intérêt d'une autre sorte devait se rattacher à cette expédition,

mais il est bon de laisser ici parler l'instruction qui fut remise au

navigateur:

«Un capitaine américain, dit-elle, a dit avoir vu entre les mains des

naturels d'une île située dans l'intervalle de la Nouvelle-Calédonie

à la Louisiade, une croix de Saint-Louis et des médailles qui lui ont

paru provenir du naufrage du célèbre navigateur (La Pérouse), dont la

perte cause de si justes regrets. Sans doute, ce n'est là qu'un bien

faible motif d'espérer que des victimes de ce désastre existent encore;

cependant, monsieur, vous donneriez à Sa Majesté une satisfaction

bien vive si, après tant d'années de misère et d'exil, quelqu'un des

malheureux naufragés était rendu par vous à sa patrie!»

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 29 / 39 段