Saint-Denis, la capitale, située au nord de Bourbon et à l'extrémité

d'un plateau incliné, n'était, à proprement parler, qu'un gros bourg,

sans enceinte ni murailles, dont chaque maison était entourée d'un

jardin. Pas de monuments publics à citer, si ce n'est le palais du

gouverneur, situé dans une position qui domine toute la rade, le

jardin botanique et le jardin de naturalisation, qui date de 1817. Le

premier, placé au centre de la ville, renfermait de belles promenades,

par malheur peu fréquentées, et était admirablement entretenu.

L'eucalyptus, le géant des forêts australiennes, le phormium tenax, ce

chanvre néo-zélandais, le casuarina, ce pin de Madagascar, le baobab au

tronc d'une grosseur prodigieuse, le carambollier, le sapotillier, la

vanille, faisaient l'ornement de ce jardin, qu'arrosaient des canaux

d'eau vive. Le second, sur la croupe d'un coteau, formé de terrasses

échelonnées, sur lesquelles des ruisseaux portaient la vie et la

fécondité, était consacré à l'acclimatation des arbres et des plantes

des contrées européennes. Les pommiers, les pêchers, les abricotiers,

les cerisiers et les poiriers, ayant parfaitement réussi, avaient déjà

fourni à la colonie des plants précieux. On cultivait aussi, dans ce

jardin, la vigne, l'arbuste à thé et nombre d'essences étrangères,

parmi lesquelles Bougainville se plaît à citer le «laurea argentea», à

la feuille brillante.

Le 9 juin, les deux bâtiments quittèrent la rade de Saint-Denis. Après

avoir doublé les bancs de la Fortune et de Saya de Malha, passé au

large des Séchelles, puis entre les attolls sud des Maldives, îles à

fleur d'eau couvertes d'arbres touffus que couronnent des bouquets de

cocotiers, ils reconnurent l'île de Ceylan et la côte de Coromandel, et

jetèrent l'ancre devant Pondichéry.

Cette partie de l'Inde est loin de répondre à l'idée enchanteresse

que les Européens ont pu s'en former d'après les descriptions

dithyrambiques des écrivains qui ont célébré ses merveilles.

Peu considérable est le nombre des édifices et des monuments à

Pondichéry, et, lorsqu'on a visité les pagodes,--ce qu'il y a de

plus curieux,--et les «chaudières», dont l'utilité est l'unique

recommandation, on n'a plus à s'intéresser qu'à la nouveauté des scènes

qui se renouvellent à chaque pas dans cette ville séparée en deux

quartiers bien distincts. A l'un, la ville «blanche», aux édifices

coquets, mais si triste et si solitaire, ne doit-on pas préférer

l'autre, la ville «noire», avec ses bazars, ses jongleurs, ses pagodes

massives et les danses attrayantes de ses bayadères?

«La population indienne, à la côte de Coromandel, dit la relation, se

divise en deux classes: la _main droite_ et la _main gauche_. Cette

division tire son origine du gouvernement d'un nabab sous lequel le

peuple se révolta: tous ceux qui restèrent fidèles au prince furent

distingués sous la qualification de main droite, et les autres sous

celle de main gauche. Ces deux grandes tribus, qui partagent presque en

égale portion toute la population, sont constamment en état d'hostilité

pour ce qui tient aux rangs et aux prérogatives que les amis du prince

avaient obtenus. Ceux-ci sont cependant restés en possession des

emplois qui tiennent au gouvernement, tandis que les autres s'occupent

de commerce et de métiers. Mais, pour maintenir entre eux la paix,

il a fallu défendre leurs anciennes processions et cérémonies... La

_main droite_ et la _main gauche_ se subdivisent en dix-huit castes ou

métiers, pétries de prétentions et de préjugés que la fréquentation des

Européens depuis des siècles n'a pas diminués. De là des sentiments de

rivalité et de mépris qui seraient la source de guerres sanglantes,

si les Hindous n'avaient horreur du sang et si leur caractère ne les

éloignait de tous les partis violents. Cette douceur de mœurs et ce

principe toujours actif de dissension servent à expliquer le phénomène

politique de plus de cinquante millions d'hommes subissant le joug de

vingt-cinq à trente mille étrangers.»

La _Thétis_ et l'_Espérance_ quittèrent, le 30 juillet, la rade de

Pondichéry, traversèrent le golfe du Bengale, reconnurent les Nicobar

et Poulo-Penang, port franc où se voyaient à la fois trois cents

navires. Puis, elles embouquèrent le détroit de Malacca et s'arrêtèrent

dans ce port hollandais, du 24 au 26 juillet, pour réparer quelques

avaries survenues à l'_Espérance_, de manière qu'elle pût tenir la mer

jusqu'à Manille. Les rapports avec le résident et les habitants furent

d'autant meilleurs qu'ils se trouvèrent scellés par des repas donnés

à terre et sur la _Thétis_ en l'honneur des rois de France et des

Pays-Bas.

Au reste, les Hollandais s'attendaient à céder bientôt cet

établissement aux Anglais, comme cela se fit en effet quelque temps

après. Et cependant, au point de vue de la fertilité du sol, de

l'agrément de la situation, de la facilité de se procurer les objets de

première nécessité, Malacca l'emportait de beaucoup sur ses rivales.

Bougainville quitta cette rade le 26 août, et fut contrarié par des

vents debout, des calmes et des orages pendant le reste de la traversée

du détroit. C'étaient les parages le plus particulièrement fréquentés

par les pirates malais. Aussi, bien que la division fût de force à ne

redouter aucun ennemi, le commandant fit placer des factionnaires et

prit les précautions nécessaires pour éviter toute surprise. Il n'était

pas rare de voir quelques-uns de ces pros montés par cent hommes

d'équipage, et plus d'un navire marchand avait été récemment la proie

de ces incorrigés et incorrigibles forbans.

Mais la division n'aperçut rien de suspect et continua sa route jusqu'à

Singapour.

C'était un singulier mélange de races que la population de cette

ville. On y rencontrait l'Européen, adonné aux principales branches

du commerce; des marchands, Arméniens et Arabes; des Chinois, les uns

cultivateurs, les autres exerçant différents métiers qui fournissent

aux besoins de la population. Pour les Malais, déplacés au milieu de

cette civilisation naissante, ou ils vivaient dans la domesticité,

ou ils s'endormaient dans leur indolence et leur misère. Quant

aux Hindous, chassés et bannis de leur patrie pour crimes, ils ne

pratiquaient que ces métiers inavouables qui empêchent de mourir de

faim la lie de toutes les grandes villes.

C'était en 1819 seulement que les Anglais avaient acheté du sultan

malais de Djohor le droit de s'établir dans la ville de Singapour. La

petite bourgade où ils s'établirent ne comptait à ce moment que cent

cinquante habitants; mais, grâce à sir Stamford Raffles, une ville

n'avait pas tardé à s'élever sur l'emplacement des modestes cabanes des

habitants; par une sage mesure administrative, tout droit de douane

avait été supprimé, et ce que la nouvelle cité devait à la nature,

c'est-à-dire un port vaste et sûr, avait été habilement complété par la

main de l'homme.

La garnison ne comptait que trois cents cipayes et trente canonniers;

les fortifications n'existaient pas encore, et le matériel d'artillerie

comprenait seulement une batterie de vingt canons et autant de pièces

de campagne en bronze.

A vrai dire, Singapour n'était qu'un entrepôt de commerce. De Madras

lui venaient les toiles de coton; de Calcutta, l'opium; de Sumatra,

le poivre; de Java, l'arack et les épiceries; de Manille, le sucre et

l'arack, et toutes ces marchandises étaient ensuite envoyées en Europe,

en Chine, à Siam, etc.

D'édifices publics, nulle trace. Il n'y avait ni magasins publics, ni

bassins de carénage, ni chantiers de construction, ni casernes; mais on

remarquait une petite église à l'usage des indigènes convertis.

Le 2 septembre, la division reprit sa route et atteignit sans incident

le port de Cavite. Le commandant de l'_Espérance_, M. Du Camper, qu'un

séjour de plusieurs années à Luçon avait mis en relations avec les

principaux habitants, reçut l'ordre de gagner Manille, où il devait

prévenir le gouverneur général des Philippines de l'arrivée des

frégates, des motifs de leur relâche, puis sonder ses dispositions et

pressentir l'accueil qui serait fait aux Français.

L'intervention récente de ceux-ci en Espagne les plaçait, en effet,

dans une situation assez délicate vis-à-vis du gouverneur, don

Juan-Antonio Martinez, nommé à ce poste par le gouvernement des Cortès

que ceux-ci venaient de renverser. Les appréhensions du commandant

ne se trouvèrent pas confirmées, et il trouva auprès des autorités

espagnoles, avec le concours le plus empressé, la bonne volonté la plus

active.

La baie de Cavite, où les bâtiments avaient jeté l'ancre, s'encombrait

tous les jours par les vases. C'était, pourtant, le principal port des

Philippines. Les Espagnols y possédaient un arsenal fort bien muni,

dans lequel travaillaient des Indiens des environs, ouvriers adroits et

intelligents, mais paresseux à l'excès.

Tandis qu'on procédait au doublage de la _Thétis_ et aux travaux

importants que nécessitait l'état de l'_Espérance_, les commis et les

officiers surveillaient à Manille la confection des vivres et des

cordages. Ces derniers, faits en «abaca», fibres d'un bananier qu'on

appelle vulgairement «chanvre de Manille», bien que cités pour leur

grande élasticité, ne firent pas un bon usage à bord des bâtiments.

Le temps de la relâche fut douloureusement troublé par des

tremblements de terre et des typhons qui sont périodiques à Manille.

Le 24 octobre, le tremblement de terre fut si violent, que le

gouverneur, les troupes et une partie des habitants durent abandonner

la ville à la hâte. Le dommage fut estimé à trois millions de francs;

quantité de maisons s'écroulèrent, huit personnes furent ensevelies

sous les ruines et un grand nombre furent blessées.

A peine la population commençait-elle à se rassurer, qu'un épouvantable

typhon vint mettre le comble à la calamité publique. Il ne dura qu'une

partie de la nuit du 31 octobre, et le lendemain, lorsque le soleil se

leva, on aurait pu croire n'avoir fait qu'un mauvais rêve, si la vue

des campagnes ravagées, l'aspect lamentable de la rade avec six navires

à la côte et les autres presque entièrement désemparés, n'eussent

témoigné de la réalité du phénomène. Tout autour de la ville, le pays

était dévasté, les récoltes perdues, les arbres, même les plus gros,

violemment arrachés, les villages détruits. C'était un spectacle

navrant!

L'_Espérance_ avait son grand mât et le mât d'artimon rasés à quelques

pieds au-dessus du pont, ses bastingages emportés. La _Thétis_, plus

heureuse, était sortie presque sauve de cette épouvantable tempête. La

paresse des ouvriers, le grand nombre de fêtes qu'ils chôment, eurent

bientôt décidé Bougainville à se séparer momentanément de sa conserve,

et, le 12 décembre, il faisait mettre à la voile pour la Cochinchine.

Mais, avant de suivre les Français aux bords peu fréquentés de ce pays,

il convient de parcourir avec eux Manille et ses environs.

La baie de Manille est sans contredit l'une des plus vastes et des plus

belles du monde; des flottes nombreuses y pourraient trouver place; ses

deux passes n'étaient pas encore défendues, ce qui avait permis, en

1798, à deux frégates anglaises de pénétrer dans le port et d'enlever

plusieurs bâtiments sous le canon même de la ville.

L'horizon est fermé par une barrière de montagnes, qui finit au sud par

le Taal, volcan presque éteint aujourd'hui, mais dont les éruptions

ont causé plusieurs fois des malheurs effroyables. Dans la plaine, au

milieu des champs de riz, des hameaux ou des maisons isolées animent le

paysage.

En face de l'entrée de la baie s'élève la ville, qui compte cent

soixante mille habitants, avec son phare et ses longs faubourgs. Elle

est arrosée par le Passig, rivière sortie du lac de Bay, et cette

situation exceptionnelle lui assure des avantages que plus d'une

capitale envierait.

La garnison, sans y comprendre la milice, se composait à cette époque

de deux mille deux cents hommes de troupes. A côté de la marine

militaire, toujours représentée par quelque bâtiment en station,

était organisée une marine propre à la colonie, qui avait reçu le nom

de «sutil», soit à cause de la petitesse des bâtiments employés, soit

à cause de leur rapidité. Cette marine, dont tous les grades sont à

la nomination du gouverneur général, se composait de goëlettes et de

chaloupes canonnières, destinées à protéger les côtes et les bâtiments

de commerce contre les pirates des îles Soulou. On ne peut pas dire

que cette organisation, qui coûte beaucoup, ait produit de grands

résultats. Bougainville en donne un singulier exemple: les Soulouans

ayant, en 1828, enlevé sur les côtes de Luçon trois mille habitants,

une expédition dirigée contre eux avait coûté cent quarante mille

piastres pour leur tuer six hommes!

Une assez grande fermentation régnait aux Philippines à l'époque

du séjour de la _Thétis_ et de l'_Espérance_, et le contre-coup

des événements qui avaient ensanglanté la métropole s'y faisait

douloureusement sentir. En 1820, le 20 décembre, massacre des blancs

par les Indiens, en 1824, révolte d'un régiment et assassinat d'un

ancien gouverneur, M. de Folgueras, tels avaient été les premières

secousses qui avaient ébranlé la domination espagnole. Les métis,

qui formaient, avec les Tagals, la classe la plus riche et la plus

industrieuse en même temps que la véritable population indigène,

donnaient à cette époque des craintes légitimes à l'autorité, car on

savait qu'ils voulaient l'expulsion de tout ce qui n'avait pas pris

naissance aux Philippines. C'étaient eux qui commandaient les régiments

indigènes, c'étaient eux qui possédaient la plupart des cures; on voit

qu'ils jouissaient d'une influence considérable, et l'on pouvait se

demander si l'on n'était pas à la veille d'une de ces révolutions qui

ont privé l'Espagne de ses plus belles colonies.

La navigation de la _Thétis_ jusqu'à Macao fut contrariée par des

grains, des rafales, des averses et un froid qui furent d'autant

plus sensibles que, pendant plusieurs mois, les navigateurs avaient

éprouvé une température de vingt-sept degrés. A peine l'ancre fut-elle

tombée dans la rivière de Canton, qu'un grand nombre de bateaux du

pays vinrent entourer la frégate, offrant en vente des légumes, des

poissons, des oranges et une foule de bagatelles, autrefois si rares,

aujourd'hui plus communes, mais toujours coûteuses.

«La ville de Macao, encaissée entre des collines arides, dit la

relation, se laisse apercevoir de loin par la blancheur éclatante de

ses édifices. Son exposition fait face au levant, et les maisons qui

bordent la plage, élégamment construites et bien alignées, dessinent

les contours du rivage. C'est le beau quartier de la ville, celui

que les étrangers habitent; au delà, le terrain s'élève brusquement;

d'autres façades, celles de plusieurs couvents, que leur masse et leur

architecture font remarquer, se montrent au second plan, et l'ensemble

est couronné par les murailles crénelées des forts sur lesquels

flottait le pavillon blanc aux armes de Portugal. Aux extrémités nord

et sud de la ville, les batteries descendent par trois étages jusqu'à

la mer, et, près de la première, un peu en dedans, se trouve placée une

église dont le portique et les décorations extérieures sont de l'effet

le plus gracieux. Plusieurs sampangs, des jonques et des bateaux de

pêche, mouillés près de terre, animent ce tableau, dont le cadre

paraîtrait moins sombre, si la végétation déployait quelque peu de ses

richesses sur les hauteurs qui environnent la ville.»

Par sa position d'intermédiaire du commerce entre la Chine et le monde

entier, Macao, un des débris de la fortune coloniale du Portugal, avait

longtemps joui d'une prospérité brillante. En 1825, il n'en était plus

ainsi, et cette ville ne se soutenait plus guère que par la contrebande

de l'opium.

La relâche de la _Thétis_ à Macao n'avait pour but que d'y déposer des

missionnaires et d'y montrer le pavillon français. Aussi Bougainville

quitta-t-il cette ville dès le 8 janvier 1825.

Aucun événement digne de remarque ne vint donner de l'intérêt à la

navigation jusqu'à la baie de Tourane. Mais en y arrivant, Bougainville

apprit que l'agent français, M. Chaigneau, avait quitté Hué pour

Saïgon, avec l'intention d'y fréter une barque à destination de

Singapour. Le commandant ne savait plus à qui s'adresser, et, privé de

la seule personne qui pût faire réussir ses projets, il en augura tout

de suite le plus triste succès. Il envoya cependant aussitôt à Hué une

lettre exposant l'objet de sa mission, et dans laquelle il demandait

à se rendre en personne, accompagné de quelques officiers, dans cette

capitale.

Le temps qui s'écoula jusqu'à la réception de la réponse fut mis à

profit par les Français, qui visitèrent en détail la baie et ses

environs, ainsi que les fameux rochers de marbre, objets de la

curiosité de tous les voyageurs.

Certains auteurs, et notamment Horsburgh, appellent la baie de Tourane

l'une des plus belles et des plus vastes de l'univers. Telle n'est pas

l'opinion de Bougainville, qui n'en considère comme sûre qu'une très

petite partie. Le village de Tourane est situé sur le bord de la mer, à

l'entrée du canal de Fay-Foë, sur la rive droite duquel s'élève un fort

bâti par des ingénieurs français, avec glacis, bastions et fossé sec.

Les Français, considérés comme d'anciens alliés, étaient toujours

accueillis avec bienveillance et sans défiance. Il n'en était pas de

même, paraît-il, des Anglais, à qui l'on ne permettait pas de descendre

à terre, tandis que les marins de la _Thétis_ obtinrent aussitôt droit

de pêche et de chasse, liberté entière d'aller et de venir, et toute

facilité pour faire des vivres frais.

[Illustration: Rivière San Matheo, îles Luçon.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Grâce à la latitude qui leur était laissée, les officiers purent donc

parcourir le pays et faire des observations intéressantes. L'un d'eux,

M. de la Touanne, trace le portrait suivant des indigènes:

«Leur taille est plutôt au-dessous qu'au-dessus de la moyenne, et, à

cet égard, ils sont, à peu près, ce que sont les Chinois de Macao. Leur

peau est d'un brun jaunâtre, leur masque est plat et arrondi. Leur

physionomie sans expression et leurs yeux mornes ne sont cependant pas

bridés comme ceux des Chinois. Ils ont le nez épaté, la bouche grande,

et leurs lèvres sont renflées d'une manière d'autant plus désagréable,

qu'avec l'habitude qu'ils ont tous, hommes et femmes, de mâcher l'arec

mêlé à du bétel et de la chaux, elles sont constamment souillées et

noircies. Les femmes, presque aussi grandes que les hommes, n'ont pas

un extérieur plus agréable, et la malpropreté repoussante commune aux

deux sexes achève de les priver de toute espèce d'attrait.»

[Illustration: Femmes de la baie de Tourane. (Page 313.)]

Ce qui frappe le plus, c'est la misère de ces habitants comparée à la

fertilité des campagnes, et ce contraste choquant dévoile l'égoïsme

et l'incurie du gouvernement non moins que l'insatiable avidité des

mandarins.

Si les plaines portent du maïs, des patates douces, du manioc, du

tabac et du riz, dont la belle apparence accuse les soins qui leur

sont donnés, la mer nourrit quantité de poissons exquis, et les

forêts recèlent nombre d'oiseaux, des tigres et des rhinocéros, des

buffles et des éléphants, ainsi que des singes, que l'on rencontre

partout en grand nombre. Hauts de quatre pieds, le teint coloré, le

corps d'un gris perle, les cuisses noires et les jambes rouges, ces

derniers portent un collier rouge et une ceinture blanche, ce qui leur

donne tout à fait l'air d'être habillés. Leur force musculaire est

prodigieuse, et ils franchissent, en sautant de branche en branche,

des distances énormes. Rien de curieux comme de voir une grappe d'une

douzaine de ces animaux se livrer sur le même arbre aux grimaces et aux

contorsions les plus étranges.

«Un jour que j'étais seul à la lisière du bois, dit Bougainville, j'en

blessai un qui vint montrer son nez aux rayons du soleil. Il se prit

la face à deux mains et se mit à pousser de tels gémissements, que,

dans un instant, plus d'une trentaine des siens l'entourèrent. Je me

hâtai de recharger mon fusil, ne sachant à quoi je devais m'attendre,

car il y a tels de ces animaux qui ne craignent pas de s'attaquer à

l'homme; mais la bande, s'emparant du blessé, s'enfonça de nouveau dans

l'épaisseur du bois.»

Une autre excursion eut pour but les rochers de marbre de la rivière

Fay-Foë. Il y a là des cavernes bien curieuses; dans l'une d'elles, on

remarque une énorme colonne suspendue à la voûte et dont la base est

absolument détachée du sol. On ne voyait pas de stalactites dans cette

caverne, mais au fond on entendait le bruit d'une chute d'eau.

Un peu plus loin, à l'air libre, les Français visitèrent les ruines

d'un ancien édifice, près d'une grotte où se trouve une idole. Dans un

coin existait un conduit latéral que Bougainville suivit, et qui le

conduisit dans une «immense rotonde éclairée par en haut et terminée

par une voûte cintrée de soixante pieds d'élévation pour le moins.

Qu'on se représente des colonnes de marbre de couleurs variées, dont

quelques-unes paraissent être taillées dans le bronze par suite de

l'enduit verdâtre que le temps et l'humidité y avaient imprimé; des

lianes traversant la pierre du faîte, et tendant vers le sol, les unes

en faisceaux, les autres en cordons, comme pour recevoir des lustres;

des groupes de stalactites suspendues sur nos têtes, semblables à

d'énormes jeux d'orgues; des autels, des statues mutilées, des monstres

hideux taillés dans la pierre; enfin toute une pagode, qui n'occupait

cependant qu'une très petite partie de ce vaste emplacement. Qu'on

rassemble maintenant ces objets dans un même cadre, et qu'on les

éclaire d'une lumière confuse, incertaine, et l'on aura peut-être

quelque idée de ce qui frappa tout à coup mes regards.»

Le 20 janvier 1825, l'_Espérance_ ralliait enfin la frégate. Deux jours

plus tard arrivaient deux envoyés de la cour de Hué, qui venaient

demander à Bougainville la lettre dont il était porteur. Mais, comme

celui-ci avait ordre de ne la remettre qu'à l'empereur lui-même, ces

exigences amenèrent des négociations aussi longues que puériles.

Les formes cérémonieuses dont s'entouraient les envoyés cochinchinois

rappelèrent à Bougainville l'anecdote de cet envoyé et de ce gouverneur

de Java qui, faisant assaut de gravité et de prudence diplomatique,

restèrent vingt-quatre heures en présence et se quittèrent sans s'être

adressé la parole. Le commandant n'était pas homme à faire preuve

de tant de longanimité, mais il ne put obtenir l'autorisation qu'il

sollicitait, et la négociation se termina par un échange de présents

qui n'engageait à rien.

En somme, le résultat le plus clair de toutes ces entrevues était

l'assurance donnée par l'empereur qu'il verrait avec plaisir les

navires français visiter ses ports, à condition de se conformer aux

lois de l'empire.

Depuis 1817, les Français avaient à peu près été les seuls qui eussent

fait des affaires passables avec la Cochinchine, grâce à la présence

de leurs résidents à la cour de Hué, et il dépendait d'eux seuls de

conserver une situation exceptionnelle que les anciennes relations

amicales avec le gouvernement cochinchinois leur avaient procurée.

Les deux bâtiments quittèrent la baie de Tourane, le 17 février, avec

le projet de visiter le groupe des Anambas, îles qui n'avaient pas

encore été explorées. Le 3 mars, on eut connaissance de cet archipel,

qu'on trouva ne ressembler en aucune façon aux Anambas indiquées sur

la carte anglaise de la mer de Chine. Bougainville fut agréablement

surpris de voir se dérouler sous ses yeux une foule d'îles et d'îlots,

qui devaient présenter d'excellents mouillages pendant les moussons.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 28 / 39 段