De Taïti, la _Coquille_ alla visiter l'île voisine, Borabora, qui

fait partie du même groupe et qui avait également adopté les mœurs

européennes.

Le 9 juin, la corvette, se dirigeant vers l'ouest, relevait tour à tour

les îles Salvage, Eoa, Santa-Cruz, Bougainville et Bouka; puis, elle

jetait enfin l'ancre, le 12 août, dans le port Praslin, fameux par sa

belle cascade sur la côte de la Nouvelle-Irlande.

«Les relations amicales qui s'établirent avec les naturels permettront

d'ajouter encore à l'histoire de l'homme quelques traits singuliers que

les précédents voyageurs n'avaient point eu l'occasion de noter.»

C'est ici que nous regrettons que la relation originale du voyage n'ait

pas été publiée en son entier, car la phrase précédente, qui se trouve

dans la notice abrégée parue dans les _Annales des Voyages_, ne fait

qu'exciter la curiosité sans la satisfaire.

L'élève Poret de Blosseville,--celui-là même qui devait se perdre avec

la _Lilloise_ dans les glaces du pôle,--fit, bien que les sauvages

eussent tout mis en œuvre pour l'en dissuader, une course jusqu'à leur

village. Là, ils lui montrèrent une sorte de temple où se dressaient

plusieurs idoles informes et bizarres, placées sur une plate-forme

entourée de murs.

La carte du canal Saint-Georges fut levée avec soin; puis, Duperrey

alla visiter les îles autrefois reconnues par Schouten au N.-E. de

la Nouvelle-Guinée. Les trois journées des 26, 27 et 28 août furent

consacrées à leur relèvement. L'explorateur chercha ensuite sans les

trouver les îles Stephens, de Carteret, et, comparant sa route avec

celle qu'avait suivie d'Entrecasteaux, en 1792, il arriva à cette

conclusion, que ce groupe ne pouvait être que celui de la Providence,

anciennement découvert par Dampier.

Le 3 septembre fut reconnu le cap septentrional de la Nouvelle-Guinée.

Trois jours plus tard, la _Coquille_ pénétrait dans le havre étroit et

rocailleux d'Offak, sur la côte nord-ouest de Waigiou, l'une des îles

des Papous. Forest était le seul navigateur qui eût parlé de ce havre.

Aussi Duperrey se montra-t-il particulièrement satisfait d'explorer ce

coin de terre presque vierge des pas de l'Européen. Il était en même

temps très intéressant pour la géographie de constater l'existence

d'une baie méridionale que séparait d'Offak un isthme très étroit.

Deux officiers, MM. d'Urville et de Blosseville, se livrèrent à ce

travail, que MM. Bérard, Lottin et de Blois de la Calande relièrent à

celui que Duperrey avait eu l'occasion de faire sur la côte, pendant la

campagne de l'_Uranie_. Cette terre se montra particulièrement riche en

productions végétales, et d'Urville put y réunir les éléments d'une

collection aussi précieuse par la nouveauté que par la beauté des types.

D'Urville et Lesson, curieux d'observer les habitants, qui

appartiennent à la race papoua, s'étaient embarqués, aussitôt leur

arrivée, sur un canot armé de sept hommes.

Par une pluie diluvienne, ils avaient déjà parcouru un long espace,

lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en face d'une case élevée sur

pilotis et recouverte de feuilles de latanier. A quelque distance se

tenait, blotti dans les buissons, un jeune sauvage qui semblait les

épier; un peu plus loin, un tas d'une douzaine de cocos fraîchement

cueillis, placé bien en vue, semblait inviter les promeneurs à se

rafraîchir. Les Français comprirent que c'était une offrande du jeune

sauvage qu'ils avaient entrevu et firent fête à ce présent venu si à

propos. Bientôt l'indigène, rassuré par le maintien paisible de nos

compatriotes, s'avança en disant _Bongous!_ «bon» et en indiquant que

les cocos avaient été offerts par lui-même. Son attention délicate fut

récompensée par le don d'un collier et de pendants d'oreilles.

Au moment où d'Urville rejoignait son embarcation, il y trouva une

douzaine de Papous, qui jouaient, mangeaient et semblaient dans les

meilleurs termes avec ses canotiers.

«Ils m'eurent bientôt environné, dit-il, en répétant: _Capitan,

bongous!_ et en me faisant toute sorte d'amitiés. Ces hommes sont en

général de petite stature, d'une complexion grêle et débile, sujets à

la lèpre; leurs traits ne sont pourtant point disgracieux; leur organe

est doux, leur maintien grave, poli et même empreint d'une certaine

mélancolie habituelle bien caractérisée.»

Parmi les statues antiques dont le Louvre est si riche, il en est

une, la _Polymnie_, qui est célèbre entre toutes par une expression

de rêverie mélancolique qu'on n'est pas habitué à rencontrer chez les

anciens. Il est assez singulier que d'Urville ait trouvé chez les

Papous, à l'état habituel, cet air de physionomie si bien caractérisé

dans la statue antique.

A bord, une autre troupe de naturels s'était conduite avec calme et

réserve, contrastant ainsi d'une façon bien marquée avec la plupart des

indigènes de l'Océanie.

La même impression fut ressentie par les Français dans leur visite au

rajah de l'île et dans celle qu'il leur rendit à bord de la _Coquille_.

Dans un des villages de la baie du sud, on vit une sorte de temple

où l'on remarqua plusieurs effigies grossières, peintes de diverses

couleurs et ornées de plumes et de nattes. Il fut impossible de se

procurer le moindre renseignement sur le culte que les naturels rendent

à ces idoles.

[Illustration: Naturels de la Nouvelle-Guinée.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Le 16 septembre, la Coquille remit sous voile, prolongea la bande

septentrionale des îles comprises entre Een et Yang, fit une courte

station à Cayeli et gagna Amboine, où l'accueil particulièrement

gracieux du gouverneur des Moluques, M. Merkus, reposa l'état-major des

nombreuses fatigues qu'il avait essuyées pendant cette rude campagne.

Le 27 octobre, la corvette reprenait sa course, se dirigeant vers

Timor en passant à l'ouest des îles Turtle et Lucepara. Puis, Duperrey

détermina la position de l'île du Volcan, reconnut les îles Wetter,

Babé, Dog, Cambing, et, donnant dans le détroit d'Ombay, releva un

grand nombre de points de cette chaîne d'îles qui, de Panter et

d'Ombay, se dirige vers Java.

[Illustration: Deux chefs vinrent prendre les voyageurs. (Page 299.)]

Après avoir dressé la carte de Java et vainement cherché les Trial

sur l'emplacement qu'on leur assigne, Duperrey se dirigea vers la

Nouvelle-Hollande, dont les vents contraires ne lui permirent pas de

longer la côte occidentale. Le 10 janvier 1824, il doublait enfin

l'île de Van-Diémen. Six jours plus tard, il apercevait les feux de

Port-Jackson et laissait tomber l'ancre le lendemain devant la ville de

Sydney.

Le gouverneur, sir Thomas Brisbane, qui avait été prévenu de l'arrivée

de l'expédition, lui fit un accueil empressé, aida de toutes ses forces

au ravitaillement, facilita avec la plus grande amabilité toutes les

réparations que nécessitait l'état de délabrement de la corvette, et

procura à MM. d'Urville et Lesson les moyens de faire une excursion

fructueuse au delà des montagnes Bleues, dans la plaine de Bathurst,

dont les Européens ne connaissaient encore que trop imparfaitement

toutes les ressources.

Ce fut seulement le 20 mars que Duperrey quitta l'Australie. Cette

fois, il dirigea sa course vers la Nouvelle-Zélande, qui avait été

un peu laissée de côté par ses prédécesseurs, et s'arrêta dans la

baie de Manawa, au fond de la vaste Baie des Iles. Des observations

de physique, de géographie, des recherches d'histoire naturelle,

occupèrent les loisirs des officiers. En même temps, les rapports

fréquents de l'équipage avec les naturels jetaient un jour nouveau

sur les mœurs, sur les idées religieuses, sur la langue, sur

l'état d'hostilité d'un peuple jusqu'alors rebelle à l'enseignement

des missionnaires. Ce que ces indigènes avaient apprécié dans la

civilisation, c'étaient les armes perfectionnées, qui leur permettaient

de donner plus facilement satisfaction à leurs goûts sanguinaires, et,

à cette époque, ils en possédaient déjà une grande quantité.

Le 17 avril, la _Coquille_ abandonnait cette relâche, remontait vers la

ligne jusqu'à Rotuma, découverte, mais non visitée, par le capitaine

Wilson, en 1797. Les habitants, doux et hospitaliers, s'empressèrent

de fournir aux navigateurs tous les rafraîchissements dont ils avaient

besoin. Mais on ne fut pas longtemps à s'apercevoir que ces naturels,

profitant de la confiance qu'ils avaient su inspirer, dérobaient une

quantité d'objets, qu'on avait ensuite toutes les peines du monde à

leur faire restituer. Des ordres sévères furent donnés, et les voleurs,

surpris en flagrant délit, furent fustigés en présence de leurs

camarades, qui ne firent que rire plus franchement que les fustigés

eux-mêmes.

Parmi ces sauvages se trouvaient quatre Européens, qui avaient, quelque

temps auparavant, déserté le baleinier le _Rochester_. Aussi peu vêtus

que les naturels, tatoués et couverts comme eux de poudre jaune,

ils n'étaient reconnaissables qu'à leur peau plus blanche et à leur

mine plus éveillée. Satisfaits de leur sort, ils s'étaient créé une

famille à Rotouma, où ils comptaient bien finir leurs jours à l'abri

des soucis, des inquiétudes et des difficultés de la vie civilisée. Un

seul d'entre eux demanda à rester sur la _Coquille_, ce qui lui fut

accordé sans difficulté par Freycinet, mais ce que le chef de l'île ne

permit qu'en apprenant que deux convicts de Port-Jackson demandaient à

débarquer.

Malgré tout l'intérêt qu'offrait aux naturalistes cette population peu

connue, il fallait partir. La _Coquille_ releva tout d'abord les îles

Coral et Saint-Augustin, découvertes par Maurelle en 1781. Ensuite, ce

furent l'île Drummond, dont les habitants, au teint très foncé, aux

membres grêles, à la physionomie peu intelligente, vinrent échanger

quelques coquilles tridacnes, vulgairement appelées bénitiers, contre

des couteaux et des hameçons, puis, les îles Sydenham et Henderville,

aux habitants entièrement nus; puis, Woolde, Hupper, Hall, Knox,

Charlotte, Matthews qui forment l'archipel Gilbert, enfin les groupes

des Mulgraves et de Marshall.

Le 3 juin, Duperrey reconnut l'île Ualan, qui avait été découverte en

1804 par le capitaine américain Croser. Comme elle ne figurait pas sur

les cartes, le commandant résolut d'en prendre une connaissance précise

et détaillée. L'ancre n'eut pas plus tôt mordu le fond, que Duperrey

et quelques-uns de ses officiers se faisaient descendre à terre. Ils y

trouvèrent un peuple doux et bienveillant, qui, leur offrant des cocos

et des fruits de l'arbre à pain, les conduisirent, à travers les sites

les plus pittoresques, jusqu'à la demeure de leur chef principal, leur

«uross-tôn», comme ils l'appelaient.

Voici, d'après Dumont d'Urville, la peinture des sites qu'ils durent

traverser avant d'arriver en présence de ce haut personnage:

«Nous flottions paisiblement au milieu d'un spacieux bassin que

ceignaient les verdoyantes forêts du rivage. Derrière nous s'élevaient

les hautes sommités de l'île, couvertes de tapis épais de verdure,

au-dessus desquels s'élançaient les tiges élégantes et mobiles des

cocotiers. Devant nous surgissait, au milieu des flots, la petite île

de Leilei, entourée des jolies cabanes des insulaires et couronnée par

un monticule de verdure... Qu'on joigne à cela une journée magnifique,

une température délicieuse, et l'on pourra se faire une idée des

sentiments qui remplissaient nos âmes, dans cette sorte de marche

triomphale, au milieu d'un peuple simple, paisible et généreux.»

Une foule, que d'Urville évalue à huit cents personnes, attendait les

embarcations devant un village propre et coquet, aux rues bien pavées.

Tout ce monde, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, gardait un

silence vraiment imposant. Deux chefs vinrent prendre les voyageurs

par la main et les guidèrent vers la demeure de l'uross-tôn. La foule,

toujours silencieuse, demeura dehors, tandis que les Français entraient

dans la case.

Bientôt parut l'uross-tôn, vieillard hâve et défait, affaissé par les

années, et qui devait avoir quatre-vingts ans. Par politesse, les

Français se levèrent à son entrée dans la salle, mais un murmure des

assistants leur apprit qu'ils venaient de manquer aux usages.

Ils jetèrent un regard autour d'eux. Tout le monde était prosterné le

front dans la poussière. Les chefs eux-mêmes n'avaient pu se dérober à

cette marque de respect. Le vieillard, un moment interdit de l'audace

des étrangers, imposa cependant silence à ses sujets, et vint s'asseoir

auprès d'eux. De petites tapes sur les joues, les épaules et les

cuisses, telles furent les marques d'amitié qu'il prodigua pour les

petits présents qui lui avaient été faits ainsi qu'à sa femme. Mais la

reconnaissance de ces souverains ne se traduisit que par le don de sept

«tots», dont cinq étaient du tissu le plus fin.

A la sortie de cette audience, les Français visitèrent le village et

furent tout étonnés d'y rencontrer deux colossales murailles de corail,

dont certains blocs pesaient plusieurs milliers.

Malgré quelques vols commis par les chefs, les dix jours de relâche se

passèrent paisiblement, et l'accord, qui avait si bien inauguré les

rapports entre les Français et les Ualanais, ne fut pas un seul instant

troublé.

«Il est facile, dit Duperrey, de se convaincre de quelle importance

l'île d'Ualan peut devenir un jour. Placée au milieu des îles

Carolines, sur la route des navires qui vont de la Nouvelle-Hollande en

Chine, elle leur présente à la fois des ports de carénage, de l'eau en

abondance et des rafraîchissements de différentes espèces. Ses peuples

sont généreux et pacifiques, et ils seront bientôt en état d'offrir aux

navigateurs un aliment indispensable à la mer, celui qui résultera,

sans doute, de deux truies pleines que nous leur avons laissées et

qu'ils ont reçues avec la plus vive reconnaissance.»

Les réflexions de Duperrey n'ont pas été justifiées par les événements,

et l'île d'Ualan, bien qu'une route d'Europe en Chine, par le sud

de Van-Diémen, passe dans ses parages, n'a guère plus d'importance

aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. La vapeur a tellement bouleversé

les conditions de la navigation, elle a produit des changements si

radicaux, que les navigateurs du commencement du siècle ne pouvaient

les prévoir.

La _Coquille_ n'avait quitté Ualan que depuis deux jours, lorsqu'elle

découvrit, les 17, 18 et 23 juin, de nouveaux îlots, dont les noms,

Pelelap, Takai, Aoura, Ougai, Mongoul, lui furent désignés par les

indigènes. Ce sont les groupes Mac-Askyll et Duperrey, dont les

habitants ressemblaient aux Ualanais, et qui, de même qu'aux îles

Radak, désignaient leurs chefs sous le nom de «tamons».

Le 24 du même mois, la _Coquille_ donnait au milieu du groupe Hogoleu,

que Kotzebue avait cherché sous une latitude trop élevée, et dont

le commandant reconnut le gisement à quelques noms, donnés par les

naturels, qui se trouvent inscrits sur la carte du père Cantova. La

reconnaissance hydrographique de ce groupe, qui n'embrasse pas moins de

trente lieues de circonférence, fut faite par M. de Blois du 24 au 27

juin.

Ces îles sont pour la plupart hautes et terminées par des pitons

volcaniques; certaines autres accusent, par la disposition de leur

lagon, une origine madréporique.

Quant aux habitants, ils sont petits, mal conformés, atteints

d'infirmités répugnantes. Si jamais le dicton _mens sana in corpore

sano_ peut trouver son application par antiphrase, c'est bien ici, car

ces naturels ne paraissent pas avoir une intelligence développée et

sont bien au-dessous des Ualanais. Déjà les modes étrangères semblaient

s'être implantées dans ces îles. Quelques-uns des indigènes portaient

des chapeaux pointus, à l'instar des Chinois; d'autres étaient revêtus

de nattes tressées, au milieu desquelles un trou permettait de passer

la tête; on aurait dit le «poncho» de l'Amérique du Sud; mais tous

méprisaient les miroirs, les colliers et les sonnettes; ils demandaient

des haches et du fer, ce qui annonçait de fréquents rapports avec les

Européens.

Après avoir reconnu les îles Tamatan, Fanendik et Ollap, les Martyres

des anciennes cartes, après avoir vainement cherché les îles Namoureck

et Ifelouk autour de la position que leur assignaient Arrowsmith et

Malaspina, la _Coquille_, le 26 juillet, à la suite d'une exploration

du nord de la Nouvelle-Guinée, s'arrêta au havre Doreï, sur la côte

S.-E., et y resta jusqu'au 9 août.

Cette relâche fut on ne peut plus fructueuse au point de vue de

l'histoire naturelle et de la géographie, de l'astronomie et de la

physique. Les indigènes de cette île appartiennent à la race des Papous

la plus pure. Leurs habitations sont des cases élevées sur des pieux,

et on y monte au moyen d'une pièce de bois entaillée qu'on rentre

tous les soirs à l'intérieur. Ces naturels des côtes sont, paraît-il,

toujours en guerre avec ceux de l'intérieur, les nègres Harfous ou

Arfakis. D'Urville, sous la conduite d'un jeune Papou, put pénétrer

jusqu'aux habitations de ces derniers. C'étaient des êtres doux,

hospitaliers et polis, qui ne ressemblaient guère au portrait que leurs

ennemis en avaient tracé.

La _Coquille_, après cette station, traversa de nouveau les Moluques,

stationna fort peu de temps à Sourabaya, sur la côte de Java, et, le

30 octobre, arriva aux îles de France et de Bourbon. Enfin, à la suite

d'une station à Sainte-Hélène, où les officiers français allèrent

visiter le tombeau de Napoléon, et à l'Ascension, où une colonie

anglaise s'était établie depuis 1815, la corvette entrait à Marseille,

le 24 avril 1825, après avoir fait trente et un mois et treize jours de

campagne, et franchi 24,894 lieues, sans perte d'homme, sans malade,

sans avarie.

Le succès tout à fait remarquable de cette expédition fit le plus

grand honneur à son jeune commandant et à tous les officiers qui,

avec un zèle infatigable, avaient procédé à toutes les observations

scientifiques. Aussi la moisson était-elle des plus riches.

Cinquante-deux cartes et des plans avaient été dressés, des collections

des trois règnes de la nature, aussi nombreuses que nouvelles, avaient

été réunies. Vocabulaires très nombreux, à l'aide desquels on espérait

reconstituer l'histoire des migrations des peuplades océaniennes,

renseignements curieux sur les productions des endroits visités, sur

l'état du commerce et de l'industrie des habitants, observations

relatives à la figure de la terre, recherches de magnétisme, de

météorologie et de botanique, tel était le bagage scientifique

considérable que la _Coquille_ rapportait et dont la publication était

vivement attendue du monde savant.

II

Expédition du baron de Bougainville.--Relâche à Pondichéry.--La

ville blanche et la ville noire.--La main droite et la main

gauche.--Malacca.--Singapour et sa récente prospérité.--Relâche à

Manille.--La baie de Tourane.--Les singes et les habitants.--Les

rochers de marbre de Fay-Foë.--Diplomatie cochinchinoise.--Les

Anambas.--Le sultan de Madura.--Les détroits de Madura et

d'Allass.--Cloates et les Trials.--Van-Diémen.--Botany-Bay et

la Nouvelle-Galles du Sud.--Santiago et Valparaiso.--Retour

par le cap Horn.--Expédition de Dumont d'Urville sur

l'Astrolabe.--Le pic de Teyde.--L'Australie.--Relâche à la

Nouvelle-Zélande.--Tonga.--Tabou.--Escarmouches.--Nouvelle-Bretagne

et Nouvelle-Guinée.--Premières nouvelles du sort de La

Pérouse.--Vanikoro et ses habitants.--Relâche à Guaham.--Amboine et

Mauado.--Résultats de l'expédition.

L'expédition dont le commandement fut confié au baron de Bougainville

n'était, à proprement parler, ni un voyage scientifique ni une campagne

de découvertes. Son but principal était de montrer notre pavillon dans

l'extrême Orient, et de faire sentir à ces gouvernements peu scrupuleux

que la France entendait protéger ses nationaux et ses intérêts, partout

et en tout temps. Les instructions données à ce capitaine de vaisseau

portaient, en outre, qu'il aurait à remettre au souverain de la

Cochinchine une lettre du roi, ainsi que des présents qui devaient être

embarqués sur la frégate la _Thétis_.

M. de Bougainville devait aussi se livrer à des recherches

hydrographiques partout où il le pourrait, sans s'exposer à des retards

nuisibles à sa navigation, et réunir les notions les plus étendues sur

le commerce, les productions et les moyens d'échange des pays où il

s'arrêterait.

Deux bâtiments étaient placés sous les ordres de M. de Bougainville.

L'un, la _Thétis_, était une frégate toute neuve, portant

quarante-quatre canons et trois cents matelots;--aucun bâtiment

français de cette force, sauf la _Boudeuse_, n'avait encore accompli

le tour du monde;--l'autre était la corvette rasée l'_Espérance_, ayant

vingt caronades sur le pont et cent vingt hommes d'équipage.

Le premier de ces bâtiments était sous les ordres directs du baron de

Bougainville, et son état-major se composait d'officiers de choix,

parmi lesquels on remarque les noms de Longueville, Lapierre et Baudin,

qui devinrent capitaine de vaisseau, vice-amiral et contre-amiral.

L'_Espérance_ était commandée par le capitaine de frégate de Nourquer

du Camper, qui, comme second de la frégate la _Cléopâtre_, avait déjà

exploré une grande partie du parcours de la nouvelle expédition. Elle

comptait, parmi ses officiers, Turpin, futur contre-amiral, député

et aide de camp de Louis-Philippe, Eugène Penaud, plus tard officier

général, et Médéric Malavois, qui devait être gouverneur du Sénégal.

Pas un de ces savants spéciaux, que l'on avait vus répartis avec

tant de prodigalité sur le _Naturaliste_ ou sur tel autre bâtiment

circumnavigateur, n'était embarqué sur les navires du baron de

Bougainville, et ce fut pour celui-ci, durant toute la campagne, un

regret d'autant plus vif que les officiers de santé, retenus par

les soins à donner à un nombreux équipage, ne pouvaient s'absenter

longtemps du bord pendant les relâches.

Le journal du voyage de M. de Bougainville s'ouvre par cette remarque

judicieuse:

«C'était, il n'y a pas encore bien des années, une entreprise

hasardeuse qu'un voyage autour du monde, et moins d'un demi-siècle

s'est écoulé depuis l'époque à laquelle une expédition de cette

nature suffisait pour répandre une certaine illustration sur l'homme

qui la dirigeait... C'était alors le bon temps, l'âge d'or du

circumnavigateur, et les dangers et les privations contre lesquels il

avait à lutter étaient payés au centuple, lorsque, riche de précieuses

découvertes, il saluait au retour les rivages de la patrie.... Il n'en

est plus ainsi; le prestige a disparu; on fait à présent le tour de la

terre comme on faisait son tour de France!....»

Que dirait donc aujourd'hui le baron Yves-Hyacinthe Potentien de

Bougainville, le fils du vice-amiral, sénateur et membre de l'Institut,

maintenant que nous possédons ces admirables navires à vapeur si

perfectionnés, et ces cartes si exactes qui semblent faire un jeu des

lointaines navigations!

Le 2 mars 1824, la _Thétis_ quittait seule la rade de Brest; elle

devait retrouver à Bourbon sa conserve l'_Espérance_, qui, partie

depuis quelque temps, avait fait voile pour Rio-de-Janeiro. Une

courte relâche à Ténériffe, où la _Thétis_ ne put acheter que du

vin de mauvaise qualité et fort peu des rafraîchissements dont elle

avait besoin, la vue, à distance, des îles du cap Vert et du cap de

Bonne-Espérance, la recherche de l'île fabuleuse de Saxembourg et de

quelques vigies non moins fantastiques, furent les seuls événements de

la traversée jusqu'à l'île Bourbon, où l'_Espérance_ avait devancé sa

conserve.

[Illustration: Idoles indiennes près de Pondichéry.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Bourbon était à cette époque un point si connu des navigateurs, qu'il

n'y avait pas grand'chose à en dire, quand on avait parlé de ses deux

rades foraines de Saint-Denis et de Saint-Paul.

[Illustration: Indiens de Pondichéry. (Page 306.)]

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 27 / 39 段