fait partie du même groupe et qui avait également adopté les mœurs
européennes.
Le 9 juin, la corvette, se dirigeant vers l'ouest, relevait tour à tour
les îles Salvage, Eoa, Santa-Cruz, Bougainville et Bouka; puis, elle
jetait enfin l'ancre, le 12 août, dans le port Praslin, fameux par sa
belle cascade sur la côte de la Nouvelle-Irlande.
«Les relations amicales qui s'établirent avec les naturels permettront
d'ajouter encore à l'histoire de l'homme quelques traits singuliers que
les précédents voyageurs n'avaient point eu l'occasion de noter.»
C'est ici que nous regrettons que la relation originale du voyage n'ait
pas été publiée en son entier, car la phrase précédente, qui se trouve
dans la notice abrégée parue dans les _Annales des Voyages_, ne fait
qu'exciter la curiosité sans la satisfaire.
L'élève Poret de Blosseville,--celui-là même qui devait se perdre avec
la _Lilloise_ dans les glaces du pôle,--fit, bien que les sauvages
eussent tout mis en œuvre pour l'en dissuader, une course jusqu'à leur
village. Là, ils lui montrèrent une sorte de temple où se dressaient
plusieurs idoles informes et bizarres, placées sur une plate-forme
entourée de murs.
La carte du canal Saint-Georges fut levée avec soin; puis, Duperrey
alla visiter les îles autrefois reconnues par Schouten au N.-E. de
la Nouvelle-Guinée. Les trois journées des 26, 27 et 28 août furent
consacrées à leur relèvement. L'explorateur chercha ensuite sans les
trouver les îles Stephens, de Carteret, et, comparant sa route avec
celle qu'avait suivie d'Entrecasteaux, en 1792, il arriva à cette
conclusion, que ce groupe ne pouvait être que celui de la Providence,
anciennement découvert par Dampier.
Le 3 septembre fut reconnu le cap septentrional de la Nouvelle-Guinée.
Trois jours plus tard, la _Coquille_ pénétrait dans le havre étroit et
rocailleux d'Offak, sur la côte nord-ouest de Waigiou, l'une des îles
des Papous. Forest était le seul navigateur qui eût parlé de ce havre.
Aussi Duperrey se montra-t-il particulièrement satisfait d'explorer ce
coin de terre presque vierge des pas de l'Européen. Il était en même
temps très intéressant pour la géographie de constater l'existence
d'une baie méridionale que séparait d'Offak un isthme très étroit.
Deux officiers, MM. d'Urville et de Blosseville, se livrèrent à ce
travail, que MM. Bérard, Lottin et de Blois de la Calande relièrent à
celui que Duperrey avait eu l'occasion de faire sur la côte, pendant la
campagne de l'_Uranie_. Cette terre se montra particulièrement riche en
productions végétales, et d'Urville put y réunir les éléments d'une
collection aussi précieuse par la nouveauté que par la beauté des types.
D'Urville et Lesson, curieux d'observer les habitants, qui
appartiennent à la race papoua, s'étaient embarqués, aussitôt leur
arrivée, sur un canot armé de sept hommes.
Par une pluie diluvienne, ils avaient déjà parcouru un long espace,
lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en face d'une case élevée sur
pilotis et recouverte de feuilles de latanier. A quelque distance se
tenait, blotti dans les buissons, un jeune sauvage qui semblait les
épier; un peu plus loin, un tas d'une douzaine de cocos fraîchement
cueillis, placé bien en vue, semblait inviter les promeneurs à se
rafraîchir. Les Français comprirent que c'était une offrande du jeune
sauvage qu'ils avaient entrevu et firent fête à ce présent venu si à
propos. Bientôt l'indigène, rassuré par le maintien paisible de nos
compatriotes, s'avança en disant _Bongous!_ «bon» et en indiquant que
les cocos avaient été offerts par lui-même. Son attention délicate fut
récompensée par le don d'un collier et de pendants d'oreilles.
Au moment où d'Urville rejoignait son embarcation, il y trouva une
douzaine de Papous, qui jouaient, mangeaient et semblaient dans les
meilleurs termes avec ses canotiers.
«Ils m'eurent bientôt environné, dit-il, en répétant: _Capitan,
bongous!_ et en me faisant toute sorte d'amitiés. Ces hommes sont en
général de petite stature, d'une complexion grêle et débile, sujets à
la lèpre; leurs traits ne sont pourtant point disgracieux; leur organe
est doux, leur maintien grave, poli et même empreint d'une certaine
mélancolie habituelle bien caractérisée.»
Parmi les statues antiques dont le Louvre est si riche, il en est
une, la _Polymnie_, qui est célèbre entre toutes par une expression
de rêverie mélancolique qu'on n'est pas habitué à rencontrer chez les
anciens. Il est assez singulier que d'Urville ait trouvé chez les
Papous, à l'état habituel, cet air de physionomie si bien caractérisé
dans la statue antique.
A bord, une autre troupe de naturels s'était conduite avec calme et
réserve, contrastant ainsi d'une façon bien marquée avec la plupart des
indigènes de l'Océanie.
La même impression fut ressentie par les Français dans leur visite au
rajah de l'île et dans celle qu'il leur rendit à bord de la _Coquille_.
Dans un des villages de la baie du sud, on vit une sorte de temple
où l'on remarqua plusieurs effigies grossières, peintes de diverses
couleurs et ornées de plumes et de nattes. Il fut impossible de se
procurer le moindre renseignement sur le culte que les naturels rendent
à ces idoles.
[Illustration: Naturels de la Nouvelle-Guinée.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Le 16 septembre, la Coquille remit sous voile, prolongea la bande
septentrionale des îles comprises entre Een et Yang, fit une courte
station à Cayeli et gagna Amboine, où l'accueil particulièrement
gracieux du gouverneur des Moluques, M. Merkus, reposa l'état-major des
nombreuses fatigues qu'il avait essuyées pendant cette rude campagne.
Le 27 octobre, la corvette reprenait sa course, se dirigeant vers
Timor en passant à l'ouest des îles Turtle et Lucepara. Puis, Duperrey
détermina la position de l'île du Volcan, reconnut les îles Wetter,
Babé, Dog, Cambing, et, donnant dans le détroit d'Ombay, releva un
grand nombre de points de cette chaîne d'îles qui, de Panter et
d'Ombay, se dirige vers Java.
[Illustration: Deux chefs vinrent prendre les voyageurs. (Page 299.)]
Après avoir dressé la carte de Java et vainement cherché les Trial
sur l'emplacement qu'on leur assigne, Duperrey se dirigea vers la
Nouvelle-Hollande, dont les vents contraires ne lui permirent pas de
longer la côte occidentale. Le 10 janvier 1824, il doublait enfin
l'île de Van-Diémen. Six jours plus tard, il apercevait les feux de
Port-Jackson et laissait tomber l'ancre le lendemain devant la ville de
Sydney.
Le gouverneur, sir Thomas Brisbane, qui avait été prévenu de l'arrivée
de l'expédition, lui fit un accueil empressé, aida de toutes ses forces
au ravitaillement, facilita avec la plus grande amabilité toutes les
réparations que nécessitait l'état de délabrement de la corvette, et
procura à MM. d'Urville et Lesson les moyens de faire une excursion
fructueuse au delà des montagnes Bleues, dans la plaine de Bathurst,
dont les Européens ne connaissaient encore que trop imparfaitement
toutes les ressources.
Ce fut seulement le 20 mars que Duperrey quitta l'Australie. Cette
fois, il dirigea sa course vers la Nouvelle-Zélande, qui avait été
un peu laissée de côté par ses prédécesseurs, et s'arrêta dans la
baie de Manawa, au fond de la vaste Baie des Iles. Des observations
de physique, de géographie, des recherches d'histoire naturelle,
occupèrent les loisirs des officiers. En même temps, les rapports
fréquents de l'équipage avec les naturels jetaient un jour nouveau
sur les mœurs, sur les idées religieuses, sur la langue, sur
l'état d'hostilité d'un peuple jusqu'alors rebelle à l'enseignement
des missionnaires. Ce que ces indigènes avaient apprécié dans la
civilisation, c'étaient les armes perfectionnées, qui leur permettaient
de donner plus facilement satisfaction à leurs goûts sanguinaires, et,
à cette époque, ils en possédaient déjà une grande quantité.
Le 17 avril, la _Coquille_ abandonnait cette relâche, remontait vers la
ligne jusqu'à Rotuma, découverte, mais non visitée, par le capitaine
Wilson, en 1797. Les habitants, doux et hospitaliers, s'empressèrent
de fournir aux navigateurs tous les rafraîchissements dont ils avaient
besoin. Mais on ne fut pas longtemps à s'apercevoir que ces naturels,
profitant de la confiance qu'ils avaient su inspirer, dérobaient une
quantité d'objets, qu'on avait ensuite toutes les peines du monde à
leur faire restituer. Des ordres sévères furent donnés, et les voleurs,
surpris en flagrant délit, furent fustigés en présence de leurs
camarades, qui ne firent que rire plus franchement que les fustigés
eux-mêmes.
Parmi ces sauvages se trouvaient quatre Européens, qui avaient, quelque
temps auparavant, déserté le baleinier le _Rochester_. Aussi peu vêtus
que les naturels, tatoués et couverts comme eux de poudre jaune,
ils n'étaient reconnaissables qu'à leur peau plus blanche et à leur
mine plus éveillée. Satisfaits de leur sort, ils s'étaient créé une
famille à Rotouma, où ils comptaient bien finir leurs jours à l'abri
des soucis, des inquiétudes et des difficultés de la vie civilisée. Un
seul d'entre eux demanda à rester sur la _Coquille_, ce qui lui fut
accordé sans difficulté par Freycinet, mais ce que le chef de l'île ne
permit qu'en apprenant que deux convicts de Port-Jackson demandaient à
débarquer.
Malgré tout l'intérêt qu'offrait aux naturalistes cette population peu
connue, il fallait partir. La _Coquille_ releva tout d'abord les îles
Coral et Saint-Augustin, découvertes par Maurelle en 1781. Ensuite, ce
furent l'île Drummond, dont les habitants, au teint très foncé, aux
membres grêles, à la physionomie peu intelligente, vinrent échanger
quelques coquilles tridacnes, vulgairement appelées bénitiers, contre
des couteaux et des hameçons, puis, les îles Sydenham et Henderville,
aux habitants entièrement nus; puis, Woolde, Hupper, Hall, Knox,
Charlotte, Matthews qui forment l'archipel Gilbert, enfin les groupes
des Mulgraves et de Marshall.
Le 3 juin, Duperrey reconnut l'île Ualan, qui avait été découverte en
1804 par le capitaine américain Croser. Comme elle ne figurait pas sur
les cartes, le commandant résolut d'en prendre une connaissance précise
et détaillée. L'ancre n'eut pas plus tôt mordu le fond, que Duperrey
et quelques-uns de ses officiers se faisaient descendre à terre. Ils y
trouvèrent un peuple doux et bienveillant, qui, leur offrant des cocos
et des fruits de l'arbre à pain, les conduisirent, à travers les sites
les plus pittoresques, jusqu'à la demeure de leur chef principal, leur
«uross-tôn», comme ils l'appelaient.
Voici, d'après Dumont d'Urville, la peinture des sites qu'ils durent
traverser avant d'arriver en présence de ce haut personnage:
«Nous flottions paisiblement au milieu d'un spacieux bassin que
ceignaient les verdoyantes forêts du rivage. Derrière nous s'élevaient
les hautes sommités de l'île, couvertes de tapis épais de verdure,
au-dessus desquels s'élançaient les tiges élégantes et mobiles des
cocotiers. Devant nous surgissait, au milieu des flots, la petite île
de Leilei, entourée des jolies cabanes des insulaires et couronnée par
un monticule de verdure... Qu'on joigne à cela une journée magnifique,
une température délicieuse, et l'on pourra se faire une idée des
sentiments qui remplissaient nos âmes, dans cette sorte de marche
triomphale, au milieu d'un peuple simple, paisible et généreux.»
Une foule, que d'Urville évalue à huit cents personnes, attendait les
embarcations devant un village propre et coquet, aux rues bien pavées.
Tout ce monde, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, gardait un
silence vraiment imposant. Deux chefs vinrent prendre les voyageurs
par la main et les guidèrent vers la demeure de l'uross-tôn. La foule,
toujours silencieuse, demeura dehors, tandis que les Français entraient
dans la case.
Bientôt parut l'uross-tôn, vieillard hâve et défait, affaissé par les
années, et qui devait avoir quatre-vingts ans. Par politesse, les
Français se levèrent à son entrée dans la salle, mais un murmure des
assistants leur apprit qu'ils venaient de manquer aux usages.
Ils jetèrent un regard autour d'eux. Tout le monde était prosterné le
front dans la poussière. Les chefs eux-mêmes n'avaient pu se dérober à
cette marque de respect. Le vieillard, un moment interdit de l'audace
des étrangers, imposa cependant silence à ses sujets, et vint s'asseoir
auprès d'eux. De petites tapes sur les joues, les épaules et les
cuisses, telles furent les marques d'amitié qu'il prodigua pour les
petits présents qui lui avaient été faits ainsi qu'à sa femme. Mais la
reconnaissance de ces souverains ne se traduisit que par le don de sept
«tots», dont cinq étaient du tissu le plus fin.
A la sortie de cette audience, les Français visitèrent le village et
furent tout étonnés d'y rencontrer deux colossales murailles de corail,
dont certains blocs pesaient plusieurs milliers.
Malgré quelques vols commis par les chefs, les dix jours de relâche se
passèrent paisiblement, et l'accord, qui avait si bien inauguré les
rapports entre les Français et les Ualanais, ne fut pas un seul instant
troublé.
«Il est facile, dit Duperrey, de se convaincre de quelle importance
l'île d'Ualan peut devenir un jour. Placée au milieu des îles
Carolines, sur la route des navires qui vont de la Nouvelle-Hollande en
Chine, elle leur présente à la fois des ports de carénage, de l'eau en
abondance et des rafraîchissements de différentes espèces. Ses peuples
sont généreux et pacifiques, et ils seront bientôt en état d'offrir aux
navigateurs un aliment indispensable à la mer, celui qui résultera,
sans doute, de deux truies pleines que nous leur avons laissées et
qu'ils ont reçues avec la plus vive reconnaissance.»
Les réflexions de Duperrey n'ont pas été justifiées par les événements,
et l'île d'Ualan, bien qu'une route d'Europe en Chine, par le sud
de Van-Diémen, passe dans ses parages, n'a guère plus d'importance
aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. La vapeur a tellement bouleversé
les conditions de la navigation, elle a produit des changements si
radicaux, que les navigateurs du commencement du siècle ne pouvaient
les prévoir.
La _Coquille_ n'avait quitté Ualan que depuis deux jours, lorsqu'elle
découvrit, les 17, 18 et 23 juin, de nouveaux îlots, dont les noms,
Pelelap, Takai, Aoura, Ougai, Mongoul, lui furent désignés par les
indigènes. Ce sont les groupes Mac-Askyll et Duperrey, dont les
habitants ressemblaient aux Ualanais, et qui, de même qu'aux îles
Radak, désignaient leurs chefs sous le nom de «tamons».
Le 24 du même mois, la _Coquille_ donnait au milieu du groupe Hogoleu,
que Kotzebue avait cherché sous une latitude trop élevée, et dont
le commandant reconnut le gisement à quelques noms, donnés par les
naturels, qui se trouvent inscrits sur la carte du père Cantova. La
reconnaissance hydrographique de ce groupe, qui n'embrasse pas moins de
trente lieues de circonférence, fut faite par M. de Blois du 24 au 27
juin.
Ces îles sont pour la plupart hautes et terminées par des pitons
volcaniques; certaines autres accusent, par la disposition de leur
lagon, une origine madréporique.
Quant aux habitants, ils sont petits, mal conformés, atteints
d'infirmités répugnantes. Si jamais le dicton _mens sana in corpore
sano_ peut trouver son application par antiphrase, c'est bien ici, car
ces naturels ne paraissent pas avoir une intelligence développée et
sont bien au-dessous des Ualanais. Déjà les modes étrangères semblaient
s'être implantées dans ces îles. Quelques-uns des indigènes portaient
des chapeaux pointus, à l'instar des Chinois; d'autres étaient revêtus
de nattes tressées, au milieu desquelles un trou permettait de passer
la tête; on aurait dit le «poncho» de l'Amérique du Sud; mais tous
méprisaient les miroirs, les colliers et les sonnettes; ils demandaient
des haches et du fer, ce qui annonçait de fréquents rapports avec les
Européens.
Après avoir reconnu les îles Tamatan, Fanendik et Ollap, les Martyres
des anciennes cartes, après avoir vainement cherché les îles Namoureck
et Ifelouk autour de la position que leur assignaient Arrowsmith et
Malaspina, la _Coquille_, le 26 juillet, à la suite d'une exploration
du nord de la Nouvelle-Guinée, s'arrêta au havre Doreï, sur la côte
S.-E., et y resta jusqu'au 9 août.
Cette relâche fut on ne peut plus fructueuse au point de vue de
l'histoire naturelle et de la géographie, de l'astronomie et de la
physique. Les indigènes de cette île appartiennent à la race des Papous
la plus pure. Leurs habitations sont des cases élevées sur des pieux,
et on y monte au moyen d'une pièce de bois entaillée qu'on rentre
tous les soirs à l'intérieur. Ces naturels des côtes sont, paraît-il,
toujours en guerre avec ceux de l'intérieur, les nègres Harfous ou
Arfakis. D'Urville, sous la conduite d'un jeune Papou, put pénétrer
jusqu'aux habitations de ces derniers. C'étaient des êtres doux,
hospitaliers et polis, qui ne ressemblaient guère au portrait que leurs
ennemis en avaient tracé.
La _Coquille_, après cette station, traversa de nouveau les Moluques,
stationna fort peu de temps à Sourabaya, sur la côte de Java, et, le
30 octobre, arriva aux îles de France et de Bourbon. Enfin, à la suite
d'une station à Sainte-Hélène, où les officiers français allèrent
visiter le tombeau de Napoléon, et à l'Ascension, où une colonie
anglaise s'était établie depuis 1815, la corvette entrait à Marseille,
le 24 avril 1825, après avoir fait trente et un mois et treize jours de
campagne, et franchi 24,894 lieues, sans perte d'homme, sans malade,
sans avarie.
Le succès tout à fait remarquable de cette expédition fit le plus
grand honneur à son jeune commandant et à tous les officiers qui,
avec un zèle infatigable, avaient procédé à toutes les observations
scientifiques. Aussi la moisson était-elle des plus riches.
Cinquante-deux cartes et des plans avaient été dressés, des collections
des trois règnes de la nature, aussi nombreuses que nouvelles, avaient
été réunies. Vocabulaires très nombreux, à l'aide desquels on espérait
reconstituer l'histoire des migrations des peuplades océaniennes,
renseignements curieux sur les productions des endroits visités, sur
l'état du commerce et de l'industrie des habitants, observations
relatives à la figure de la terre, recherches de magnétisme, de
météorologie et de botanique, tel était le bagage scientifique
considérable que la _Coquille_ rapportait et dont la publication était
vivement attendue du monde savant.
II
Expédition du baron de Bougainville.--Relâche à Pondichéry.--La
ville blanche et la ville noire.--La main droite et la main
gauche.--Malacca.--Singapour et sa récente prospérité.--Relâche à
Manille.--La baie de Tourane.--Les singes et les habitants.--Les
rochers de marbre de Fay-Foë.--Diplomatie cochinchinoise.--Les
Anambas.--Le sultan de Madura.--Les détroits de Madura et
d'Allass.--Cloates et les Trials.--Van-Diémen.--Botany-Bay et
la Nouvelle-Galles du Sud.--Santiago et Valparaiso.--Retour
par le cap Horn.--Expédition de Dumont d'Urville sur
l'Astrolabe.--Le pic de Teyde.--L'Australie.--Relâche à la
Nouvelle-Zélande.--Tonga.--Tabou.--Escarmouches.--Nouvelle-Bretagne
et Nouvelle-Guinée.--Premières nouvelles du sort de La
Pérouse.--Vanikoro et ses habitants.--Relâche à Guaham.--Amboine et
Mauado.--Résultats de l'expédition.
L'expédition dont le commandement fut confié au baron de Bougainville
n'était, à proprement parler, ni un voyage scientifique ni une campagne
de découvertes. Son but principal était de montrer notre pavillon dans
l'extrême Orient, et de faire sentir à ces gouvernements peu scrupuleux
que la France entendait protéger ses nationaux et ses intérêts, partout
et en tout temps. Les instructions données à ce capitaine de vaisseau
portaient, en outre, qu'il aurait à remettre au souverain de la
Cochinchine une lettre du roi, ainsi que des présents qui devaient être
embarqués sur la frégate la _Thétis_.
M. de Bougainville devait aussi se livrer à des recherches
hydrographiques partout où il le pourrait, sans s'exposer à des retards
nuisibles à sa navigation, et réunir les notions les plus étendues sur
le commerce, les productions et les moyens d'échange des pays où il
s'arrêterait.
Deux bâtiments étaient placés sous les ordres de M. de Bougainville.
L'un, la _Thétis_, était une frégate toute neuve, portant
quarante-quatre canons et trois cents matelots;--aucun bâtiment
français de cette force, sauf la _Boudeuse_, n'avait encore accompli
le tour du monde;--l'autre était la corvette rasée l'_Espérance_, ayant
vingt caronades sur le pont et cent vingt hommes d'équipage.
Le premier de ces bâtiments était sous les ordres directs du baron de
Bougainville, et son état-major se composait d'officiers de choix,
parmi lesquels on remarque les noms de Longueville, Lapierre et Baudin,
qui devinrent capitaine de vaisseau, vice-amiral et contre-amiral.
L'_Espérance_ était commandée par le capitaine de frégate de Nourquer
du Camper, qui, comme second de la frégate la _Cléopâtre_, avait déjà
exploré une grande partie du parcours de la nouvelle expédition. Elle
comptait, parmi ses officiers, Turpin, futur contre-amiral, député
et aide de camp de Louis-Philippe, Eugène Penaud, plus tard officier
général, et Médéric Malavois, qui devait être gouverneur du Sénégal.
Pas un de ces savants spéciaux, que l'on avait vus répartis avec
tant de prodigalité sur le _Naturaliste_ ou sur tel autre bâtiment
circumnavigateur, n'était embarqué sur les navires du baron de
Bougainville, et ce fut pour celui-ci, durant toute la campagne, un
regret d'autant plus vif que les officiers de santé, retenus par
les soins à donner à un nombreux équipage, ne pouvaient s'absenter
longtemps du bord pendant les relâches.
Le journal du voyage de M. de Bougainville s'ouvre par cette remarque
judicieuse:
«C'était, il n'y a pas encore bien des années, une entreprise
hasardeuse qu'un voyage autour du monde, et moins d'un demi-siècle
s'est écoulé depuis l'époque à laquelle une expédition de cette
nature suffisait pour répandre une certaine illustration sur l'homme
qui la dirigeait... C'était alors le bon temps, l'âge d'or du
circumnavigateur, et les dangers et les privations contre lesquels il
avait à lutter étaient payés au centuple, lorsque, riche de précieuses
découvertes, il saluait au retour les rivages de la patrie.... Il n'en
est plus ainsi; le prestige a disparu; on fait à présent le tour de la
terre comme on faisait son tour de France!....»
Que dirait donc aujourd'hui le baron Yves-Hyacinthe Potentien de
Bougainville, le fils du vice-amiral, sénateur et membre de l'Institut,
maintenant que nous possédons ces admirables navires à vapeur si
perfectionnés, et ces cartes si exactes qui semblent faire un jeu des
lointaines navigations!
Le 2 mars 1824, la _Thétis_ quittait seule la rade de Brest; elle
devait retrouver à Bourbon sa conserve l'_Espérance_, qui, partie
depuis quelque temps, avait fait voile pour Rio-de-Janeiro. Une
courte relâche à Ténériffe, où la _Thétis_ ne put acheter que du
vin de mauvaise qualité et fort peu des rafraîchissements dont elle
avait besoin, la vue, à distance, des îles du cap Vert et du cap de
Bonne-Espérance, la recherche de l'île fabuleuse de Saxembourg et de
quelques vigies non moins fantastiques, furent les seuls événements de
la traversée jusqu'à l'île Bourbon, où l'_Espérance_ avait devancé sa
conserve.
[Illustration: Idoles indiennes près de Pondichéry.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Bourbon était à cette époque un point si connu des navigateurs, qu'il
n'y avait pas grand'chose à en dire, quand on avait parlé de ses deux
rades foraines de Saint-Denis et de Saint-Paul.
[Illustration: Indiens de Pondichéry. (Page 306.)]