de Clermont-Tonnerre, recevait un nouveau plan de voyage que lui
présentaient deux jeunes officiers, MM. Duperrey et Dumont d'Urville.
Le premier était à peine rentré en France depuis un an; second de
Freycinet sur l'_Uranie_, il avait, par ses connaissances scientifiques
et hydrographiques, rendu des services importants à l'expédition. Le
second, collaborateur du capitaine Gauttier, s'était fait remarquer
pendant les campagne hydrographiques que ce dernier venait de terminer
dans la Méditerranée et la mer Noire. Il avait le goût de la botanique
et des arts, et il avait été l'un des premiers à signaler la valeur
artistique de la _Vénus de Milo_, que l'on venait de découvrir.
Les objectifs que ces jeunes savants se proposaient étaient l'étude
des trois règnes de la nature, le magnétisme, la météorologie et la
détermination de la figure de la Terre.
«Quant à la géographie, dit Duperrey, nous nous proposions de constater
ou de rectifier, soit par des observations directes, soit par le
transport du temps, la position d'un grand nombre de points dans
différentes parties du globe, notamment dans les nombreux archipels
du Grand Océan, si féconds en naufrages et si remarquables par la
nature et la forme des îles basses, des bancs et des récifs qui les
composent; de tracer de nouvelles routes dans l'archipel Dangereux et
dans les îles de la Société, à côté des routes de Quiros, de Wallis,
de Bougainville et de Cook; de lier nos travaux hydrographiques à ceux
des voyages de d'Entrecasteaux et de M. de Freycinet dans la Polynésie,
à la Nouvelle-Hollande et dans les îles Moluques, et de visiter
particulièrement ces îles Carolines, découvertes par Magellan, sur
lesquelles, à l'exception de la partie orientale, examinée de nos jours
par le capitaine Kotzebue, nous n'avions que des descriptions bien
vagues, transmises par les missionnaires d'après le récit de quelques
sauvages égarés dans leurs pirogues et jetés par le vent sur les îles
Mariannes. Le langage, le caractère, les mœurs et la physionomie des
insulaires devaient être aussi l'objet d'observations particulières et
non moins curieuses.»
Les médecins de la marine Garnot et Lesson furent chargés des
observations d'histoire naturelle, tandis que l'état-major était
recruté parmi les officiers les plus instruits. On comptait, parmi
ces derniers, MM. Lesage, Jacquinot, Bérard, Lottin, de Blois et de
Blosseville.
L'Académie des sciences, très enthousiaste du plan de recherches
présenté par les promoteurs de cette campagne, mit à leur disposition
des instructions détaillées, dans lesquelles étaient exposés avec soin
les _desiderata_ de la science. En même temps, les instruments les plus
perfectionnés étaient remis aux explorateurs.
Le bâtiment choisi fut un petit trois-mâts, ne tirant que douze à
treize pieds d'eau, la _Coquille_, qui était en réserve dans le port de
Toulon.
Le temps du radoub, de l'arrimage, de l'armement, ne permit pas à
l'expédition de partir avant le 11 août 1822. Elle arriva le 28 du même
mois à Ténériffe, où les officiers espéraient encore glaner quelques
épis, après les riches moissons d'observations que leurs devanciers y
avaient recueillies; mais le Conseil sanitaire, informé de l'apparition
de la fièvre jaune sur les bords de la Méditerranée, soumit la
_Coquille_ à une quarantaine de quinze jours.
A cette époque, les opinions politiques étaient si surexcitées, une
telle fermentation régnait à Ténériffe, que les habitants étaient
chaque jour sur le point d'en venir aux mains. On comprend que, dans
ces circonstances, les regrets que durent éprouver les Français aient
été modérés. Aussi, les huit jours qu'ils passèrent à cette relâche
furent-ils entièrement consacrés au ravitaillement de la corvette ainsi
qu'à des observations astronomiques et magnétiques.
Le 1er septembre, l'ancre fut levée, et, le 6 octobre, on procéda à la
reconnaiscance des îlots de Martin-Vaz et de la Trinidad. Les premiers
sont des rochers élevés, d'une nudité repoussante. La Trinidad est une
terre haute, rocailleuse, stérile, dont quelques arbres couronnent la
partie méridionale. Cette île n'est autre que la fameuse Ascençao, qui,
pendant trois siècles, a été le but des recherches des explorateurs.
Le célèbre Halley, en 1700, avait pris possession de cet îlot au nom de
son gouvernement, qui dut le céder aux Portugais lorsque ceux-ci s'y
établirent à l'endroit où La Pérouse les trouva encore en 1785. Cet
établissement, inutile et coûteux, fut abandonné peu après, et l'île
n'a plus d'autres habitants fixes que des chiens, des cochons et des
chèvres, descendants des animaux autrefois importés.
En s'éloignant de la Trinidad, Duperrey avait le projet de se rendre
directement aux Malouines; mais une avarie, qu'il s'agissait de réparer
au plus tôt, lui fit prendre la résolution de s'arrêter à l'île
Sainte-Catherine. Là seulement il pouvait trouver à la fois le bois
nécessaire à la réparation de sa mâture et les rafraîchissements qui,
en raison de leur abondance, devaient être à bon marché.
Lorsqu'on approche de cette île, on est agréablement frappé de l'aspect
imposant et pittoresque de ses forêts épaisses, où les sassafras, les
lauriers, les cèdres, les orangers, les palétuviers se mêlent aux
bananiers et aux palmiers, dont les panaches élégants se balancent au
gré de la brise.
Au moment où la corvette jetait l'ancre, quatre jours seulement
s'étaient écoulés depuis que le Brésil, secouant le joug de la
métropole, avait déclaré son indépendance et proclamé comme empereur
le prince DomPedro d'Alcantara. Aussi le commandant, désirant
obtenir quelques renseignements sur ce changement politique et
s'assurer des dispositions des nouvelles autorités, envoya-t-il à
Nossa-Senhora-del-Desterro, capitale de l'île, une mission composée de
MM. d'Urville, de Blosseville, Gabert et Garnot.
Le gouvernement de la province était entre les mains d'une junte, qui
autorisa immédiatement les Français à couper les bois dont ils auraient
besoin, et invita le gouverneur du fort de Santa-Cruz à faciliter de
tous ses moyens leurs travaux scientifiques.
Quant aux vivres, on eut assez de peine à s'en procurer, les négociants
ayant fait passer leurs fonds à Rio dans la crainte des événements.
C'est vraisemblablement ce qui explique les difficultés que rencontra
le commandant de la _Coquille_ dans un port qui avait été chaudement
recommandé par les capitaines Krusenstern et Kotzebue.
«Les habitants, dit la relation, étaient dans la persuasion de voir
bientôt des troupes ennemies descendre sur cette terre pour les
recoloniser, c'est-à-dire, selon eux, pour les rendre esclaves. Le
décret lancé le 1er août 1822, qui appelait tous les Brésiliens aux
armes pour la défense des côtes, et leur commandait de faire, dans
tout état de choses, une guerre de partisans, avait donné lieu à ces
craintes. Les résolutions, à la fois généreuses et pleines de vigueur,
qu'y déployait le prince DomPedro, avaient donné une haute idée de son
caractère et de ses projets d'émancipation. Pleins de confiance en ses
desseins, les partisans nombreux de l'indépendance étaient inspirés
d'un enthousiasme dont l'expansion était d'autant plus bruyante,
que leur esprit ardent avait été depuis longtemps comprimé. Dans
l'excès de leur joie, ils avaient couvert d'illuminations les villes
de Nossa-Senhora-del-Desterro, de Laguna, de San-Francisco, dont ils
avaient parcouru les rues en chantant des couplets en l'honneur de
DomPedro.»
Mais cet enthousiasme, dont toutes les villes faisaient preuve, n'était
pas partagé par les habitants de la campagne, gens paisibles, étrangers
aux émotions de la politique. Et si le Portugal avait été en état
d'appuyer ses décrets par l'envoi d'une escadre, nul doute que cette
province n'eût été facilement reconquise.
Ce fut le 30 octobre que la _Coquille_ remit à la voile. Éprouvée dans
l'est du Rio-de-la-Plata par un de ces coups de vent redoutables,
connus sous le nom de «pampero», elle eut la fortune de s'en tirer sans
avarie.
Duperrey fit en cet endroit de très curieuses observations sur le
courant de la Plata. Déjà, Freycinet avait constaté que le cours
de ce fleuve, à cent lieues dans l'est de Montevideo, a encore une
vitesse de deux milles et demi à l'heure. Mais le commandant de la
_Coquille_ reconnut que ce courant se fait sentir beaucoup plus loin;
il établit encore que, pressées par l'Océan, ces eaux sont contraintes
de se diviser en deux branches dans la direction prolongée des rives
à son embouchure; enfin, il attribue aux immenses résidus terreux,
tenus en suspension dans les eaux de la Plata, et qui, grâce au
ralentissement de la vitesse, se précipitent journellement au long des
côtes de l'Amérique, le peu de profondeur de la mer jusqu'aux terres
magellaniques.
Avant d'entrer dans la baie Française, la _Coquille_, poussée par un
vent favorable, avait croisé d'immenses troupeaux de baleines et de
dauphins, de manchots et de gorfous sauteurs, habitants ordinaires de
ces régions tempétueuses.
Ce ne fut pas sans un sentiment de plaisir bien naturel que Duperrey
et quelques-uns de ses compagnons revirent les Malouines, cette terre
qui, pendant trois mois, leur avait servi de refuge après le naufrage
de l'_Uranie_. Ils visitèrent la plage où leur camp avait été dressé;
les restes de la corvette étaient presque entièrement ensevelis dans
le sable, et ce qu'on en apercevait portait la trace des mutilations
faites par les avides baleiniers qui s'étaient succédés en cet endroit.
Partout, ce n'étaient que débris de toutes sortes, caronades aux
boutons de culasse fracassés, fragments de manœuvres, lambeaux de
vêtements, morceaux de voiles, loques informes et méconnaissables,
auxquelles se mêlaient les ossements des animaux qui avaient servi à la
nourriture des naufragés.
«Ce théâtre d'une infortune récente, dit la relation, avait une teinte
de désolation que rembrunissaient, à nos yeux, l'aridité du site et
l'état du ciel, qui était sombre et pluvieux au moment où nous le
visitâmes. Toutefois, il avait pour nous un attrait indéfinissable, et
il laissa dans notre âme une impression de vague mélancolie que nous
conservâmes longtemps après notre départ des Malouines.»
Le séjour de Duperrey aux Malouines se prolongea jusqu'au 17 décembre.
On s'était installé au milieu des ruines de l'établissement fondé par
Bougainville, pour exécuter les diverses réparations que nécessitait
l'état de la corvette. La chasse et la pêche avaient abondamment fourni
aux besoins des équipages; sauf les fruits et les légumes, tout se
trouvait en quantité, et c'est au sein de l'abondance que l'équipage se
préparait à affronter les dangers des mers du cap Horn.
Il fallut tout d'abord lutter contre des vents du sud-ouest et des
courants assez forts; puis les rafales et les brumes se succédèrent
jusqu'à ce que les navigateurs eussent atteint, le 19 janvier 1823,
l'île de la Mocha, dont nous avons eu déjà l'occasion de parler
brièvement.
Duperrey la place par 38° 20´ 30´´ de latitude sud et 76° 21´ 55´´ de
longitude ouest, et lui donne vingt-quatre milles de circonférence.
Formée d'une chaîne de montagnes d'une hauteur médiocre, qui
s'abaissent jusqu'à la mer, cette île fut le rendez-vous des premiers
explorateurs de l'océan Pacifique. Là, les boucaniers et les navires
marchands trouvaient des chevaux et des cochons sauvages, dont la
viande était d'une délicatesse proverbiale. On y rencontrait aussi
une eau pure et limpide, ainsi que quelques fruits européens, pommes,
pêches et cerises, provenant des arbres importés par les conquérants.
Mais, en 1823, toutes ces ressources avaient presque disparu,
gaspillées par les imprévoyants baleiniers.
Un peu plus loin, apparurent les deux «mamelles», qui marquent
l'embouchure du Bio-Bio, l'îlot de Quebra-Ollas, l'île Quiriquina;
puis, se déroula la baie de la Conception, où il ne se trouvait qu'un
seul baleinier anglais, qui allait doubler le cap Horn et auquel on
remit la correspondance et le résultat des travaux exécutés jusqu'à
cette époque.
[Illustration: Partout ce n'étaient que débris. (Page 287.)]
Le lendemain de l'arrivée, dès que le soleil vint éclairer la baie,
l'aspect de tristesse et de désolation qui, la veille, avait surpris
nos marins, leur parut encore plus frappant. Les maisons en ruines et
les rues silencieuses de la ville, sur la plage, quelques misérables
pirogues à demi défoncées, près desquelles errait un petit nombre de
pêcheurs aux vêtements sordides, des masures et des huttes béantes
devant lesquelles des femmes en haillons se peignaient mutuellement,
tel est le tableau lamentable qu'offrait le bourg de Talcahuano.
[Illustration: Cascade de Port-Praslin.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Pour contraster plus amèrement avec la misère des habitants, la nature
avait revêtu de ses plus opulentes parures les collines et les bois,
les jardins et les vergers; partout des fleurs éclatantes et des
fruits, dont la brillante couleur annonçait la maturité. Un soleil
implacable, un ciel sans nuage, ajoutaient encore à l'amertume de cette
scène.
Ces ruines, cette désolation, cette misère, étaient les résultats les
plus clairs des révolutions qui s'étaient succédées.
A Sainte-Catherine, les Français avaient été témoins de la déclaration
d'indépendance du Brésil; ils assistèrent ici à la chute du directeur
O'Higgins. Éludant la convocation d'un congrès, sacrifiant les
agriculteurs aux commerçants par l'augmentation des impôts directs
et la diminution des douanes, accusé de concussion ainsi que ses
ministres, O'Higgins avait soulevé contre lui la plus grande partie de
la population.
A la tête du mouvement qui se préparait contre lui était le général D.
Ramon Freire y Serrano, qui donna aux explorateurs l'assurance la plus
formelle que les événements n'entraveraient en rien l'approvisionnement
de la _Coquille_.
Le 26 janvier, deux corvettes entraient à la Concepcion; elles
portaient un Français, le colonel Beauchef, qui venait se joindre au
général Freire avec un régiment organisé par ses soins, et qui était,
par sa tenue, sa discipline, son instruction, l'un des plus beaux de
l'armée chilienne.
Le 2 février, les officiers de la _Coquille_ allèrent visiter le
général Freire à la Concepcion. Plus on approchait de la ville, plus
étaient nombreux les champs dévastés, les maisons brûlées, plus
rares les habitants, à peine couverts de haillons. A l'entrée de la
Concepcion, sur un mât, était plantée la tête d'un bandit fameux, une
véritable bête féroce, Benavidez, qui avait commis toutes les horreurs
imaginables et dont le nom fut longtemps en exécration au Chili.
L'aspect de la ville était encore plus triste. Tour à tour brûlée
par les partis victorieux, la Concepcion n'était plus qu'un amas de
décombres, au milieu desquelles erraient à demi nus quelques rares
habitants, misérables restes d'une population opulente. L'herbe
poussait dans les rues; le palais de l'évêque, la cathédrale, seuls
édifices encore debout, mais béants, éventrés, ne devaient pas résister
longtemps aux intempéries des saisons.
Le général Freire, avant de se déclarer contre O'Higgins, avait imposé
la paix aux Araucaniens, braves indigènes qui avaient su conserver leur
indépendance et se montraient toujours prêts à envahir le territoire
espagnol. Quelques-uns étaient même employés comme auxiliaires dans les
troupes chiliennes. Duperrey, qui les vit et recueillit sur eux, du
général Freire et du colonel Beauchef, des informations véridiques, en
trace un portrait peu flatteur, dont voici le résumé:
Montés sur des chevaux rapides, les Araucaniens portent une longue
lance, un long coutelas, en forme de sabre, appelé «machete», et le
lasso, qu'ils sont si habiles à manier.
De taille ordinaire, de teint cuivré, leurs yeux sont petits, noirs et
vifs, leur nez un peu aplati, leurs lèvres épaisses, ce qui leur donne
une expression de férocité bestiale. Divisés en tribus jalouses les
unes des autres, amateurs effrénés de pillage, remuants, ils sont entre
eux en guerre perpétuelle.
«Si on les a vus quelquefois recevoir sous leurs _toldos_ les vaincus
et prendre leur défense, dit la relation, ils ont toujours été portés
à cette action généreuse par un esprit de vengeance particulière;
c'est que, dans le parti opposé, se trouvait, comme alliée, une tribu
qu'ils voulaient exterminer. Chez eux, la haine domine toutes les
autres passions, et c'est elle seule qui est la garantie la plus
durable de leur fidélité. Ils sont tous d'une bravoure éprouvée,
ardents, impétueux, sans pitié pour leurs ennemis, qu'ils massacrent
avec une horrible impassibilité. Impérieux et vindicatifs, ils sont
d'une méfiance extrême à l'égard de tous ceux qu'ils ne connaissent
point, mais hospitaliers et généreux envers ceux qu'ils ont pris pour
amis. Véhéments dans toutes leurs passions, ils se montrent jaloux à
l'excès de leur liberté et de leurs droits et sont toujours prêts à les
maintenir les armes à la main. Ils gardent éternellement le souvenir de
la moindre injure, ne pardonnent jamais et ont une soif inextinguible
du sang de leurs ennemis.»
Tel est le portrait, ressemblance garantie, que Duperrey trace de
ces sauvages enfants des Andes, qui ont eu, du moins, le mérite de
résister, depuis le XVIe siècle, à tous les efforts des envahisseurs et
de conserver intacte leur indépendance.
Après le départ du général Freire et des troupes qu'il emmenait
avec lui, Duperrey mit à profit les instants pour activer
l'approvisionnement de son navire. L'eau et le biscuit furent bientôt
embarqués, mais il fallut un peu plus de temps pour le charbon de
terre, qu'on se procura sans dépense, en allant le ramasser dans une
mine à fleur de terre; on n'eut à payer que les muletiers, dont les
mules le transportèrent au bord de la mer.
Bien que les circonstances au milieu desquelles la _Coquille_ relâchait
à la Concepcion fussent loin d'être gaies, la tristesse générale ne put
tenir contre les joies traditionnelles du carnaval. Les dîners, les
réceptions et les bals recommencèrent, et l'on ne s'aperçut du départ
de l'armée que par l'absence des cavaliers. Les officiers français,
pour reconnaître l'excellent accueil qui leur avait été fait, donnèrent
deux bals à Talcahuano, et plusieurs familles de la Concepcion firent
exprès le voyage pour y assister.
Par malheur, la relation de Duperrey s'interrompt au moment où il
va quitter le Chili, et nous n'avons plus de document officiel pour
raconter en détail cette intéressante et fructueuse campagne. Loin de
pouvoir suivre pas à pas l'original comme nous l'avons fait pour les
autres voyageurs, nous sommes obligés de faire à notre tour un résumé
des résumés que nous avons sous les yeux. Tâche ingrate, peu agréable
pour le lecteur, mais difficile pour l'écrivain, qui doit respecter
les faits et ne peut égayer son récit par des observations personnelles
et des anecdotes, parfois piquantes, de voyageurs.
Cependant, quelques-unes des lettres du navigateur au ministre de la
marine ont été publiées, et nous pouvons en extraire les détails qui
vont suivre.
Le 15 février 1823, la _Coquille_ partit de la Concepcion pour Payta,
où s'étaient embarqués, en 1595, Alvarez de Mendana et Fernandez de
Quiros, pour le voyage de découvertes qui a illustré leurs noms; mais,
une quinzaine plus tard, le calme ayant surpris la corvette dans les
environs de l'île Laurenzo, Duperrey prit le parti de relâcher à Callao
pour y prendre quelques vivres frais.
On sait que Callao est le port de Lima. Aussi les officiers ne
pouvaient-ils se dispenser de faire une visite à la capitale du Pérou.
Ils ne furent pas favorisés par les circonstances. Les dames étaient
aux bains de mer de Miraflores, et les hommes les plus éminents du pays
les y avaient accompagnées. Ils durent donc se contenter de visiter les
habitations et les édifices les plus importants de la ville, et ils
rentrèrent le 4 mars à Callao. Le 9 du même mois, la _Coquille_ jetait
l'ancre à Payta.
La position de cette place, entre l'équateur terrestre et l'équateur
magnétique, permit de se livrer à des observations sur la variation
diurne de l'aiguille aimantée. Les naturalistes y firent également
quelques excursions dans le désert de Piura; ils y récoltèrent de très
curieuses pétrifications coquillières dans un terrain tertiaire tout à
fait analogue à celui des environs de Paris.
Aussitôt qu'on eut épuisé à Payta tout ce qui pouvait offrir quelque
intérêt pour la science, la _Coquille_ reprit sa route et fit voile
pour Taïti.
La navigation fut marquée par un incident qui aurait pu, sinon amener
la perte totale de l'expédition, du moins entraver sensiblement ses
progrès. Dans la nuit du 22 avril, la _Coquille_ se trouvait dans les
parages de l'archipel Dangereux, lorsque l'officier de quart entendit
tout à coup le bruit des vagues déferlant sur les récifs. Il fit
aussitôt mettre en panne et, dès que le jour parut, on vit à quel
danger on venait d'échapper.
Un mille et demi, à peine, séparait la corvette d'une île basse, bien
boisée et bordée de rochers dans toute son étendue. Elle nourrissait
quelques habitants, et une pirogue vint près du bâtiment; mais son
équipage ne voulut jamais monter à bord. Duperrey dut renoncer à
visiter cette terre, qui reçut le nom de Clermont-Tonnerre; partout
la lame brisait avec violence sur les rochers, et il ne put que la
prolonger de bout en bout à une très petite distance.
Le lendemain et les jours suivants furent reconnus quelques îlots sans
grande importance, auxquels on imposa les noms d'Augier, de Freycinet
et de Lostanges.
Au lever du soleil, le 3 mai, on découvrit enfin les plages verdoyantes
et les montagnes boisées de Taïti. Comme ses prédécesseurs, Duperrey ne
peut s'empêcher de noter le changement radical qui s'est opéré dans les
mœurs et dans les habitudes des indigènes.
Pas une pirogue ne vint au-devant de la _Coquille_. C'était l'heure du
sermon lorsqu'elle entra dans la baie de Matavaï, et les missionnaires
avaient réuni la population entière de l'île, au nombre de sept mille
individus, dans la principale église de Papahoa pour y discuter
les articles d'un nouveau code de lois. Les orateurs taïtiens ne
le cédaient pas aux nôtres, paraît-il. Un grand nombre d'entre eux
possédaient le talent apprécié de parler pendant plusieurs heures pour
ne rien dire et d'enterrer les plus beaux projets sous les fleurs de
leur éloquence.
Voici comment d'Urville rend compte de l'une de ces séances:
«Le dessinateur de l'expédition, M. Lejeune, assistait seul à la séance
du lendemain, où des questions politiques furent soumises à l'Assemblée
populaire. Elle dura plusieurs heures, pendant lesquelles les chefs
prirent tour à tour la parole. Le plus brillant orateur de cette foule
était le chef Tati: la principale question agitée fut une capitation
annuelle à établir, à raison de cinq bambous d'huile par homme. Ensuite
on traita des impôts qui devaient être perçus, soit pour le compte du
roi, soit pour le compte des missionnaires. Nous sûmes plus tard que la
première question avait été résolue dans le sens affirmatif, mais que
la seconde, celle qui concernait les missionnaires, avait été ajournée
par eux, dans la prévision d'un échec. Quatre mille personnes environ
assistaient à cette espèce de congrès national.»
Depuis deux mois, Taïti avait abandonné le pavillon anglais pour
en adopter un qui lui fût personnel, et cette révolution pacifique
n'avait en rien altéré la confiance que le peuple manifestait envers
les missionnaires. Ceux-ci accueillirent parfaitement les Français et
leur fournirent, à des prix ordinaires, les rafraîchissements dont ils
avaient besoin.
Ce qu'il y avait de particulièrement curieux dans les réformes
accomplies par ces hommes, c'était la transformation complète de
la conduite des femmes. D'une facilité inouïe, au dire de Cook, de
Bougainville et des autres explorateurs contemporains, elles étaient
devenues d'une modestie, d'une retenue, d'une décence extrêmes, et
l'île tout entière avait pris un air de couvent aussi réjouissant
qu'invraisemblable.