A la fin de l'année 1821, le ministre de la marine, le marquis

de Clermont-Tonnerre, recevait un nouveau plan de voyage que lui

présentaient deux jeunes officiers, MM. Duperrey et Dumont d'Urville.

Le premier était à peine rentré en France depuis un an; second de

Freycinet sur l'_Uranie_, il avait, par ses connaissances scientifiques

et hydrographiques, rendu des services importants à l'expédition. Le

second, collaborateur du capitaine Gauttier, s'était fait remarquer

pendant les campagne hydrographiques que ce dernier venait de terminer

dans la Méditerranée et la mer Noire. Il avait le goût de la botanique

et des arts, et il avait été l'un des premiers à signaler la valeur

artistique de la _Vénus de Milo_, que l'on venait de découvrir.

Les objectifs que ces jeunes savants se proposaient étaient l'étude

des trois règnes de la nature, le magnétisme, la météorologie et la

détermination de la figure de la Terre.

«Quant à la géographie, dit Duperrey, nous nous proposions de constater

ou de rectifier, soit par des observations directes, soit par le

transport du temps, la position d'un grand nombre de points dans

différentes parties du globe, notamment dans les nombreux archipels

du Grand Océan, si féconds en naufrages et si remarquables par la

nature et la forme des îles basses, des bancs et des récifs qui les

composent; de tracer de nouvelles routes dans l'archipel Dangereux et

dans les îles de la Société, à côté des routes de Quiros, de Wallis,

de Bougainville et de Cook; de lier nos travaux hydrographiques à ceux

des voyages de d'Entrecasteaux et de M. de Freycinet dans la Polynésie,

à la Nouvelle-Hollande et dans les îles Moluques, et de visiter

particulièrement ces îles Carolines, découvertes par Magellan, sur

lesquelles, à l'exception de la partie orientale, examinée de nos jours

par le capitaine Kotzebue, nous n'avions que des descriptions bien

vagues, transmises par les missionnaires d'après le récit de quelques

sauvages égarés dans leurs pirogues et jetés par le vent sur les îles

Mariannes. Le langage, le caractère, les mœurs et la physionomie des

insulaires devaient être aussi l'objet d'observations particulières et

non moins curieuses.»

Les médecins de la marine Garnot et Lesson furent chargés des

observations d'histoire naturelle, tandis que l'état-major était

recruté parmi les officiers les plus instruits. On comptait, parmi

ces derniers, MM. Lesage, Jacquinot, Bérard, Lottin, de Blois et de

Blosseville.

L'Académie des sciences, très enthousiaste du plan de recherches

présenté par les promoteurs de cette campagne, mit à leur disposition

des instructions détaillées, dans lesquelles étaient exposés avec soin

les _desiderata_ de la science. En même temps, les instruments les plus

perfectionnés étaient remis aux explorateurs.

Le bâtiment choisi fut un petit trois-mâts, ne tirant que douze à

treize pieds d'eau, la _Coquille_, qui était en réserve dans le port de

Toulon.

Le temps du radoub, de l'arrimage, de l'armement, ne permit pas à

l'expédition de partir avant le 11 août 1822. Elle arriva le 28 du même

mois à Ténériffe, où les officiers espéraient encore glaner quelques

épis, après les riches moissons d'observations que leurs devanciers y

avaient recueillies; mais le Conseil sanitaire, informé de l'apparition

de la fièvre jaune sur les bords de la Méditerranée, soumit la

_Coquille_ à une quarantaine de quinze jours.

A cette époque, les opinions politiques étaient si surexcitées, une

telle fermentation régnait à Ténériffe, que les habitants étaient

chaque jour sur le point d'en venir aux mains. On comprend que, dans

ces circonstances, les regrets que durent éprouver les Français aient

été modérés. Aussi, les huit jours qu'ils passèrent à cette relâche

furent-ils entièrement consacrés au ravitaillement de la corvette ainsi

qu'à des observations astronomiques et magnétiques.

Le 1er septembre, l'ancre fut levée, et, le 6 octobre, on procéda à la

reconnaiscance des îlots de Martin-Vaz et de la Trinidad. Les premiers

sont des rochers élevés, d'une nudité repoussante. La Trinidad est une

terre haute, rocailleuse, stérile, dont quelques arbres couronnent la

partie méridionale. Cette île n'est autre que la fameuse Ascençao, qui,

pendant trois siècles, a été le but des recherches des explorateurs.

Le célèbre Halley, en 1700, avait pris possession de cet îlot au nom de

son gouvernement, qui dut le céder aux Portugais lorsque ceux-ci s'y

établirent à l'endroit où La Pérouse les trouva encore en 1785. Cet

établissement, inutile et coûteux, fut abandonné peu après, et l'île

n'a plus d'autres habitants fixes que des chiens, des cochons et des

chèvres, descendants des animaux autrefois importés.

En s'éloignant de la Trinidad, Duperrey avait le projet de se rendre

directement aux Malouines; mais une avarie, qu'il s'agissait de réparer

au plus tôt, lui fit prendre la résolution de s'arrêter à l'île

Sainte-Catherine. Là seulement il pouvait trouver à la fois le bois

nécessaire à la réparation de sa mâture et les rafraîchissements qui,

en raison de leur abondance, devaient être à bon marché.

Lorsqu'on approche de cette île, on est agréablement frappé de l'aspect

imposant et pittoresque de ses forêts épaisses, où les sassafras, les

lauriers, les cèdres, les orangers, les palétuviers se mêlent aux

bananiers et aux palmiers, dont les panaches élégants se balancent au

gré de la brise.

Au moment où la corvette jetait l'ancre, quatre jours seulement

s'étaient écoulés depuis que le Brésil, secouant le joug de la

métropole, avait déclaré son indépendance et proclamé comme empereur

le prince DomPedro d'Alcantara. Aussi le commandant, désirant

obtenir quelques renseignements sur ce changement politique et

s'assurer des dispositions des nouvelles autorités, envoya-t-il à

Nossa-Senhora-del-Desterro, capitale de l'île, une mission composée de

MM. d'Urville, de Blosseville, Gabert et Garnot.

Le gouvernement de la province était entre les mains d'une junte, qui

autorisa immédiatement les Français à couper les bois dont ils auraient

besoin, et invita le gouverneur du fort de Santa-Cruz à faciliter de

tous ses moyens leurs travaux scientifiques.

Quant aux vivres, on eut assez de peine à s'en procurer, les négociants

ayant fait passer leurs fonds à Rio dans la crainte des événements.

C'est vraisemblablement ce qui explique les difficultés que rencontra

le commandant de la _Coquille_ dans un port qui avait été chaudement

recommandé par les capitaines Krusenstern et Kotzebue.

«Les habitants, dit la relation, étaient dans la persuasion de voir

bientôt des troupes ennemies descendre sur cette terre pour les

recoloniser, c'est-à-dire, selon eux, pour les rendre esclaves. Le

décret lancé le 1er août 1822, qui appelait tous les Brésiliens aux

armes pour la défense des côtes, et leur commandait de faire, dans

tout état de choses, une guerre de partisans, avait donné lieu à ces

craintes. Les résolutions, à la fois généreuses et pleines de vigueur,

qu'y déployait le prince DomPedro, avaient donné une haute idée de son

caractère et de ses projets d'émancipation. Pleins de confiance en ses

desseins, les partisans nombreux de l'indépendance étaient inspirés

d'un enthousiasme dont l'expansion était d'autant plus bruyante,

que leur esprit ardent avait été depuis longtemps comprimé. Dans

l'excès de leur joie, ils avaient couvert d'illuminations les villes

de Nossa-Senhora-del-Desterro, de Laguna, de San-Francisco, dont ils

avaient parcouru les rues en chantant des couplets en l'honneur de

DomPedro.»

Mais cet enthousiasme, dont toutes les villes faisaient preuve, n'était

pas partagé par les habitants de la campagne, gens paisibles, étrangers

aux émotions de la politique. Et si le Portugal avait été en état

d'appuyer ses décrets par l'envoi d'une escadre, nul doute que cette

province n'eût été facilement reconquise.

Ce fut le 30 octobre que la _Coquille_ remit à la voile. Éprouvée dans

l'est du Rio-de-la-Plata par un de ces coups de vent redoutables,

connus sous le nom de «pampero», elle eut la fortune de s'en tirer sans

avarie.

Duperrey fit en cet endroit de très curieuses observations sur le

courant de la Plata. Déjà, Freycinet avait constaté que le cours

de ce fleuve, à cent lieues dans l'est de Montevideo, a encore une

vitesse de deux milles et demi à l'heure. Mais le commandant de la

_Coquille_ reconnut que ce courant se fait sentir beaucoup plus loin;

il établit encore que, pressées par l'Océan, ces eaux sont contraintes

de se diviser en deux branches dans la direction prolongée des rives

à son embouchure; enfin, il attribue aux immenses résidus terreux,

tenus en suspension dans les eaux de la Plata, et qui, grâce au

ralentissement de la vitesse, se précipitent journellement au long des

côtes de l'Amérique, le peu de profondeur de la mer jusqu'aux terres

magellaniques.

Avant d'entrer dans la baie Française, la _Coquille_, poussée par un

vent favorable, avait croisé d'immenses troupeaux de baleines et de

dauphins, de manchots et de gorfous sauteurs, habitants ordinaires de

ces régions tempétueuses.

Ce ne fut pas sans un sentiment de plaisir bien naturel que Duperrey

et quelques-uns de ses compagnons revirent les Malouines, cette terre

qui, pendant trois mois, leur avait servi de refuge après le naufrage

de l'_Uranie_. Ils visitèrent la plage où leur camp avait été dressé;

les restes de la corvette étaient presque entièrement ensevelis dans

le sable, et ce qu'on en apercevait portait la trace des mutilations

faites par les avides baleiniers qui s'étaient succédés en cet endroit.

Partout, ce n'étaient que débris de toutes sortes, caronades aux

boutons de culasse fracassés, fragments de manœuvres, lambeaux de

vêtements, morceaux de voiles, loques informes et méconnaissables,

auxquelles se mêlaient les ossements des animaux qui avaient servi à la

nourriture des naufragés.

«Ce théâtre d'une infortune récente, dit la relation, avait une teinte

de désolation que rembrunissaient, à nos yeux, l'aridité du site et

l'état du ciel, qui était sombre et pluvieux au moment où nous le

visitâmes. Toutefois, il avait pour nous un attrait indéfinissable, et

il laissa dans notre âme une impression de vague mélancolie que nous

conservâmes longtemps après notre départ des Malouines.»

Le séjour de Duperrey aux Malouines se prolongea jusqu'au 17 décembre.

On s'était installé au milieu des ruines de l'établissement fondé par

Bougainville, pour exécuter les diverses réparations que nécessitait

l'état de la corvette. La chasse et la pêche avaient abondamment fourni

aux besoins des équipages; sauf les fruits et les légumes, tout se

trouvait en quantité, et c'est au sein de l'abondance que l'équipage se

préparait à affronter les dangers des mers du cap Horn.

Il fallut tout d'abord lutter contre des vents du sud-ouest et des

courants assez forts; puis les rafales et les brumes se succédèrent

jusqu'à ce que les navigateurs eussent atteint, le 19 janvier 1823,

l'île de la Mocha, dont nous avons eu déjà l'occasion de parler

brièvement.

Duperrey la place par 38° 20´ 30´´ de latitude sud et 76° 21´ 55´´ de

longitude ouest, et lui donne vingt-quatre milles de circonférence.

Formée d'une chaîne de montagnes d'une hauteur médiocre, qui

s'abaissent jusqu'à la mer, cette île fut le rendez-vous des premiers

explorateurs de l'océan Pacifique. Là, les boucaniers et les navires

marchands trouvaient des chevaux et des cochons sauvages, dont la

viande était d'une délicatesse proverbiale. On y rencontrait aussi

une eau pure et limpide, ainsi que quelques fruits européens, pommes,

pêches et cerises, provenant des arbres importés par les conquérants.

Mais, en 1823, toutes ces ressources avaient presque disparu,

gaspillées par les imprévoyants baleiniers.

Un peu plus loin, apparurent les deux «mamelles», qui marquent

l'embouchure du Bio-Bio, l'îlot de Quebra-Ollas, l'île Quiriquina;

puis, se déroula la baie de la Conception, où il ne se trouvait qu'un

seul baleinier anglais, qui allait doubler le cap Horn et auquel on

remit la correspondance et le résultat des travaux exécutés jusqu'à

cette époque.

[Illustration: Partout ce n'étaient que débris. (Page 287.)]

Le lendemain de l'arrivée, dès que le soleil vint éclairer la baie,

l'aspect de tristesse et de désolation qui, la veille, avait surpris

nos marins, leur parut encore plus frappant. Les maisons en ruines et

les rues silencieuses de la ville, sur la plage, quelques misérables

pirogues à demi défoncées, près desquelles errait un petit nombre de

pêcheurs aux vêtements sordides, des masures et des huttes béantes

devant lesquelles des femmes en haillons se peignaient mutuellement,

tel est le tableau lamentable qu'offrait le bourg de Talcahuano.

[Illustration: Cascade de Port-Praslin.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Pour contraster plus amèrement avec la misère des habitants, la nature

avait revêtu de ses plus opulentes parures les collines et les bois,

les jardins et les vergers; partout des fleurs éclatantes et des

fruits, dont la brillante couleur annonçait la maturité. Un soleil

implacable, un ciel sans nuage, ajoutaient encore à l'amertume de cette

scène.

Ces ruines, cette désolation, cette misère, étaient les résultats les

plus clairs des révolutions qui s'étaient succédées.

A Sainte-Catherine, les Français avaient été témoins de la déclaration

d'indépendance du Brésil; ils assistèrent ici à la chute du directeur

O'Higgins. Éludant la convocation d'un congrès, sacrifiant les

agriculteurs aux commerçants par l'augmentation des impôts directs

et la diminution des douanes, accusé de concussion ainsi que ses

ministres, O'Higgins avait soulevé contre lui la plus grande partie de

la population.

A la tête du mouvement qui se préparait contre lui était le général D.

Ramon Freire y Serrano, qui donna aux explorateurs l'assurance la plus

formelle que les événements n'entraveraient en rien l'approvisionnement

de la _Coquille_.

Le 26 janvier, deux corvettes entraient à la Concepcion; elles

portaient un Français, le colonel Beauchef, qui venait se joindre au

général Freire avec un régiment organisé par ses soins, et qui était,

par sa tenue, sa discipline, son instruction, l'un des plus beaux de

l'armée chilienne.

Le 2 février, les officiers de la _Coquille_ allèrent visiter le

général Freire à la Concepcion. Plus on approchait de la ville, plus

étaient nombreux les champs dévastés, les maisons brûlées, plus

rares les habitants, à peine couverts de haillons. A l'entrée de la

Concepcion, sur un mât, était plantée la tête d'un bandit fameux, une

véritable bête féroce, Benavidez, qui avait commis toutes les horreurs

imaginables et dont le nom fut longtemps en exécration au Chili.

L'aspect de la ville était encore plus triste. Tour à tour brûlée

par les partis victorieux, la Concepcion n'était plus qu'un amas de

décombres, au milieu desquelles erraient à demi nus quelques rares

habitants, misérables restes d'une population opulente. L'herbe

poussait dans les rues; le palais de l'évêque, la cathédrale, seuls

édifices encore debout, mais béants, éventrés, ne devaient pas résister

longtemps aux intempéries des saisons.

Le général Freire, avant de se déclarer contre O'Higgins, avait imposé

la paix aux Araucaniens, braves indigènes qui avaient su conserver leur

indépendance et se montraient toujours prêts à envahir le territoire

espagnol. Quelques-uns étaient même employés comme auxiliaires dans les

troupes chiliennes. Duperrey, qui les vit et recueillit sur eux, du

général Freire et du colonel Beauchef, des informations véridiques, en

trace un portrait peu flatteur, dont voici le résumé:

Montés sur des chevaux rapides, les Araucaniens portent une longue

lance, un long coutelas, en forme de sabre, appelé «machete», et le

lasso, qu'ils sont si habiles à manier.

De taille ordinaire, de teint cuivré, leurs yeux sont petits, noirs et

vifs, leur nez un peu aplati, leurs lèvres épaisses, ce qui leur donne

une expression de férocité bestiale. Divisés en tribus jalouses les

unes des autres, amateurs effrénés de pillage, remuants, ils sont entre

eux en guerre perpétuelle.

«Si on les a vus quelquefois recevoir sous leurs _toldos_ les vaincus

et prendre leur défense, dit la relation, ils ont toujours été portés

à cette action généreuse par un esprit de vengeance particulière;

c'est que, dans le parti opposé, se trouvait, comme alliée, une tribu

qu'ils voulaient exterminer. Chez eux, la haine domine toutes les

autres passions, et c'est elle seule qui est la garantie la plus

durable de leur fidélité. Ils sont tous d'une bravoure éprouvée,

ardents, impétueux, sans pitié pour leurs ennemis, qu'ils massacrent

avec une horrible impassibilité. Impérieux et vindicatifs, ils sont

d'une méfiance extrême à l'égard de tous ceux qu'ils ne connaissent

point, mais hospitaliers et généreux envers ceux qu'ils ont pris pour

amis. Véhéments dans toutes leurs passions, ils se montrent jaloux à

l'excès de leur liberté et de leurs droits et sont toujours prêts à les

maintenir les armes à la main. Ils gardent éternellement le souvenir de

la moindre injure, ne pardonnent jamais et ont une soif inextinguible

du sang de leurs ennemis.»

Tel est le portrait, ressemblance garantie, que Duperrey trace de

ces sauvages enfants des Andes, qui ont eu, du moins, le mérite de

résister, depuis le XVIe siècle, à tous les efforts des envahisseurs et

de conserver intacte leur indépendance.

Après le départ du général Freire et des troupes qu'il emmenait

avec lui, Duperrey mit à profit les instants pour activer

l'approvisionnement de son navire. L'eau et le biscuit furent bientôt

embarqués, mais il fallut un peu plus de temps pour le charbon de

terre, qu'on se procura sans dépense, en allant le ramasser dans une

mine à fleur de terre; on n'eut à payer que les muletiers, dont les

mules le transportèrent au bord de la mer.

Bien que les circonstances au milieu desquelles la _Coquille_ relâchait

à la Concepcion fussent loin d'être gaies, la tristesse générale ne put

tenir contre les joies traditionnelles du carnaval. Les dîners, les

réceptions et les bals recommencèrent, et l'on ne s'aperçut du départ

de l'armée que par l'absence des cavaliers. Les officiers français,

pour reconnaître l'excellent accueil qui leur avait été fait, donnèrent

deux bals à Talcahuano, et plusieurs familles de la Concepcion firent

exprès le voyage pour y assister.

Par malheur, la relation de Duperrey s'interrompt au moment où il

va quitter le Chili, et nous n'avons plus de document officiel pour

raconter en détail cette intéressante et fructueuse campagne. Loin de

pouvoir suivre pas à pas l'original comme nous l'avons fait pour les

autres voyageurs, nous sommes obligés de faire à notre tour un résumé

des résumés que nous avons sous les yeux. Tâche ingrate, peu agréable

pour le lecteur, mais difficile pour l'écrivain, qui doit respecter

les faits et ne peut égayer son récit par des observations personnelles

et des anecdotes, parfois piquantes, de voyageurs.

Cependant, quelques-unes des lettres du navigateur au ministre de la

marine ont été publiées, et nous pouvons en extraire les détails qui

vont suivre.

Le 15 février 1823, la _Coquille_ partit de la Concepcion pour Payta,

où s'étaient embarqués, en 1595, Alvarez de Mendana et Fernandez de

Quiros, pour le voyage de découvertes qui a illustré leurs noms; mais,

une quinzaine plus tard, le calme ayant surpris la corvette dans les

environs de l'île Laurenzo, Duperrey prit le parti de relâcher à Callao

pour y prendre quelques vivres frais.

On sait que Callao est le port de Lima. Aussi les officiers ne

pouvaient-ils se dispenser de faire une visite à la capitale du Pérou.

Ils ne furent pas favorisés par les circonstances. Les dames étaient

aux bains de mer de Miraflores, et les hommes les plus éminents du pays

les y avaient accompagnées. Ils durent donc se contenter de visiter les

habitations et les édifices les plus importants de la ville, et ils

rentrèrent le 4 mars à Callao. Le 9 du même mois, la _Coquille_ jetait

l'ancre à Payta.

La position de cette place, entre l'équateur terrestre et l'équateur

magnétique, permit de se livrer à des observations sur la variation

diurne de l'aiguille aimantée. Les naturalistes y firent également

quelques excursions dans le désert de Piura; ils y récoltèrent de très

curieuses pétrifications coquillières dans un terrain tertiaire tout à

fait analogue à celui des environs de Paris.

Aussitôt qu'on eut épuisé à Payta tout ce qui pouvait offrir quelque

intérêt pour la science, la _Coquille_ reprit sa route et fit voile

pour Taïti.

La navigation fut marquée par un incident qui aurait pu, sinon amener

la perte totale de l'expédition, du moins entraver sensiblement ses

progrès. Dans la nuit du 22 avril, la _Coquille_ se trouvait dans les

parages de l'archipel Dangereux, lorsque l'officier de quart entendit

tout à coup le bruit des vagues déferlant sur les récifs. Il fit

aussitôt mettre en panne et, dès que le jour parut, on vit à quel

danger on venait d'échapper.

Un mille et demi, à peine, séparait la corvette d'une île basse, bien

boisée et bordée de rochers dans toute son étendue. Elle nourrissait

quelques habitants, et une pirogue vint près du bâtiment; mais son

équipage ne voulut jamais monter à bord. Duperrey dut renoncer à

visiter cette terre, qui reçut le nom de Clermont-Tonnerre; partout

la lame brisait avec violence sur les rochers, et il ne put que la

prolonger de bout en bout à une très petite distance.

Le lendemain et les jours suivants furent reconnus quelques îlots sans

grande importance, auxquels on imposa les noms d'Augier, de Freycinet

et de Lostanges.

Au lever du soleil, le 3 mai, on découvrit enfin les plages verdoyantes

et les montagnes boisées de Taïti. Comme ses prédécesseurs, Duperrey ne

peut s'empêcher de noter le changement radical qui s'est opéré dans les

mœurs et dans les habitudes des indigènes.

Pas une pirogue ne vint au-devant de la _Coquille_. C'était l'heure du

sermon lorsqu'elle entra dans la baie de Matavaï, et les missionnaires

avaient réuni la population entière de l'île, au nombre de sept mille

individus, dans la principale église de Papahoa pour y discuter

les articles d'un nouveau code de lois. Les orateurs taïtiens ne

le cédaient pas aux nôtres, paraît-il. Un grand nombre d'entre eux

possédaient le talent apprécié de parler pendant plusieurs heures pour

ne rien dire et d'enterrer les plus beaux projets sous les fleurs de

leur éloquence.

Voici comment d'Urville rend compte de l'une de ces séances:

«Le dessinateur de l'expédition, M. Lejeune, assistait seul à la séance

du lendemain, où des questions politiques furent soumises à l'Assemblée

populaire. Elle dura plusieurs heures, pendant lesquelles les chefs

prirent tour à tour la parole. Le plus brillant orateur de cette foule

était le chef Tati: la principale question agitée fut une capitation

annuelle à établir, à raison de cinq bambous d'huile par homme. Ensuite

on traita des impôts qui devaient être perçus, soit pour le compte du

roi, soit pour le compte des missionnaires. Nous sûmes plus tard que la

première question avait été résolue dans le sens affirmatif, mais que

la seconde, celle qui concernait les missionnaires, avait été ajournée

par eux, dans la prévision d'un échec. Quatre mille personnes environ

assistaient à cette espèce de congrès national.»

Depuis deux mois, Taïti avait abandonné le pavillon anglais pour

en adopter un qui lui fût personnel, et cette révolution pacifique

n'avait en rien altéré la confiance que le peuple manifestait envers

les missionnaires. Ceux-ci accueillirent parfaitement les Français et

leur fournirent, à des prix ordinaires, les rafraîchissements dont ils

avaient besoin.

Ce qu'il y avait de particulièrement curieux dans les réformes

accomplies par ces hommes, c'était la transformation complète de

la conduite des femmes. D'une facilité inouïe, au dire de Cook, de

Bougainville et des autres explorateurs contemporains, elles étaient

devenues d'une modestie, d'une retenue, d'une décence extrêmes, et

l'île tout entière avait pris un air de couvent aussi réjouissant

qu'invraisemblable.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 26 / 39 段