En même temps qu'on en mesurait les principaux pics, les monts Exmouth,

Cunningham, etc., on découvrait que l'Australie, loin de n'avoir

qu'un seul grand cours d'eau, la rivière des Cygnes, en possédait au

contraire un certain nombre, au premier rang desquels il convient de

citer la rivière Hawkesbury, formée des eaux réunies de la Nepean et de

la Grose, et la Brisbane, le Murray n'étant pas encore reconnu.

A cette époque, on avait déjà commencé à exploiter des mines de

houille, des couches d'ardoise, des gisements de fer carbonaté compact,

de grès, de pierre calcaire, de porphyre, de jaspe, mais on n'avait pas

encore constaté la présence de l'or, ce métal qui devait transformer si

rapidement la jeune colonie.

Quant au sol, sur les bords de la mer, il est stérile et ne nourrit que

quelques arbustes rabougris. Mais, si l'on s'enfonce dans l'intérieur,

on découvre des champs revêtus d'une riche parure, d'immenses pâturages

à peine dominés par quelques grands végétaux, ou des forêts dont les

arbres gigantesques, enlacés par un fouillis inextricable de lianes,

forment des massifs impénétrables.

Une des choses qui surprirent le plus vivement les explorateurs,

c'est l'identité de la race sur cet immense continent. En effet, que

l'on observe les aborigènes à la baie des Chiens-Marins, à la Terre

d'Endracht, à la rivière des Cygnes ou à Port-Jackson, la couleur de la

peau, les cheveux, les traits du visage, tout le physique, ne laissent

aucun doute sur leur communauté d'origine.

Le poisson et les coquillages forment la base de l'alimentation des

populations maritimes ou fluviatiles. Celles de l'intérieur vivent du

produit de leur chasse et se nourrissent de l'opossum, du kanguroo,

des lézards, des serpents, des vers, des fourmis, qu'ils mélangent avec

leurs œufs dans une pâte de racines de fougère.

[Illustration: Carte des Carolines.]

Partout, l'habitude des naturels est d'aller absolument nus; ils ne

dédaignent cependant pas de se couvrir des quelques vêtements européens

qu'ils peuvent se procurer. En 1820, on voyait à Port-Jackson,

paraît-il, une vieille négresse enveloppée dans les fragments d'une

couverture de laine et coiffée d'un petit chapeau de femme en soie

verte. Il était impossible d'imaginer une plus grotesque caricature.

Il est quelques-uns de ces indigènes, cependant, qui se fabriquent

des manteaux de peaux d'opossum ou de kanguroo, dont ils cousent les

pièces avec des nerfs de casoar, mais ce genre de vêtement est rare.

[Illustration: Naturels australiens. (Page 273.)]

Leurs cheveux lisses sont tressés en mèches, après avoir été

barbouillés de graisse. En mettant au milieu une touffe d'herbe, ils

élèvent un édifice singulier et bizarre, d'où partent quelques plumes

de kakatoès, à moins qu'ils n'y collent, avec de la résine, des dents

humaines, des morceaux de bois, des queues de chien ou des os de

poisson.

Bien que le tatouage ne soit pas en honneur à la Nouvelle-Hollande, on

rencontre cependant assez souvent des naturels qui se sont fait, avec

des coquilles tranchantes, des incisions assez symétriques. Un usage

non moins général est celui de se barioler le corps de raies rouges ou

blanches et de figures singulières, qui donnent à ces peaux noires une

apparence diabolique.

Ces sauvages étaient autrefois persuadés qu'après leur mort, ils

étaient transportés dans les nuages ou au sommet des plus grands

arbres, sous la forme de petits enfants, et qu'ils jouissaient dans

ces paradis aériens d'une grande abondance de nourriture. Mais, depuis

l'arrivée des Européens, leurs croyances se sont modifiées, et ils

pensent maintenant qu'ils deviendront blancs et iront habiter des pays

éloignés. Aussi, à les en croire, tous les blancs sont-ils autant

d'ancêtres qui, morts dans les combats, ont pris cette forme nouvelle.

Le recensement de 1819,--l'un des plus détaillés qui aient été

constitués pour cette période,--accuse une population coloniale de

25,425 habitants, non compris, bien entendu, les militaires. Le nombre

des femmes étant sensiblement inférieur à celui des hommes, il en

était résulté des inconvénients, auxquels la métropole avait essayé

de remédier par l'envoi de jeunes filles, qui avaient trouvé très

rapidement, à se marier, formant ainsi des familles dont le niveau

moral n'avait par tardé à dépasser celui des convicts.

Un fort long chapitre est consacré, dans la relation de Freycinet,

à tout ce qui touche l'économie politique. Les différentes espèces

de terre et les semences qui leur conviennent, l'industrie, l'élève

des bestiaux, l'économie rurale, les manufactures, le commerce, les

moyens de communication, l'administration, toutes ces questions

sont traitées, en grand détail, sur des documents alors récents, et

avec une compétence qu'on est loin d'attendre d'un homme qui n'en a

pas fait l'objet de ses recherches habituelles. Enfin, on y trouve

une étude très approfondie sur le régime auquel étaient soumis les

convicts dès leur arrivée dans la colonie, sur les châtiments qui les

attendaient, ainsi que sur les encouragements et les récompenses qu'on

leur accordait avec une certaine facilité, aussitôt que leur conduite

devenait régulière. En même temps, on y remarque des considérations

aussi sages que judicieuses sur l'avenir de la colonie australienne et

sa prospérité future.

Le 25 décembre 1819, après cette longue et fructueuse relâche,

l'_Uranie_ reprenait la mer et se dirigeait de manière à passer au

sud de la Nouvelle-Zélande et de l'île Campbell pour gagner le cap

Horn. Quelques jours plus tard, une dizaine de déportés fugitifs

étaient découverts à bord, mais on était déjà trop éloigné de la

Nouvelle-Hollande pour les y réintégrer.

Les côtes de la Terre de Feu furent atteintes, sans qu'aucun fait

saillant soit à noter dans cette navigation constamment favorisée par

le vent d'ouest. Le 5 février, fut aperçu le cap de la Désolation. Le

cap Horn doublé sans entrave l'_Uranie_ jeta l'ancre dans la baie de

Bon-Succès, dont les bords, garnis d'arbres de haute futaie, arrosés

de cascades, n'offraient pas cette aridité et cette désolation qui

marquent en général ces tristes parages.

D'ailleurs, la station ne fut pas longue, et la corvette, reprenant sa

route, ne tarda pas à embouquer le détroit de Lemaire au milieu d'une

brume épaisse. Là elle fut accueillie par une grosse houle, un vent

violent et une brume opaque qui confondait dans une même teinte la

terre, la mer et le ciel.

La pluie et les embruns soulevés par le vent, la nuit qui tomba sur ces

entrefaites, forcèrent l'_Uranie_ à tenir la cape avec le grand hunier

au bas ris et le petit foc, voilure sous laquelle elle se comporta fort

bien.

Il fallut courir vent arrière, et déjà l'on se félicitait d'être

entraîné par l'ouragan loin des côtes, lorsque retentit ce cri: «Terre

devant nous et fort près!»

Une terrible angoisse étreignit alors tous les cœurs. Le naufrage

était inévitable.

Seul, Freycinet, après un moment d'hésitation, redevint maître de

lui-même. La terre ne pouvait être devant; il fit continuer à courir

au nord en tirant un peu vers l'est, et l'expérience ne tarda pas à

prouver l'exactitude de ses calculs.

Le surlendemain, le temps s'étant rasséréné, le point fut fait, et

comme on était trop éloigné de la baie de Bon-Succès, le commandant

avait à choisir entre une relâche sur la côte d'Amérique et une aux

îles Malouines. Il se décida pour la dernière.

L'île Conti, la baie Marville et le cap Duras furent tour à tour

relevés à travers la brume, tandis qu'une brise favorable poussait le

navire vers la baie Française, lieu fixé de la prochaine relâche. Déjà

on se félicitait d'avoir accompli tant de travaux périlleux, d'avoir

mené une si rude campagne sans accident grave. Pour les matelots, comme

dit Byron:

The worst was over, and the rest seemed sure[3].

[3] Le plus fort était fait et le reste semblait sûr.

Mais une rude épreuve attendait encore les navigateurs.

En entrant dans la baie Française, tout le monde était à son poste pour

le mouillage. Des vigies veillaient, on sondait de dessus les grands

porte-haubans, lorsqu'à vingt brasses, puis à dix-huit, des roches

furent signalées. On était à une demi-lieue de terre.

Par prudence, Freycinet laissa porter de deux quarts, et c'est cette

précaution qui lui devint funeste. La corvette donna tout à coup avec

violence contre une roche sous-marine. La sonde accusait à cet instant

même, de chaque bord, quinze et douze brasses. L'écueil contre lequel

le navire venait de toucher était donc moins large que la corvette

elle-même. En effet, c'était la pointe aiguë d'un roc.

Des fragments de bois qui remontèrent à la surface firent aussitôt

craindre que l'accident ne fût grave. On se jeta aux pompes. L'eau

pénétrait avec violence dans la cale. Freycinet fit aussitôt «larder

une bonnette», opération qui consiste à passer une voile sous la quille

de manière qu'en s'introduisant dans l'avarie, elle diminue l'ouverture

par laquelle l'eau se précipite. Rien n'y fit. Bien que tout le monde,

officiers et matelots, fût aux pompes, on ne parvenait qu'à «étaler»,

c'est-à-dire à ne pas être gagné par la mer. Il fallait mettre le

navire à la côte.

Mais ce n'était pas tout que prendre cette résolution, si pénible

qu'elle fût, il fallait l'exécuter. Or, partout la terre était bordée

de roches, et ce n'est qu'au fond de la baie qu'on pouvait trouver une

plage de sable propice à un échouage. La brise était devenue contraire,

la nuit arrivait, et le navire était à moitié plein d'eau. On peut

juger des angoisses du commandant! L'échouage se fit cependant sur la

côte de l'île aux Pingouins.

«A cet instant, dit Freycinet, la fatigue de nos hommes était telle,

qu'il fallut discontinuer toute espèce de travaux et donner à

l'équipage un repos d'autant plus indispensable que notre situation

allait nous obliger à une foule d'opérations très pénibles. Mais

pouvais-je moi-même me livrer au repos! Agité de mille pensées

pénibles, mon existence me paraissait un songe! Ce passage subit d'une

position où tout paraissait me sourire, à celle où je me trouvais

en ce moment, m'oppressait comme un affreux cauchemar; mes idées

étaient bouleversées, et il m'était difficile de retrouver le calme

dont j'avais besoin et qui devait être mis à une si pénible épreuve!

Tous mes compagnons de voyage avaient fait leur devoir dans l'affreux

sinistre dont nous avions failli devenir les victimes, et je me plais à

rendre justice à tous.»

Lorsque le jour vint éclairer le paysage, une morne tristesse s'empara

de tous les hommes. Pas un arbre, pas un brin d'herbe, sur ces plages

désolées. Rien qu'une solitude silencieuse, de tout point semblable à

celle de la baie des Chiens-Marins.

Mais ce n'était pas le moment de s'attendrir. D'ailleurs on n'en avait

pas le temps. Les journaux, les observations et tous ces documents

précieux, recueillis au milieu de tant de fatigues et de dangers,

fallait-il les laisser s'engloutir?

Tous furent sauvés. Par malheur, il n'en fut pas de même des

collections. Plusieurs caisses d'échantillons, qui étaient à fond de

cale, furent entièrement perdues, d'autres avariées par l'eau de mer.

Les collections qui eurent le plus à souffrir du désastre furent celles

d'histoire naturelle et l'herbier que Gaudichaud s'était donné tant de

mal à réunir. Les béliers mérinos, qu'on devait à la générosité de M.

Mac-Arthur de Sidney et qu'on espérait acclimater en France, furent

débarqués, ainsi que les bestiaux, encore vivants.

Des tentes furent dressées, en premier lieu pour les quelques malades

du bord, puis pour les officiers et pour l'équipage. Les vivres, les

munitions, extraits du bâtiment, furent mis avec soin à l'abri des

intempéries de la saison. On réserva les liqueurs fortes pour l'époque

où l'on quitterait le lieu du naufrage, et, pendant les trois mois que

les Français durent rester en cet endroit, il n'y eut pas un seul vol

de rhum ou d'eau-de-vie à constater, bien que tout le monde fût réduit

à l'eau pure.

Tandis qu'on essayait, non sans peine, de réparer les avaries majeures

de l'_Uranie_, quelques matelots étaient chargés de pourvoir à la

subsistance commune par la chasse et la pêche. Lions marins, oies,

canards, sarcelles, bécassines, étaient en grand nombre sur les

étangs, mais il était difficile de s'en procurer à la fois un assez

grand nombre pour nourrir tout l'équipage, et la dépense de poudre eût

été trop considérable. Heureusement on rencontra des manchots assez

stupides pour se laisser assommer au bâton, et leur nombre était si

considérable, qu'ils auraient suffi pour alimenter cent vingt hommes

pendant quatre ou cinq mois. On parvint également à tuer quelques

chevaux, qui étaient redevenus sauvages depuis le départ de la colonie

fondée par Bougainville.

Le 28 février, on dut reconnaître qu'avec les faibles moyens dont on

disposait, il était impossible de réparer les avaries de la corvette,

d'autant plus que les chocs répétés du bâtiment sur le sol avaient

considérablement aggravé l'état des choses.

Que faire cependant?

Devait-on attendre qu'un bâtiment vînt relâcher à la baie Française?

C'était laisser les matelots dans l'oisiveté, et, par conséquent,

ouvrir la porte au désordre.

Ne valait-il pas mieux, avec les débris de l'_Uranie_, essayer de

construire un bâtiment plus petit?

Justement, on possédait une grande chaloupe. Une fois pontée et

exhaussée, ne pourrait-elle pas gagner Montevideo et en ramener un

bâtiment capable de sauver le matériel et le personnel de l'expédition?

C'est à ce dernier parti que Freycinet s'arrêta, et dès ce moment on ne

perdit pas une minute. Une énergie toute nouvelle sembla s'être emparée

des matelots, et les travaux furent menés rapidement. C'est alors que

le commandant dut s'applaudir d'avoir embarqué à Toulon des marins

appartenant à divers corps de métier. Forgerons, voiliers, cordiers,

scieurs de long, tous s'occupèrent avec activité de la tâche qui leur

incombait.

Quant au voyage à entreprendre, personne ne doutait de sa réussite.

Trois cent cinquante lieues seulement séparent les Malouines de

Montevideo, et les vents qui règnent dans ces parages, à cette époque

de l'année, permettraient à l'_Espérance_--ainsi se nommait la chaloupe

transformée--de faire ce trajet en quelques jours.

Il fallait cependant prévoir le cas où cette frêle embarcation ne

pourrait atteindre la Plata. Aussi Freycinet était-il décidé à mettre

sur chantier, immédiatement après son départ, une goëlette de cent

tonneaux.

Bien que l'on fût très absorbé par ces travaux si variés et si

multiples, on n'en procédait pas moins aux observations ordinaires

d'astronomie, de physique, d'histoire naturelle et d'hydrographie. Il

semblait qu'on fût seulement en relâche.

Enfin le bâtiment fut achevé et mis à l'eau. Les instructions pour

son commandant, le capitaine Duperrey, étaient rédigées, son équipage

était choisi, on embarquait ses provisions, le départ était fixé au

surlendemain, lorsque, le 19 mars 1820, des cris se font entendre: «Un

navire! un navire!» Un sloop sous voiles était à l'entrée de la baie.

Plusieurs coups de canon furent tirés pour attirer son attention, et le

patron s'empressa de venir à terre.

En peu de mots, Freycinet eut exposé à ce dernier par suite de quelles

circonstances il se trouvait établi sur cette côte.

Le patron répondit qu'il était aux ordres d'un bâtiment américain, le

_Général-Knox_, employé à la pêche aux phoques, à l'île West, pointe la

plus occidentale des Malouines.

Un officier fut aussitôt chargé d'aller s'entendre avec le capitaine

de ce navire, sur la nature des secours qu'il pourrait donner aux

Français. Mais celui-ci demanda 135,750 francs pour conduire les

naufragés à Rio. C'était étrangement abuser des circonstances. Aussi

l'officier français ne voulut-il rien conclure sans l'assentiment de

son commandant et pria-t-il l'Américain de se rendre à la baie des

Français.

Pendant ces négociations, un nouveau navire, le _Mercury_, capitaine

Galvin, était entré dans la baie. Parti de Buenos-Ayres pour porter

des canons à Valparaiso, le _Mercury_, sur le point de doubler le

cap Horn, avait fait une voie d'eau considérable qui le forçait à se

radouber aux Malouines. Ce fut un heureux événement pour les Français,

et la concurrence qui allait en résulter ne pouvait tourner qu'à leur

avantage.

Freycinet offrit immédiatement au capitaine Galvin, pour réparer ses

avaries, les secours en matériaux et en hommes dont il disposait,

ajoutant que si ses charpentiers pouvaient radouber le navire, il lui

demanderait de le transporter avec ses compagnons à Rio-de-Janeiro.

Au bout de quinze jours, les réparations étaient terminées. Pendant ce

temps, la négociation avec le _Général Knox_ s'était terminée par un

refus absolu, de la part de Freycinet, d'en passer par les exigences

du capitaine américain. Quant au capitaine Galvin, il fallut plusieurs

jours pour arriver à une solution avec lui et l'amener au traité que

voici:

1º Le capitaine Galvin s'engageait à conduire à Rio les naufragés,

leurs papiers, collections et instruments, ainsi que tout ce que l'on

pourrait embarquer des objets sauvés de l'_Uranie_.

2º Les naufragés devaient se nourrir pendant la traversée avec les

vivres mis en réserve pour eux.

3º Arrivés à destination, les Français devaient lui payer, dans les dix

jours, une somme de 97,740 francs.

Ainsi se termina cette laborieuse négociation par l'acceptation de

conditions vraiment léonines.

Avant de quitter les Malouines, le naturaliste Gaudichaud enrichit

cette terre misérable de plusieurs sortes de plantes, qui lui parurent

pouvoir être utiles aux navigateurs en relâche.

Quelques détails sur cet archipel ne seront pas sans intérêt. Composé

d'un grand nombre d'îlots et de deux îles principales, Conti et

Maidenland, ce groupe est compris entre 50° 57´ et 52° 45´ sud et 60°

4´ et 63° 48´ à l'ouest du méridien de Paris. La baie Française, située

à l'extrémité orientale de l'île Conti, est une vaste ouverture, plus

profonde que large, aux côtes accores et rocheuses.

La température est douce, malgré la latitude élevée de ces îles. La

neige n'est pas abondante et ne persiste pas plus de deux mois au

sommet des plus hautes montagnes. Les ruisseaux ne gèlent point, et

jamais lac ou marais glacé n'a pu porter un homme plus de vingt-quatre

heures de suite. D'après les observations de Weddell, qui a fréquenté

ces parages de 1822 à 1824, la température s'y serait considérablement

relevée depuis une quarantaine d'années, par suite du changement de

direction des grands bancs de glace, qui vont se perdre au milieu de

l'Atlantique.

[Illustration: La baie Française aux îles Malouines. (_Fac-simile.

Gravure ancienne._)]

Au dire du naturaliste Quoy, il semblerait que les Malouines, à

considérer le peu de profondeur de la mer qui les sépare de l'Amérique

et la ressemblance qui existe entre leurs plaines herbeuses et les

pampas de Buenos-Ayres, aient fait partie autrefois du continent.

Ces plaines sont basses, marécageuses, couvertes de hautes herbes et

noyées l'hiver. On y rencontre de larges espaces d'une tourbe noire,

qui forme un excellent combustible.

Cette nature particulière du sol a empêché la végétation des arbres

que Bougainville avait voulu y acclimater et dont il ne restait plus

trace à l'époque du séjour de Freycinet. La plante la plus grande et la

plus commune est une sorte de glaïeul,--excellente pour la nourriture

des bestiaux,--qui sert de refuge à un grand nombre de phoques et à

des légions de manchots. C'est elle que de loin les premiers voyageurs

avaient prise pour des buissons élevés.

[Illustration: Le _Mercury_ au mouillage dans la baie Française.

(Page 287.)]

Le céleri, le cochléaria, le cresson, le pissenlit, le framboisier,

l'oseille, la pimprenelle, sont les seules plantes utiles à l'homme

qu'on rencontre sur cet archipel.

Quant aux animaux, les bœufs, les porcs et les chevaux, importés par

les colons français et espagnols, s'étaient singulièrement multipliés

sur l'île Conti; mais la chasse que les baleiniers leur faisaient

devait bientôt en diminuer sensiblement le nombre.

Le seul quadrupède qui soit véritablement indigène aux Malouines est

le chien antarctique, dont le museau rappelle tout à fait celui du

renard. Aussi est-il appelé chien-renard ou loup-renard par quelques

baleiniers. Ces animaux féroces se jetèrent à l'eau pour attaquer les

marins de Byron. Ils se contentent maintenant des lapins,--qui n'ont

pas tardé à pulluler,--quand les phoques, qu'ils ne craignent pas de

combattre, parviennent à leur échapper.

Le 28 avril 1820, le _Mercury_ prenait la mer, emportant vers

Rio-de-Janeiro Freycinet et son équipage. Mais le capitaine Galvin

n'avait pas réfléchi à ceci: c'est que, armé sous le pavillon des

indépendants de Buenos-Ayres, alors en guerre avec les Portugais, son

navire serait saisi en entrant à Rio, que ses matelots et lui-même

seraient faits prisonniers. Il essaya donc de faire revenir Freycinet

sur ses engagements, espérant le décider à débarquer à Montevideo.

Mais, celui-ci ne voulut y consentir sous aucun prétexte, et un nouveau

contrat fut substitué au premier.

Par ce dernier acte, Freycinet devenait, pour le compte de la marine

française, propriétaire du _Mercury_, moyennant la somme stipulée au

premier contrat.

Le 8 mai, on arrivait devant Montevideo, où Freycinet prit le

commandement du navire, auquel il donna le nom de la _Physicienne_. On

profita de cette relâche pour procéder à l'armement, à l'arrimage, à

la révision du gréement, à l'embarquement de l'eau et des provisions

nécessaires pour gagner Rio-de-Janeiro, que la _Physicienne_

n'atteignit pas sans avoir éprouvé des avaries assez importantes.

La _Physicienne_ avait l'air si peu belliqueux, que, malgré la flamme

de bâtiment de guerre qui flottait en tête du grand mât, les douaniers

y furent trompés et voulurent la visiter comme un navire de commerce.

Des réparations très sérieuses étaient indispensables. Elles forcèrent

Freycinet à rester à Rio jusqu'au 18 septembre. Il prit alors

définitivement la route de France, et mouilla, le 13 novembre 1820, au

Havre, après une navigation de trois ans et deux mois, pendant laquelle

il avait parcouru 18,802 lieues marines ou 23,577 lieues moyennes de

France.

Quelques jours plus tard, Freycinet rentrait à Paris assez gravement

malade, et remettait au secrétariat de l'Académie des Sciences les

manuscrits scientifiques du voyage, qui ne formaient pas moins de

trente et un volumes in-4º. En même temps, les naturalistes de

l'expédition, Quoy, Gaimard et Gaudichaud déposaient les échantillons

qu'ils avaient réunis. On y comptait quatre espèces nouvelles de

mammifères, quarante-cinq de poissons, trente de reptiles, des

mollusques, des annélides, des polypes, etc., etc.

Traduit, suivant les lois militaires, devant un conseil de guerre, pour

y répondre de la perte de son bâtiment, Freycinet fut non seulement

acquitté à l'unanimité, mais encore chaudement félicité pour son

énergie, sa capacité et les mesures habiles et vigilantes qu'il avait

prises dans cette triste circonstance. Reçu quelque temps après par

le roi Louis XVIII, celui-ci le reconduisit en lui disant: «Vous êtes

entré ici capitaine de frégate, vous en sortirez capitaine de vaisseau.

Ne m'en remerciez pas et dites-moi seulement ce que Jean Bart répondit

à Louis XIV: «Sire, vous avez bien fait!»

Depuis ce moment, Freycinet consacra tout son temps à la publication

des résultats de son expédition. Le peu que nous en avons dit fait

comprendre qu'ils étaient immenses. Mais, consciencieux à l'excès,

l'explorateur ne voulait rien laisser paraître qui ne fût parfait,

et il tenait à mettre ses travaux à la hauteur des connaissances

acquises. On peut juger combien de temps il dut dépenser à classer les

nombreux matériaux qu'il avait rapportés. Aussi, lorsque la mort vint

le surprendre, le 18 août 1842, il n'avait pas encore mis la dernière

main à l'une des parties les plus curieuses et des plus neuves de son

travail, celle qui était relative aux langues de l'Océanie et à celle

des Mariannes en particulier.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 25 / 39 段