Cependant, la corvette était venue s'amarrer au fond du port San-Luis,

et l'état-major, ainsi que les malades, s'étaient installés à Agagna,

capitale de l'île et siège du gouvernement. Là se donnèrent, en

l'honneur des étrangers, des combats de coqs, jeu très en honneur

dans toutes les possessions espagnoles de l'Océanie, et des danses,

dont toutes les figures font, dit-on, allusion à des événements de

l'histoire du Mexique. Les danseurs, écoliers du collège d'Agagna,

étaient revêtus de riches costumes de soie, jadis importés de la

Nouvelle-Espagne par les Jésuites. Puis vinrent des passes aux

bâtons, exécutées par des Carolins, et d'autres divertissements qui

se succédaient presque sans interruption. Mais ce qui eut le plus de

prix aux yeux de Freycinet, ce furent les très nombreux renseignements

relatifs aux usages et aux mœurs des anciens habitants qu'il

recueillit auprès du major D. Luis Torrès, lequel, né dans le pays,

avait fait de ces choses le sujet de ses constantes études.

Nous utiliserons et nous résumerons tout à l'heure ces très

intéressantes informations, mais il faut parler d'abord d'une excursion

aux îles Rota et Tinian, dont la seconde nous est déjà connue par les

récits des anciens voyageurs.

Le 22 avril, une petite escadre, composée de huit pros, transporta

MM. Bérard, Gaudichaud et Jacques Arago à Rota, où leur arrivée causa

une surprise et une frayeur qui s'expliquent. Le bruit courait que la

corvette était montée par des insurgés de l'Amérique.

De Rota, les pros gagnèrent Tinian, dont les plaines arides rappelèrent

aux voyageurs les rivages désolés de la Terre d'Endracht, et qui

doivent être bien changées depuis l'époque où le lord Anson s'y

trouvait comme dans un paradis terrestre.

Découvert, le 6 mars 1521, par Magellan, l'archipel des Mariannes

reçut d'abord les noms de _Islas de las Velas latinas_ (des voiles

latines), puis de _los Ladrones_ (des larrons). A en croire Pigafetta,

l'illustre amiral n'aurait vu que Tinian, Saypan et Agoignan. Visitées,

cinq ans plus tard, par l'Espagnol Loyasa, qui, au contraire de

Magellan, y trouva un très bon accueil, ces îles furent déclarées

possession espagnole par Miguel Lopez de Legaspi, en 1565. Elles ne

furent cependant colonisées et évangélisées qu'en 1669, par le père

Sanvitores. On comprend que nous ne suivions pas Freycinet dans les

récits des événements qui marquent l'histoire de cet archipel, bien

que les manuscrits et les ouvrages de toute sorte qu'il eut entre les

mains, lui aient permis de renouveler complètement ce sujet et de

l'éclairer des lumières de la véritable science.

L'admiration qu'avait laissée dans tous les esprits l'incroyable

fertilité des îles des Papous et des Moluques, dut sans doute affaiblir

l'impression produite par la richesse de quelques-unes des îles

Mariannes. Les forêts de Guaham, quoique bien fournies, n'offrent pas

cet aspect gigantesque des pays tropicaux; elles couvrent la plus

grande partie de l'île, où l'on trouve cependant d'immenses pâturages

qui ne produisent ni arbres à pain ni cocotiers.

Dans l'intérieur des forêts, des savanes factices furent créées par les

conquérants pour que les nombreuses bêtes à cornes, dont on leur doit

l'introduction, pussent y trouver leur nourriture à l'abri du soleil.

Agoigan, île aux flancs rocailleux, paraît de loin sèche et stérile,

tandis qu'elle est en réalité recouverte de bois épais, qui grimpent

jusqu'à ses sommets les plus élevés.

Quant à Rota, c'est un véritable hallier, un fouillis presque

impénétrable de broussailles que dominent les bouquets des rimas, des

tamariniers, des figuiers et des cocotiers.

Enfin Tinian offre un aspect qui n'est rien moins qu'agréable. Bien que

les Français n'aient nulle part rencontré les sites dépeints avec une

si grande richesse de tons par leurs prédécesseurs, l'aspect du sol, la

grande quantité d'arbres morts, leur donnèrent à penser que les anciens

récits n'avaient pas tout à fait exagéré, d'autant plus que toute la

partie sud-est de cette île est rendue inaccessible par des forêts

épaisses.

Quant à la population, elle était, à l'époque du voyage de Freycinet,

excessivement mêlée, et la race aborigène n'en formait déjà plus la

moitié.

Les Mariannais de la classe noble étaient tous autrefois plus grands,

plus forts et plus gros que les Européens; mais la race dégénère, et ce

n'est plus guère qu'à Rota qu'on retrouve le type primitif dans toute

sa pureté.

Nageurs infatigables, plongeurs habiles, marcheurs intrépides, chacun

devait faire preuve de son adresse dans ces divers exercices au moment

de son mariage. Les Mariannais ont en partie conservé ces qualités,

bien que la paresse, ou plutôt la nonchalance, soit le fond de leur

caractère.

Les unions, qui se font de bonne heure, entre quinze et dix-huit ans

pour les garçons, et douze à quinze pour les filles, sont généralement

fécondes, et l'on cite des exemples de familles de vingt-deux enfants

nés de la même mère.

Si l'on rencontre à Guaham bien des maladies apportées par les

Européens, telles que les maladies de poitrine, la variole, etc., il

en est beaucoup d'autres qui paraissent indigènes, ou qui ont pris, du

moins, un développement tout particulier et complètement anormal. Parmi

ces dernières, on cite l'éléphantiasis et la lèpre, dont on rencontre

à Guaham trois variétés aussi différentes par leurs symptômes que par

leurs effets.

Avant la conquête, les Mariannais vivaient de poissons, des fruits

de l'arbre à pain ou rima, de riz, de sagou et d'autres plantes

féculentes. Si leur cuisine était simple, leurs vêtements l'étaient

plus encore; ces indigènes allaient complètement nus. Même encore

aujourd'hui, les enfants vont nus jusqu'à l'âge de dix ans.

Un voyageur de la fin du XVIIIe siècle, le capitaine de vaisseau Pagès,

raconte, à ce propos, que le hasard le fit un jour approcher d'une

maison «devant laquelle se trouvait une Indienne d'environ dix à onze

ans, assise au grand soleil. Elle était nue et accroupie, ayant sa

chemise pliée auprès d'elle. Dès qu'elle me vit, ajoute le voyageur,

elle se leva promptement et la remit. Quoi qu'elle ne fût pas vêtue

décemment, elle croyait être bien mise, parce qu'elle avait les épaules

couvertes; elle n'était plus embarrassée de paraître devant moi.»

La population devait être autrefois considérable, ainsi qu'en

témoignent les ruines qu'on rencontre un peu partout, ruines

d'habitations qui étaient supportées par des piliers en maçonnerie. Le

premier voyageur qui en fasse mention est le lord Anson. Il en a même

donné une vue un peu fantaisiste, que les explorateurs de l'_Uranie_

purent cependant reconnaître, ainsi qu'en témoigne le passage suivant:

«La description qu'on en trouve dans le voyage d'Anson est exacte; mais

les ruines et les branches d'arbres qui sont aujourd'hui incorporées

en quelque sorte avec la maçonnerie, donnent à ces monuments un aspect

tout autre que celui qu'ils avaient alors; les angles des piliers se

sont aussi émoussés et les demi-sphères qui les couronnent n'ont plus

la même rondeur.»

Quant aux habitations modernes, un sixième seulement est en pierre,

et l'on compte à Agagna des monuments qui sont relativement très

intéressants par leur grandeur, sinon par l'élégance, la majesté ou la

finesse de leurs proportions; ce sont le collège Saint-Jean-de-Latran,

l'église, le presbytère, le palais du gouverneur, les casernes.

Avant leur assujettissement aux Espagnols, les Mariannais étaient

partagés en trois classes, les nobles, les demi-nobles et les

plébéiens. Ces derniers, les parias du pays, avaient, dit Freycinet,

sans citer l'autorité sur laquelle il s'appuie, une taille moins élevée

que celle des autres habitants. Ce seul fait suffirait-il à indiquer

une différence de race, ou ne faudrait-il voir dans cette exiguïté de

taille que le résultat de l'état d'abaissement auquel était soumise

toute cette caste?

Ces plébéiens ne pouvaient jamais s'élever à la caste supérieure, et la

navigation leur était interdite. On trouvait encore, dans chacune de

ces castes bien définies, les sorcières, prêtresses ou «guérisseuses»,

qui ne se livraient à la cure que d'une seule maladie,--ce qui n'était

pas une raison absolue de la mieux connaître.

[Illustration: Ruines de piliers antiques à Tinian.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

La profession de constructeur des pirogues appartenait aux nobles;

ils permettaient seulement aux demi-nobles de les seconder dans ce

travail, qui était pour eux d'une grande importance et l'une de leurs

prérogatives les plus chères. Quant au langage, bien qu'il ressemble au

malais et au tagal que l'on parle aux Philippines, il possède cependant

son caractère propre. La relation de Freycinet renferme encore un

grand nombre de remarques sur les très singuliers usages des anciens

Mariannais, mais ce serait s'engager trop loin que de reproduire ces

passages, si curieux qu'ils soient pour le philosophe et l'historien.

Il y avait déjà deux mois que l'_Uranie_ était à l'ancre. Il était

temps de reprendre le cours des travaux et des explorations. Freycinet

et son état-major passèrent donc leurs dernières journées en visites de

remerciement pour l'accueil cordial qui leur avait été prodigué.

[Illustration: Ferme australienne près des Montagnes Bleues.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Non seulement le gouverneur ne voulut pas agréer de remerciements

pour les attentions dont il n'avait cessé de combler les Français

depuis deux mois, mais il refusa de recevoir le payement de toutes

les fournitures qui avaient été faites pour le ravitaillement de la

corvette. Bien plus, par une lettre touchante, il s'excusa de la rareté

des denrées, causée par une sécheresse qui désolait Guaham depuis six

mois, et qui l'empêchait de faire les choses comme il l'eût désiré.

Les adieux se firent devant Agagna.

«Ce n'est pas sans un profond attendrissement, dit Freycinet, que nous

prîmes congé de l'homme aimable qui nous avait comblés de tant de

marques de bienveillance. J'étais trop ému pour lui exprimer tous les

sentiments dont mon âme était remplie; mais les larmes qui roulaient

dans mes yeux ont dû être, pour lui, un témoignage plus certain que des

paroles, de mon émotion et de mes regrets.»

Du 5 au 16 juin, l'_Uranie_ procéda à l'exploration de la partie nord

des Mariannes et donna lieu aux différentes observations qui ont été

résumées plus haut.

Puis, désirant accélérer sa navigation vers les Sandwich, le commandant

mit à profit une brise qui lui permit de s'élever en latitude et de

chercher les vents favorables. A mesure que les explorateurs avançaient

dans cette partie de l'océan Pacifique, ils rencontraient des brumes

épaisses et froides, qui pénétraient le navire entier d'une humidité

aussi désagréable que nuisible à la santé. Cependant, sauf des

rhumes, l'équipage n'en ressentit aucun inconvénient. Ce fut même, au

contraire, une sorte de détente pour ces constitutions exposées, depuis

si longtemps déjà, aux chaleurs absorbantes du tropique.

Le 6 août, fut doublée la pointe méridionale d'Hawaï, afin de gagner la

côte occidentale, où Freycinet espérait trouver un mouillage commode

et sûr. Cette journée et la suivante furent consacrées, le calme étant

complet, à entamer des relations avec les indigènes, dont les femmes,

venues en grand nombre, espéraient prendre le bâtiment à l'abordage et

se livrer à leur commerce habituel; mais le commandant leur interdit

l'accès de son bord.

Le roi Kamehameha était mort, et son jeune fils Riorio lui avait

succédé; telle fut la nouvelle qu'un des «arii» s'empressa d'apprendre

au capitaine.

Dès que la brise fut revenue, l'_Uranie_ s'avança vers la baie de

Karakakoua, et Freycinet allait envoyer un officier pour sonder ce

mouillage, lorsqu'une pirogue, se détachant du rivage, amena à bord

le gouverneur de l'île. Ce prince Kouakini, surnommé John Adams,

promit au commandant qu'il trouverait des bateaux propres à assurer le

ravitaillement de son navire.

Ce jeune homme, qui pouvait avoir vingt-neuf ans et dont la taille bien

proportionnée était gigantesque, surprit le commandant par l'étendue de

son instruction. Ayant entendu dire que l'_Uranie_ faisait un voyage de

découvertes:

«Avez-vous doublé le cap Horn, ou êtes-vous venu par le sud du cap de

Bonne-Espérance?» demanda-t-il.

Puis il s'informa des nouvelles de Napoléon et voulut savoir s'il

était vrai que l'île de Sainte-Hélène se fût engloutie avec toute sa

population. Plaisanterie de quelque baleinier en goguette, qui n'avait

obtenu créance qu'à demi!

Kouakini apprit encore à Freycinet que, si la paix n'avait pas été

troublée à la mort de Kamehameha, cependant plusieurs chefs ayant

élevé des prétentions d'indépendance, l'unité de la monarchie était

menacée. De là certain trouble dans les relations politiques et une

indécision dans le gouvernement qu'on avait tout lieu de voir bientôt

cesser, surtout si le commandant consentait à faire quelque déclaration

d'amitié en faveur du jeune souverain.

Freycinet descendit à terre avec le prince pour lui rendre sa visite,

et pénétra dans sa demeure, où la princesse, grande femme surchargée

d'obésité, était étendue sur un bois de lit européen recouvert de

nattes. Puis, tous deux allèrent voir les sœurs de Kouakini, veuves de

Kamehameha, qu'ils ne rencontrèrent pas, et ils se dirigèrent vers les

chantiers et les principaux ateliers du roi défunt.

Quatre hangars étaient destinés à la construction de grandes pirogues

de guerre; d'autres abritaient des embarcations européennes; plus

loin, on rencontrait des bois de construction, des lingots de cuivre,

quantité de filets de pêche, puis une forge, un atelier de tonnellerie,

et enfin, dans des cases appartenant au premier ministre Kraïmokou, des

instruments de navigation, boussoles, sextants, thermomètres, montres

et jusqu'à un chronomètre.

On refusa aux étrangers l'entrée de deux autres magasins où étaient

renfermés la poudre, les munitions de guerre, les liqueurs fortes, le

fer et les étoffes.

Mais ces lieux étaient maintenant abandonnés par le nouveau souverain,

qui tenait sa cour dans la baie de Koaïhaï.

Freycinet, sur l'invitation du roi, appareilla pour cet endroit, et fut

guidé par un pilote, qui se montra attentif et particulièrement habile

à prévoir les changements de temps.

«Le monarque m'attendait sur la plage, dit le commandant, vêtu d'un

grand costume de capitaine de vaisseau anglais et entouré de toute

sa cour. Malgré l'aridité épouvantable de cette partie de l'île, le

spectacle qu'offrit cette réunion bizarre d'hommes et de femmes nous

parut majestueux et vraiment pittoresque. Le roi, posté en avant, avait

ses principaux officiers à quelque distance derrière lui; les uns

portaient de magnifiques manteaux de plumes rouges et jaunes ou bien

en drap écarlate, d'autres de simples pèlerines dans le même genre,

mais où les deux couleurs tranchantes étaient parfois nuancées de noir;

quelques-uns étaient coiffés de casques.

«Un nombre assez considérable de soldats, çà et là dispersés,

répandaient, par la bizarrerie et l'irrégularité de leur costume, une

grande diversité sur cet étrange tableau.»

C'est ce même souverain qui devait plus tard venir avec sa jeune

et charmante femme en Angleterre où ils moururent, et d'où leurs

dépouilles furent ramenées à Hawaï, par le capitaine Byron, sur la

frégate la _Blonde_.

Freycinet lui renouvela ses demandes de ravitaillement, et le roi lui

promit que deux jours ne se passeraient pas avant que satisfaction

ne fût accordée à ses désirs. Mais, si la bonne volonté de ce jeune

souverain ne pouvait être suspectée, le commandant allait bientôt juger

par lui-même que la plupart des principaux chefs n'étaient pas résolus

à lui montrer une extrême obéissance.

Quelque temps après, les principaux officiers de l'état-major allèrent

faire visite aux veuves de Kamehameha. Voici, d'après M. Quoy, le

piquant tableau de cette réjouissante réception.

«C'était, dit-il, un spectacle vraiment étrange que de voir, dans un

appartement resserré, huit ou dix masses de chair à forme humaine,

demi-nues, dont la moindre pesait au moins trois cents livres,

couchées par terre sur le ventre. Ce ne fut pas sans peine que nous

parvînmes à trouver une place où nous nous étendîmes aussi pour nous

conformer à l'usage. Des serviteurs avaient continuellement en main,

soit des émouchoirs en plumes, soit une pipe allumée, qu'ils faisaient

circuler de bouche en bouche et dont chacun prenait quelques bouffées;

d'autres massaient les princesses.... Il est facile d'imaginer que

notre conversation ne fut pas très soutenue, mais d'excellentes

pastèques qu'on nous servit nous fournirent le moyen d'en dissimuler la

langueur....»

Freycinet alla ensuite voir le fameux John Young, qui avait été si

longtemps l'ami fidèle et le sage conseiller du roi Kamehameha. Bien

qu'il fût alors malade et vieux, il n'en donna pas moins à Freycinet de

précieux renseignements sur cet archipel, où il résidait depuis trente

ans, et à l'histoire duquel il avait été profondément mêlé.

Le ministre Kraïmokou, durant une visite qu'il avait faite à

l'_Uranie_, avait aperçu l'aumônier, l'abbé de Quelen, dont le costume

l'avait fort intrigué. Aussitôt qu'il eut appris que c'était un

prêtre, il manifesta au commandant le désir d'être baptisé. Sa mère,

dit-il, avait reçu ce sacrement à son lit de mort et lui avait fait

promettre de se soumettre lui-même à cette cérémonie, aussitôt qu'il en

trouverait l'occasion.

Freycinet y consentit et voulut donner à cet acte une certaine

solennité, d'autant plus que Riorio demandait à y assister avec toute

sa cour.

Tout ce monde se tint avec beaucoup de respect et de déférence pendant

la cérémonie; mais, aussitôt qu'elle fut achevée, la cour se rua sur la

collation que le commandant avait fait préparer.

C'était merveille de voir se vider les bouteilles de vin et les flacons

de rhum et d'eau-de-vie, de voir disparaître les provisions de toute

sorte dont la table était couverte. Par bonheur, la nuit approchait,

sans quoi Riorio aurait été hors d'état de regagner la terre, ainsi que

la plupart de ses courtisans et de ses officiers. Il fallut cependant

lui donner encore deux bouteilles d'eau-de-vie pour boire, disait-il, à

la santé du commandant et à son heureux voyage, et tous les assistants

se crurent obligés d'en demander autant.

«Ce n'est pas trop avancer de dire, raconte Freycinet, que cette royale

compagnie but ou emporta, dans l'espace de deux heures, ce qui aurait

suffi à l'approvisionnement d'une table de dix personnes pendant trois

mois.»

Divers cadeaux avaient été échangés entre le couple royal et le

commandant. Parmi les objets qui avaient été offerts à ce dernier par

la jeune reine, se trouvait un manteau de plumes, vêtement devenu fort

rare aux Sandwich.

Freycinet allait remettre à la voile, lorsqu'il apprit, par un

capitaine américain, la présence à l'île Mowi d'un bâtiment marchand

qui avait une assez grande quantité de biscuit et de riz, et qui

consentirait sans doute à lui en céder. Il se détermina d'abord

à mouiller devant Raheina. D'ailleurs, c'était là que Kraïmokou

devait livrer le nombre de cochons nécessaire au ravitaillement de

l'équipage. Mais le ministre fit preuve d'une si insigne mauvaise

foi, il exigea des prix si élevés, il offrit des cochons si maigres,

qu'il fallut en venir aux menaces pour conclure. Kraïmokou était,

en cette circonstance, circonvenu par un Anglais, qui n'était autre

qu'un convict échappé de Port-Jackson, et très vraisemblablement, si

l'indigène eût été livré à lui-même et aux impulsions de son cœur, il

se serait comporté, en cette occasion, avec la noblesse et la bonne foi

qui lui étaient habituelles.

A Waihou, Freycinet mouilla à Honolulu. L'accueil empressé qu'il y

reçut de plusieurs Européens lui fit regretter de n'y être pas venu

directement. Il s'y serait immédiatement procuré toutes les ressources

qu'il avait eu tant de difficulté à réunir dans les deux autres îles.

Le gouverneur de cette île, Boki, se fit baptiser par l'aumônier de

l'_Uranie_; il ne parut d'ailleurs désirer ce sacrement que parce que

son frère l'avait reçu. Il s'en fallait de beaucoup qu'il eût l'air

intelligent des Sandwichiens qu'on avait fréquentés jusqu'alors.

Quelques observations sur les naturels sont assez intéressantes pour

qu'elles soient sommairement rapportées.

Tous les navigateurs sont d'accord pour reconnaître que la classe des

chefs forme une race supérieure aux autres habitants par la taille et

l'intelligence. Il n'est pas rare d'en voir qui atteignent six pieds

de hauteur. L'obésité est chez eux fréquente, mais surtout chez les

femmes qui, très jeunes, parviennent, le plus souvent, à un embonpoint

véritablement monstrueux.

Le type est remarquable, et les femmes sont souvent assez jolies. La

durée de la vie n'est pas très longue, et il est rare de rencontrer un

vieillard de soixante-dix ans. Il faut attribuer la rapide décrépitude

et la fin prématurée des habitants à leurs habitudes invétérées de

libertinage.

En quittant l'archipel des Sandwich, Freycinet avait à étudier dans

cette partie du grand Océan les principales inflexions de l'équateur

magnétique par de petites latitudes. Aussi fit-il force de voiles dans

l'est.

Le 7 octobre, l'_Uranie_ entrait dans l'hémisphère sud et, le 19 du

même mois, se trouvait en vue des îles du Danger. A l'est de l'archipel

des Navigateurs, on découvrit un îlot, non marqué sur les cartes, qui

fut appelé île Rose, du nom de madame Freycinet. Ce fut, d'ailleurs, la

seule découverte du voyage.

La position des îles Pylstaart et Howe fut rectifiée, et enfin, le 13

novembre, on aperçut les feux de l'entrée de Port-Jackson ou Sydney.

Freycinet s'attendait bien à trouver cette ville agrandie, depuis seize

ans qu'il ne l'avait vue, mais il fut profondément étonné à l'aspect

d'une cité européenne, prospérant au milieu d'une nature presque

sauvage.

Plusieurs excursions dans les environs firent éclater aux yeux des

Français tous les progrès accomplis par la colonie. De belles routes

soigneusement entretenues, bordées de ces eucalyptus que Péron qualifie

de «géants des forêts australes», des ponts bien construits, des bornes

en pierre indiquant les distances, tout annonçait une voirie bien

organisée. De jolis cottages, de nombreux troupeaux de bœufs, des

champs soigneusement tenus, attestaient l'industrie et la persévérance

des nouveaux colons.

Le gouverneur Macquarie et les principales autorités du pays luttèrent

de prévenances envers les officiers, qui durent refuser plus d'une

invitation pour ne pas négliger leurs travaux. C'est ainsi qu'ils

se rendirent par mer à Paramatta, maison de campagne du gouverneur,

aux accents de la musique militaire. Plusieurs officiers allèrent

aussi visiter la petite ville de Liverpool, bâtie dans une situation

agréable, sur les bords de la rivière George, ainsi que les bourgades

de Windsor et de Richmond, qui s'élèvent près de la rivière Hawkesbury.

Pendant ce temps, une partie de l'état-major assistait à une chasse au

kanguroo et, franchissant les montagnes Bleues, s'avançait au delà de

l'établissement de Bathurst.

Grâce aux excellentes relations qu'il s'était créées pendant ses

deux séjours, Freycinet fut à même de recueillir nombre de données

intéressantes sur la colonie australienne. Aussi le chapitre qu'il

consacre à la Nouvelle-Galles du Sud, enregistrant les progrès

merveilleux et rapides de la colonisation, excita-t-il un vif

intérêt en France, où l'on ne connaissait que trop imparfaitement le

développement et la prospérité croissante de l'Australie. C'étaient

là des documents nouveaux, bien faits pour intéresser, et qui ont

l'avantage de donner l'état précis de la colonie en 1825.

La chaîne de montagnes, connue sous le nom d'Alpes australiennes,

sépare, à quelque distance de la côte, la Nouvelle-Galles du Sud de

l'intérieur du continent australien. Pendant vingt-cinq ans, ce fut un

obstacle aux communications avec l'intérieur, qui, grâce au gouverneur

Macquarie, disparut. Un chemin, formé de rampes multipliées, avait

été taillé dans le roc, et permettait de coloniser d'immenses plaines

fertiles, arrosées par des rivières importantes.

Les plus hauts sommets de cette chaîne, couverts de neige au milieu de

l'été, n'ont pas moins de trois mille mètres de hauteur.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 24 / 39 段