«Les vignes que nous parcourûmes, dit Gaimard, sont entourées d'allées

de chênes et de pins, et les ceps, plantés à quatre pieds de distance

les uns les autres, sur des lignes droites, ne sont pas soutenus

par des échalas. Toutes les années, on les taille et on pioche le

terrain d'alentour, qui est de nature sablonneuse. Nous vîmes, çà et

là, quantité de pêchers, d'abricotiers, de pommiers, de poiriers,

de citronniers et de petits carrés où l'on cultivait des plantes

potagères. A notre retour, M. Colyn voulut absolument nous faire

goûter les diverses espèces de vins qu'il récolte, consistant en vin

de Constance proprement dit, blanc et rouge, en vin de Pontac, de

Pierre et de Frontignac. Le vin des autres localités, qui porte le

nom particulier de _vin du Cap_, est fait avec un raisin muscat de

couleur paille fumée qui m'a paru préférable, pour le goût, au muscat

de Provence. Nous venons de dire qu'il y a deux qualités de vin de

Constance, le blanc et le rouge; elles proviennent l'une et l'autre

de raisins muscats de couleur différente... Généralement on préfère,

au Cap, le Frontignac à tous les autres vins qui se récoltent sur le

coteau de Constance...»

Juste un mois après avoir quitté l'extrémité méridionale de l'Afrique,

l'_Uranie_ arrivait au mouillage de Port-Louis, à l'île de France,

qui, depuis les traités de 1815, était entre les mains des Anglais.

Freycinet, obligé de faire abattre son bâtiment en carène pour le

visiter complètement et pour réparer le doublage en cuivre, dut

faire en cet endroit un séjour bien plus long qu'il ne comptait. Nos

voyageurs n'eurent pas lieu de s'en plaindre, car les habitants de

l'île de France ne mentirent pas à leur vieille réputation d'aimable

hospitalité. Promenades, réceptions, bals, repas de corps, courses de

chevaux, fêtes de toute sorte, firent passer le temps bien vite. Aussi

ne fut-ce pas sans un serrement de cœur que les Français se dérobèrent

à l'excellent accueil de leurs anciens compatriotes et de leurs ennemis

acharnés de la veille.

Plusieurs habitants des plus distingués fournirent à Freycinet, avec le

plus louable empressement, des notes intéressantes sur des faits que la

brièveté de son séjour ne lui aurait pas permis d'étudier.

C'est ainsi qu'il put réunir des données précieuses touchant la

situation de l'agriculture, le commerce, l'industrie, les finances,

l'état moral des habitants, matières délicates et d'une appréciation

subtile, qu'un voyageur qui passe ne peut approfondir. Depuis que l'île

était sous l'administration anglaise, de nombreux chemins avaient

été tracés, et l'esprit d'initiative commençait à se substituer à la

routine, qui avait endormi la colonie et arrêté tout progrès.

L'_Uranie_ gagna ensuite Bourbon, où elle devait trouver, dans les

magasins du gouvernement, les vivres dont elle avait besoin. Elle

mouilla à Saint-Denis, le 19 juillet 1817, et elle resta sur la rade

de Saint-Paul jusqu'au 2 août, jour où elle fit voile pour la baie des

Chiens-Marins, à la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande.

Avant de suivre Freycinet jusqu'en Australie, il sera bon de s'arrêter

quelques moments avec lui à Bourbon.

En 1717, au dire de Le Gentil de la Barbinais, cette île ne possédait

que neuf cents personnes libres, parmi lesquelles six familles

blanches seulement, et onze cents esclaves. D'après la dernière

statistique (1817), on y comptait 14,790 blancs, 4,342 noirs libres,

49,759 esclaves, soit un total de 68,891 habitants. Cet accroissement

considérable et rapide peut être attribué à la salubrité du pays, mais

surtout à la liberté du commerce, dont cette île a joui pendant un

temps considérable.

Le 12 septembre, après une heureuse navigation, l'_Uranie_ jetait

l'ancre à l'entrée de la baie des Chiens-Marins. Un détachement

fut aussitôt expédié sur Dirck-Hatichs, afin de fixer la position

géographique du cap Levaillant et de rapporter à bord de la corvette

la plaque en étain laissée par les Hollandais à une époque reculée, et

que Freycinet avait vue en 1801.

Pendant ce temps, les deux alambics étaient mis en fonction et

distillaient l'eau de mer. Durant tout le séjour, on ne consomma pas

d'autre boisson, et personne à bord n'eut lieu de s'en plaindre.

Le détachement, qui avait été débarqué, eut quelques relations avec les

naturels. Armés de sagaies et de massues, sans le moindre vêtement,

ceux-ci se refusèrent à entrer en relations directes avec les blancs

et se tinrent à quelque distance des matelots, ne touchant qu'avec

précaution aux objets qu'on leur donnait.

Bien que la baie des Chiens-Marins eût été explorée en détail, lors de

l'expédition de Baudin, il restait, au point de vue hydrographique,

une lacune à combler dans la partie orientale du havre Hamelin. Ce fut

Duperrey qui procéda à ce relèvement.

Le naturaliste Gaimard, peu satisfait des rapports qu'on avait eus

jusqu'alors avec les indigènes, que le bruit des détonations avait

décidément chassés, et désireux de se procurer quelques détails sur

leur genre de vie, résolut de s'enfoncer dans l'intérieur du pays. Son

compagnon et lui s'égarèrent comme avait fait Riche, en 1792, sur la

Terre de Nuyts; ils souffrirent horriblement de la soif, car ils ne

rencontrèrent, pendant les trois jours qu'ils passèrent à terre, aucune

source, aucun ruisseau.

Ce fut sans regret qu'on vit disparaître les côtes inhospitalières de

la terre d'Endracht. Le temps le plus beau, la mer la moins agitée,

rendirent facile le voyage de l'_Uranie_ jusqu'à Timor, où, le 9

octobre, elle laissa tomber l'ancre dans la rade de Coupang.

L'accueil des autorités portugaises fut on ne peut plus cordial.

La colonie ne jouissait plus de cette prospérité qui avait fait

l'étonnement et l'admiration des Français, lors du voyage de Baudin. Le

rajah d'Amanoubang, district où le bois de sandal croît avec le plus

d'abondance, autrefois tributaire, luttait pour son indépendance. Cet

état de guerre, on ne peut plus préjudiciable à la colonie, rendit en

même temps fort difficile l'achat des marchandises dont Freycinet avait

besoin.

Quelques personnes de l'état-major allèrent rendre visite au rajah

Peters de Banacassi, dont l'habitation n'était qu'à trois quarts de

lieue de Coupang. Vieillard de quatre-vingts ans, Peters avait dû être

un fort bel homme; il était entouré de personnes de sa suite, qui lui

témoignaient le plus grand respect, et parmi lesquelles on remarquait

des guerriers d'une stature imposante.

Ce ne fut pas sans un assez vif étonnement que les Français virent,

dans cette habitation grossière, un grand luxe de service et aperçurent

des fusils européens très bien faits et de haut prix.

Malgré la température très élevée qu'il fallut supporter,--le

thermomètre s'élevant au soleil et à l'air libre à 45° et à l'ombre à

33 et à 35°,--le commandant et ses officiers ne se livrèrent pas avec

moins de zèle aux observations scientifiques et aux reconnaissances

géographiques que nécessitait l'accomplissement de leur mission.

Cependant, malgré les avertissements énergiques de Freycinet, les

jeunes officiers et les matelots avaient plusieurs fois commis

l'imprudence de sortir au milieu du jour; puis, dans l'espoir de se

prémunir contre les suites funestes de ce jeu mortel, ils s'étaient

avidement repus de boissons froides et de fruits acides. Aussi, la

dysenterie n'avait-elle pas tardé à jeter sur les cadres cinq des plus

imprudents. Il fallait partir, et l'_Uranie_ leva l'ancre le 23 octobre.

On commença par prolonger rapidement la côte septentrionale de Timor,

pour en faire l'hydrographie; mais, lorsque la corvette fut parvenue

à la partie la plus étroite du canal d'Ombay, elle rencontra des

courants si violents, des brises si faibles ou si contraires qu'à peine

parvenaient-elles à lui faire regagner le chemin qu'elle avait perdu

pendant le calme. Cette situation ne dura pas moins de dix-neuf jours!

Quelques officiers profitèrent de ce que le bâtiment était retenu près

des rivages d'Ombay pour faire une incursion sur la partie la plus

voisine de cette île, dont l'aspect était fort gracieux. Ils abordèrent

au village de Bitouka, et s'avancèrent vers une troupe de naturels,

armés d'arcs, de flèches et de kris, portant des cuirasses et des

boucliers en peau de buffle. Ces sauvages avaient l'air guerrier et

ne paraissaient pas craindre les armes à feu; il leur était facile,

prétendaient-ils, de tirer un grand nombre de flèches pendant le temps

nécessaire pour charger les fusils.

«Les pointes des flèches, dit Gaimard, étaient ou en bois dur, ou

en os, ou même en fer. Ces flèches, étalées en éventail, étaient

assujetties, au côté gauche du guerrier, à la ceinture de son sabre

ou de son kris. La plupart des habitants portaient, fixées à la

cuisse droite et à la ceinture, une multitude de feuilles de latanier

tailladées pour laisser passer des bandes des mêmes feuilles, teintes,

soit en rouge, soit en noir. Le bruissement continuel produit par les

mouvements de ceux qui étaient accoutrés de cette singulière parure,

augmenté par le contact de la cuirasse et du bouclier; le tintement

des petits grelots, qui sont aussi des accessoires de leur toilette

guerrière, tout cela faisait un tel vacarme, que nous ne pouvions nous

empêcher d'en rire. Loin de s'en offenser, nos Ombayens n'hésitaient

pas à suivre notre exemple. M. Arago[2] fit devant eux quelques tours

d'escamotage qui les étonnèrent beaucoup. Nous nous acheminâmes

enfin directement vers le village de Boutika, situé sur une hauteur.

Ayant aperçu, en passant devant une de leurs cases, une vingtaine de

mâchoires d'hommes suspendues à la voûte, je témoignai le désir d'en

avoir quelques-unes, offrant, en retour, mes plus précieux objets

d'échange. Mais on me répondit: Palami (cela est sacré). Il paraîtrait,

dès lors, que ces os étaient des trophées destinés à perpétuer le

souvenir des victoires remportées sur les ennemis!»

[2] Jacques Arago, frère de l'illustre astronome.

Cette promenade était d'autant plus intéressante que l'île Ombay

n'avait été jusqu'alors que rarement visitée par les Européens.

Encore les quelques bâtiments qui y avaient abordé avaient-ils eu à

se plaindre des tribus belliqueuses et féroces, quelques-unes même

anthropophages, qui l'habitent.

C'est ainsi qu'en 1802, une embarcation du navire la _Rose_ avait

été enlevée et l'équipage retenu prisonnier. Dix ans plus tard, le

capitaine de l'_Inacho_, descendu seul à terre, était blessé à coups de

flèches. Enfin, en 1817, une frégate anglaise, ayant envoyé un canot

faire du bois, tous les hommes de cette embarcation furent, à la suite

d'une rixe, tués et mangés par les naturels. Le lendemain, une chaloupe

armée, envoyée à la recherche des absents, n'avait trouvé que les

débris sanglants, et les fragments du canot qui avait été mis en pièces.

Ces faits étant connus, les Français n'avaient qu'à se féliciter

d'avoir échappé au guet-apens que leur auraient sans doute tendu ces

sauvages cannibales, si le séjour de l'Uranie eût été plus long.

Le 17 novembre, l'ancre tombait devant Dillé. Après les compliments

d'usage au gouverneur portugais, Freycinet exposa les besoins de son

bâtiment et reçut une réponse empressée du gouverneur, qui lui promit

de réunir rapidement les vivres nécessaires. L'accueil fait à tout

l'équipage fut aussi somptueux que cordial, et, lorsque Freycinet prit

congé, le gouverneur, voulant lui donner une marque de souvenir, lui

envoya deux petits garçons et deux petites filles, âgés de six ou sept

ans, nés au royaume de Failacor, dans l'intérieur de Timor. «Cette race

est inconnue en Europe,» disait D. José Pinto Alcofarado d'Azevedo

e Souza, pour faire accepter son présent. Freycinet eut beau donner

les raisons les plus fortes et les plus concluantes pour motiver son

refus, il fut obligé de garder un des deux petits garçons, qui fut

baptisé, sous le nom de Joseph Antonio, et qui mourut à Paris, à l'âge

de seize ans, d'une maladie scrofuleuse.

La population de Timor paraît, au premier examen, tout entière

asiatique; mais, pour peu que l'on se livre à des recherches un

peu étendues, on ne tarde pas à apprendre qu'il existe, dans les

montagnes les plus centrales et les moins fréquentées, une race de

nègres à cheveux crépus, aux mœurs féroces, rappelant les indigènes

de la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle-Irlande, et qui doit être la

population primitive. Cet ordre de recherches, qui avait été inauguré

à la fin du XVIIIe siècle par l'Anglais Crawfurd, a pris, de nos

jours, grâce aux travaux des savants docteurs Broca et E. Hamy, un

développement tout particulier. C'est au second de ces savants que

l'on doit, sur ces populations primitives, de curieuses études que la

_Nature_ et le _Bulletin de la Société de Géographie_ insèrent toujours

pour le plaisir et l'instruction de leurs lecteurs.

Partie de Timor, l'_Uranie_ s'achemina vers le détroit de Bourou, en

passant entre les îles Wetter et Roma, aperçut l'île Gasses, à la forme

pittoresque, revêtue du plus beau massif de verdure qu'il soit possible

de voir; puis, elle fut entraînée par les courants jusqu'à l'île

Pisang, dans le voisinage de laquelle on rencontra trois «corocores»

montés par les indigènes de l'île Guébé.

Ceux-ci ont le teint noir olivâtre, le nez épaté, les lèvres épaisses;

ils sont tantôt forts, robustes et d'apparence athlétique, tantôt

grêles et d'une faible complexion, tantôt trapus et d'un aspect

repoussant. La plupart n'avaient pour tout costume qu'un pantalon fixé

par un mouchoir autour de la ceinture.

Une incursion fut faite sur la petite île Pisang, de formation

volcanique, et dont les laves trachitiques se décomposent en une terre

végétale dont tout annonçait la fertilité.

Puis on continua, dans le voisinage d'îles jusqu'alors peu connues, à

faire route pour Rawak, où la corvette jeta l'ancre le 16 décembre à

midi.

L'île Rawak est petite, inhabitée, et bien que nos marins reçussent

fréquemment la visite d'habitants de Waigiou, les occasions d'étudier

l'espèce humaine furent assez rares. Encore faut-il dire que

l'ignorance de la langue de ces indigènes et la difficulté de se faire

comprendre à l'aide du malais, dont ils ne savaient que peu de mots, ne

les rendirent pas très profitables.

Dès qu'on eut trouvé un emplacement favorable, on installa les

instruments, et l'on procéda aux observations de physique et

d'astronomie, en même temps qu'aux travaux géographiques.

Rawak, Boni, Waigiou et Manouaroa, que Freycinet appelle îles des

Papous, sont situées presque exactement sous l'équateur. Waigiou, la

plus grande, n'a pas moins de soixante-douze milles de diamètre. Les

terres basses qui en forment le littoral sont couvertes de marécages;

le rivage abrupt est lui-même entouré de madrépores et troué de grottes

creusées par les eaux.

[Illustration: Personnage des danses de Montezuma, île Guani.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

La végétation qui recouvre tous ces îlots est vraiment surprenante.

Ce sont des arbres magnifiques, parmi lesquels on rencontre le

«barringtonia», dont le tronc volumineux est toujours incliné vers la

mer, au point d'y baigner l'extrémité de ses branches, le «scœvola

lobelia», des figuiers, des palétuviers, des casuarinas à la tige

droite et élancée qui s'élèvent jusqu'à quarante pieds, le «rima», le

«takamahaka», avec son tronc de plus de vingt pieds de circonférence,

le cynomètre, de la famille des légumineuses, garni, du sommet à la

base, de fleurs rosées et de fruits dorés; en outre, les palmiers, le

muscadier, le jambosier et les bananiers se plaisent dans les lieux bas

et humides.

[Illustration: La flore a pris là un développement exceptionnel.

(Page 257.)]

Si la flore a pris là un développement exceptionnel, il n'en est pas

de même de la faune. On ne rencontre à Rawak aucun autre quadrupède

que le phalanger et le chien de berger, qui vit à l'état sauvage.

Waigiou posséderait cependant aussi le babi-roussa et une petite

espèce de sanglier. Quant à la gent emplumée, elle n'est pas aussi

nombreuse qu'on pourrait le supposer, les plantes à graines qui lui

servent de nourriture ne pouvant se multiplier sous l'ombre épaisse

des forêts. Ce sont les «calaos», dont les ailes garnies de grandes

plumes séparées aux extrémités font, lorsqu'ils volent, entendre un

bruit très fort, les perroquets, dont la famille est fort nombreuse,

les martins-pêcheurs, les tourterelles, des cassicans, des éperviers

fauves, des pigeons couronnés et peut-être, bien que les voyageurs n'en

aient pas vu, des oiseaux de paradis.

Quant aux êtres humains, les Papouas, ils sont laids, hideux et

effrayants.

«Le front aplati, dit Odet-Pellion, le crâne peu proéminent, l'angle

facial de 75°, la bouche grande, les yeux petits et enfoncés, les

pommettes saillantes, le nez gros, écrasé du bout et se rabattant sur

la lèvre supérieure, la barbe rare, particularité déjà remarquée chez

d'autres habitants de ces régions, les épaules d'une largeur moyenne,

le ventre très gros et les membres inférieurs grêles, tels sont les

caractères distinctifs de ce peuple. Leur chevelure est de nature et

de forme très variées; le plus communément, c'est une volumineuse

crinière composée d'une couche de cheveux lanugineux ou lisses,

frisant naturellement et n'ayant pas moins de huit pouces d'épaisseur;

peignée avec soin, crêpée, hérissée en tous sens, elle décrit, à

l'aide d'un enduit graisseux qui la soutient, une circonférence à peu

près sphérique autour de la tête. Souvent ils y joignent, plutôt pour

l'orner que pour ajouter à sa consistance, un fort long peigne en bois

de cinq ou six dents.»

Ces malheureux indigènes sont en proie à un fléau terrible; la lèpre

sévit parmi eux avec une telle intensité, qu'on peut dire que le

dixième de la population en est infecté. Il faut attribuer cette

horrible maladie à l'insalubrité du climat, aux effluves délétères des

marais, dans lesquels pénètre la mer à la marée montante, à l'humidité

qu'occasionnent des bois épais, au voisinage et au mauvais entretien

des tombeaux,--peut-être aussi à la consommation prodigieuse de

coquillages dont ces naturels se repaissent avidement.

Toutes les habitations sont construites sur pilotis, soit à terre, soit

en mer, près du rivage. Ces maisons, en plus grand nombre dans les

lieux d'un abord très difficile ou impraticable, se composent de pieux

enfoncés dans le sol auxquels sont fixées, par des cordes d'écorce, des

traverses sur lesquelles repose un plancher fait des côtes de feuilles

de palmier, taillées et serrées les unes contre les autres. Ces

feuilles, artistement imbriquées, forment le toit de l'habitation, qui

n'a qu'une seule porte. Si ces cases sont bâties au-dessus de l'eau,

elles communiquent avec la terre par une sorte de pont de chevalets,

dont le tablier mobile peut être enlevé rapidement. Une sorte de

balcon, garni d'une rampe, entoure la maison de tous côtés.

Les voyageurs ne purent se procurer aucun renseignement sur la

sociabilité de ces naturels. Qu'ils vivent réunis en grandes peuplades

sous l'autorité d'un ou de plusieurs chefs, que chaque communauté

n'obéisse qu'à son propre chef, que la population soit nombreuse ou

non, ce sont là des données qui ne peuvent être recueillies. Ces

naturels se donnent le nom d'Alfourous. Ils paraissent parler plusieurs

idiomes particuliers, qui diffèrent singulièrement du papou et du

malais.

Les indigènes de ce groupe semblent fort industrieux; ils exécutent de

très ingénieux instruments de pêche; ils savent très bien travailler le

bois, préparer la moelle du sagoutier, tourner des poteries et faire

des fours à cuire le sagou; ils tissent des nattes, des tapis, des

paniers; ils sculptent des statues et des idoles. MM. Quoy et Gaimard

ont observé sur la côte de Waigiou, dans le havre Boni, une statue

en argile blanche, remisée sous un hangar, près d'un tombeau. Elle

représentait un homme debout, de grandeur naturelle, les mains levées

vers le ciel; la tête était en bois et avait les joues et les yeux

incrustés de coquillages blancs.

Le 6 janvier 1819, l'_Uranie_, après avoir appareillé de Rawak, aperçut

bientôt les îles Ayou, basses et entourées de récifs, qui étaient

fort peu connues et dont la géographie laissait considérablement à

désirer. Les travaux d'hydrographie furent contrariés par les fièvres

contractées à Rawak et qui attaquèrent plus de quarante personnes.

Le 12 février, furent aperçues les îles des Anachorètes, et, le

lendemain, celles de l'Amirauté, sans que l'_Uranie_ cherchât à les

rallier.

Bientôt la corvette fut en vue de San-Bartholomé, que ses habitants

nomment Poulousouk et qui appartient à l'archipel des Carolines. Un

commerce actif, mais surtout fort bruyant, ne tarda pas à s'établir

avec ces indigènes, qu'il fut impossible de décider à monter à bord.

Les échanges se firent avec une bonne foi touchante, et l'on ne

s'aperçut pas du moindre larcin.

Poulouhat, Alet, Tamatam, Allap, Fanadik, et bien d'autres îles de

cet archipel, défilèrent tour à tour devant les yeux émerveillés des

Français.

Enfin, le 17 mars 1819, c'est-à-dire dix-huit mois après son départ de

France, Freycinet aperçut les îles Mariannes, et fit jeter l'ancre dans

la rade d'Umata, sur la côte de Guaham.

Au moment où les Français se disposaient à se rendre à terre, ils

reçurent la visite du gouverneur D. Medinilla y Pineda, accompagné du

major D. Luis de Torrès, seconde autorité de la colonie. Ces officiers

s'informèrent des besoins des explorateurs avec la plus grande

sollicitude et promirent de satisfaire à toutes leurs demandes dans le

plus bref délai.

Sans tarder, Freycinet s'occupa de chercher un local propre à

l'établissement d'un hôpital provisoire, et, l'ayant trouvé, dès le

lendemain, il y fit installer ses malades, au nombre de vingt.

Tout l'état-major avait été invité à dîner par le gouverneur. On se

rendit chez lui à l'heure convenue. Là se trouvait une table chargée

de pâtisseries légères et de fruits, au milieu desquels fumaient deux

bols de punch. Les convives firent aussitôt en aparté leurs réflexions

sur cette singulière mode. Était-ce jour de maigre? Pourquoi ne

s'asseyait-on pas? Mais comme il n'y avait personne pour répondre à ces

questions, qui auraient été indiscrètes, ils les gardèrent pour eux,

tout en faisant honneur au repas.

Nouveau sujet d'étonnement: la table fut débarrassée et chargée de

viandes préparées de diverses manières, en un mot, d'un véritable et

somptueux dîner. La collation, qu'on avait prise tout d'abord, qui

porte dans le pays le nom de «refresco», n'était destinée qu'à mettre

les convives en appétit.

A cette époque, le luxe de la table paraissait faire fureur à Guaham.

Deux jours plus tard, les officiers assistaient à un nouveau repas de

cinquante convives, où ne parurent pas moins de quarante-quatre plats

de viande à chaque service, et il n'y en eut pas moins de trois.

«Le même observateur, raconte Freycinet, dit que ce dîner coûta la vie

à deux bœufs et à trois gros porcs, sans parler du menu peuple des

forêts, de la basse-cour et de la mer. Depuis les noces de Gamache,

il ne s'était pas vu, je pense, une telle tuerie. Notre hôte crut,

sans doute, que des gens qui avaient souffert longtemps les privations

d'un voyage maritime devaient être traités avec profusion. Le dessert

n'offrit ni moins d'abondance, ni moins de variété, et fit bientôt

place au thé, au café, à la crème, aux liqueurs de toute sorte; comme

le _refresco_ n'avait pas manqué d'être servi une heure auparavant,

suivant l'usage, on conviendra sans peine que, là, le plus intrépide

gastronome eût eu seulement à regretter l'insuffisante capacité de son

estomac.»

Mais ces repas et ces fêtes ne portèrent point préjudice à l'objet

de la mission. Des excursions qui avaient pour but des recherches

d'histoire naturelle, les observations de l'aiguille aimantée, la

géographie du littoral de Guaham, confiée à Duperrey, s'opéraient en

même temps.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 23 / 39 段