notre séjour de trois semaines à Ualan, non seulement ne coûta pas une
goutte de sang humain, mais que nous pûmes quitter ces bons insulaires
sans leur donner une idée plus complète que celle qu'ils avaient déjà
de l'effet de nos armes à feu, qu'ils croient seulement destinées à
tuer des oiseaux. Je ne sais s'il se trouve un pareil exemple dans les
annales des premiers voyages dans les mers du Sud.»
Après avoir laissé Ualan, Lütké chercha vainement les îles Musgraves,
marquées sur la carte de Krusenstern, et ne tarda pas à découvrir une
grande île, entourée d'une ceinture de récifs, dont la connaissance
avait échappé à Duperrey, et qui porte le nom de Painipète ou de
Pouynipète. De grandes belles pirogues, avec un équipage de quatorze
hommes, de petites où il n'y en avait que deux, entourèrent bientôt
le bâtiment. Ces naturels, à la physionomie sauvage qui exprimait la
défiance, aux yeux rouges de sang, turbulents et bruyants, chantaient,
dansaient, gesticulaient sur leurs embarcations et ne se décidèrent
qu'avec peine à monter sur le pont.
Le _Séniavine_ se tint à quelque distance de la terre, qu'il n'aurait
été possible d'accoster qu'en livrant combat, car, pendant une
tentative de débarquement, les naturels entourèrent la chaloupe, et ne
se retirèrent que devant la bonne contenance de l'équipage et les coups
de canon du _Séniavine_.
Lütké disposait de trop peu de temps pour pousser à fond la
reconnaissance de l'archipel Séniavine, comme il appela sa
découverte. Aussi les renseignements qu'il put recueillir sur la
population des Pouynipètes manquent-ils de précision. Ces indigènes
n'appartiendraient pas, selon lui, à la même race que ceux d'Ualan, et
se rapprocheraient plutôt des Papous, dont les plus voisins sont ceux
de la Nouvelle-Irlande, c'est-à-dire à sept cents milles seulement.
Dès que Lütké eut cherché, sans la rencontrer, l'île Saint-Augustin,
il reconnut les îles de corail de Los Valientes, appelées aussi
Seven-Islands, découvertes, en 1773, par l'Espagnol Felipe Tompson.
Le navigateur vit ensuite l'archipel Mortlok, ancien groupe Lougoullos
de Torrès, dont les habitants ressemblaient aux Ualanais. Il descendit
sur la principale de ces îles, véritable jardin de cocotiers et
d'arbres à pain.
Les indigènes jouissaient d'une sorte de civilisation. Ils savaient
tisser et teindre les fibres du bananier et du cocotier, comme les
naturels de Ualan et de Pouynipète. Leurs instruments de pêche
faisaient honneur à leur esprit inventif, surtout une sorte de caisse,
tressée en baguettes et en bambou, combinée pour laisser entrer le
poisson sans lui permettre de ressortir; ils possédaient aussi des
filets en forme de grande besace, des lignes et des harpons.
[Illustration: Habitant de Ualan. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Leurs pirogues, sur lesquelles ils passent les trois quarts de leur
existence, semblent merveilleusement adaptées à leurs besoins. Les
grandes, dont la construction leur coûte des peines infinies et qui
sont conservées sous des hangars spéciaux, ont vingt-six pieds de
longueur, deux un quart de largeur et quatre de profondeur. Elles
sont munies d'un balancier, dont les traverses sont recouvertes d'un
plancher. De l'autre côté, existe une petite plate-forme de quatre
pieds carrés et munie d'un toit sous lequel on abrite les provisions.
Ces pirogues portent une voile triangulaire, en nattes tressées faites
de feuilles de baquois, laquelle est attachée à deux vergues. Pour
changer de bord, on laisse tomber la voile, on incline le mât vers
l'autre bout de la pirogue, où l'on fait passer en même temps l'amure
de la voile, et la pirogue va de l'avant par son autre extrémité.
[Illustration: Les Tchouktchis sédentaires. (Page 244.)]
Lütké reconnut ensuite le groupe Namolouk, dont les habitants ne
diffèrent en rien des Longounoriens, et il démontra l'identité de l'île
Hogole, déjà décrite par Duperrey, avec Quirosa. Puis, il visita le
groupe Namonouïto, première assise d'un nombreux groupe d'îles ou même
d'une seule grande île, qui doit, un jour, exister en cet endroit.
Le commandant Lütké, ayant besoin de biscuits et de divers autres
articles qu'il espérait tirer de Guaham ou des navires qui seraient
en relâche dans le port, fit alors voile pour les Mariannes, où il
comptait en même temps répéter des expériences sur le pendule, auquel
Freycinet avait trouvé une importante anomalie de gravitation.
Grande fut la surprise de Lütké, en arrivant, de n'apercevoir à terre
aucun signe de vie. Les deux forts n'avaient pas de pavillon, un
silence de mort régnait partout, et, sans la présence d'une goëlette
mouillée dans le port intérieur, on aurait cru accoster quelque terre
déserte. Il n'y avait que peu de monde à terre, et encore n'était-ce
qu'une population à demi sauvage, dont il fut à peu près impossible
de tirer le moindre renseignement. Par bonheur, un déserteur anglais
vint se mettre à la disposition de Lütké et transmit au gouverneur
une lettre du commandant, qui reçut presque aussitôt une réponse
satisfaisante.
Le gouverneur était ce même Medinilla, dont Kotzebue et Freycinet
avaient loué l'hospitalité. Aussi ne fut-il pas difficile d'obtenir la
permission d'établir à terre un observatoire et d'y transporter les
quelques provisions dont on avait besoin. Cette relâche fut attristée
par un accident arrivé au commandant Lütké, qui, pendant une partie de
chasse, se blessa assez gravement au poignet avec son fusil.
Les travaux de réparation et de radoub du bâtiment, la nécessité
de faire de l'eau et du bois, retardèrent le départ du _Séniavine_
jusqu'au 19 mars. Pendant ce temps, Lütké eut donc le loisir de
reconnaître l'exactitude des renseignements qu'un séjour de deux
mois dans la maison même du gouverneur avait permis à Freycinet de
recueillir, il y avait une dizaine d'années. Depuis lors, les choses
n'avaient guère changé.
Comme il n'était pas encore temps, pour Lütké, de remonter dans le
nord, il reprit la reconnaissance des Carolines par les îles du
Danois. Les habitants lui en parurent mieux faits que leurs voisins
occidentaux, dont ils ne diffèrent, d'ailleurs, en aucune manière. Les
Farroïlep, Oullei, Ifelouk, Fouripigze, furent successivement relevées;
puis Lütké prit la route de Bonin-Sima le 27 avril. Il y apprit
qu'il avait été précédé, dans la reconnaissance de ce groupe, par le
capitaine anglais Beechey. Aussi renonça-t-il aussitôt à tout travail
hydrographique. Deux matelots appartenant à l'équipage d'un baleinier
qui avait été jeté à la côte résidaient encore à Bonin-Sima.
Depuis le développement de la grande pêche, cet archipel était
fréquenté par quantité de baleiniers, qui y trouvaient, en même temps
qu'un port sûr en toute saison, de l'eau, du bois en abondance, des
tortues pendant six mois, du poisson, et, avec une infinité d'herbes
antiscorbutiques, le délicieux chou palmiste.
«La hauteur majestueuse et la vigueur des arbres, dit Lütké, la variété
et le mélange des plantes tropicales avec celles des climats tempérés,
attestent déjà la fertilité du terrain et la salubrité du climat. La
plupart de nos productions de jardin et de nos plantes potagères, et
peut-être toutes, réussiraient ici à merveille, ainsi que le froment,
le riz, le maïs; on ne saurait désirer un meilleur climat et de
meilleure exposition pour la vigne. Les animaux domestiques de toute
espèce, les abeilles, s'y multiplieraient très promptement. En un mot,
avec une colonisation peu nombreuse, mais laborieuse, ce petit groupe
pourrait devenir en peu de temps un lieu d'abondantes ressources en
toute sorte d'objets.»
Le 9 juin, le _Séniavine_, après avoir été retardé une semaine
entière faute de vent, entrait à Pétropaulowsky, où il était retenu
jusqu'au 26 par la nécessité de faire des vivres. Toute une série de
reconnaissances furent alors opérées le long des rivages du Kamtchatka,
du pays des Koriaks et des Tchouktchis. Elles furent interrompues par
trois séjours sur les côtes de l'île de Karaghinsk, dans la baie de
Saint-Laurent et dans le golfe de Sainte-Croix.
Pendant une de ces relâches, il arriva au commandant une singulière
aventure. Il était depuis plusieurs jours en rapports amicaux avec des
Tchouktchis, auxquels il s'efforçait de donner une idée plus familière
des êtres et de la manière de vivre des Russes.
«Ces naturels, dit-il, se montraient affables et complaisants et
cherchaient à payer de la même monnaie nos badinages et nos cajoleries.
Je frappai doucement de la main, en signe d'amitié, sur la joue d'un
vigoureux Tchouktchis, et je reçus tout à coup, en réponse, un soufflet
qui faillit me renverser. Revenu de mon étonnement, je vis, devant moi,
mon Tchouktchis, avec le visage riant, exprimant la satisfaction d'un
homme qui a su montrer son savoir-vivre et sa politesse. Il avait aussi
voulu me taper doucement, mais d'une main accoutumée à ne taper que des
rennes.»
Les voyageurs furent aussi témoins des preuves d'adresse d'un
Tchouktchis, qui faisait le chaman ou sorcier. Il passa derrière un
rideau, d'où l'on entendit bientôt sortir une voix semblable à un
hurlement, tandis que des petits coups étaient frappés sur un tambourin
avec un fanon de baleine. Le rideau levé, on vit le sorcier se balancer
et renforcer sa voix et ses coups sur le tambour qu'il tenait tout
près de son oreille. Bientôt il jeta sa pelisse, se mit nu jusqu'à la
ceinture, prit une pierre polie qu'il donna à tenir à Lütké, la reprit,
et, tandis qu'il faisait passer une main par-dessus l'autre, la pierre
disparut. Montrant une tumeur qu'il avait au coude, il prétendit que la
pierre était à cet endroit, puis il fit voyager la tumeur sur le côté,
et, après en avoir extrait la pierre, il affirma que l'issue du voyage
des Russes serait favorable.
On félicita le sorcier de son adresse et on lui fit présent d'un
couteau, pour le remercier. Le prenant d'une main, il tira sa langue et
se mit à la couper... Sa bouche s'emplit de sang... Enfin, après avoir
tout à fait coupé sa langue, il en montra le morceau dans sa main. Ici,
le rideau tomba, l'adresse du prestidigitateur n'allant sans doute pas
plus loin.
On désigne sous l'appellation générale de Tchouktchis le peuple qui
habite l'extrémité N.-E. de l'Asie. Il comprend deux races: l'une,
nomade comme les Samoyèdes, est appelée les Tchouktchis à rennes;
l'autre, à demeures fixes, se nomme les Tchouktchis sédentaires.
Le genre de vie, ainsi que les traits du visage et la langue même,
diffèrent dans ces deux races. L'idiome, parlé par les Tchouktchis
sédentaires, a de très grands rapports avec celui des Esquimaux, dont
leurs «baïdarkes» ou bateaux de cuir, leurs instruments et les formes
de leurs huttes tendent encore à les rapprocher.
Lütké ne vit pas un grand nombre de Tchouktchis à rennes; aussi ne
put-il presque rien ajouter à ce qu'avaient dit ses prédécesseurs. Il
lui parut, cependant, qu'ils avaient été peints sous des couleurs trop
défavorables, et que leur réputation de turbulence et de sauvagerie
était singulièrement exagérée.
Les sédentaires, généralement connus sous le nom de Namollos, vivent
l'hiver dans des baraques, et l'été dans des huttes couvertes de peaux.
Celles-ci servent ordinairement de demeure à plusieurs familles.
«Les fils avec leurs femmes, les filles avec leurs maris, dit la
relation, y vivent ensemble avec leurs parents. Chaque famille occupe,
sous un rideau, une des séparations pratiquées sur le large côté de la
hutte. Ces rideaux sont faits de peaux de rennes cousues en forme de
cloche; ils sont attachés aux barres du plafond et descendent jusqu'à
terre. Deux, trois personnes et quelquefois davantage, à l'aide de la
graisse qu'ils allument quand il fait froid, réchauffent tellement
l'air sous ce rideau presque hermétiquement fermé, que, par les plus
fortes gelées, tout vêtement devient superflu; mais il n'appartient
qu'à des poumons tchouktchis de pouvoir respirer dans cette atmosphère.
Dans la moitié antérieure de la hutte sont tous les ustensiles, la
vaisselle, les marmites, les corbeilles, les malles de peau de veau
marin, etc. C'est là aussi qu'est le foyer, si l'on peut appeler ainsi
l'endroit où fument quelques broussailles d'osier, ramassées avec peine
dans les marais, et, à leur défaut, des os de baleine dans la graisse.
Autour de la hutte, sur des séchoirs de bois ou d'os de baleine,
est étendue de la chair de veau marin coupée par morceaux, noire et
dégoûtante.»
La vie que mènent ces peuples est misérable. Ils se repaissent de la
chair à moitié crue des phoques et des morses qu'ils chassent et de
celle des baleines que la mer jette sur leurs côtes. Le chien est le
seul animal domestique qu'ils possèdent; ils le traitent assez mal,
bien que ces pauvres animaux soient fort caressants et leur rendent de
grands services, soit qu'ils traînent leurs baïdarkes à la cordelle,
soit qu'ils tirent leurs traîneaux sur la neige.
Après un second séjour de cinq semaines à Pétropaulowsky, le
_Séniavine_ quitta le Kamtchatka, le 10 novembre, pour rentrer en
Europe. Avant de gagner Manille, Lütké fit une croisière dans la
partie septentrionale des Carolines, qu'il n'avait pas eu le temps de
reconnaître l'hiver précédent. Il vit successivement les groupes de
Mourileu, Fananou, Faieou, Namonouïto, Maghyr, Farroïlep, Ear, Mogmog,
et trouva à Manille la corvette le _Möller_, qui l'attendait.
L'archipel des Carolines embrasse un immense espace, et les Mariannes,
ainsi que les Radak, pourraient sans inconvénient lui être attribuées,
car on y trouve une population absolument identique. Les anciens
géographes n'avaient eu longtemps d'autres guides que les cartes des
missionnaires, qui, manquant de l'instruction et des instruments
nécessaires pour apprécier avec exactitude la grandeur, l'emplacement
et l'éloignement de tous ces archipels, leur avaient donné une
importance considérable, et avaient souvent fixé à plusieurs degrés
l'étendue d'un groupe qui n'avait que quelques milles.
Aussi, les navigateurs s'en tenaient-ils prudemment éloignés. Freycinet
fut le premier à mettre un peu d'ordre dans ce chaos, et, grâce à
la rencontre de Kadou et de don Louis Torrès, il put identifier les
nouvelles découvertes avec les anciennes. Lütké apporta sa part, et non
une des moindres, à l'établissement de la carte réelle et scientifique
d'un archipel qui avait fait longtemps l'effroi des navigateurs.
Le savant explorateur russe n'est pas de l'avis de l'un de ses
prédécesseurs, Lesson, qui rattachait à la race mongole, sous le nom de
rameau mongolo-pélagien, tous les habitants des Carolines. Il y voit
plutôt, avec Chamisso et Balbi, une branche de la famille malaise, qui
a peuplé la Polynésie orientale.
Si Lesson rapproche les Carolins des Chinois et des Japonais, Lütké
trouve, au contraire, à leurs grands yeux saillants, à leurs lèvres
épaisses, à leur nez retroussé, un air de famille avec ceux des
habitants des Sandwich et des Tonga. La langue n'offre pas non plus le
moindre rapprochement avec le Japonais, tandis qu'elle présente une
grande ressemblance avec celle des Tonga.
Lütké passa son temps de séjour à Manille à approvisionner, à réparer
la corvette, et il quitta, le 30 janvier, cette possession espagnole,
pour rentrer en Russie, où il jeta l'ancre, sur la rade de Cronstadt,
le 6 septembre 1829.
Il reste maintenant à dire ce qu'il était advenu de la corvette le
_Möller_, depuis sa séparation à Valparaiso. De Taïti, gagnant le
Kamtchatka, elle y avait débarqué à Pétropaulowsky une partie de son
chargement, puis avait fait voile, en août 1827, pour Ounalachka,
où elle était restée un mois. Après une reconnaissance de la côte
occidentale d'Amérique, abrégée par le mauvais temps, après un séjour
à Honolulu jusqu'en février 1828, elle avait découvert l'île Möller,
reconnu les îles Necker, Gardner, Lissiansky, et signalé, à six milles
au sud de celle-ci, un récif très dangereux.
La corvette avait ensuite prolongé l'île de Kur, la Basse des frégates
françaises, le récif Maras, celui de la Perle et de l'Hermès, et, après
avoir cherché certaines îles marquées sur les cartes d'Arrowsmith, elle
avait regagné le Kamtchatka. A la fin d'avril, elle avait appareillé
pour Ounalachka et opéré la reconnaissance de la côte septentrionale
de la presqu'île d'Alaska. C'est en septembre que le _Möller_ s'était
réuni au _Séniavine_, et, depuis cette époque, les deux bâtiments,
jusqu'à leur retour en Russie, ne s'étaient plus séparés qu'à de courts
intervalles.
Comme on a pu en juger par le récit assez détaillé qui vient d'en
être fait, cette expédition n'avait pas été sans amener des résultats
importants pour la géographie. Il faut ajouter que les différentes
branches de l'histoire naturelle, la physique et l'astronomie lui
durent également de nombreuses et importantes acquisitions.
CHAPITRE II
LES CIRCUMNAVIGATEURS FRANÇAIS
I
Voyage de Freycinet.--Rio-de-Janeiro et ses gitanos.--Le Cap et
ses vins.--La baie des Chiens-Marins.--Séjour à Timor.--L'île
d'Ombay et sa population anthropophage.--Les îles des
Papous.--Habitations sur pilotis des Alfourous.--Un dîner chez
le gouverneur de Guaham.--Description des Mariannes et de leurs
habitants.--Quelques détails sur les Sandwich.--Port-Jackson et
la Nouvelle-Galles du Sud.--Naufrage à la baie Française.--Les
Malouines.--Retour en France.--Expédition de la _Coquille_ sous
les ordres de Duperrey.--Martin-Vaz et la Trinidad.--L'île
Sainte-Catherine.--L'indépendance du Brésil.--La baie Française et
les restes de l'Uranie.--Relâche à Concepcion.--La guerre civile
au Chili.--Les Araucans.--Nouvelles découvertes dans l'archipel
Dangereux.--Relâche à Taïti et à la Nouvelle-Irlande.--Les
Papous.--Station à Ualan.--Les Carolins et les Carolines.--Résultats
scientifiques de l'expédition.
L'expédition, commandée par Louis-Claude de Saulces de Freycinet, fut
due aux loisirs que la paix de 1815 venait d'accorder à la marine
française. Un de ses officiers les plus entreprenants, celui-là même
qui avait accompagné Baudin dans la reconnaissance des côtes de
l'Australie, en conçut le plan et fut chargé de l'exécuter. C'était
le premier voyage maritime qui ne dût pas avoir exclusivement
l'hydrographie pour objet. Son but principal était le relèvement de la
forme de la Terre dans l'hémisphère sud et l'observation des phénomènes
du magnétisme terrestre; l'étude des trois règnes de la nature, des
mœurs, des usages et des langues des peuples indigènes ne devait pas
être oubliée; enfin les recherches de géographie, sans être exclues,
étaient cependant placées au dernier rang.
Freycinet trouva dans les officiers du corps de santé de la marine, MM.
Quoy, Gaimard et Gaudichaud, d'utiles auxiliaires pour les questions
d'histoire naturelle; en même temps, il s'adjoignit un certain nombre
d'officiers de marine très distingués, dont les plus connus sont
Duperrey, Lamarche, Bérard et Odet-Pellion, qui devinrent, l'un membre
de l'Institut, les autres officiers supérieurs ou généraux de la marine.
Freycinet eut également soin de choisir ses matelots parmi ceux qui se
trouvaient en état d'exercer un métier, et, sur les cent vingt hommes
qui composèrent l'équipage de la corvette l'_Uranie_, il n'y en avait
pas moins de cinquante qui pouvaient être au besoin charpentiers,
cordiers, voiliers, forgerons, etc.
Des rechanges pour deux ans, des approvisionnements de tout genre
et tels que pouvaient les fournir les appareils perfectionnés dont
on commençait à se servir, des caisses en fer pour garder l'eau
douce, des alambics pour distiller l'eau de mer, des conserves et des
antiscorbutiques, furent entassés sur l'_Uranie_. Elle quitta le port
de Toulon, le 17 septembre 1817, emportant, déguisée en matelot, la
femme du commandant, qui ne craignait pas d'affronter les périls et les
fatigues de cette longue navigation.
Avec ces provisions toutes matérielles, Freycinet avait un assortiment
des meilleurs instruments et appareils. Enfin, il avait reçu, de
l'Institut, des instructions détaillées, destinées, soit à le guider
dans ses recherches, soit à lui suggérer les expériences qui pouvaient
le plus contribuer aux progrès des sciences.
Une relâche à Gibraltar, un arrêt à Sainte-Croix de Ténériffe, l'une
des îles Canaries, qui, comme le dit spirituellement Freycinet, ne
furent pas pour l'équipage les îles Fortunées,--toute communication
avec la terre fut interdite par le gouverneur,--précédèrent l'entrée de
l'_Uranie_ à Rio-de-Janeiro, le 6 décembre.
Le commandant et ses officiers profitèrent de cette relâche pour
procéder à un grand nombre d'observations magnétiques et d'expériences
du pendule, tandis que les naturalistes parcouraient le pays et
faisaient de nombreuses collections d'histoire naturelle.
[Illustration: Guerriers des îles d'Ombay et de Guébé.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
La relation originale du voyage contient un très long historique de la
découverte et de la colonisation du Brésil, ainsi que les détails les
plus circonstanciés sur les usages et les mœurs des habitants, sur
la température et le climat, de même qu'une description minutieuse de
Rio-de-Janeiro, de ses monuments et de ses environs.
[Illustration: Maison de Rawak, sur pilotis.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
La partie la plus curieuse de la description a trait aux gitanos qu'on
rencontrait à cette époque à Rio-de-Janeiro.
«Dignes descendants des Parias de l'Inde, d'où il ne paraît pas
douteux qu'ils tirent leur origine, dit Freycinet, les _ciganos_ de
Rio-de-Janeiro, affectent comme eux l'habitude de tous les vices,
une propension à tous les crimes. La plupart, possesseurs de grandes
richesses, étalant un luxe considérable en habillements et en chevaux,
particulièrement à l'époque de leurs noces, qui sont très somptueuses,
se plaisent communément au milieu de la débauche crapuleuse et de
la fainéantise. Fourbes et menteurs, ils volent tant qu'ils peuvent
dans le commerce; ils sont aussi de subtils contrebandiers. Ici,
comme partout où l'on rencontre cette abominable race d'hommes, leurs
alliances n'ont jamais lieu qu'entre eux. Ils ont un accent et même un
jargon particuliers. Par une bizarrerie tout à fait inconcevable, le
gouvernement tolère cette peste publique: deux rues particulières leur
sont même affectées dans le voisinage de Campo de Santa-Anna.»
«Qui ne verrait Rio-de-Janeiro que de jour, dit un peu plus loin le
voyageur, serait tenté de croire que la population n'y est composée que
de nègres. Les gens comme il faut, à moins d'un motif extraordinaire
ou de devoirs religieux, ne sortent guère que le soir, et c'est alors
surtout aussi que les femmes se montrent; pendant le jour, elles
restent presque constamment chez elles, et partagent leur temps entre
le sommeil et la toilette. Le théâtre et les églises sont les seuls
endroits où un homme puisse jouir de leur présence.»
La navigation de l'_Uranie_, du Brésil au cap de Bonne-Espérance, ne
fut accompagnée d'aucun événement nautique digne de fixer l'attention.
Le 7 mars, l'ancre tombait dans la baie de la Table. Après une
quarantaine de trois jours, on laissa aux navigateurs la faculté de
descendre à terre, où les attendait le plus gracieux accueil de la part
du gouverneur, Charles Sommerset. Les instruments furent débarqués
aussitôt qu'on put se procurer un local convenable. Les expériences
habituelles du pendule furent faites et les phénomènes de l'aiguille
aimantée furent observés.
Les naturalistes Quoy et Gaimard, accompagnés de plusieurs personnes de
l'état-major, firent une excursion d'histoire naturelle à la montagne
de la Table et aux fameux vignobles de Constance.