«Nous pouvons déclarer avec plaisir, dit Lütké, à la face du monde, que

notre séjour de trois semaines à Ualan, non seulement ne coûta pas une

goutte de sang humain, mais que nous pûmes quitter ces bons insulaires

sans leur donner une idée plus complète que celle qu'ils avaient déjà

de l'effet de nos armes à feu, qu'ils croient seulement destinées à

tuer des oiseaux. Je ne sais s'il se trouve un pareil exemple dans les

annales des premiers voyages dans les mers du Sud.»

Après avoir laissé Ualan, Lütké chercha vainement les îles Musgraves,

marquées sur la carte de Krusenstern, et ne tarda pas à découvrir une

grande île, entourée d'une ceinture de récifs, dont la connaissance

avait échappé à Duperrey, et qui porte le nom de Painipète ou de

Pouynipète. De grandes belles pirogues, avec un équipage de quatorze

hommes, de petites où il n'y en avait que deux, entourèrent bientôt

le bâtiment. Ces naturels, à la physionomie sauvage qui exprimait la

défiance, aux yeux rouges de sang, turbulents et bruyants, chantaient,

dansaient, gesticulaient sur leurs embarcations et ne se décidèrent

qu'avec peine à monter sur le pont.

Le _Séniavine_ se tint à quelque distance de la terre, qu'il n'aurait

été possible d'accoster qu'en livrant combat, car, pendant une

tentative de débarquement, les naturels entourèrent la chaloupe, et ne

se retirèrent que devant la bonne contenance de l'équipage et les coups

de canon du _Séniavine_.

Lütké disposait de trop peu de temps pour pousser à fond la

reconnaissance de l'archipel Séniavine, comme il appela sa

découverte. Aussi les renseignements qu'il put recueillir sur la

population des Pouynipètes manquent-ils de précision. Ces indigènes

n'appartiendraient pas, selon lui, à la même race que ceux d'Ualan, et

se rapprocheraient plutôt des Papous, dont les plus voisins sont ceux

de la Nouvelle-Irlande, c'est-à-dire à sept cents milles seulement.

Dès que Lütké eut cherché, sans la rencontrer, l'île Saint-Augustin,

il reconnut les îles de corail de Los Valientes, appelées aussi

Seven-Islands, découvertes, en 1773, par l'Espagnol Felipe Tompson.

Le navigateur vit ensuite l'archipel Mortlok, ancien groupe Lougoullos

de Torrès, dont les habitants ressemblaient aux Ualanais. Il descendit

sur la principale de ces îles, véritable jardin de cocotiers et

d'arbres à pain.

Les indigènes jouissaient d'une sorte de civilisation. Ils savaient

tisser et teindre les fibres du bananier et du cocotier, comme les

naturels de Ualan et de Pouynipète. Leurs instruments de pêche

faisaient honneur à leur esprit inventif, surtout une sorte de caisse,

tressée en baguettes et en bambou, combinée pour laisser entrer le

poisson sans lui permettre de ressortir; ils possédaient aussi des

filets en forme de grande besace, des lignes et des harpons.

[Illustration: Habitant de Ualan. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Leurs pirogues, sur lesquelles ils passent les trois quarts de leur

existence, semblent merveilleusement adaptées à leurs besoins. Les

grandes, dont la construction leur coûte des peines infinies et qui

sont conservées sous des hangars spéciaux, ont vingt-six pieds de

longueur, deux un quart de largeur et quatre de profondeur. Elles

sont munies d'un balancier, dont les traverses sont recouvertes d'un

plancher. De l'autre côté, existe une petite plate-forme de quatre

pieds carrés et munie d'un toit sous lequel on abrite les provisions.

Ces pirogues portent une voile triangulaire, en nattes tressées faites

de feuilles de baquois, laquelle est attachée à deux vergues. Pour

changer de bord, on laisse tomber la voile, on incline le mât vers

l'autre bout de la pirogue, où l'on fait passer en même temps l'amure

de la voile, et la pirogue va de l'avant par son autre extrémité.

[Illustration: Les Tchouktchis sédentaires. (Page 244.)]

Lütké reconnut ensuite le groupe Namolouk, dont les habitants ne

diffèrent en rien des Longounoriens, et il démontra l'identité de l'île

Hogole, déjà décrite par Duperrey, avec Quirosa. Puis, il visita le

groupe Namonouïto, première assise d'un nombreux groupe d'îles ou même

d'une seule grande île, qui doit, un jour, exister en cet endroit.

Le commandant Lütké, ayant besoin de biscuits et de divers autres

articles qu'il espérait tirer de Guaham ou des navires qui seraient

en relâche dans le port, fit alors voile pour les Mariannes, où il

comptait en même temps répéter des expériences sur le pendule, auquel

Freycinet avait trouvé une importante anomalie de gravitation.

Grande fut la surprise de Lütké, en arrivant, de n'apercevoir à terre

aucun signe de vie. Les deux forts n'avaient pas de pavillon, un

silence de mort régnait partout, et, sans la présence d'une goëlette

mouillée dans le port intérieur, on aurait cru accoster quelque terre

déserte. Il n'y avait que peu de monde à terre, et encore n'était-ce

qu'une population à demi sauvage, dont il fut à peu près impossible

de tirer le moindre renseignement. Par bonheur, un déserteur anglais

vint se mettre à la disposition de Lütké et transmit au gouverneur

une lettre du commandant, qui reçut presque aussitôt une réponse

satisfaisante.

Le gouverneur était ce même Medinilla, dont Kotzebue et Freycinet

avaient loué l'hospitalité. Aussi ne fut-il pas difficile d'obtenir la

permission d'établir à terre un observatoire et d'y transporter les

quelques provisions dont on avait besoin. Cette relâche fut attristée

par un accident arrivé au commandant Lütké, qui, pendant une partie de

chasse, se blessa assez gravement au poignet avec son fusil.

Les travaux de réparation et de radoub du bâtiment, la nécessité

de faire de l'eau et du bois, retardèrent le départ du _Séniavine_

jusqu'au 19 mars. Pendant ce temps, Lütké eut donc le loisir de

reconnaître l'exactitude des renseignements qu'un séjour de deux

mois dans la maison même du gouverneur avait permis à Freycinet de

recueillir, il y avait une dizaine d'années. Depuis lors, les choses

n'avaient guère changé.

Comme il n'était pas encore temps, pour Lütké, de remonter dans le

nord, il reprit la reconnaissance des Carolines par les îles du

Danois. Les habitants lui en parurent mieux faits que leurs voisins

occidentaux, dont ils ne diffèrent, d'ailleurs, en aucune manière. Les

Farroïlep, Oullei, Ifelouk, Fouripigze, furent successivement relevées;

puis Lütké prit la route de Bonin-Sima le 27 avril. Il y apprit

qu'il avait été précédé, dans la reconnaissance de ce groupe, par le

capitaine anglais Beechey. Aussi renonça-t-il aussitôt à tout travail

hydrographique. Deux matelots appartenant à l'équipage d'un baleinier

qui avait été jeté à la côte résidaient encore à Bonin-Sima.

Depuis le développement de la grande pêche, cet archipel était

fréquenté par quantité de baleiniers, qui y trouvaient, en même temps

qu'un port sûr en toute saison, de l'eau, du bois en abondance, des

tortues pendant six mois, du poisson, et, avec une infinité d'herbes

antiscorbutiques, le délicieux chou palmiste.

«La hauteur majestueuse et la vigueur des arbres, dit Lütké, la variété

et le mélange des plantes tropicales avec celles des climats tempérés,

attestent déjà la fertilité du terrain et la salubrité du climat. La

plupart de nos productions de jardin et de nos plantes potagères, et

peut-être toutes, réussiraient ici à merveille, ainsi que le froment,

le riz, le maïs; on ne saurait désirer un meilleur climat et de

meilleure exposition pour la vigne. Les animaux domestiques de toute

espèce, les abeilles, s'y multiplieraient très promptement. En un mot,

avec une colonisation peu nombreuse, mais laborieuse, ce petit groupe

pourrait devenir en peu de temps un lieu d'abondantes ressources en

toute sorte d'objets.»

Le 9 juin, le _Séniavine_, après avoir été retardé une semaine

entière faute de vent, entrait à Pétropaulowsky, où il était retenu

jusqu'au 26 par la nécessité de faire des vivres. Toute une série de

reconnaissances furent alors opérées le long des rivages du Kamtchatka,

du pays des Koriaks et des Tchouktchis. Elles furent interrompues par

trois séjours sur les côtes de l'île de Karaghinsk, dans la baie de

Saint-Laurent et dans le golfe de Sainte-Croix.

Pendant une de ces relâches, il arriva au commandant une singulière

aventure. Il était depuis plusieurs jours en rapports amicaux avec des

Tchouktchis, auxquels il s'efforçait de donner une idée plus familière

des êtres et de la manière de vivre des Russes.

«Ces naturels, dit-il, se montraient affables et complaisants et

cherchaient à payer de la même monnaie nos badinages et nos cajoleries.

Je frappai doucement de la main, en signe d'amitié, sur la joue d'un

vigoureux Tchouktchis, et je reçus tout à coup, en réponse, un soufflet

qui faillit me renverser. Revenu de mon étonnement, je vis, devant moi,

mon Tchouktchis, avec le visage riant, exprimant la satisfaction d'un

homme qui a su montrer son savoir-vivre et sa politesse. Il avait aussi

voulu me taper doucement, mais d'une main accoutumée à ne taper que des

rennes.»

Les voyageurs furent aussi témoins des preuves d'adresse d'un

Tchouktchis, qui faisait le chaman ou sorcier. Il passa derrière un

rideau, d'où l'on entendit bientôt sortir une voix semblable à un

hurlement, tandis que des petits coups étaient frappés sur un tambourin

avec un fanon de baleine. Le rideau levé, on vit le sorcier se balancer

et renforcer sa voix et ses coups sur le tambour qu'il tenait tout

près de son oreille. Bientôt il jeta sa pelisse, se mit nu jusqu'à la

ceinture, prit une pierre polie qu'il donna à tenir à Lütké, la reprit,

et, tandis qu'il faisait passer une main par-dessus l'autre, la pierre

disparut. Montrant une tumeur qu'il avait au coude, il prétendit que la

pierre était à cet endroit, puis il fit voyager la tumeur sur le côté,

et, après en avoir extrait la pierre, il affirma que l'issue du voyage

des Russes serait favorable.

On félicita le sorcier de son adresse et on lui fit présent d'un

couteau, pour le remercier. Le prenant d'une main, il tira sa langue et

se mit à la couper... Sa bouche s'emplit de sang... Enfin, après avoir

tout à fait coupé sa langue, il en montra le morceau dans sa main. Ici,

le rideau tomba, l'adresse du prestidigitateur n'allant sans doute pas

plus loin.

On désigne sous l'appellation générale de Tchouktchis le peuple qui

habite l'extrémité N.-E. de l'Asie. Il comprend deux races: l'une,

nomade comme les Samoyèdes, est appelée les Tchouktchis à rennes;

l'autre, à demeures fixes, se nomme les Tchouktchis sédentaires.

Le genre de vie, ainsi que les traits du visage et la langue même,

diffèrent dans ces deux races. L'idiome, parlé par les Tchouktchis

sédentaires, a de très grands rapports avec celui des Esquimaux, dont

leurs «baïdarkes» ou bateaux de cuir, leurs instruments et les formes

de leurs huttes tendent encore à les rapprocher.

Lütké ne vit pas un grand nombre de Tchouktchis à rennes; aussi ne

put-il presque rien ajouter à ce qu'avaient dit ses prédécesseurs. Il

lui parut, cependant, qu'ils avaient été peints sous des couleurs trop

défavorables, et que leur réputation de turbulence et de sauvagerie

était singulièrement exagérée.

Les sédentaires, généralement connus sous le nom de Namollos, vivent

l'hiver dans des baraques, et l'été dans des huttes couvertes de peaux.

Celles-ci servent ordinairement de demeure à plusieurs familles.

«Les fils avec leurs femmes, les filles avec leurs maris, dit la

relation, y vivent ensemble avec leurs parents. Chaque famille occupe,

sous un rideau, une des séparations pratiquées sur le large côté de la

hutte. Ces rideaux sont faits de peaux de rennes cousues en forme de

cloche; ils sont attachés aux barres du plafond et descendent jusqu'à

terre. Deux, trois personnes et quelquefois davantage, à l'aide de la

graisse qu'ils allument quand il fait froid, réchauffent tellement

l'air sous ce rideau presque hermétiquement fermé, que, par les plus

fortes gelées, tout vêtement devient superflu; mais il n'appartient

qu'à des poumons tchouktchis de pouvoir respirer dans cette atmosphère.

Dans la moitié antérieure de la hutte sont tous les ustensiles, la

vaisselle, les marmites, les corbeilles, les malles de peau de veau

marin, etc. C'est là aussi qu'est le foyer, si l'on peut appeler ainsi

l'endroit où fument quelques broussailles d'osier, ramassées avec peine

dans les marais, et, à leur défaut, des os de baleine dans la graisse.

Autour de la hutte, sur des séchoirs de bois ou d'os de baleine,

est étendue de la chair de veau marin coupée par morceaux, noire et

dégoûtante.»

La vie que mènent ces peuples est misérable. Ils se repaissent de la

chair à moitié crue des phoques et des morses qu'ils chassent et de

celle des baleines que la mer jette sur leurs côtes. Le chien est le

seul animal domestique qu'ils possèdent; ils le traitent assez mal,

bien que ces pauvres animaux soient fort caressants et leur rendent de

grands services, soit qu'ils traînent leurs baïdarkes à la cordelle,

soit qu'ils tirent leurs traîneaux sur la neige.

Après un second séjour de cinq semaines à Pétropaulowsky, le

_Séniavine_ quitta le Kamtchatka, le 10 novembre, pour rentrer en

Europe. Avant de gagner Manille, Lütké fit une croisière dans la

partie septentrionale des Carolines, qu'il n'avait pas eu le temps de

reconnaître l'hiver précédent. Il vit successivement les groupes de

Mourileu, Fananou, Faieou, Namonouïto, Maghyr, Farroïlep, Ear, Mogmog,

et trouva à Manille la corvette le _Möller_, qui l'attendait.

L'archipel des Carolines embrasse un immense espace, et les Mariannes,

ainsi que les Radak, pourraient sans inconvénient lui être attribuées,

car on y trouve une population absolument identique. Les anciens

géographes n'avaient eu longtemps d'autres guides que les cartes des

missionnaires, qui, manquant de l'instruction et des instruments

nécessaires pour apprécier avec exactitude la grandeur, l'emplacement

et l'éloignement de tous ces archipels, leur avaient donné une

importance considérable, et avaient souvent fixé à plusieurs degrés

l'étendue d'un groupe qui n'avait que quelques milles.

Aussi, les navigateurs s'en tenaient-ils prudemment éloignés. Freycinet

fut le premier à mettre un peu d'ordre dans ce chaos, et, grâce à

la rencontre de Kadou et de don Louis Torrès, il put identifier les

nouvelles découvertes avec les anciennes. Lütké apporta sa part, et non

une des moindres, à l'établissement de la carte réelle et scientifique

d'un archipel qui avait fait longtemps l'effroi des navigateurs.

Le savant explorateur russe n'est pas de l'avis de l'un de ses

prédécesseurs, Lesson, qui rattachait à la race mongole, sous le nom de

rameau mongolo-pélagien, tous les habitants des Carolines. Il y voit

plutôt, avec Chamisso et Balbi, une branche de la famille malaise, qui

a peuplé la Polynésie orientale.

Si Lesson rapproche les Carolins des Chinois et des Japonais, Lütké

trouve, au contraire, à leurs grands yeux saillants, à leurs lèvres

épaisses, à leur nez retroussé, un air de famille avec ceux des

habitants des Sandwich et des Tonga. La langue n'offre pas non plus le

moindre rapprochement avec le Japonais, tandis qu'elle présente une

grande ressemblance avec celle des Tonga.

Lütké passa son temps de séjour à Manille à approvisionner, à réparer

la corvette, et il quitta, le 30 janvier, cette possession espagnole,

pour rentrer en Russie, où il jeta l'ancre, sur la rade de Cronstadt,

le 6 septembre 1829.

Il reste maintenant à dire ce qu'il était advenu de la corvette le

_Möller_, depuis sa séparation à Valparaiso. De Taïti, gagnant le

Kamtchatka, elle y avait débarqué à Pétropaulowsky une partie de son

chargement, puis avait fait voile, en août 1827, pour Ounalachka,

où elle était restée un mois. Après une reconnaissance de la côte

occidentale d'Amérique, abrégée par le mauvais temps, après un séjour

à Honolulu jusqu'en février 1828, elle avait découvert l'île Möller,

reconnu les îles Necker, Gardner, Lissiansky, et signalé, à six milles

au sud de celle-ci, un récif très dangereux.

La corvette avait ensuite prolongé l'île de Kur, la Basse des frégates

françaises, le récif Maras, celui de la Perle et de l'Hermès, et, après

avoir cherché certaines îles marquées sur les cartes d'Arrowsmith, elle

avait regagné le Kamtchatka. A la fin d'avril, elle avait appareillé

pour Ounalachka et opéré la reconnaissance de la côte septentrionale

de la presqu'île d'Alaska. C'est en septembre que le _Möller_ s'était

réuni au _Séniavine_, et, depuis cette époque, les deux bâtiments,

jusqu'à leur retour en Russie, ne s'étaient plus séparés qu'à de courts

intervalles.

Comme on a pu en juger par le récit assez détaillé qui vient d'en

être fait, cette expédition n'avait pas été sans amener des résultats

importants pour la géographie. Il faut ajouter que les différentes

branches de l'histoire naturelle, la physique et l'astronomie lui

durent également de nombreuses et importantes acquisitions.

CHAPITRE II

LES CIRCUMNAVIGATEURS FRANÇAIS

I

Voyage de Freycinet.--Rio-de-Janeiro et ses gitanos.--Le Cap et

ses vins.--La baie des Chiens-Marins.--Séjour à Timor.--L'île

d'Ombay et sa population anthropophage.--Les îles des

Papous.--Habitations sur pilotis des Alfourous.--Un dîner chez

le gouverneur de Guaham.--Description des Mariannes et de leurs

habitants.--Quelques détails sur les Sandwich.--Port-Jackson et

la Nouvelle-Galles du Sud.--Naufrage à la baie Française.--Les

Malouines.--Retour en France.--Expédition de la _Coquille_ sous

les ordres de Duperrey.--Martin-Vaz et la Trinidad.--L'île

Sainte-Catherine.--L'indépendance du Brésil.--La baie Française et

les restes de l'Uranie.--Relâche à Concepcion.--La guerre civile

au Chili.--Les Araucans.--Nouvelles découvertes dans l'archipel

Dangereux.--Relâche à Taïti et à la Nouvelle-Irlande.--Les

Papous.--Station à Ualan.--Les Carolins et les Carolines.--Résultats

scientifiques de l'expédition.

L'expédition, commandée par Louis-Claude de Saulces de Freycinet, fut

due aux loisirs que la paix de 1815 venait d'accorder à la marine

française. Un de ses officiers les plus entreprenants, celui-là même

qui avait accompagné Baudin dans la reconnaissance des côtes de

l'Australie, en conçut le plan et fut chargé de l'exécuter. C'était

le premier voyage maritime qui ne dût pas avoir exclusivement

l'hydrographie pour objet. Son but principal était le relèvement de la

forme de la Terre dans l'hémisphère sud et l'observation des phénomènes

du magnétisme terrestre; l'étude des trois règnes de la nature, des

mœurs, des usages et des langues des peuples indigènes ne devait pas

être oubliée; enfin les recherches de géographie, sans être exclues,

étaient cependant placées au dernier rang.

Freycinet trouva dans les officiers du corps de santé de la marine, MM.

Quoy, Gaimard et Gaudichaud, d'utiles auxiliaires pour les questions

d'histoire naturelle; en même temps, il s'adjoignit un certain nombre

d'officiers de marine très distingués, dont les plus connus sont

Duperrey, Lamarche, Bérard et Odet-Pellion, qui devinrent, l'un membre

de l'Institut, les autres officiers supérieurs ou généraux de la marine.

Freycinet eut également soin de choisir ses matelots parmi ceux qui se

trouvaient en état d'exercer un métier, et, sur les cent vingt hommes

qui composèrent l'équipage de la corvette l'_Uranie_, il n'y en avait

pas moins de cinquante qui pouvaient être au besoin charpentiers,

cordiers, voiliers, forgerons, etc.

Des rechanges pour deux ans, des approvisionnements de tout genre

et tels que pouvaient les fournir les appareils perfectionnés dont

on commençait à se servir, des caisses en fer pour garder l'eau

douce, des alambics pour distiller l'eau de mer, des conserves et des

antiscorbutiques, furent entassés sur l'_Uranie_. Elle quitta le port

de Toulon, le 17 septembre 1817, emportant, déguisée en matelot, la

femme du commandant, qui ne craignait pas d'affronter les périls et les

fatigues de cette longue navigation.

Avec ces provisions toutes matérielles, Freycinet avait un assortiment

des meilleurs instruments et appareils. Enfin, il avait reçu, de

l'Institut, des instructions détaillées, destinées, soit à le guider

dans ses recherches, soit à lui suggérer les expériences qui pouvaient

le plus contribuer aux progrès des sciences.

Une relâche à Gibraltar, un arrêt à Sainte-Croix de Ténériffe, l'une

des îles Canaries, qui, comme le dit spirituellement Freycinet, ne

furent pas pour l'équipage les îles Fortunées,--toute communication

avec la terre fut interdite par le gouverneur,--précédèrent l'entrée de

l'_Uranie_ à Rio-de-Janeiro, le 6 décembre.

Le commandant et ses officiers profitèrent de cette relâche pour

procéder à un grand nombre d'observations magnétiques et d'expériences

du pendule, tandis que les naturalistes parcouraient le pays et

faisaient de nombreuses collections d'histoire naturelle.

[Illustration: Guerriers des îles d'Ombay et de Guébé.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

La relation originale du voyage contient un très long historique de la

découverte et de la colonisation du Brésil, ainsi que les détails les

plus circonstanciés sur les usages et les mœurs des habitants, sur

la température et le climat, de même qu'une description minutieuse de

Rio-de-Janeiro, de ses monuments et de ses environs.

[Illustration: Maison de Rawak, sur pilotis.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

La partie la plus curieuse de la description a trait aux gitanos qu'on

rencontrait à cette époque à Rio-de-Janeiro.

«Dignes descendants des Parias de l'Inde, d'où il ne paraît pas

douteux qu'ils tirent leur origine, dit Freycinet, les _ciganos_ de

Rio-de-Janeiro, affectent comme eux l'habitude de tous les vices,

une propension à tous les crimes. La plupart, possesseurs de grandes

richesses, étalant un luxe considérable en habillements et en chevaux,

particulièrement à l'époque de leurs noces, qui sont très somptueuses,

se plaisent communément au milieu de la débauche crapuleuse et de

la fainéantise. Fourbes et menteurs, ils volent tant qu'ils peuvent

dans le commerce; ils sont aussi de subtils contrebandiers. Ici,

comme partout où l'on rencontre cette abominable race d'hommes, leurs

alliances n'ont jamais lieu qu'entre eux. Ils ont un accent et même un

jargon particuliers. Par une bizarrerie tout à fait inconcevable, le

gouvernement tolère cette peste publique: deux rues particulières leur

sont même affectées dans le voisinage de Campo de Santa-Anna.»

«Qui ne verrait Rio-de-Janeiro que de jour, dit un peu plus loin le

voyageur, serait tenté de croire que la population n'y est composée que

de nègres. Les gens comme il faut, à moins d'un motif extraordinaire

ou de devoirs religieux, ne sortent guère que le soir, et c'est alors

surtout aussi que les femmes se montrent; pendant le jour, elles

restent presque constamment chez elles, et partagent leur temps entre

le sommeil et la toilette. Le théâtre et les églises sont les seuls

endroits où un homme puisse jouir de leur présence.»

La navigation de l'_Uranie_, du Brésil au cap de Bonne-Espérance, ne

fut accompagnée d'aucun événement nautique digne de fixer l'attention.

Le 7 mars, l'ancre tombait dans la baie de la Table. Après une

quarantaine de trois jours, on laissa aux navigateurs la faculté de

descendre à terre, où les attendait le plus gracieux accueil de la part

du gouverneur, Charles Sommerset. Les instruments furent débarqués

aussitôt qu'on put se procurer un local convenable. Les expériences

habituelles du pendule furent faites et les phénomènes de l'aiguille

aimantée furent observés.

Les naturalistes Quoy et Gaimard, accompagnés de plusieurs personnes de

l'état-major, firent une excursion d'histoire naturelle à la montagne

de la Table et aux fameux vignobles de Constance.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 22 / 39 段