Descendu à terre, le capitaine, ayant rencontré un Anglais du nom de

Smith, appartenant à l'ancien équipage de la _Bounty_, en avait reçu la

confession qui va suivre.

Lorsqu'il eut quitté Taïti, Christian fit directement voile pour

Pitcairn dont la situation isolée, au sud des Pomotou, hors de toute

route fréquentée, l'avait vivement frappé. Après avoir débarqué les

provisions que renfermait la _Bounty_ et l'avoir dépouillée des agrès

qui pouvaient être utiles, on brûla le bâtiment, non seulement pour en

faire disparaître toute trace, mais aussi afin d'ôter à tout rebelle la

tentation de s'enfuir.

Tout d'abord, on avait craint, en voyant des moraïs, que l'île ne

fût peuplée. On fut bien vite convaincu qu'il n'en était rien. On

bâtit donc des cabanes, on défricha des terrains. Mais les Anglais

réservèrent charitablement aux sauvages qu'ils avaient enlevés ou qui

les avaient librement accompagnés, les fonctions d'esclaves. Quoi qu'il

en soit, deux ans se passèrent sans querelles trop violentes. A ce

moment, les naturels avaient tramé contre les blancs un complot, dont

ceux-ci furent avertis par une Taïtienne, et les deux chefs payèrent de

la vie leur tentative avortée.

Deux ans encore de paix et de tranquillité, puis nouveau complot, à la

suite duquel cinq Anglais, dont Christian, furent massacrés. A leur

tour, les femmes, qui regrettaient les Anglais, avaient immolé les

Taïtiens survivants.

La découverte d'une plante, de laquelle on pouvait tirer une sorte

d'eau-de-vie, causa un peu plus tard la mort d'un des quatre Anglais

qui restaient; un autre fut massacré par ses compagnons; un troisième

mourut à la suite d'une maladie, et un certain Smith, qui prit le nom

d'Adams, demeura seul à la tête d'une population de dix femmes et de

dix-neuf enfants, dont les plus âgés n'avaient pas plus de sept à huit

ans.

Cet homme, qui avait réfléchi sur ses désordres et dont le repentir

allait transformer l'existence, dut remplir les devoirs et les

fonctions de père, de prêtre, d'officier de l'état civil et de roi. Par

sa justice et sa fermeté, il sut acquérir une influence toute puissante

sur cette bizarre population.

Ce singulier professeur de morale, qui, dans sa jeunesse, avait violé

toutes les lois, pour qui nul engagement n'avait été sacré, enseigna

alors la pitié, l'amour, l'union, institua des mariages réguliers entre

les enfants de familles différentes, et la petite colonie prospéra sous

le commandement à la fois doux et ferme de cet homme devenu vertueux

sur le tard.

Tel était, au moment où Beechey y débarqua, l'état moral de la colonie

de Pitcairn. Le navigateur, bien reçu d'une population dont les vertus

rappelaient celles de l'âge d'or, y fit un séjour de dix-huit jours.

Le village était composé de huttes propres et nettes, entourées de

pandanus et de cocotiers; les champs étaient bien cultivés, et, sous

la direction d'Adams, cette peuplade s'était fabriqué les instruments

les plus utiles avec une habileté véritablement étonnante. De figure

agréable et douce pour la plupart, ces métis avaient des membres bien

proportionnés, qui annonçaient une vigueur peu commune.

Après Pitcairn, les îles Crescent, Gambier, Hood, Clermont-Tonnerre,

Serles, Whitsunday, Queen Charlotte, Tehaï, des Lanciers, qui font

partie des Pomotou, furent visitées par Beechey, ainsi qu'un îlot

auquel il donna le nom de Byam-Martin.

Le navigateur y rencontra un sauvage, du nom de Tou-Wari, qui y avait

été jeté par la tempête. Parti d'Anaa, avec cent cinquante de ses

compatriotes, dans trois pirogues, pour aller rendre hommages à Pomaré

III, qui venait de monter sur le trône, Tou-Wari avait été jeté loin

de sa route par les vents d'ouest. A ceux-ci avaient succédé des

brises variables, et bientôt les provisions furent si complètement

épuisées que l'on dut manger les cadavres de ceux qui avaient succombé.

Enfin, Tou-Wari était arrivé à l'île Barrow, au milieu de l'archipel

Dangereux, où il s'était un peu ravitaillé; il avait ensuite repris la

mer, mais ce n'avait pas été pour longtemps, car sa pirogue s'étant

défoncée près de Byam-Martin, il avait dû rester sur cet îlot.

Beechey finit par céder aux prières de Tou-Wari en le prenant à son

bord, avec sa femme et ses enfants, pour les ramener à Taïti. Le

lendemain, par un de ces hasards qu'on ne voit d'ordinaire que dans les

romans, Beechey s'étant arrêté à Heïou, Tou-Wari y avait rencontré son

frère, qui le croyait mort depuis longtemps. Après les premiers élans

d'effusion, les deux naturels gravement assis l'un à côté de l'autre,

les mains serrés avec tendresse, s'étaient raconté leurs aventures

réciproques.

Beechey quitta Heïou le 10 février, reconnut les îles Melville et

Croker, et jeta l'ancre, le 18, à Taïti, où il eut de la peine à se

procurer des rafraîchissements. Les naturels exigeaient maintenant

de bons dollars chiliens et des vêtements européens, articles qui

faisaient complètement défaut sur le _Blossom_.

Le capitaine, après avoir reçu la visite de la régente, fut invité

à une soirée qui devait être donnée en son honneur dans la demeure

royale, à Papeïti. Mais, lorsque les Anglais se présentèrent, ils

trouvèrent que tout le monde dormait au palais. La régente avait

oublié son invitation et s'était couchée plus tôt que d'habitude. Elle

n'en reçut pas moins gracieusement ses hôtes, et organisa une petite

sauterie, malgré la rigoureuse défense des missionnaires. Seulement, la

fête dut se passer pour ainsi dire en silence, afin que le bruit n'en

parvînt pas aux oreilles de l'agent de police qui se promenait sur la

plage. On jugera par ce seul détail de la liberté que le missionnaire

Pritchard laissait aux premiers personnages de Taïti. Que devait-ce

être pour la tourbe des naturels?

Le 3 avril, le jeune roi rendit sa visite à Beechey, qui lui fit

présent, de la part de l'Amirauté, d'un superbe fusil de chasse. Les

relations furent très amicales, et l'influence que les missionnaires

anglais avaient su prendre se trouva encore consolidée par la

cordialité et les prévenances dont l'état-major du _Blossom_ leur donna

des preuves réitérées.

Parti de Taïti, le 26 avril, Beechey gagna les îles Sandwich, où il fit

une station d'une dizaine de jours, et mit à la voile pour le détroit

de Behring et la mer polaire. Ses instructions lui prescrivaient de

s'enfoncer au long de la côte d'Amérique, aussi loin que l'état des

glaces le lui permettrait. Le _Blossom_ s'arrêta dans la baie Kotzebue,

séjour aussi inhospitalier que repoussant, où les Anglais eurent

plusieurs entrevues avec les indigènes, sans pouvoir se procurer le

moindre renseignement sur Franklin et sa troupe. Puis, Beechey expédia

au-devant de cet intrépide explorateur une chaloupe pontée, sous le

commandement du lieutenant Elson. Celui-ci ne put dépasser la pointe

Barrow, par 71° 23´ de latitude nord, et fut obligé de regagner le

_Blossom_, que les glaces forcèrent à repasser le détroit, le 13

octobre, par un temps clair et une forte gelée.

Afin d'utiliser la saison d'hiver, Beechey visita le port de

San-Francisco, et relâcha encore une fois, le 25 janvier 1837, à

Honolulu, dans les îles Sandwich. Grâce à la politique habile et

libérale de son gouvernement, cet état s'avançait, à grands pas, dans

la voie du progrès et de la prospérité.

Le nombre des maisons s'était augmenté; la ville prenait, de plus en

plus, un caractère civilisé; le port était fréquenté par un grand

nombre de navires anglais et américains; enfin, la marine nationale

était créée et comptait cinq briks et huit schooners. L'agriculture

était dans un état florissant; le café, le thé, les épices, occupaient

de vastes plantations, et l'on cherchait à utiliser les forêts de

cannes à sucre qui prospéraient dans l'archipel.

Après une relâche, en avril, à l'embouchure de la rivière de Canton, le

_Blossom_ procéda à la reconnaissance de l'archipel Liou-Kieou, chaîne

d'îles qui relie le Japon à Formose, et du groupe Bonin-Sima, terres

sur lesquelles l'explorateur ne rencontra d'autres animaux que de

grosses tortues vertes.

A la suite de cette exploration, le _Blossom_ reprit la route du nord;

mais, les circonstances atmosphériques étant moins favorables, il ne

put pénétrer cette fois que jusqu'à 70° 40´. Il laissait en cet endroit

de la côte des vivres, des vêtements et des instructions, pour le cas

où Parry ou Franklin aurait réussi à percer jusque-là. Après avoir

croisé jusqu'au 6 octobre, Beechey se détermina, à regret, à rentrer

en Angleterre. Il fit escale à Monterey, à San-Francisco, à San-Blas,

à Valparaiso, doubla le cap Horn, mouilla à Rio-de-Janeiro et jeta

l'ancre à Spithead, le 21 octobre.

Il faut, maintenant, raconter l'expédition du capitaine russe Lütké,

expédition qui produisit des résultats assez importants. La relation,

très amusante, est spirituellement écrite. Aussi lui ferons-nous

quelques emprunts.

Le _Séniavine_ et le _Möller_ étaient deux gabares construites en

Russie, qui tenaient toutes deux très bien la mer, mais dont la

seconde était assez mauvaise marcheuse, inconvénient qui, pendant

presque tout le voyage, tint les deux bâtiments séparés. Le _Séniavine_

avait Lütké pour commandant, et le _Möller_, Stanioukowitch.

[Illustration: Un moraï à Kayakakowa. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Les deux bâtiments appareillèrent de Cronstadt, le 1er septembre

1828, firent escale à Copenhague et à Portsmouth, où l'on acheta des

instruments de physique et d'astronomie. A peine sortaient-ils de

la Manche, qu'ils furent séparés. Le _Séniavine_, que nous suivrons

particulièrement, fit relâche à Ténériffe, où Lütké espérait trouver sa

conserve.

Cette île venait d'être, du 4 au 8 novembre, ravagée par un ouragan

terrible, tel qu'on n'en avait jamais vu de semblable depuis la

conquête. Trois navires avaient péri dans la rade même de Sainte-Croix;

deux autres, jetés à la côte, avaient été mis en pièces. Les torrents,

grossis par une pluie épouvantable, avaient renversé jardins,

murailles, édifices, dévasté plusieurs plantations considérables,

démoli presque entièrement l'un des forts, détruit quantité de maisons

dans la ville et rendu plusieurs rues impraticables. Trois ou quatre

cents individus avaient trouvé la mort dans ce cataclysme, dont les

dommages étaient évalués à plusieurs millions de piastres.

[Illustration: De hautes montagnes recouvertes d'un sombre manteau de

forêts. (Page 236.)]

Au mois de janvier, les deux bâtiments s'étaient retrouvés à

Rio-de-Janeiro, et, jusqu'au cap Horn, ils avaient fait la route de

conserve. Là, les tempêtes ordinaires, les brouillards habituels les

avaient assaillis et séparés encore une fois. Le _Séniavine_ avait

alors fait route pour Concepcion.

«Le 15 mars, dit Lütké, nous n'étions, par estime, qu'à huit milles

de la côte la plus voisine, mais un brouillard épais nous en dérobait

la vue. Dans la nuit, le brouillard se dissipa, et le point du jour

offrit à nos regards un spectacle d'une grandeur et d'une magnificence

indescriptibles. La chaîne dentelée des Andes, avec ses pics aigus, se

dessinait sur un ciel d'azur, éclairé des premiers rayons du soleil. Je

ne veux point augmenter le nombre de ceux qui se sont perdus en vains

efforts pour transmettre aux autres les sensations qu'ils éprouvèrent

au premier aspect de pareils tableaux de la nature. Elles sont aussi

inexprimables que la majesté du spectacle lui-même. La variété des

couleurs, la lumière que le lever du soleil répandait graduellement sur

le ciel et sur les nuages, étaient d'une inimitable beauté. A notre

vif regret, ce spectacle, ainsi que tout ce qui est sublime dans la

nature, ne fut pas de longue durée. A mesure que la masse de lumière

envahissait l'atmosphère, l'énorme géant semblait s'enfoncer dans

l'abîme, et le soleil, paraissant sur l'horizon, en effaça même les

traces.»

Le sentiment de Lütké sur l'aspect de la Concepcion n'était pas

d'accord avec celui de quelques-uns de ses prédécesseurs. Il n'avait

pas encore oublié les richesses exubérantes de la végétation de la

baie de Rio-de-Janeiro. Aussi trouva-t-il cette côte assez pauvre. Les

habitants, autant qu'il put en juger pendant une relâche très courte,

lui parurent doués du caractère le plus affable et plus civilisés que

les gens de la même classe dans bien d'autres pays.

En entrant à Valparaiso, Lütké aperçut le _Möller_ qui mettait à la

voile pour le Kamtchatka. Les équipages se dirent adieu, et chacun

suivit dès lors une direction séparée.

La première course des officiers et des naturalistes, fut pour les

célèbres «quebradas».

«Ce sont, dit le voyageur, des ravins dans les montagnes, comblés pour

ainsi dire par de petites cabanes qui renferment la plus grande partie

de la population de Valparaiso. La plus peuplée de ces quebradas est

celle qui s'élève à l'angle S.-O. de la ville. Le granit, qui, là, se

montre à découvert, sert de fondement solide aux constructions, et

les met à l'abri de l'effet destructeur des tremblements de terre.

La communication de ces habitations, entre elles et avec la ville,

s'effectue par d'étroits sentiers sans points d'appui ni degrés, qui

se prolongent sur la pente des rochers, et sur lesquels les enfants,

en jouant, couraient en tous sens, comme des chamois. Il n'y a là que

quelques maisons, et encore appartiennent-elles à des étrangers,

auxquelles aboutissent des sentiers où l'on ait pratiqué des marches;

les Chiliens regardent cette précaution comme un luxe superflu et tout

à fait inutile. C'est un spectacle étrange que de voir, sous ses pieds,

un escalier de toits en tuiles ou en branches de palmiers, et au-dessus

de sa tête un amphithéâtre de portes et de jardins. J'avais d'abord

suivi messieurs les naturalistes; mais ils m'entraînèrent bientôt

dans un endroit où je ne pouvais plus faire un pas ni en avant ni en

arrière, ce qui me décida à m'en retourner avec un de mes officiers, et

à les laisser là, en leur souhaitant de rapporter leurs têtes sauves au

logis; quant à moi, je crus mille fois perdre la mienne avant d'arriver

en bas.»

Au retour d'une pénible excursion que les marins avaient faite à

quelques lieues de Valparaiso, ils furent tout étonnés, en rentrant à

cheval dans la ville, d'être arrêtés par une patrouille, qui les força,

malgré leurs protestations, à mettre pied à terre.

«C'était le jeudi saint, dit Lütké; de ce jour jusqu'au samedi saint,

il n'est permis ici, sous peine d'une forte amende, ni de monter à

cheval, ni de chanter, ni de danser, ni de jouer d'aucun instrument,

ni même d'aller le chapeau sur la tête. Toute affaire, tout travail,

tout amusement, sont sévèrement défendus pendant ces jours. La colline

au milieu de la ville, sur laquelle est le théâtre, est transformée

pendant ce temps en Golgotha. Au milieu d'un espace entouré de grilles,

s'élève une croix avec l'image du Christ; on voit, près de lui, une

multitude de fleurs et de cierges, et, de chaque côté, des figures

de femmes à genoux, représentant les témoins de la Passion de notre

Sauveur. Les âmes pieuses s'approchaient de ce lieu pour laver leurs

péchés par une prière à haute voix. Je ne remarquai que des pécheresses

et pas un seul pécheur. La plupart d'entre elles étaient, sans doute,

fermement assurées d'obtenir la grâce divine, car, en venant, elles

jouaient, riaient, prenaient un air contrit en approchant de là, se

mettaient à genoux pour quelques instants et continuaient ensuite leur

chemin, en reprenant leurs jeux et leurs rires.»

L'intolérance et les superstitions, dont les étrangers rencontrèrent

des preuves à chaque pas, font naître, chez le voyageur, des réflexions

judicieuses. Il regrette de voir se perdre dans des révolutions

continuelles tant d'énergie et de ressources, qui pourraient être bien

mieux employées pour le développement moral et la prospérité matérielle

de la nation.

Pour Lütké, rien ne ressemble moins à une vallée du paradis que

Valparaiso et ses environs. Des montagnes pelées, coupées de profondes

quebradas, une plaine sablonneuse, au milieu de laquelle se dresse la

ville, les hautes montagnes des Andes à l'arrière-plan, tout cela ne

constitue pas, à proprement parler, un Éden.

Les traces de l'affreux tremblement de terre de 1823 n'étaient pas

alors entièrement effacées, et l'on voyait encore de grands espaces

couverts de débris.

Le 15 avril, le _Séniavine_ reprit la mer et fit voile pour la

Nouvelle-Arkhangel, où il entra le 24 juin, après une navigation qui

n'avait été marquée par aucun incident. La nécessité de procéder à des

réparations que rendait indispensables une campagne de dix mois, et le

débarquement des provisions dont le _Séniavine_ était chargé pour la

Compagnie, retinrent cinq semaines le capitaine Lütké dans la baie de

Sitkha.

Cette partie de la côte nord-ouest de l'Amérique offre un aspect

sauvage mais pittoresque. De hautes montagnes, recouvertes jusqu'à leur

cime d'un épais et sombre manteau de forêts, forment le dernier plan du

tableau. A l'entrée de la baie, c'est le mont Edgecumbe, volcan éteint

aujourd'hui, qui s'élève à 2,800 pieds au-dessus de la mer. Lorsqu'on

pénètre dans la baie, on rencontre un labyrinthe d'îles derrière

lesquelles se dresse, avec sa forteresse, ses tours et son église, la

ville de la Nouvelle-Arkhangel, qui ne se compose que d'une rangée

de maisons avec jardin, d'un hôpital, d'un chantier, et, hors des

palissages, d'un grand village d'Indiens Kaloches. La population était

alors mélangée de Russes, de créoles et d'Aléoutes au nombre de huit

cents, dont les trois huitièmes étaient au service de la Compagnie.

Mais cette population diminue sensiblement avec les saisons. L'été,

presque tout le monde est à la chasse, et l'on n'est pas plus tôt

rentré à l'automne, qu'on part pour la pêche.

La Nouvelle-Arkhangel ne présente pas précisément beaucoup de

distractions. A vrai dire, ce séjour, l'un les plus maussades qu'on

puisse imaginer, est une terre déshéritée, triste au delà de toute

expression, où l'année entière, sauf les trois mois de neige, ressemble

plus à l'automne qu'à toute autre saison. Tout cela n'est rien encore

pour le voyageur qui ne fait que passer; mais il faut, à celui qui

y réside, un grand fonds de philosophie ou une bien grande envie de

ne pas mourir de faim. Le commerce, assez important, se fait avec la

Californie, avec les naturels et avec les bâtiments étrangers.

Les fourrures que se procurent les Aléoutes, chasseurs de la Compagnie,

sont la loutre, le castor, le renard et le «souslic». Ils pêchent

le morse, le phoque et la baleine, sans compter, dans la saison, le

hareng, la morue, le saumon, le turbot, la lotte, la perche et des

«tsouklis», coquillages qu'on trouve aux îles de la Reine-Charlotte et

dont la Compagnie a besoin pour ses échanges avec les Américains.

Quant à ceux-ci, du 46e au 60e degré, ils paraissent appartenir à la

même race; c'est du moins à cette conclusion que semblent amener la

ressemblance de leurs formes extérieures, de leurs usages, de leur vie,

et la conformité de leur langue.

Les Kaloches de Sitkha reconnaissent pour fondateur de leur race un

homme du nom d'Elkh, favorisé de la protection du corbeau, cause

première de toutes choses. Remarque curieuse, chez les Kadiaques, qui

sont Esquimaux, cet oiseau joue aussi un rôle important. On retrouve,

chez les Kaloches, suivant Lütké, la tradition d'un déluge et quelques

fables qu'il rapproche de la mythologie grecque.

Leur religion n'est autre chose que le chamanisme. Un Dieu suprême leur

est inconnu, mais ils croient aux esprits malins et aux sorciers qui

prédisent l'avenir, guérissent les maladies, et dont la profession est

héréditaire.

Pour eux, l'âme est immortelle; toutefois, les âmes des chefs ne se

mêlent pas avec celles des inférieurs, celles des esclaves restent

esclaves après la mort. On voit combien cette conception est peu

consolante.

Le gouvernement est patriarcal; les indigènes sont organisés en tribus,

qui, comme dans le reste de l'Amérique, ont pour emblème, et, le plus

souvent, pour nom, un animal: le loup, le corbeau, l'ours, l'aigle, etc.

Les esclaves des Kaloches sont les prisonniers qu'ils ont faits à la

guerre. Le sort de ceux-ci est fort misérable. Leurs maîtres ont sur

eux droit de vie et de mort. Dans certaines cérémonies, à l'occasion de

la perte des chefs, on sacrifie ceux qui ne sont plus bons à rien, à

moins, au contraire, qu'on ne leur rende la liberté.

Soupçonneux et rusés, cruels et vindicatifs, les Kaloches ne valent

ni plus ni moins que les autres sauvages, leurs voisins. Durs à la

fatigue, braves, mais paresseux, ils laissent tous les travaux de

l'intérieur aux soins de leurs femmes, car la polygamie est chez eux en

usage.

En quittant Sitkha, Lütké se dirigea vers Ounalachka. L'établissement

d'Iloulouk est le principal de cette île, et, cependant, il n'est

habité que par douze Russes et dix Aléoutes des deux sexes.

Sans l'entière privation de bois qui oblige les indigènes à ramasser

celui que la mer jette sur les rivages voisins, parmi lesquels on

trouve quelquefois des troncs entiers de cyprès, de camphrier et d'une

espèce d'arbre qui répand une odeur de rose, cette île offrirait

beaucoup de commodités et d'agréments pour la vie. Elle abonde en beaux

pâturages. Aussi s'y livre-t-on avec succès à l'élève du bétail.

Les habitants des îles aux Renards avaient, à l'époque où Lütké les

visita, adopté en grande partie les mœurs et les vêtements des Russes.

Ils étaient tous chrétiens. Les Aléoutes sont bons, hardis, adroits, et

la mer est leur véritable élément.

Depuis 1826, plusieurs éruptions de cendres avaient causé de grands

ravages dans ces îles. En mai 1827, le volcan Chichaldinsk s'ouvrit un

nouveau cratère et vomit des flammes.

Les instructions de Lütké lui prescrivaient de reconnaître l'île

Saint-Mathieu, que Cook avait appelée île de Gore. Si le levé

hydrographique de cette position réussit au delà de toute espérance,

les Russes n'eurent pas le même succès, quand ils voulurent se procurer

des notions sur ses productions naturelles, car ils n'y purent

débarquer en aucun endroit.

Sur ces entrefaites, l'hiver arrivait avec son cortège ordinaire de

brouillards et de tempêtes. Il ne fallait pas songer à se rendre au

détroit de Behring. Lütké fit donc route pour le Kamtchatka, après

avoir communiqué avec l'île Behring. Il séjourna trois semaines à

Pétropaulowsky, temps qui fut employé au déchargement des objets qu'il

apportait et aux préparatifs de sa campagne d'hiver.

Les instructions de Lütké lui prescrivaient d'employer cette saison à

visiter les îles Carolines. Il résolut donc de se diriger tout d'abord

sur l'île d'Ualan, que le navigateur français Duperrey avait fait

connaître. Un port sûr permettrait de s'y livrer à des expériences sur

le pendule.

En route, Lütké chercha, sans la trouver, l'île Colunas, par 26° 9´ de

latitude et 128° de longitude ouest. Il en fut de même pour les îles

Dexter et Saint-Barthélemy. Il reconnut le groupe de corail Brown,

découvert en 1794 par l'Anglais Butler, et arriva le 4 décembre en vue

d'Ualan.

Dès les premiers moments, l'excellence des relations avec les indigènes

fit sur les Russes une excellente impression. Plusieurs d'entre les

Ualanais, qui étaient venus en pirogues, montrèrent assez de confiance

pour coucher à bord du bâtiment, alors qu'il était encore à la voile.

Ce ne fut pas sans peine que le _Séniavine_ pénétra dans le havre de la

Coquille. Débarqué sur l'îlot Matanial, où Duperrey avait dressé son

observatoire, Lütké fit de même, tandis que les échanges commençaient

avec les naturels. La bonhomie, le caractère pacifique de ceux-ci, ne

se démentirent pas un instant. Il suffit de retenir deux jours un chef

en otage et de brûler une pirogue pour mettre fin aux vols de quelques

indigènes.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 21 / 39 段