Le 4 novembre, le _Rurik_ quitta les îles Radak, après avoir reconnu

le groupe de Legiep, et relâcha à Guaham, l'une des Mariannes, jusqu'à

la fin du même mois. Une station de quelques semaines à Manille permit

au commandant de rassembler sur les Philippines des renseignements

curieux, sur lesquels il y aura lieu de revenir.

Après avoir échappé aux tempêtes violentes qui l'assaillirent lorsqu'il

doubla le cap de Bonne-Espérance, le _Rurik_ jeta l'ancre, le 3 août

1818, dans la Neva, en face du palais du comte Romantzoff.

Ces trois années de voyage n'avaient pas été perdues par les hardis

navigateurs. Ils n'avaient pas craint, malgré leur petit nombre et

la faiblesse d'échantillon de leur navire, d'affronter des mers

redoutables et des archipels encore peu connus, les glaces du pôle et

les ardeurs de la zone torride. Si leurs découvertes géographiques

étaient importantes, leurs rectifications l'étaient plus encore. Deux

mille cinq cents espèces de plantes, dont plus d'un tiers étaient

nouvelles, de nombreux matériaux pour la connaissance de la langue, de

l'ethnographie, de la religion et des mœurs des peuplades visitées,

c'était là une riche moisson, qui prouvait le zèle, l'habileté et la

science du capitaine, ainsi que l'intrépidité et la force de l'équipage.

Aussi, lorsque, en 1823, le gouvernement russe se détermina à

envoyer au Kamtchatka des renforts pour mettre fin au commerce de

contrebande qui se faisait dans ses possessions de la côte nord-ouest

de l'Amérique, le commandement de cette expédition fut-il confié à

Kotzebue. La frégate la _Predpriatie_ fut mise sous ses ordres, et on

le laissa libre de choisir, à l'aller comme au retour, la route qui lui

conviendrait pour accomplir sa mission.

Si Kotzebue avait fait, comme garde-marine, le tour du monde avec

Krusenstern, celui-ci lui donnait alors pour compagnon son fils aîné,

et Möller, le ministre de la marine, en faisait autant. C'est dire

quelle confiance on avait en lui.

L'expédition quitta Cronstadt le 15 août 1823, gagna Rio-de-Janeiro,

doubla le cap Horn le 15 janvier 1824, se dirigea vers l'archipel

des Pomotou, où fut découverte l'île Predpriatie, reconnut les îles

Araktschejef, Romantzoff, Carlshoff et Palliser, et jeta l'ancre, le 14

mars, dans la rade de Matavaï, à Taïti.

Depuis le séjour de Cook au milieu de cet archipel, une transformation

complète s'était produite dans les mœurs et la manière de vivre des

habitants.

En 1799, des missionnaires s'étaient établis à Taïti et y avaient

fait un séjour de dix ans sans opérer une seule conversion, et, il

faut le dire à regret, sans s'attirer l'estime et le respect de la

population. Forcés, par suite des révolutions qui bouleversèrent Taïti

à cette époque, de chercher un refuge à Eiméo et dans les autres îles

de l'archipel, leurs efforts obtinrent plus de succès. En 1817, le roi

de Taïti, Pomaré, rappela les missionnaires, leur concéda un terrain à

Matavaï, se convertit, et son exemple fut bientôt suivi par une notable

partie des indigènes.

Kotzebue était au courant de cette transformation, mais il ne croyait

pas, cependant, trouver en pleine prospérité les usages européens.

Au coup de canon qui annonçait l'arrivée des Russes, une embarcation,

portant le pavillon taïtien, se détacha du rivage, et un pilote vint

conduire fort habilement la _Predpriatie_ au mouillage.

Le lendemain, qui était un dimanche, les Russes furent surpris, en

débarquant, du silence religieux qui régnait dans l'île tout entière.

Ce silence n'était interrompu que par les cantiques et les psaumes que

chantaient des insulaires enfermés dans leurs cabanes.

L'église, bâtiment simple et propre, de forme rectangulaire, couverte

de roseaux, que précédait une large et longue avenue de cocotiers,

était remplie d'une foule attentive et recueillie, les hommes d'un

côté, les femmes de l'autre, tous un livre de prières à la main. La

voix de ces néophytes se mêlait souvent au chant des missionnaires,

hélas! avec plus de bonne volonté que d'harmonie et d'à propos.

Si la piété des insulaires était vraiment édifiante, le costume que

portaient ces singuliers fidèles était bien fait pour donner quelques

distractions aux visiteurs. Un habit noir ou une veste d'uniforme

anglais composait tout le vêtement des uns, tandis que les autres ne

portaient qu'un gilet, une chemise ou un pantalon. Les plus fortunés

s'enveloppaient dans des manteaux de drap, mais tous, riches ou

pauvres, avaient rejeté comme inutile l'usage des bas et des souliers.

Quant aux femmes, elles n'étaient pas moins grotesquement accoutrées: à

celles-ci une chemise d'homme, blanche ou rayée, à celles-là une simple

pièce de toile, mais des chapeaux européens à toutes. Si les femmes

des ariis portaient des robes de couleur, luxe suprême, la robe alors

remplaçait tout autre vêtement.

Le lundi, eut lieu une cérémonie imposante. Ce fut la visite de la

régente et de la famille royale à Kotzebue. Ces hauts personnages

étaient précédés d'un maître des cérémonies. C'était une sorte de fou,

vêtu seulement d'une veste rouge; mais ses jambes portaient un tatouage

figurant un pantalon rayé; au bas de son dos était dessiné un quart de

cercle aux divisions minutieusement exactes, et il mettait un sérieux

des plus comiques à exécuter ses cabrioles, ses contorsions, ses

grimaces et ses gambades.

Sur les bras de la régente reposait le petit Pomaré III. A côté d'elle

s'avançait la sœur du roi, gentille fillette d'une dizaine d'années.

Si le bébé royal était vêtu à l'européenne, comme ses compatriotes, il

ne portait pas plus de chaussures que le plus pauvre de ses sujets. Sur

les instances des ministres et des grands taïtiens, Kotzebue lui fit

fabriquer une paire de bottes qui devaient lui servir le jour de son

couronnement.

Que de cris de joie, que de témoignages de plaisir, que de regards

d'envie, pour toutes les bagatelles distribuées aux dames de la cour!

Que de pugilats, pour ce galon d'or faux dont elles s'arrachèrent les

moindres bouts!

Etait-ce donc une affaire d'importance que celle qui amenait tant

d'hommes sur le pont de la frégate, apportant des fruits et des cochons

en abondance? Non, ces solliciteurs étaient les maris des infortunées

Taïtiennes, qui n'assistaient pas à la distribution de ce galon, plus

précieux pour elles que les rivières de diamants pour des Européennes.

Au bout de dix jours, Kotzebue se décida à quitter ce singulier pays,

où la civilisation et la barbarie se côtoyaient si fraternellement, et

il gagna l'archipel des Samoa, fameux par le massacre des compagnons de

La Pérouse.

Quelle différence avec les naturels de Taïti! Sauvages et farouches,

défiants et menaçants, les indigènes de l'île Rose eurent peine à

s'enhardir jusqu'à monter sur le pont de la _Predpriatie_. L'un d'eux,

à la vue du bras nu d'un matelot, ne put même retenir un geste aussi

éloquent que féroce, indiquant tout le plaisir qu'il aurait à dévorer

cette chair ferme et, sans doute, savoureuse.

Bientôt, avec le nombre des pirogues augmenta l'insolence de ces

indigènes. Il fallut les frapper à coups de croc pour les repousser,

et la frégate, reprenant sa route, laissa derrière elle les frêles

embarcations de ces féroces insulaires.

Oiolava, l'île Plate et Pola, qui font, comme l'île Rose, partie

de l'archipel des Navigateurs, furent dépassées presque aussitôt

qu'entrevues, et Kotzebue se dirigea vers les Radak, où il avait reçu

un si amical accueil à son premier voyage.

Mais, à la vue de ce grand bâtiment, les habitants prirent peur,

s'empilèrent dans les canots ou s'enfuirent dans l'intérieur,

tandis que, sur la grève, une procession d'insulaires se formait et

s'avançait, une branche de palmier à la main, au devant des étrangers

dont ils venaient implorer la paix.

A cette vue, Kotzebue se jeta avec le chirurgien Eschscholtz dans

une embarcation, fit force de rames vers le rivage en criant:

«Totabou aïdara!» (Kotzebue, ami). Ce fut un changement complet.

Les supplications que les naturels allaient adresser aux Russes se

changèrent en cris d'allégresse, en démonstrations enthousiastes de

joie; les uns se précipitèrent au devant de leurs amis, les autres

coururent annoncer à leurs compatriotes l'arrivée de Kotzebue.

Le commandant apprit avec plaisir que Kadou vivait toujours à Aur, sous

la protection de Lamary, dont il avait acheté la bienveillance au prix

de la moitié de ses richesses.

De tous les animaux que Kotzebue avait déposés à Otdia, seuls les

chats, devenus sauvages, étaient encore vivants, mais ils n'avaient pu

exterminer jusqu'alors les légions de rats qui infestaient le pays.

Le commandant resta quelques jours avec ses amis, qui le régalèrent de

représentations dramatiques, et, le 6 mai, il fit route pour le groupe

Legiep, incomplètement reconnu par lui pendant son premier voyage.

Après avoir procédé à ce relèvement, Kotzebue se proposait de continuer

l'exploration des Radak, mais le mauvais temps l'en empêcha, et il dut

faire voile pour le Kamtchatka.

Du 7 juin au 20 juillet, l'équipage y jouit d'un repos qu'il avait bien

gagné. Alors il reprit la mer, et, le 7 août, laissa tomber l'ancre à

la Nouvelle-Arkhangel, sur la côte d'Amérique.

Mais la frégate, que la _Predpriatie_ venait remplacer dans cette

station, s'y trouvait encore et y devait rester jusqu'au 1er mars

de l'année suivante. Kotzebue mit donc à profit cet intervalle, en

visitant l'archipel Sandwich, où il jeta l'ancre devant Waihou, en

décembre 1824.

Le havre de Rono-Rourou, ou Honolulu, est le plus sûr de l'archipel.

Aussi recevait-il déjà de nombreux navires, et l'île de Waihou

était-elle en passe de devenir la plus importante du groupe et

de détrôner Hawai ou Owyhee. Déjà l'aspect de la ville était à

demi européen; les maisons de pierre avaient remplacé les cabanes

primitives; des rues régulièrement percées, avec des boutiques, des

cafés, des marchands de liqueurs fort achalandés par les matelots

baleiniers et les marchands de fourrures, ainsi qu'une forteresse,

munie de canons, étaient les signes les plus apparents de la

transformation rapide des habitudes et des mœurs des indigènes.

Cinquante années s'étaient écoulées depuis la découverte de la plupart

des îles océaniennes, et partout s'étaient produits des changements

aussi brusques qu'aux Sandwich.

«Le commerce des fourrures, dit Desborough Cooley, commerce qui se

fait sur la côte nord-ouest de l'Amérique, a opéré une étonnante

révolution dans les îles Sandwich, dont la situation offre un abri

avantageux aux bâtiments engagés dans ce commerce. Les marchands

avaient l'habitude d'hiverner, de réparer et de ravitailler leurs

vaisseaux dans ces îles; l'été venu, ils retournaient sur la côte

d'Amérique pour compléter leurs cargaisons. Les outils de fer, mais

par-dessus tout les fusils, étaient demandés par les insulaires en

échange de leurs provisions, et, sans songer aux conséquences de leur

conduite, les trafiquants mercenaires s'empressaient de satisfaire à

ces désirs. Les armes à feu et les munitions, étant le meilleur moyen

d'échange, furent transportées en abondance dans les îles Sandwich.

Aussi les insulaires devinrent-ils bientôt formidables à leurs hôtes;

ils s'emparèrent de plusieurs petits navires et déployèrent une énergie

mêlée d'abord de férocité, mais qui indiquait chez eux une propension

puissante vers les améliorations sociales. A cette époque, un de ces

hommes extraordinaires, qui manquent rarement à se produire lorsqu'il

se prépare de grands événements, compléta la révolution commencée par

les Européens. Kamea-Mea, chef qui s'était déjà fait remarquer dans ces

îles durant la dernière et fatale visite de Cook, usurpa l'autorité

royale, soumit les îles voisines, à la tête d'une armée de seize mille

hommes, et voulut faire servir ses conquêtes aux vastes plans de

progrès qu'il avait conçus. Il connaissait la supériorité des Européens

et mettait tout son orgueil à les imiter. Déjà, en 1796, lorsque le

capitaine Broughton visita ces îles, l'usurpateur lui envoya demander

s'il lui devait les saluts de son artillerie. Dès l'année 1817, on a

dit qu'il possédait une armée de sept mille hommes munis de fusils, et

parmi lesquels se trouvaient au moins cinquante Européens. Kamea-Mea,

après avoir commencé sa carrière par le massacre et l'usurpation, a

fini par mériter l'amour sincère et l'admiration de ses sujets, qui

le regardèrent comme un être surhumain et qui pleurèrent sa mort avec

des larmes plus vraies que celles que l'on verse ordinairement sur les

cendres d'un monarque.»

Tel était l'état des choses lorsque l'expédition russe s'arrêta à

Waihou. Le jeune roi Rio-Rio était en Angleterre, avec sa femme, et le

gouvernement de l'archipel se trouvait entre les mains de la reine mère

Kaahou-Manou.

Kotzebue profita de l'absence de cette dernière et du premier ministre,

tous deux alors en visite sur une île voisine, pour aller voir une

autre épouse de Kamea-Mea.

«L'appartement, dit le navigateur, était meublé à la mode européenne,

de chaises, de tables et de glaces. Le plancher était recouvert

de belles nattes, sur lesquelles était étendue Nomo-Hana, qui ne

paraissait pas avoir plus de quarante ans; elle était haute de cinq

pieds huit pouces et avait, à coup sûr, plus de quatre pieds de

circonférence. Ses cheveux, noirs comme le jais, étaient soigneusement

relevés sur le sommet d'une tête aussi ronde qu'un ballon. Son nez

aplati et ses lèvres saillantes n'avaient rien de beau; cependant, dans

sa physionomie, régnait un air avenant et agréable.»

La «bonne dame» se rappelait avoir vu Kotzebue dix ans avant. Aussi

lui fit-elle fort bon accueil, mais elle ne put parler de son mari,

sans que les larmes lui vinssent aussitôt aux yeux, et son chagrin ne

paraissait pas affecté. Afin que la date de la mort de ce prince fût

toujours présente sous ses yeux, elle avait fait tatouer sur son bras

cette simple inscription: 6 mai 1819.

Chrétienne et pratiquante, comme la plus grande partie de la

population, la reine entraîna Kotzebue à l'église, bâtiment simple

et vaste, mais qui ne contenait pas une foule aussi pressée qu'à

Taïti. Nomo-Hana paraissait fort intelligente, savait lire, et se

montrait particulièrement enthousiaste de l'écriture, cette science

qui rapproche les absents. Voulant donner au commandant, en même temps

qu'une preuve de son affection, un témoignage de ses connaissances,

elle lui expédia, par un ambassadeur, une épître qu'elle avait mis

plusieurs semaines à rédiger.

Les autres dames voulurent aussitôt en faire autant, et Kotzebue se

vit à la veille de succomber sous le poids des missives qui allaient

lui être adressées. Le seul moyen de mettre fin à cette épidémie

épistolaire, c'était de lever l'ancre, et c'est ce que fit Kotzebue

sans attendre plus longtemps.

Toutefois, avant son départ, il reçut à son bord la reine Noma-Hana,

qui vint revêtue de son costume de cérémonie. Qu'on se figure une

magnifique robe en soie, de couleur pêche, garnie d'une large broderie

noire, robe faite pour une taille européenne, par conséquent trop

courte et trop étroite. Aussi apercevait-on, non seulement des pieds

auprès desquels ceux de Charlemagne auraient semblé les pieds d'une

chinoise, emprisonnés dans une grossière chaussure d'homme, mais des

jambes brunes, grosses et nues, qui rappelaient des balustres de

terrasses. Un collier de plumes rouges et jaunes, une guirlande de

fleurs naturelles, qui jouait le hausse-col, un chapeau de paille

d'Italie, orné de fleurs artificielles, complétaient cette toilette

luxueuse et ridicule.

[Illustration: Un officier du roi des îles Sandwich.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Noma-Hana visita le bâtiment, se fit rendre compte de tout, et enfin,

lasse de tant de merveilles, elle pénétra dans les appartements du

commandant, où l'attendait une copieuse collation. La reine se laissa

tomber sur un canapé, mais ce meuble fragile ne put résister à tant de

majesté et s'affaissa sous le poids d'une princesse, dont l'embonpoint

avait sans doute grandement contribué à l'élévation.

[Illustration: Le village était composé de huttes. (Page 229.)]

A la suite de cette station, Kotzebue retourna à la Nouvelle-Arkhangel,

où il demeura jusqu'au 30 juillet 1825. Puis, il fit un nouveau

séjour aux îles Sandwich, quelque temps après que l'amiral Byron

y eut rapporté les restes du roi et de la reine. L'archipel était

tranquille; sa prospérité allait toujours grandissant; l'influence

des missionnaires s'était consolidée, et l'éducation du nouveau petit

roi était confiée au missionnaire Bingham. Les habitants avaient été

profondément touchés des honneurs que l'Angleterre avait rendus aux

dépouilles de leurs souverains, et le jour ne semblait pas éloigné où

les mœurs indigènes auraient complètement fait place aux habitudes des

Européens.

Quelques rafraîchissements ayant été embarqués à Waihou, le voyageur

gagna les îles Radak, reconnut les Pescadores, qui forment l'extrémité

septentrionale de cette chaîne, découvrit, non loin de là, le groupe

Escheholtz, et toucha, le 15 octobre, à Guaham. Le 23 janvier 1826, il

quittait Manille, après une relâche de plusieurs mois, pendant lesquels

des rapports fréquents avec les naturels lui avaient permis d'améliorer

infiniment la géographie et l'histoire naturelle des Philippines.

Un nouveau gouverneur espagnol était arrivé avec un renfort assez

considérable de troupes, et avait si bien mis fin à l'agitation, que

les colons avaient entièrement renoncé au projet de se séparer de

l'Espagne.

Le 10 juillet 1826, la _Predpriatie_ rentrait à Cronstadt, après un

voyage de trois années, pendant lesquelles elle avait visité les

côtes nord-ouest de l'Amérique, les îles Aléoutiennes, le Kamtchatka

et la mer d'Okhotsk, reconnu en détail une grande partie des îles

Radak, et fourni de nouveaux renseignements sur les transformations

par lesquelles passaient plusieurs peuplades océaniennes. Grâce au

dévouement de Chamisso et du professeur Escheholtz, de nombreux

échantillons d'histoire naturelle avaient été recueillis, et celui-ci

allait publier la description de plus de deux mille animaux; enfin, il

rapportait de très curieuses observations sur la formation des îles de

corail de la mer du Sud.

Le gouvernement anglais avait repris avec acharnement l'étude de ce

problème irritant, dont la solution avait été si longtemps cherchée: le

passage du nord-ouest. Tandis que Parry par mer et Franklin par terre,

allaient essayer de gagner le détroit de Behring, le capitaine Frédéric

William Beechey recevait pour instructions de pénétrer aussi avant

qu'il lui serait possible, par ce même détroit, le long de la côte

septentrionale d'Amérique, afin de recueillir les voyageurs, qui lui

arriveraient sans doute exténués par les fatigues et les privations.

Avec le navire _the Blossom_, qui appareilla de Spithead, le 19 mai

1825, Beechey s'était ravitaillé à Rio-de-Janeiro, et, après avoir

doublé le cap Horn, le 26 septembre, il avait pénétré dans l'océan

Pacifique. A la suite d'une courte relâche sur la côte du Chili, il

avait visité l'île de Pâques, où les incidents qui avaient marqué la

station de Kotzebue, à son premier voyage, s'étaient renouvelés avec

fidélité. Tout d'abord, même accueil empressé de la part des indigènes,

qui gagnent à la nage le _Blossom_ ou apportent, dans des pirogues, les

chétives productions de leur île; puis, lorsque les Anglais débarquent,

mêmes attaques à coups de pierres et de bâton, qu'il faut réprimer

énergiquement à coups de fusil.

Le 4 décembre, le capitaine Beechey aperçut une île, entièrement

couverte de végétation. C'était une île fameuse alors, parce qu'on y

avait retrouvé les descendants des révoltés de la _Bounty_, débarqués à

la suite d'un drame qui, à la fin du siècle dernier, passionna vivement

l'opinion publique en Angleterre.

En 1781, le lieutenant Bligh, un des officiers qui s'étaient signalés

sous les ordres de Cook, avait été nommé au commandement de la _Bounty_

et chargé d'aller prendre à Taïti des arbres à pain et d'autres

productions végétales, afin de les transporter aux Antilles, que

les Anglais désignent communément sous le nom d'Indes occidentales.

Après avoir doublé le cap Horn, Bligh s'était arrêté sur les côtes de

la Tasmanie et avait gagné la baie de Matavaï, où il avait pris un

chargement d'arbres à pain, de même qu'à Namouka, l'une des îles Tonga.

Jusqu'alors, aucun incident particulier n'avait marqué le cours de ce

voyage, qui promettait de se terminer heureusement. Mais le caractère

altier, les formes rudes et despotiques du commandant, lui avaient

aliéné son équipage presque tout entier. Un complot fut tramé contre

lui,--complot qui éclata dans les parages de Tofoua, le 28 avril, avant

le lever du soleil.

Surpris au lit par les révoltés, lié et garrotté avant d'avoir pu

se défendre, Bligh fut conduit en chemise sur le pont, et, après un

semblant de jugement auquel présida le lieutenant Fletcher Christian,

il fut descendu, avec dix-huit personnes qui lui étaient demeurées

fidèles, dans une chaloupe où l'on mit quelques provisions, puis

abandonné en pleine mer.

Bligh, après avoir enduré les tortures de la soif et de la faim,

après avoir échappé à d'horribles tempêtes et à la dent des sauvages

indigènes de Tofoua, était parvenu à gagner l'île de Timor, où il reçut

un chaleureux accueil.

«Je fis débarquer notre monde, dit Bligh. Quelques-uns pouvaient à

peine mettre un pied devant l'autre. Nous n'avions plus que la peau sur

les os, nous étions couverts de plaies et nos habits étaient tout en

lambeaux. Dans cet état, la joie et la reconnaissance nous arrachaient

des larmes, et le peuple de Timor nous observait en silence avec des

regards qui exprimaient à la fois l'horreur, l'étonnement et la pitié.

C'est ainsi que, par le secours de la Providence, nous avons surmonté

les infortunes et les difficultés d'un aussi périlleux voyage!»

Périlleux en effet, car il n'avait pas duré moins de quarante et un

jours, sur des mers imparfaitement connues, dans une embarcation qui

n'était même pas pontée, avec des vivres plus qu'insuffisants, au

prix de souffrances inouïes, pendant un parcours de plus de quinze

cents lieues, et sans avoir eu à déplorer d'autre perte que celle d'un

matelot, tué au début du voyage par les naturels de Tofoua!

Quant aux révoltés, leur histoire est singulière, et l'on peut en tirer

plus d'un enseignement.

Ils avaient fait voile pour Taïti, où les attiraient les facilités de

la vie et où furent abandonnés ceux qui avaient pris la part la moins

active à la révolte. Christian avait alors remis à la voile avec huit

matelots décidés à le suivre, dix insulaires de Taïti et de Toubouai et

une douzaine de Taïtiennes.

On n'avait plus entendu parler d'eux.

Quant à ceux qui étaient restés à Taïti, ils avaient été capturés, en

1791, par le capitaine Edwards de la _Pandora_, que le gouvernement

anglais avait envoyé à la recherche des mutinés avec mission de les

ramener en Angleterre. Mais la _Pandora_ ayant échoué sur un écueil,

dans le détroit de l'Entreprise, quatre des mutins et trente-cinq

matelots avaient péri dans cette catastrophe. Sur les dix qui

arrivèrent en Angleterre avec les naufragés de la _Pandora_, trois

seulement furent condamnés à mort.

Vingt années se passèrent avant qu'on pût obtenir le moindre

éclaircissement sur le sort de Christian et de ceux qu'il avait emmenés

avec lui.

En 1808, un bâtiment de commerce américain toucha à Pitcairn, pour y

compléter sa cargaison de peaux de phoques. Le commandant croyait l'île

inhabitée; mais, à sa très vive surprise, il s'était vu accoster par

une pirogue montée par trois jeunes gens de couleur, qui parlaient

fort bien l'anglais. Étonné, le capitaine les avait questionnés, et il

apprit d'eux que leur père avait servi sous les ordres du lieutenant

Bligh.

L'odyssée de ce dernier était alors connue du monde entier, et avait

défrayé les veillées du gaillard d'avant des bâtiments de toutes les

nations. Aussi le capitaine américain voulut-il obtenir plus de détails

sur ce fait singulier, qui venait de réveiller dans son esprit le

souvenir de la disparition des révoltés de la _Bounty_.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 20 / 39 段