s'habiller, raconte le voyageur, tout prouve qu'ils ont une origine
commune (avec ceux de Saghalien) et qu'ils ne forment qu'une seule
nation. C'est ce qui explique comment le capitaine du vaisseau le
_Castricum_, ayant manqué le détroit de La-Pérouse, put croire, à Aniva
et à Atkis, qu'il était toujours sur la même île. Les Aïnos ont presque
généralement la même taille, qui est depuis cinq pieds deux pouces
jusqu'à cinq pieds quatre pouces au plus. Ils ont le teint brun foncé
et presque noir, la barbe épaisse et touffue, les cheveux noirs et
hérissés, plats et pendants en arrière. Les femmes sont laides; leur
teint aussi foncé que celui des hommes, leurs cheveux noirs peignés
sur le visage, leurs lèvres peintes en bleu et leurs mains tatouées,
cet ensemble, joint à un habillement sale, ne contribue pas à les
rendre agréables. Je dois leur rendre la justice d'ajouter qu'elles
sont très sages et très modestes. Le trait principal du caractère d'un
Aïno est la bonté: elle brille dans tous ses traits et se manifeste
dans toutes ses actions.... L'habillement des Aïnos consiste en général
en peaux de chien et de phoque. J'en ai cependant vu plusieurs qui
portaient une autre sorte d'habit, tout à fait semblable au _parkis_
des Kamtchadales, qui n'est proprement qu'une chemise large, mise
par-dessus les autres vêtements. Les habitants d'Aniva portaient tous
des pelisses; leurs bottes mêmes étaient de peaux de phoque. Les femmes
étaient vêtues des mêmes espèces de peaux.»
Après avoir franchi le détroit de La-Pérouse, Krusenstern s'arrêta à
la baie d'Aniva, dans l'île Saghalien. Le poisson y était si commun,
que deux comptoirs japonais employaient plus de quatre cents Aïnos à le
nettoyer et à le sécher. On ne le pêchait pas avec des filets, on le
puisait avec des seaux pendant le reflux.
Après avoir relevé le golfe Patience, qui n'avait été examiné qu'en
partie par le Hollandais Vries, et au fond duquel se jette un
cours d'eau, qui reçut le nom de Neva, Krusenstern interrompit la
reconnaissance de Saghalien pour relever les Kouriles, dont la position
n'avait été qu'incomplètement déterminée; puis, le 5 juin 1805, il
rentra à Pétropaulowsky, où il débarqua l'ambassadeur et sa suite.
Au mois de juillet, après avoir franchi le détroit de la Nadiejeda
entre Matoua et Rachoua, deux des Kouriles, Krusenstern reprit le
relèvement de la côte orientale de Saghalien, dans les environs du
cap Patience. Les alentours en étaient assez pittoresques, avec leurs
collines tapissées de verdure et d'arbres peu élevés, leur rivage
bordé de buissons. L'intérieur offrait à la vue une ligne uniforme et
monotone de hautes montagnes.
Le navigateur suivit cette côte déserte et sans ports dans toute sa
longueur, jusqu'aux caps Maria et Élisabeth. Entre eux s'enfonce
une grande baie, au fond de laquelle est assis un petit village de
trente-sept maisons, le seul que les Russes eussent aperçu depuis leur
départ de la baie Providence. Il n'était pas habité par des Aïnos, mais
bien par des Tartares, comme on en eut la preuve quelques jours après.
Krusenstern pénétra ensuite dans le canal qui sépare Saghalien de la
Tartarie; mais à peine était-il à cinq milles du milieu de l'ouverture,
que la sonde accusa six brasses seulement. Il ne fallait pas songer
à s'avancer plus loin. Ordre fut donné de mettre en travers, tandis
qu'une embarcation s'éloignait avec la mission de suivre tour à tour
les deux rives, et d'explorer le milieu du canal jusqu'à ce qu'elle ne
trouvât plus que trois brasses. Elle dut lutter contre un courant très
violent, qui rendit cette navigation extrêmement pénible, courant qu'on
attribua, non sans raison, au fleuve Amour, dont l'embouchure n'était
pas éloignée.
Mais la recommandation qui avait été faite à Krusenstern, par le
gouverneur du Kamtchatka, de ne pas s'approcher de la côte de la
Tartarie soumise à la Chine, afin de ne pas éveiller la défiance
soupçonneuse de cette puissance, l'empêcha de pousser plus loin son
travail de relèvement. Passant encore une fois à travers la chaîne des
Kouriles, la _Nadiejeda_ rentra à Pétropaulowsky.
Le commandant profita de son séjour en ce port pour faire quelques
réparations indispensables à son bâtiment, et pour rétablir les
monuments du capitaine Clerke, qui avait succédé à Cook dans le
commandement de sa dernière expédition, et de Delisle de La Croyère,
l'astronome français, compagnon de Behring en 1741.
Krusenstern reçut, pendant cette dernière station, une lettre
autographe de l'empereur de Russie, qui, en témoignage de satisfaction
de ses travaux, lui envoyait la décoration de Sainte-Anne.
Le 4 octobre 1805, la _Nadiejeda_ reprit enfin la route de l'Europe,
explorant les parages où étaient indiquées, sur les cartes, les îles
douteuses de Rica-de-Plata, Guadalupas, Malabrigos, Saint-Sébastien de
Lobos et San-Juan.
[Illustration: Carte de Tartarie et des Kouriles.]
Krusenstern reconnut les îles Farellon de la carte d'Anson, qui portent
aujourd'hui les noms de Saint-Alexandre, Saint-Augustin et Volcanos,
groupe qui se trouve au sud des Bonin-Sima. Puis, après avoir franchi
le canal de Formose, il entra, le 21 novembre, à Macao.
Il fut très étonné de n'y pas trouver la _Neva_, qui, d'après ses
instructions, devait apporter de Kodiak un chargement de fourrures,
dont le produit serait employé à l'achat de marchandises chinoises.
Krusenstern résolut donc de l'attendre.
[Illustration: Au bruit de la détonation... (Page 212.)]
Macao offrit aux explorateurs l'emblème de la grandeur déchue.
«On y voit, dit la relation, de grandes places bordées de superbes
maisons qui sont entourées de cours et de beaux jardins, et la
plupart vides, le nombre d'habitants portugais étant très diminué.
Les principaux bâtiments sont occupés par les membres des _Loges_
hollandaise et anglaise.... Macao contient à peu près quinze mille
habitants. Les Chinois en forment le plus grand nombre, car il est
rare de voir un Européen dans les rues, excepté les prêtres et les
religieuses. «Nous avons plus de prêtres que de soldats!» me disait
un bourgeois de Macao. Cette plaisanterie était vraie à la lettre. Le
nombre de soldats n'est que de cent cinquante, parmi lesquels on ne
compte pas un seul Européen; ce sont tous des métis de Macao et de
Goa; tous les officiers ne sont pas non plus Européens. Il serait bien
difficile de défendre quatre gros forts avec une si petite garnison.
Sa faiblesse donne lieu aux Chinois, naturellement insolents,
d'accumuler insulte sur insulte.»
Au moment où la _Nadiejeda_ allait lever l'ancre, la _Neva_ parut
enfin. On était au 3 novembre. Krusenstern remonta, avec elle, jusqu'à
Whampoa, où il vendit avantageusement son chargement de pelleteries,
après de nombreuses et de longues entraves que son attitude ferme,
mais conciliante, ainsi que l'entremise des négociants anglais,
contribuèrent à écarter.
Le 9 février 1806, les deux bâtiments, de nouveau réunis, levèrent
l'ancre et firent route de conserve par le détroit de la Sonde. Au
delà de l'île de Noël, par un temps sombre, ils furent encore une
fois séparés, et ne devaient plus se rejoindre jusqu'à la fin de
la campagne. Le 4 mai, la _Nadiejeda_ mouillait dans la baie de
Sainte-Hélène, après cinquante-six jours de navigation depuis le
détroit de la Sonde et soixante-dix-neuf depuis Macao.
«Je ne connais pas de relâche plus convenable que Sainte-Hélène, dit
Krusenstern, pour se rafraîchir après un long voyage. La rade est très
sûre et beaucoup plus commode en tout temps que les baies de la Table
et de Simon, au Cap. L'entrée en est facile, pourvu que l'on se tienne
près de la terre; pour en sortir, il ne faut que lever l'ancre, on est
bientôt au large. On y trouve toute sorte de vivres, surtout des herbes
potagères excellentes. En moins de trois jours, on est abondamment
fourni de tout.»
Parti le 21 avril, Krusenstern passa entre les Shetland et les Orcades,
afin d'éviter la Manche, où il aurait pu rencontrer quelques corsaires
français, et, après une heureuse navigation, il rentra à Cronstadt le 7
août 1806.
Sans être un voyage de premier ordre, comme ceux de Cook et de La
Pérouse, celui de Krusenstern ne manque pas d'intérêt. On ne doit à cet
explorateur aucune grande découverte, mais il a vérifié et rectifié
celles de ses prédécesseurs. Au reste, ce doit être le plus souvent
le rôle des voyageurs du XIXe siècle, qui s'appliquèrent, grâce aux
progrès des sciences, à compléter les travaux de leurs devanciers.
Krusenstern avait emmené, dans son voyage autour du monde, le fils de
l'auteur dramatique bien connu, Kotzebue. Le jeune Othon Kotzebue, qui
était garde-marine à cette époque, n'avait pas tardé à recevoir de
l'avancement. Il était lieutenant de vaisseau lorsque lui fut confié,
en 1815, le commandement d'un brick tout neuf, le _Rurik_, monté par
vingt-sept hommes d'équipage seulement et armé de deux canons, équipé
aux frais du comte de Romantzoff. Il avait pour mission d'explorer les
parties les moins connues de l'Océanie et de se frayer un passage à
travers l'océan Glacial.
Kotzebue quitta le port de Cronstadt le 15 juillet 1815, fit relâche
à Copenhague, puis à Plymouth, et, après une navigation très pénible,
entra, le 22 janvier 1816, dans l'océan Pacifique, en doublant le cap
Horn. Après une relâche à Talcahuano sur la côte chilienne, il reprit
sa route, vit, le 26 mars, l'îlot désert de Salas-y-Gomez, et se
dirigea vers l'île de Pâques, où il comptait recevoir le même accueil
amical que ses prédécesseurs Cook et La Pérouse.
Mais à peine les Russes étaient-ils débarqués au milieu d'une foule
empressée à leur offrir des fruits et des racines, qu'ils se virent
entourés et volés avec une impudence telle, qu'ils durent, pour se
défendre, faire usage de leurs armes et se rembarquer au plus vite,
afin d'échapper à la grêle de pierres dont les naturels les accablaient.
La seule remarque qu'on eut le temps de faire, pendant cette courte
visite, fut que nombre des statues de pierre gigantesques, que Cook et
La Pérouse avaient vues, dessinées et mesurées, avaient été renversées.
Le 16 avril, le capitaine russe parvint à l'île des Chiens, de
Schouten, qu'il nomma île Douteuse, afin de bien marquer la différence
qu'il constatait entre la latitude qui lui était attribuée par les
anciens navigateurs et celle qui résultait de ses propres observations.
Suivant Kotzebue, elle serait située par 14° 50´ de latitude australe
et 138° 47´ de longitude ouest.
Les jours suivants furent découvertes l'île déserte de Romantzoff,--ainsi
appelée en l'honneur du promoteur de l'expédition,--celle de Spiridoff,
avec un lagon au milieu, qui est l'île Oura des Pomotou; puis, ce furent
la chaîne des îlots Vliegen et celle non moins longue des îles
Krusenstern.
Le 28 avril, le _Rurik_ se trouvait par le travers de la position
assignée aux îles Bauman. Ce fut en vain qu'on les chercha.
Vraisemblablement, ce groupe était un de ceux qu'on avait déjà visités.
Dès qu'il fut sorti de l'archipel dangereux des Pomotou, Kotzebue
se dirigea vers le groupe d'îles aperçu, en 1788, par Sever, qui,
sans les accoster, leur avait donné le nom de Penrhyn. Le navigateur
détermina par 9° 1´ 35´´ de latitude sud et par 157° 44´ 32´´, la
position centrale de groupes d'îlots semblables aux Pomotou, très bas
et cependant habités.
A la vue du bâtiment, une flottille considérable s'était détachée du
rivage, et les naturels, une branche de palmier à la main, s'avançaient
au bruit cadencé des pagaies qu'accompagnaient sur un mode grave
et mélancolique de nombreux chanteurs. Pour éviter toute surprise,
Kotzebue fit ranger toutes ces pirogues d'un même côté du bâtiment, et
les échanges commencèrent aussitôt, au moyen d'une corde. Ces indigènes
n'eurent à troquer que des morceaux de fer contre des hameçons en
nacre de perle. Ils étaient entièrement nus, sauf un tablier, mais bien
faits et avaient l'air martial.
Tout d'abord bruyants et très animés, les sauvages devinrent bientôt
menaçants. Ils ne déguisèrent plus leurs larcins et répondirent aux
réclamations par les provocations les moins dissimulées. Agitant leurs
lances au-dessus de leurs têtes, ils poussaient des clameurs terribles
et semblaient mutuellement s'exciter à l'attaque.
Lorsque Kotzebue jugea le moment arrivé de mettre un terme à ces
démonstrations hostiles, il fit tirer à poudre un coup de fusil. En un
clin d'œil, les canots furent vides. Au bruit de la détonation, leurs
équipages effrayés s'étaient lancés à l'eau d'un mouvement unanime
quoique non concerté. Bientôt on vit émerger les têtes des plongeurs,
qui, rendus plus calmes par cet avertissement, reprirent les échanges.
Les clous et les morceaux de fer obtenaient le plus vif succès auprès
de cette population, que Kotzebue compare à celle de Nouka-Hiva. S'ils
ne se tatouent pas, ces naturels se sillonnent du moins tout le corps
de larges cicatrices.
Mode remarquable, qui n'avait pas encore été constatée dans les îles
océaniennes, ils avaient pour la plupart des ongles fort longs, et ceux
des chefs de pirogues dépassaient l'extrémité du doigt de trois pouces.
Trente-six embarcations, montées par trois cent soixante hommes,
entouraient alors le bâtiment. Kotzebue, jugeant qu'avec les faibles
ressources dont il disposait, avec l'équipage si peu nombreux du
_Rurik_, toute tentative de descente serait imprudente, remit à la
voile, sans avoir pu réunir plus de documents sur ces sauvages et
belliqueux insulaires.
Continuant sa route vers le Kamtchatka, le navigateur eut connaissance,
le 21 mai, de deux groupes d'îles réunis par une chaîne de récifs de
corail. Il leur donna le nom de Koutousoff et de Souwarow, détermina
leur position et se promit de revenir les visiter. Les naturels,
montés sur des pirogues rapides, s'approchèrent du _Rurik_, et, malgré
les invitations pressantes des Russes, n'osèrent venir à bord. Ils
contemplaient le navire avec étonnement, s'entretenaient non sans une
vivacité singulière qui dénonçait leur intelligence, et jetaient sur le
pont des fruits de pandanus ou de cocotier.
Leurs cheveux noirs et lisses, au milieu desquels étaient piquées
quelques fleurs, les ornements suspendus à leur cou, les vêtements de
nattes qui leur descendaient de la ceinture à mi-jambe, et par-dessus
tout leur air ouvert et affable, distinguaient des habitants des
Penrhyn ces indigènes qui appartenaient à l'archipel des Marshall.
Le 19 juin, le _Rurik_ entrait à la Nouvelle-Arkhangel, et, pendant
vingt-huit jours, son équipage s'occupait à le radouber.
Le 15 juillet, Kotzebue remettait à la voile et débarquait cinq jours
plus tard à l'île Behring, dont l'extrémité septentrionale fut fixée à
55° 17´ 18´´ de latitude nord et 194° 6´ 37´´ de longitude ouest.
Les naturels que Kotzebue rencontra dans cette île portaient, comme
ceux de la côte américaine, des vêtements de peau de phoque et
d'intestins de morse. Les lances dont ils se servaient étaient armées
de dents de ces amphibies. Leurs provisions consistaient en chair de
baleine et de phoque enfermée dans des trous creusés en terre. Leurs
cabanes en cuir, très malpropres, exhalaient une épouvantable odeur
d'huile rance. Leurs bateaux étaient en cuir, et ils possédaient des
traîneaux tirés par des chiens.
Leur mode de salutation est assez singulier: on se frotte mutuellement
le nez, puis chacun se passe la main sur le ventre, comme s'il se
félicitait d'avoir avalé quelque bon morceau; enfin, lorsqu'on veut
donner une grande preuve d'affection à quelqu'un, on crache dans ses
mains et l'on en frotte le visage de son ami.
Le capitaine, continuant à suivre la côte américaine vers le nord,
découvrit la baie Chichmareff, l'île Saritcheff, et enfin un golfe
profond, dont l'existence n'avait pas encore été reconnue. A son
extrémité, Kotzebue espérait trouver un canal qui lui permettrait de
gagner les mers polaires, mais cette attente fut trompée. Le navigateur
donna son propre nom à ce golfe, et celui de Krusenstern au cap placé à
l'entrée.
Chassé par la mauvaise saison, le _Rurik_ dut gagner Ounalachka le 6
septembre, faire une station de quelques jours à San-Francisco, et
atteindre l'archipel Sandwich, où furent faits des levés importants et
où l'on recueillit des détails très curieux.
En quittant cet archipel, Kotzebue se dirigea vers les îles Souwaroff
et Koutousoff, qu'il avait découvertes quelques mois auparavant. Le
1er janvier 1817, il aperçut l'île Miadi, à laquelle il donna le nom
d'île du Nouvel-An. Quatre jours plus tard, il découvrait une chaîne de
petites îles, basses et boisées, entourées d'une barrière de récifs, à
travers laquelle le navire eut de la peine à se frayer un passage.
Tout d'abord, les naturels s'enfuirent à la vue du lieutenant
Schischmareff, mais ils revinrent bientôt, une branche d'arbre à la
main, criant le mot «aïdara» (ami). L'officier répéta le même mot, leur
fit don de quelques clous, en échange desquels les Russes reçurent les
colliers et les fleurs qui ornaient le cou et la tête des indigènes.
Cet échange de bons procédés détermina le reste des insulaires à se
faire voir. Aussi les démonstrations les plus amicales, les réceptions
aussi enthousiastes que frugales, se continuèrent-elles durant tout le
séjour des Russes dans cet archipel. Un des indigènes, nommé Rarik,
accueillit avec une affabilité toute particulière les Russes, auxquels
il apprit que son île portait le nom d'Otdia, ainsi que toute la chaîne
d'îlots et d'attolls qui s'y rattachent.
Kotzebue, pour reconnaître l'accueil cordial des naturels, leur laissa
un coq et une poule, et planta dans un jardin, qu'il fit préparer,
quantité de graines, espérant qu'elles arriveraient à maturité; mais
il comptait sans les rats, qui pullulaient dans cette île et qui
ravagèrent ses plantations.
Le 6 février, après avoir reçu, d'un chef nommé Languediak, des
renseignements circonstanciés qui lui démontrèrent que ce groupe, à la
population clairsemée, était de formation récente, Kotzebue reprit la
mer, laissant à cet archipel le nom de Romantzoff.
Le lendemain, un groupe de quinze îlots, sur lequel ne furent
rencontrées que trois personnes, dut changer son nom de Eregup pour
celui de Tchitschakoff. Puis ce fut la chaîne des îles Kawen, où
Kotzebue reçut du «tamon», ou chef, un accueil enthousiaste. Chacun
faisait fête aux nouveaux venus, les uns par leur silence,--comme cette
reine à qui l'étiquette défendait de répondre aux discours qu'on lui
adressait,--les autres par leurs danses, leurs cris et leurs chants,
dans lesquels le nom de «Totabou» (Kotzebue) était souvent répété. Le
chef lui-même, en venant chercher Kotzebue dans un canot, le portait
sur ses épaules jusqu'à la terre que l'embarcation ne pouvait accoster.
Au groupe d'Aur, le navigateur remarqua, parmi la foule des indigènes
qui étaient montés sur le bâtiment, deux naturels dont le tatouage et
la physionomie semblaient désigner des étrangers. L'un d'eux, qu'on
appelait Kadou, plut particulièrement au commandant, qui lui donna
quelques morceaux de fer. Kotzebue fut surpris de ne pas lui voir
témoigner la même joie que ses compagnons. Cela lui fut expliqué le
soir même.
Alors que tous les naturels quittaient le vaisseau, Kadou lui demanda
avec instance la permission de rester sur le _Rurik_ et de ne plus le
quitter. Le commandant ne se rendit à ces instances qu'avec peine.
«Kadou, dit Kotzebue, retourna vers ses camarades, qui l'attendaient
dans leurs pirogues, et leur déclara son intention de rester à bord du
vaisseau. Les naturels, étonnés de cette résolution, s'efforcèrent en
vain de la combattre. A la fin, son compatriote Edok vint à lui, lui
parla longtemps d'un ton sérieux, et, ne pouvant le convaincre, essaya
de l'emmener de force; mais Kadou repoussa son ami vigoureusement, et
les pirogues s'éloignèrent. Il passa la nuit à côté de moi, fort honoré
d'être couché près du tamon du navire, et se montra enchanté du parti
qu'il avait pris.»
Né à Iouli, l'une des Carolines, à plus de trois cents lieues du groupe
qu'il habitait alors, Kadou avait été surpris à la pêche, avec Edok
et deux autres de ses compatriotes, par une violente tempête. Pendant
«huit» mois, ces malheureux avaient été, sur une mer tantôt calme,
tantôt furieuse, le jouet des vents et des courants. Jamais, pendant
ce temps, ils n'avaient manqué de poisson, mais la soif les avait
cruellement torturés. Quand leur provision d'eau de pluie, dont ils
étaient cependant bien avares, était épuisée, ils n'avaient d'autre
ressource que de se jeter à la mer pour aller chercher, au fond, une
eau moins salée, qu'ils rapportaient à la surface dans une noix de
coco munie d'une étroite ouverture. Lorsqu'ils étaient arrivés en face
des îles d'Aur, la vue de la terre, l'imminence de leur délivrance,
n'avaient pu les arracher à la prostration dans laquelle ils étaient
plongés.
En apercevant les instruments de fer que contenait la pirogue de ces
étrangers, les insulaires d'Aur s'apprêtaient à les massacrer pour
s'emparer de ces trésors, lorsque le tamon les prit sous sa protection.
Trois années s'étaient écoulées depuis cet événement, et les Carolins
n'avaient pas tardé, grâce à leurs connaissances plus étendues, à
prendre un certain ascendant sur leurs nouveaux hôtes.
Lorsque parut le _Rurik_, Kadou était loin de la côte, dans les bois.
On l'envoya aussitôt chercher, car il passait pour un grand voyageur,
et peut-être pourrait-il dire quel était le monstre qui s'approchait de
l'île. Kadou, qui n'était pas sans avoir vu des bâtiments européens,
avait persuadé à ses amis de venir au devant des étrangers et de les
recevoir amicalement.
Telles avaient été les aventures de Kadou. Resté sur le _Rurik_, il
avait reconnu les autres îles de l'archipel et n'avait pas tardé à
faciliter aux Russes les communications avec les indigènes. Drapé dans
un manteau jaune, coiffé, comme un forçat, d'un bonnet rouge, Kadou
regardait maintenant de haut ses anciens amis et semblait ne plus les
reconnaître. Lors de la visite d'un superbe vieillard appelé Tigedien,
à la barbe fleurie, Kadou se chargea d'expliquer à ses compatriotes
l'usage des manœuvres et de tout ce qui se trouvait sur le bâtiment.
Comme tant d'Européens, il remplaçait le savoir par un aplomb
imperturbable et trouvait réponse à toutes les questions.
Interrogé au sujet d'une petite boîte dans laquelle un matelot
puisait une poudre noire qu'il s'introduisait dans les narines, Kadou
débita les fables les plus extravagantes, et, pour terminer par une
démonstration irréfutable, il approcha la boîte de son nez. La jetant
aussitôt loin de lui, il se mit à éternuer et à crier si fort, que ses
amis, épouvantés, s'enfuirent de tous côtés; mais, lorsque la crise fut
passée, il sut encore faire tourner l'incident à son avantage.
[Illustration: Intérieur d'une maison à Radak.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Kadou fournit encore à Kotzebue quelques informations générales sur le
groupe que, pendant un mois entier, les Russes venaient de visiter et
de relever. Toutes ces îles étaient sous la domination d'un seul et
même tamon, appelé Lamary, et leur nom indigène était Radak. Dumont
d'Urville, quelques années plus tard, devait les appeler îles Marshall.
Au dire de Kadou, plus loin dans l'ouest et parallèlement s'alignait
une chaîne d'îlots, d'attolls et de récifs, nommée Ralik.
[Illustration: Vue de Taïti. (Page 219.)]
Kotzebue n'avait pas le temps de les reconnaître, et, se dirigeant
vers le nord, il atteignit le 24 avril Ounalachka, où il dut réparer
les avaries très graves que venait d'éprouver le _Rurik_ pendant deux
violentes tempêtes. Dès qu'il eut embarqué des «baïdares,» bateaux
garnis de peaux, et quinze Aléoutes, habitués à la navigation de ces
mers polaires, le commandant reprit l'exploration du détroit de Behring.
Kotzebue souffrait d'une violente douleur à la poitrine, depuis qu'en
doublant le cap Horn, il avait été renversé par une vague monstrueuse
et lancé par-dessus bord, ce qui lui aurait coûté la vie, s'il ne se
fût raccroché à quelque cordage. Son état prit alors une telle gravité,
que, le 10 juillet, en abordant à l'île Saint-Laurent, il dut se
résigner à ne pas pousser plus loin sa reconnaissance.
Le 1er octobre, le _Rurik_ faisait une nouvelle et courte station aux
îles Sandwich, y prenait des semences et des animaux, et, à la fin du
mois, débarquait à Otdia, au milieu des démonstrations enthousiastes
des naturels. Ceux-ci voyaient arriver avec bonheur plusieurs chats
dont la présence les aiderait sans doute à se débarrasser des
innombrables bandes de rats qui infestaient l'île et ravageaient les
plantations. En même temps, on fêtait le retour de Kadou, auquel
les Russes laissèrent un assortiment d'outils et d'armes qui en fit
l'habitant le plus riche de l'archipel.