Le commerce des fourrures en Russie.--Krusenstern reçoit le commandement

d'une expédition.--Nouka-Hiva.--Nangasaki.--Reconnaissance de la côte du

Japon.--Iéso.--Les Aïnos.--Saghalien.--Retour en Europe.--Otto de

Kotzebue.--Relâche à l'île de Pâques.--Penrhyn.--L'archipel

Radak.--Retour en Russie.--Second voyage.--Changements arrivés à Taïti

et aux Sandwich.--Voyage de Beechey.--L'île de Pâques.--Pitcairn et les

révoltés de la _Bounty_.--Les Pomotou.--Taïti et les Sandwich.--Les

îles Bonin-Sima.--Lütké.--Les Quebradas de Valparaiso.--La semaine

sainte au Chili.--La Nouvelle-Arkhangel.--Les Kaloches.--Ouna-Lachka.

--L'archipel des Carolines.--Les pirogues des Carolins.--Guaham, île

déserte.--Beauté et utilité des îles Bonin-Sima.--Les Tchouktchis,

leurs mœurs et leurs jongleurs.--Retour en Russie.

Avec le XIXe siècle, les Russes commencent à se joindre aux voyages

qui s'accomplissent autour du monde. Jusqu'alors, le champ de leurs

explorations s'est presque entièrement concentré dans l'Asie, et l'on

ne compte guère parmi leurs marins que Behring, Tchirikoff, Spangberg,

Laxman, Krenitzin et Sarytcheff. Ce dernier prit une part considérable

au voyage de l'anglais Billings, voyage qui fut loin de produire les

résultats qu'on était en droit d'attendre des dix années qui y furent

consacrées et des dépenses considérables dont il avait été l'objet.

C'est à Adam Jean de Krusenstern que revient l'honneur d'avoir,

le premier de tous les Russes, fait le tour du monde dans un but

scientifique et avec une mission du gouvernement.

Né en 1770, Krusenstern entrait, en 1793, dans la marine anglaise.

Soumis, pendant six ans, à cette rude école qui comptait alors les plus

habiles marins du globe, il revenait dans sa patrie avec une parfaite

connaissance du métier, et des idées singulièrement développées sur le

rôle que la Russie pouvait jouer dans l'Asie orientale.

Pendant un séjour de deux ans à Canton, en 1798 et 1799, Krusenstern

avait été témoin des résultats merveilleux qu'avaient obtenus quelques

négociants anglais dans la vente des fourrures qu'ils allaient chercher

sur les côtes nord-ouest de l'Amérique russe.

Ce commerce n'avait pris naissance que depuis le troisième voyage de

Cook, et les Anglais y avaient déjà réalisé d'immenses bénéfices au

détriment des Russes, qui, jusqu'alors, avaient alimenté par terre les

marchés de la Chine.

Cependant, un Russe, nommé Chelikoff, avait formé, en 1785, une

compagnie qui, s'établissant sur l'île Kodiak, à égale distance de

l'Amérique, du Kamtchatka et des îles Aléoutiennes, ne tarda pas à

prendre un développement considérable. Le gouvernement comprit alors

tout le parti qu'il pouvait tirer de contrées jusque-là considérées

comme déshéritées, et il dirigea vers le Kamtchatka, à travers la

Sibérie, des renforts, des provisions et des matériaux.

Krusenstern n'avait pas tardé à se rendre compte de l'insuffisance

de ces secours, de l'inhabileté des pilotes, et de l'insécurité des

cartes dont les erreurs amenaient tous les ans la perte de plusieurs

navires, sans parler du préjudice qu'un voyage de deux ans apportait au

transport des fourrures jusqu'à Okotsk et, de là, à Kiakhta.

Les idées les meilleures étant toujours les plus simples, c'est à

celles-là qu'on songe en dernier lieu. Krusenstern fut donc le premier

à démontrer l'impérieuse nécessité d'aller, directement et par mer, des

îles Aléoutiennes, lieu de production, à Canton, marché le plus suivi.

A son retour en Russie, Krusenstern avait essayé de faire partager ses

vues par le comte Koucheleff, ministre de la marine, mais la réponse

qu'il reçut lui ôta toute espérance. Ce ne fut que lors de l'avènement

d'Alexandre Ier, quand l'amiral Mordvinoff prit le portefeuille de la

marine, qu'il se vit encouragé.

Bientôt même, sur les conseils du comte Romanof, Krusenstern fut chargé

par l'empereur d'exécuter lui-même les plans qu'il avait proposés. Le

7 août 1802, il reçut le commandement de deux vaisseaux destinés à

explorer la côte nord-ouest de l'Amérique.

Mais si le chef de l'expédition était nommé, les officiers et les

matelots qui devaient le suivre n'étaient pas choisis, et quant aux

vaisseaux, il fallait renoncer à les trouver dans l'empire russe. On

n'en rencontra pas davantage à Hambourg. Ce fut seulement à Londres

que le capitaine Lisianskoï, futur second de Krusenstern, et le

constructeur Kasoumoff, réussirent à se procurer deux bâtiments,

qui leur parurent à peu près propres au but qu'on se proposait. Ils

reçurent les noms de _Nadiejeda_ et de _Neva_.

Sur ces entrefaites, le gouvernement résolut de profiter de cette

expédition pour envoyer au Japon un ambassadeur, M. de Besanoff, avec

une nombreuse suite et de magnifiques présents destinés au souverain du

pays.

Le 4 août 1803, les deux bâtiments, complètement arrimés et portant

cent trente-quatre personnes, quittèrent la rade de Cronstadt. Ils

firent à Copenhague et à Falmouth des stations rapides, afin de

remplacer une partie des salaisons achetées à Hambourg et de calfater

la _Nadiejeda_, dont les coutures s'étaient ouvertes pendant un gros

temps qui assaillit l'expédition dans la mer du Nord.

Après une courte relâche aux Canaries, Krusenstern chercha vainement,

comme l'avait fait La Pérouse, l'île Ascençao, sur l'existence de

laquelle les opinions étaient partagées depuis trois cents ans. Puis,

il rallia le cap Frio, dont il ne put fixer exactement la position,

malgré le vif désir qu'il en avait, car les relations et les cartes

les plus récentes variaient entre 23° 06´ et 22° 34´. Après avoir eu

connaissance de la côte du Brésil, il donna entre les îles de Gal et

d'Alvarado, passage à tort signalé comme dangereux par La Pérouse, et

entra, le 21 décembre 1803, à Sainte-Catherine.

La nécessité de remplacer le grand mât et le mât de misaine de la Neva

arrêta, pendant cinq semaines, Krusenstern dans cette île, où il reçut

des autorités portugaises l'accueil le plus empressé.

Le 4 février, les deux bâtiments purent reprendre leur voyage. Ils

étaient préparés à affronter les dangers de la mer du Sud et à doubler

le cap Horn, cet effroi des navigateurs.

Si le temps fut constamment beau jusqu'à la hauteur de la Terre des

États, par contre, à des coups de vent d'une violence extrême, à des

rafales de grêle et de neige, succédèrent des brouillards épais avec

des lames extrêmement hautes et une grosse houle qui fatiguait les

bâtiments. Le 24 mars, pendant une brume opaque, un peu au-dessus de

l'embouchure occidentale du détroit de Magellan, les deux navires se

perdirent de vue. Ils ne devaient plus se retrouver qu'à Nouka-Hiva.

Krusenstern, après avoir renoncé à toucher à l'île de Pâques, gagna

l'archipel des Marquises ou Mendocines, et détermina la position des

îles Fatougou et Ouahouga, nommées Washington par Ingraham, capitaine

américain, et découvertes en 1791, peu de semaines avant le capitaine

Marchand, qui les appela îles de la Révolution. Il vit Hiva-Hoa, la

Dominica de Mendana, et rencontra à Nouka-Hiva un Anglais du nom de

Roberts et un Français appelé Cabri, qui, par leur connaissance de la

langue, lui rendirent d'importants services.

Les événements que relatent cette relâche n'offrent pas grand intérêt.

Le récit de ceux que relatent les voyages de Cook peut s'appliquer à

celui de Krusenstern. Mêmes détails sur l'incontinence aussi absolue

qu'inconsciente des femmes, sur l'étendue des connaissances agricoles

des naturels, sur leur avidité pour les instruments de fer.

On n'y rencontre aucune observation qui n'ait été faite par les

voyageurs précédents, sinon l'existence de plusieurs sociétés dont

le roi ou ses parents, des prêtres ou des guerriers distingués sont

les chefs, à condition de nourrir leurs sujets en temps de disette. A

notre avis, cette institution rappellerait celle des clans de l'Écosse,

ou des tribus indiennes de l'Amérique. Telle n'est pas l'opinion de

Krusenstern, qui s'exprime ainsi:

«Les membres de ce club se reconnaissent à différentes marques

tatouées sur leur corps. Ceux du club du roi, par exemple, au nombre

de vingt-six, ont sur la poitrine un carré long de six pouces, et

large de quatre. Roberts en faisait partie. Celui-ci m'assura qu'il ne

serait jamais entré dans cette société, si la faim ne l'y eût forcé. Sa

répugnance me paraissait cependant impliquer contradiction, puisque,

non seulement tous ceux qui composent une pareille société sont libres

de toute inquiétude pour leur nourriture, mais que, de son aveu même,

les insulaires regardent comme un honneur d'y être admis. Je soupçonnai

donc que cette distinction entraîne la perte d'une partie de la

liberté.»

Une reconnaissance des environs d'Anna-Maria fit découvrir le port

de Tchitchagoff, dont l'entrée est difficile, il est vrai, mais dont

le bassin est si bien enfermé dans les terres que la tempête la plus

violente ne pourrait agiter ses eaux.

L'anthropophagie était encore florissante à Nouka-Hiva, au moment de la

visite de Krusenstern. Cependant, cet explorateur ne raconte pas avoir

été témoin de scènes de ce genre.

En somme, Krusenstern fut accueilli avec affabilité par un roi qui

paraissait n'avoir pas grande autorité sur ce peuple de cannibales,

adonnés aux vices les plus révoltants.

Il avoue qu'il aurait emporté de ces insulaires l'opinion la plus

favorable, s'il n'eût rencontré les deux Européens en question, dont

les témoignages éclairés et désintéressés furent en complet accord.

[Illustration: Néo-Zélandais. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

«Nous n'avons éprouvé de la part des Noukahiviens, dit le navigateur

russe, que d'excellents procédés; ils se sont toujours conduits avec

la plus grande honnêteté dans leur commerce d'échange avec nous; ils

commençaient toujours par livrer leurs cocos avant de recevoir notre

fer. Si nous avions besoin de bois ou d'eau, ils étaient toujours

prêts à nous aider. Nous n'avons eu que très rarement à nous plaindre

du vol, vice si commun et si répandu dans toutes les les îles de cet

océan. Toujours gais et contents, la bonté paraissait peinte sur leur

figure... Les deux Européens que nous avons trouvés à Nouka-Hiva, et

qui avaient vécu plusieurs années dans cette île, se sont accordés

à dire que les habitants sont dépravés, barbares, et, sans excepter

même les femmes, cannibales dans toute l'étendue du terme; que leur

air de gaieté et de bonté, qui nous a si fort trompés, ne leur est

pas naturel; que la crainte de nos armes et l'espérance du gain, les

avaient seules empêchés de donner un libre cours à leurs passions

féroces. Ces Européens décrivirent, comme témoins oculaires, avec les

plus grands détails, des scènes affreuses qui avaient lieu presque

tous les jours chez ce peuple, surtout en temps de guerre. Ils nous

racontèrent avec quelle rage ces barbares tombent sur leur proie, lui

coupent la tête, sucent, avec une horrible avidité, le sang par une

ouverture qu'ils font au crâne et achèvent ensuite leur détestable

repas. J'ai d'abord refusé de croire à ces horreurs, et regardé

ces rapports comme fort exagérés. Mais ces récits reposent sur la

déposition de deux hommes qui ont été, pendant plusieurs années, non

seulement témoins, mais encore acteurs dans ces scènes abominables. Ces

deux hommes étaient ennemis jurés, et cherchaient, en se calomniant

mutuellement, à se mettre plus en crédit dans notre esprit. Jamais,

cependant, ils ne se sont contredits sur ce point. D'ailleurs, les

récits de ces deux Européens s'accordent parfaitement avec les divers

indices qui nous ont frappés pendant notre court séjour. Chaque jour,

les Noukahiviens nous apportaient une quantité de crânes à vendre;

leurs armes étaient toutes ornées de cheveux. Des ossements humains

décoraient, à leur manière, une grande partie de leurs meubles. Ils

nous faisaient connaître aussi, par leurs pantomimes, leur goût pour la

chair humaine.»

[Illustration: Type Aïnos. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Il y a lieu de regarder le tableau comme chargé. Entre l'optimisme de

Cook et de Forster et les déclarations des deux Européens, dont l'un

au moins était fort peu estimable, puisqu'il avait déserté, doit se

trouver la vérité.

Et nous-mêmes, avant d'avoir atteint la civilisation très raffinée dont

nous jouissons aujourd'hui, n'avons-nous pas parcouru tous les degrés

de l'échelle? A l'époque de l'âge de pierre, nos mœurs étaient-elles

supérieures à celles des sauvages de l'Océanie?

Ne reprochons donc pas à ces représentants de l'humanité de n'avoir pu

s'élever plus haut qu'ils ne l'ont fait. Ils n'ont jamais constitué

un corps de nation. Épars sur l'immense océan, divisés en petites

peuplades, sans ressources agricoles ou minérales, sans relations,

sans besoins, en raison du climat sous lequel ils vivent, ils ont été

forcés de rester stationnaires ou de ne développer que certains petits

côtés des arts ou de l'industrie. Et cependant, combien de fois leurs

étoffes, leurs instruments, leurs canots, leurs filets, n'ont-ils pas

fait l'admiration des voyageurs!

Le 18 mai 1804, la _Nadiejeda_ et la _Neva_ quittèrent Nouka-Hiva et

firent voile pour les îles Sandwich, où Krusenstern avait résolu de

s'arrêter, afin de s'approvisionner de vivres frais, ce qu'il n'avait

pu faire à Nouka-Hiva, où il n'avait trouvé que sept cochons.

Mais ses projets furent trompés. Les naturels d'Owyhee ou Havaï

n'apportèrent, aux navires en panne devant la côte sud-ouest, que très

peu de provisions. Encore ne voulaient-ils les céder que contre du

drap, que Krusenstern se vit dans l'impossibilité de leur fournir. Il

fit aussitôt route pour le Kamtchatka et le Japon, laissant la _Neva_

devant le village de Karakakoua, où le capitaine Lisianskoï comptait se

ravitailler.

Le 14 juillet, la _Nadiejeda_ entrait à Saint-Pierre-Saint-Paul,

capitale du Kamtchatka, où l'équipage trouva, avec des vivres frais, un

repos qu'il avait bien gagné. Le 30 août, les Russes reprenaient la mer.

Accueilli par des brumes épaisses et des temps orageux, Krusenstern

rechercha, sans les rencontrer, quelques îles tracées sur une

carte trouvée à bord du galion espagnol capturé par Anson, et dont

l'existence avait été tour à tour accueillie ou rejetée par différents

cartographes, mais qui figurent sur la carte de l'atlas du voyage de La

Billardière.

Le navigateur passa ensuite par le détroit de Van-Diémen, entre la

grande île Kiusiu et Tanega-Sima, détroit jusqu'alors mal indiqué,

et, rectifiant la position de l'archipel Liou-Kieou, que les Anglais

plaçaient au nord du détroit de Van-Diémen et les Français trop au sud,

il rangea, releva et nomma le littoral de la province de Satsuma.

«Le coup d'œil de cette partie de Satsuma est charmant, dit

Krusenstern. Comme nous en prolongions la côte à une petite distance,

nous pouvions voir distinctement tous les sites pittoresques qu'elle

nous offrait. Ils variaient et se succédaient rapidement à mesure que

le vaisseau avançait. L'île n'est qu'un assemblage de sommets pointus,

les uns terminés en pyramide, d'autres en coupole ou en cône, tous

abrités par les hautes montagnes qui les environnent. Si la nature a

été prodigue d'ornements pour cette île, l'industrie des Japonais a su

y en ajouter d'autres. Rien n'égale la richesse de culture que l'on

admire en tous lieux. Elle ne nous eût peut-être pas frappés, si elle

se fût bornée aux vallées voisines des côtes,--ces terrains ne sont pas

non plus négligés en Europe,--mais ici, non seulement les montagnes

sont cultivées jusqu'à leurs sommets, mais ceux des rochers mêmes qui

bordent le rivage sont couverts de champs et de plantations qui forment

avec la couleur brune et sombre de leur base un contraste singulier

et nouveau pour les yeux. Nous fûmes également bien étonnés à la vue

d'une allée de grands arbres qui se prolongeait le long de la côte à

perte de vue à travers monts et vallées. On y distinguait, à certaines

distances, des bosquets destinés, sans doute, au repos des voyageurs à

pied, pour qui cette route a probablement été faite. Il est difficile

de porter aussi loin qu'au Japon l'attention pour les voyageurs; car

nous vîmes une allée semblable près de Nangasaki et une autre encore

dans l'île de Meac-Sima.»

A peine la _Nadiejeda_ avait elle mouillé à l'entrée du port de

Nangasaki, que Krusenstern vit monter à son bord plusieurs «daïmios»,

qui lui apportaient la défense de pénétrer plus loin.

Bien que les Russes fussent au courant de la politique d'isolement

que pratiquait le gouvernement japonais, ils espéraient qu'ayant à

leur bord un ambassadeur de Russie, nation voisine et puissante, ils

recevraient un accueil moins offensant. Ils comptaient aussi jouir

d'une liberté relative, dont ils auraient profité pour recueillir des

renseignements sur ce pays alors si peu connu, et sur lequel le seul

peuple qui y eût accès s'était fait une loi de se taire.

Mais il furent déçus dans leurs espérances. Loin de jouir de la même

latitude que les Hollandais, ils furent, durant tout leur séjour,

entourés d'une surveillance aussi minutieuse que blessante et même

retenus prisonniers.

Si l'ambassadeur obtint de descendre à terre avec sa garde «en armes»,

faveur inouïe dont il n'y avait pas d'exemple, les matelots ne purent

s'écarter en canot. Lorsqu'on leur permit de débarquer, on entoura de

hautes palissades et l'on munit de deux corps de garde cet étroit lieu

de promenade.

Défense d'écrire en Europe par voie de Batavia, défense de s'entretenir

avec les capitaines hollandais, défense à l'ambassadeur de quitter sa

maison, défense... Ce mot résume laconiquement l'accueil peu cordial

des Japonais.

Krusenstern profita de son long séjour en cet endroit pour dégréer

complètement et radouber son navire. Cette opération tirait à sa fin,

lorsque fut annoncée la venue d'un envoyé de l'empereur, d'une dignité

si haute, que, selon l'expression des interprètes, «il osait regarder

les pieds de Sa Majesté impériale.»

Ce personnage commença par refuser les présents du czar, sous prétexte

que l'empereur serait obligé d'en renvoyer d'autres avec une ambassade,

ce qui était contraire aux coutumes du pays; puis il signifia la

défense expresse à tout vaisseau de se présenter dans les ports du

Japon, et la prohibition absolue aux Russes de rien acheter; mais il

déclarait en même temps que les provisions fournies pour le radoub

du vaisseau et les vivres délivrés jusqu'à ce jour seraient payés

aux frais de l'empereur du Japon. En même temps, il s'informa si les

réparations de la _Nadiejeda_ étaient bientôt achevées. Krusenstern

comprit à demi-mot et fit hâter les préparatifs du départ.

En vérité, il n'y avait pas lieu de se féliciter d'avoir attendu depuis

le mois d'octobre jusqu'au mois d'avril une pareille réponse! L'un des

résultats que s'était proposés le gouvernement était si peu atteint

qu'aucun navire russe ne pouvait plus aborder dans un port japonais.

Politique étroite et jalouse, qui allait retarder d'un demi-siècle la

prospérité du Japon!

Le 17 avril, la _Nadiejeda_ levait l'ancre et commençait une campagne

hydrographique très fructueuse. Seul, La Pérouse avait précédé

Krusenstern dans les mers qui s'étendent entre le Japon et le

continent. Aussi, le navigateur russe désirait-il lier ses recherches

à celles de son prédécesseur et combler les lacunes que celui-ci avait

été forcé de laisser, faute de temps, dans la géographie de ces mers.

«Mon plan, dit Krusenstern, était d'explorer les côtes sud-ouest et

nord-ouest du Japon, de déterminer la position du détroit de Sangar,

auquel les cartes d'Arrowsmith, dans le _Pilote de la mer du Sud_, et

celles de l'atlas du voyage de La Pérouse attribuent cent milles de

largeur, tandis que les Japonais ne lui donnent qu'un mille hollandais;

de relever la côte occidentale d'Ieso, de tâcher de découvrir l'île

Karafouto, indiquée, d'après une carte japonaise, sur quelques cartes

modernes entre Ieso et Saghalien et dont l'existence me paraissait

très probable; d'examiner ce nouveau détroit et de relever entièrement

l'île Saghalien depuis le cap Crillon jusqu'à la côte nord-ouest, d'où,

si j'y trouvais un bon port, j'enverrais ma chaloupe pour vérifier

le passage encore problématique qui sépare la Tartarie de Saghalien;

enfin, d'essayer de passer par un autre canal au nord du détroit de la

Boussole, entre les Kouriles.»

Ce plan si détaillé, Krusenstern allait le réaliser en grande partie.

Seules les reconnaissances de la côte occidentale du Japon et du

détroit de Sangar, ainsi que celles du détroit qui ferme au nord la

Manche de Tarakaï, ne purent être faites par le navigateur russe,

qui laissa, malgré lui, à ses successeurs, le soin de terminer cette

importante opération.

Krusenstern embouqua donc le détroit de Corée, constata pour la

longitude de l'île de Tsus une différence de trente-six minutes entre

son estime et celle de La Pérouse,--différence qui se trouve rectifiée,

chez celui-ci, par les tables de correction de Dagelet, qu'il faut

absolument consulter.

L'explorateur russe se trouva également d'accord avec le marin français

pour remarquer que la déclinaison de l'aiguille aimantée est très peu

sensible dans ces parages.

La position du détroit de Sangar entre Ieso et Niphon étant très

incertaine, Krusenstern tenait à la préciser. La bouche située entre

le cap Sangar, par 41° 16´ 30´´ de latitude et 219° 46´ de longitude,

et le cap de la Nadiejeda au nord, par 41° 25´ 1´´ de latitude et 219°

50´ 30´´ de longitude, n'a pas plus de neuf milles de large. Or, La

Pérouse, qui, ne l'ayant pas reconnue, se fiait à la carte du voyageur

hollandais Vries, lui donnait cent dix milles. C'était une importante

rectification.

Krusenstern n'embouqua pas ce détroit. Il voulait vérifier l'existence

d'une certaine île, Karafouto, Tchoka ou Chicha, placée entre Ieso et

Saghalien sur une carte parue à Saint-Pétersbourg en 1802, et basée

sur celle qu'avait apportée en Russie le japonais Koday. Il remonta

donc, à petite distance, la côte de Ieso, en nomma les principales

indentations, et s'arrêta quelque peu à la pointe septentrionale de

cette île, à l'entrée du détroit de La-Pérouse.

Là, il apprit des Japonais que Saghalien et Karafouto ne font qu'une

seule et même île.

Le 10 mai 1805, en débarquant à Ieso, Krusenstern fut étonné de trouver

la saison aussi peu avancée. Les arbres n'avaient pas de feuilles, il

y avait encore par places une couche épaisse de neige, et l'impression

du voyageur fut qu'il faudrait remonter jusqu'à Arkhangel pour éprouver

à cette époque une température aussi rigoureuse. L'explication de ce

phénomène devait être donnée plus tard, lorsqu'on connaîtrait mieux la

direction du courant glacé qui, sortant du détroit de Behring, longe le

Kamtchatka, les Kouriles et Ieso.

Durant cette courte relâche et pendant celle que Krusenstern fit à

Saghalien, il put observer les Aïnos, peuple qui ne ressemblait en

rien aux Japonais,--du moins à ceux que les relations avec la Chine

avaient modifiés,--et qui devaient posséder Ieso tout entière, avant

que ceux-ci s'y établissent.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 18 / 39 段