différentes expéditions, qui s'étaient succédées dans le Nouveau-Monde,
depuis le commencement du siècle. A l'époque où Lewis et Clarke
traversaient l'Amérique du Nord, depuis les États-Unis jusqu'à l'océan
Pacifique, un jeune officier, le lieutenant Zabulon Montgomery Pike
était chargé par le gouvernement, en 1807, de reconnaître les sources
du Mississipi. Il devait essayer en même temps de se concilier l'amitié
des Indiens qu'il rencontrerait.
Bien reçu par le chef de la puissante confédération des Sioux, gratifié
d'une pipe sacrée,--talisman qui lui assurerait la protection des
tribus alliées,--Pike remonta le Mississipi, passa devant le Chippeway
et la rivière Saint-Pierre, affluents considérables de cet immense
cours d'eau. Mais, au delà du confluent de cette rivière jusqu'aux
cataractes de Saint-Antoine, le cours du Mississipi est barré par une
suite ininterrompue de chutes et de rapides. Arrivé sous le 45e degré
de latitude, Pike et ses compagnons durent quitter leurs canots et
continuer leur voyage en traîneau. Aux rigueurs d'un hiver épouvantable
se joignirent bientôt les tortures de la faim. Rien n'arrêta les
intrépides explorateurs, qui, continuant à suivre le Mississipi, réduit
à trois cents verges de largeur, arrivèrent au mois de février au
lac des Sangsues, où ils furent accueillis avec empressement dans un
cantonnement de trappeurs et de chasseurs de fourrures de Montréal.
[Illustration: Circassiens. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Après avoir visité le lac du Cèdre-Rouge, Pike revint à Port-Louis. Ce
voyage pénible et dangereux n'avait pas duré moins de neuf mois, et,
bien que son but ne fût pas atteint, il n'avait pas été sans résultat
pour la science.
L'habileté, le sang-froid et le courage de Pike ne passèrent point
inaperçus, et le gouvernement, en l'élevant peu de temps après au grade
de major, lui confia le commandement d'une nouvelle expédition.
Il s'agissait cette fois d'explorer la vaste étendue de pays comprise
entre le Mississipi et les montagnes Rocheuses, de découvrir les
sources de l'Arkansas et de la rivière Rouge. Avec vingt-trois
personnes, Pike remonta l'Arkansas, belle rivière, qui est navigable
jusqu'aux montagnes où elle prend sa source, c'est-à-dire pendant plus
de deux mille milles, excepté pendant l'été, où des bancs de sable en
obstruent le cours.
[Illustration: Ils excellaient à capturer ces sauvages «mustangs.»
(Page 188.)]
Mais, pendant cette longue navigation, l'hiver était venu; les
souffrances, qui avaient si durement éprouvé Pike pendant sa première
expédition, se renouvelèrent avec un redoublement de rigueur. Le gibier
était si rare, que, pendant quatre jours, le détachement dut se priver
de nourriture. Plusieurs hommes eurent les pieds gelés, et ce malheur
vint augmenter les fatigues de ceux qui étaient demeurés valides. Après
avoir atteint la source de l'Arkansas, le major descendant au sud, ne
tarda pas à rencontrer un beau cours d'eau qu'il prit pour la rivière
Rouge.
C'était le Rio-del-Norte, fleuve qui prend sa source dans le Colorado,
province alors espagnole, et débouche dans le golfe du Mexique.
On a pu juger, d'après ce qui a été dit des difficultés que Humboldt
avait rencontrées pour obtenir la permission de visiter les possessions
espagnoles, si ce peuple était jaloux de voir des étrangers pénétrer
sur son territoire. Bientôt entouré par un détachement de soldats
espagnols, le major Pike fut fait prisonnier avec tous ses hommes
et conduit à Santa-Fé. La vue de leurs vêtements en lambeaux et de
leurs visages émaciés, leur aspect misérable, ne témoignaient pas en
faveur des Américains, que les Espagnols prirent tout d'abord pour
des sauvages. Cependant, l'erreur une fois reconnue, Pike et son
détachement furent conduits à travers les provinces intérieures jusqu'à
la Louisiane, et ils arrivèrent, le 1er juillet 1807, à Nachitoches.
La fin malheureuse de cette expédition ralentit pendant quelque temps
le zèle du gouvernement, mais non pas celui des simples particuliers,
négociants ou chasseurs, tous les jours plus nombreux dans le pays.
Plusieurs même traversèrent l'Amérique de part en part, du Canada
au Pacifique. Parmi ces voyageurs isolés, il convient de citer plus
particulièrement Daniel Williams Harmon, associé de la Compagnie du
Nord-Ouest, qui, voyageant entre les 47e et 58e degrés de latitude
nord, vit les lacs Huron, Supérieur, des Pluies, des Bois, Manitoba,
Winnipeg, Athabasca, du Grand-Ours, et arriva jusqu'à l'océan Pacifique.
La Compagnie de fourrures d'Astoria, établissement situé à l'embouchure
de la Colombia, fit aussi beaucoup pour l'exploration et la traversée
des montagnes Rocheuses.
Quatre associés de cette Compagnie, partis d'Astoria au mois de juin
1812, avaient remonté la Colombia, traversé les montagnes Rocheuses,
et, prenant leur route à l'est-sud-est, après avoir atteint à l'une
des sources de la Platte, sur laquelle ils étaient descendus jusqu'au
Missouri à travers un pays que personne n'avait exploré avant eux, ils
étaient arrivés à Saint-Louis, le 30 mai 1813.
En 1811, une autre expédition, composée de soixante hommes, quittant
Saint-Louis, avait remonté le Missouri jusqu'aux villages des Ricaras;
après avoir éprouvé de grandes privations et perdu plusieurs hommes par
le manque de nourriture et par suite de fatigues, elle était parvenue à
Astoria au commencement de 1812.
Ces voyages n'avaient pas eu seulement pour résultat la reconnaissance
topographique du terrain, ils avaient amené des découvertes bien
singulières et tout à fait imprévues. C'est ainsi que dans la vallée
de l'Ohio, depuis le pays des Illinois jusqu'au Mexique, on avait
rencontré des ruines et des fortifications ou retranchements garnis de
fossés et d'espèces de bastions, dont plusieurs couvraient cinq ou six
acres de terrain. A quelle nation attribuer ces travaux, qui dénotaient
une civilisation bien supérieure à celle des Indiens? Problème
difficile, dont la solution n'est pas encore trouvée.
Déjà des philologues et des historiens s'inquiétaient de la disparition
des tribus indiennes, qui n'avaient jusqu'alors été observées que
superficiellement, et ils regrettaient qu'elles se fussent éteintes,
sans qu'on eût étudié les langues qu'elles parlaient. La connaissance
de ces langues, comparées avec celles de l'ancien monde, aurait
peut-être fourni quelque indice inattendu sur l'origine de ces tribus
errantes. En même temps, on commençait à étudier la flore et la
géologie du pays, science qui réservait aux futurs explorateurs de si
merveilleuses surprises.
Il était trop important pour le gouvernement des États-Unis de procéder
rapidement à la reconnaissance des vastes territoires qui le séparaient
du Pacifique, pour qu'il s'abstînt longtemps d'organiser une nouvelle
expédition.
Le secrétaire d'État de la guerre chargea, en 1809, le major Long
d'explorer la contrée située entre le Mississipi et les montagnes
Rocheuses, de reconnaître le cours du Missouri et de ses principaux
affluents, de fixer par des observations astronomiques les points les
plus remarquables, d'étudier les tribus indiennes, de décrire enfin
tout ce que l'aspect du pays et les productions des trois règnes y
présenteraient d'intéressant.
Partie de Pittsburg, le 5 mai 1819, sur le bateau à vapeur l'_Ingénieur
Occidental_, l'expédition arriva, le 30 mai suivant, au confluent de
l'Ohio avec le Mississipi, qu'elle remonta jusqu'à Saint-Louis.
Le 29 juin était reconnue l'embouchure du Missouri. Pendant le mois de
juillet, M. Say, chargé des observations zoologiques, parcourut le pays
jusqu'au fort Osage, où il fut rejoint par le bateau. Le major Long
profita de son séjour en cet endroit pour envoyer un parti reconnaître
la contrée entre le Kansas et la Platte; mais ce détachement, attaqué
et pillé, dut rebrousser chemin, après s'être vu enlever ses chevaux.
Lorsqu'elle eut reçu, à l'île aux Vaches, un renfort de quinze hommes
de troupe, l'expédition gagna, le 19 septembre, le fort Lisa, près de
Council-Bluff, où elle prit ses quartiers d'hiver. Violemment attaqués
du scorbut, les Américains, qui ne possédaient aucun remède contre
cette terrible maladie, perdirent cent hommes, c'est-à-dire à peu près
le tiers de leur effectif.
Le major Long, qui, pendant ce temps, avait gagné Washington avec
un canot, rapportait l'ordre de discontinuer le voyage le long du
Missouri et de passer aux sources de la Platte, pour, de là, gagner le
Mississipi par l'Arkansas et la rivière Rouge.
Le 6 juin, les explorateurs quittèrent donc le cantonnement des
Ingénieurs, ainsi qu'ils avaient appelé leurs quartiers d'hiver, et
ils remontèrent pendant plus de cent milles la vallée de la Platte,
aux prairies herbeuses, peuplées d'immenses troupeaux de bisons et de
daims, qui leur fournirent des vivres en abondance.
A ces prairies sans limites, dont pas un coteau ne vient rompre la
monotonie, succède un désert de sable, qui s'élève en pente douce,
sur un espace de près de quatre cents milles, jusqu'aux montagnes
Rocheuses. Coupé de barrancas à pic, de cañons et de gorges au fond
desquelles murmure, sous une végétation rabougrie et rare, quelque
maigre ruisseau, ce désert n'a d'autres végétaux que les cactus aux
dards pointus et redoutables.
Le 6 juillet, l'expédition avait atteint le pied des montagnes
Rocheuses. Le docteur James en escalada l'un des pics, auquel il donna
son nom, et qui s'élève à 11,500 pieds au-dessus de la mer.
«Du sommet de ce pic, dit le botaniste, le regard embrasse, au
nord-ouest et au sud-ouest, d'innombrables montagnes toutes blanchies
de neige: les plus éloignées en sont revêtues jusqu'à leur base.
Immédiatement sous nos pieds, à l'ouest, gisait l'étroite vallée de
l'Arkansas, dont nous pouvions suivre le cours vers le nord-ouest à
plus de soixante milles. Sur le versant nord de la montagne était une
masse énorme de neige et de glace; à l'est s'étendait la grande plaine,
s'élevant à mesure qu'elle s'éloignait, jusqu'à ce que, à l'extrémité
de l'horizon, elle semblât se confondre avec le ciel.»
En cet endroit, l'expédition se divisa en deux partis. L'un, aux ordres
du major Long, devait se diriger vers les sources de la rivière Rouge;
l'autre, commandé par le capitaine Bell, allait descendre l'Arkansas
jusqu'au port Smith. Les deux détachements se séparèrent le 24 juillet.
Le premier, trompé par les renseignements que lui donnèrent les
Indiens Kaskaias et par l'inexactitude des cartes, prit la Canadienne
pour la rivière Rouge, et ne s'aperçut de son erreur qu'en arrivant
au confluent de cette rivière avec l'Arkansas. Ces Kaskaias étaient
bien les plus misérables des sauvages; mais, intrépides cavaliers,
ils excellaient à capturer avec le lacet ces sauvages «mustangs»,
descendants des chevaux importés au Mexique par les conquérants
espagnols.
Le second détachement s'était vu abandonné par quatre soldats, qui
avaient emporté, avec quantité d'effets précieux, les journaux de
voyage de Say et du lieutenant Swift.
Les deux partis avaient eu, d'ailleurs, à souffrir du manque de
provisions dans ces déserts recouverts d'une couche de sable, dont les
fleuves ne charrient qu'une eau saumâtre ou bourbeuse.
L'expédition rapportait à Washington une soixantaine de peaux d'animaux
sauvages, plusieurs milliers d'insectes, dont cinq cents nouveaux, un
herbier de quatre ou cinq cents plantes inconnues, de nombreuses vues
du pays et les matériaux d'une carte des contrées parcourues.
Le commandement d'une nouvelle expédition fut donné, en 1828, au même
major Long, dont les services avaient été vivement appréciés. Quittant
Philadelphie au mois d'avril, il se rendit sur l'Ohio, traversa l'État
qui porte ce nom, les États d'Indiana et des Illinois. Après avoir
atteint le Mississipi, il le remonta jusqu'à l'embouchure de la rivière
Saint-Pierre, autrefois visitée par Carver, et, depuis, par le baron
La Hontan. Long la suivit jusqu'à sa source, rencontra le lac Travers,
gagna le lac Winnipeg, explora la rivière du même nom, vit le lac des
Bois, celui des Pluies, et arriva au plateau qui sépare le bassin de
la baie d'Hudson de celui du Saint-Laurent. Il avait enfin, par le lac
d'Eau froide et la rivière du Chien, atteint le lac Supérieur.
Bien que toutes ces localités fussent, depuis de longues années,
parcourues par les coureurs des bois canadiens, par les trappeurs et
les chasseurs, c'était la première fois qu'une expédition officielle
les visitait avec la mission d'en établir la carte. Les voyageurs
furent frappés par la beauté des contrées arrosées par le Winnipeg.
Le cours de ce fleuve, fréquemment interrompu par des rapides et des
cascades de l'effet le plus pittoresque, coule entre deux murailles
à pic de roches de granit, coiffées de verdure. La beauté de ces
paysages, succédant à la monotonie des plaines et des savanes qu'ils
avaient traversées jusqu'alors, remplirent les voyageurs d'admiration.
L'exploration du Mississipi, abandonnée depuis l'exploration de
Montgomery Pike, fut reprise en 1820 par le général Cass, gouverneur
du Michigan. Parti de Détroit, à la fin de mai, avec une suite de
vingt hommes rompus au métier de coureur des bois, il gagna le haut
Mississipi, après avoir visité les lacs Huron, Supérieur et Sandy. Son
escorte, épuisée, dut camper en cet endroit, tandis qu'il reprenait
en canot l'exploration du fleuve. Pendant cent cinquante milles, le
Mississipi coulait avec rapidité et sans obstacles; mais, à cette
distance, son lit était coupé de rapides, pendant une douzaine de
milles, jusqu'à la chute de Peckgama.
Au-dessus de cette cataracte, le courant, beaucoup moins rapide,
serpentait à travers d'immenses savanes jusqu'au lac des Sangsues.
Après avoir gagné le lac Winnipeg, Cass arriva, le 21 juillet, à un
nouveau lac, qui reçut son nom; mais il ne voulut pas pousser plus loin
avec les faibles ressources qu'il possédait en munitions, en vivres et
en hommes.
On s'était rapproché de la source du Mississipi, on ne l'avait
cependant pas atteinte. L'opinion générale était que le fleuve sortait
d'un petit lac, situé à soixante milles de celui de Cass, qui portait
le nom de lac de la Biche. Cependant, ce fut seulement en 1832, tandis
que le général Cass était secrétaire d'État de la guerre, qu'on songea
à résoudre cet important problème.
Le commandement d'une expédition de trente personnes, dont dix soldats,
un officier chargé de travaux hydrographiques, un chirurgien, un
géologue, un interprète et un missionnaire, fut donné à un voyageur
nommé Schoolcraft, qui, l'année précédente, avait exploré le pays des
Chippeways, au nord-ouest du lac Supérieur.
Schoolcraft, parti de Sainte-Marie le 7 juin 1832, visita les tribus
du lac Supérieur et entra bientôt dans la rivière Saint-Louis. Cent
cinquante milles séparaient alors Schoolcraft du Mississipi. Il ne lui
fallut pas moins de dix jours pour faire ce trajet, à cause des rapides
et des fondrières. Le 3 juillet, l'expédition atteignait la factorerie
d'un commerçant nommé Aitkin, sur le bord du fleuve, et y célébrait, le
lendemain, l'anniversaire de l'indépendance des États-Unis.
Deux jours plus tard, Schoolcraft se trouvait en face de la chute
de Peckgama et campait à la pointe des Chênes. En cet endroit le
fleuve faisait beaucoup de détours au milieu des savanes; mais les
guides conduisirent l'expédition par des sentiers qui abrégèrent
considérablement la distance. Le lac à la Crosse et le lac Winnipeg
furent ensuite traversés, et Schoolcraft arriva, le 10 juillet, au lac
Cass, point qui n'avait pas encore été dépassé par les explorateurs
précédents.
Un parti de Chippeways conduisit les voyageurs au camp qu'ils
occupaient dans une île du lac. Le commandant, sûr des dispositions
amicales de ces sauvages, laissa en cet endroit une partie de son
escorte, et, accompagné du lieutenant Allen, du chirurgien Houghton,
d'un missionnaire et de plusieurs sauvages, il partit en pirogue.
Les lacs Tascodiac, Travers, furent successivement visités. Un peu
au delà de ce dernier, le Mississipi se partage en deux branches ou
fourches. Le guide conduisit Schoolcraft par celle de l'est, et, lui
faisant franchir les lacs Marquette, Lasalle et Kubbakunna, il l'amena
au confluent de la Naiwa, principal tributaire de cette fourche, qui
sort d'un lac infesté de serpents à tête cuivrée. Enfin, après avoir
passé par le petit lac Usawa, l'expédition atteignit le lac Itasca,
d'où s'échappe la branche itascane ou occidentale du Mississipi.
Le lac Itasca, ou de la Biche,--comme l'appelaient les Français,--n'a
pas plus de sept à huit milles d'étendue, et il est entouré de
collines, que vient assombrir le feuillage foncé des pins. Il serait à
1,500 pieds au-dessus de l'Océan, selon Schoolcraft, mais il ne faut
pas attacher grande importance à ces mesures, car le commandant n'avait
pas d'instruments à sa disposition.
L'expédition suivit, pour regagner le lac de Cass, la fourche
occidentale et reconnut les principaux affluents de cette branche.
Schoolcraft explora ensuite les Indiens qui fréquentaient ces contrées,
et il conclut des traités avec eux.
En résumé, le but que le gouvernement se proposait était atteint, et
le Mississipi était dès lors exploré depuis son embouchure jusqu'à
sa source. L'expédition rapportait une foule de détails intéressants
sur les mœurs, les usages, l'histoire et la langue des indigènes;
enfin, l'histoire naturelle avait fourni un ample contingent d'espèces
nouvelles et peu connues.
Mais l'activité des peuples des États-Unis ne se bornait pas à ces
explorations officielles. Nombre de trappeurs se lançaient à travers
des contrées nouvelles. Pour la plupart absolument illettrés, ils ne
purent faire profiter la science de leurs découvertes. Il n'en est
pas de même de Jacques Pattie, qui a publié le récit de ses aventures
romanesques et de ses courses périlleuses dans la région qui s'étend
entre le Nouveau-Mexique et la Nouvelle-Californie. En descendant le
rio Gila jusqu'à son embouchure, Pattie a visité des peuples presque
ignorés, les Jotans, les Eiotaros, les Papawars, les Mokees, les
Yumas, les Mohawas, les Nabahos, etc., avec lesquels les relations
avaient toujours été des plus rares. Il découvrit, sur les bords du
rio Eiotario, des ruines d'anciens monuments, des murs de pierre, des
fossés et des poteries, et, dans les montagnes voisines, des mines de
cuivre, de plomb et d'argent.
On doit également un curieux journal de voyage au docteur Willard,
qui, dans un séjour de trois ans dans le Nouveau-Mexique, visita le
Rio-del-Norte de sa source à son embouchure.
Enfin, en 1831, le capitaine Wyeth et son frère explorèrent l'Orégon et
la partie voisine des montagnes Rocheuses.
Depuis le voyage de Humboldt au Mexique, les explorateurs se succèdent
dans l'Amérique centrale. Bernasconi, en 1787, avait découvert les
ruines de Palenqué, aujourd'hui fameuses; Antonio Del-Rio en avait
donné, en 1822 une description détaillée, qu'il avait même accompagnée
de quelques dessins, dus au crayon de Frédéric Waldeck, futur
explorateur de cette ville morte.
[Illustration: CARTE DES SOURCES DU MISSISSIPI pour l'intelligence du
voyage de Schoolcraft d'après le bulletin de la Société de Géographie.
Année 1834. _Gravé par E. Morieu._]
[Illustration: Vue de la pyramide de Xochicaleo.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Le capitaine Guillaume Dupaix et le dessinateur Castañeda, de 1805 à
1807 avaient fait trois voyages successifs dans l'État de Chiapa et à
Palenqué, et le résultat de leurs recherches parut, en 1830, dans un
magnifique ouvrage, dont les dessins, dus à Augustine Aglio, ont été
exécutés aux frais de lord Kingsborough.
Enfin, en 1832, Waldeck séjournait deux ans entiers à Palenqué,
y faisait des fouilles, y levait les plans, coupes et élévations
des monuments, s'appliquait à reproduire les hiéroglyphes encore
inexpliqués qui les recouvrent, et il réunissait, aussi bien sur
l'histoire naturelle que sur les mœurs des habitants, une foule de
renseignements absolument nouveaux.
Il faut également citer le colonel don Juan Galindo, l'explorateur de
Palenqué, d'Utatlan, de Copan, et d'autres cités enfouies au fond des
forêts tropicales.
Après le long séjour que Humboldt avait fait dans l'Amérique
équinoxiale, l'essor que ses explorations semblaient devoir donner aux
études géographiques se trouva singulièrement entravé par les luttes
des colonies espagnoles contre leur métropole. Cependant, aussitôt que
les gouvernements indigènes eurent acquis un semblant de stabilité, des
explorateurs intrépides s'élancèrent à travers ce monde qui était alors
véritablement nouveau, car la jalousie ombrageuse des Espagnols l'avait
fermé jusqu'alors aux investigations des savants.
Des naturalistes, des ingénieurs parcourent l'Amérique méridionale ou
vont s'y établir. Bientôt même, 1817-1820, les gouvernements d'Autriche
et de Bavière s'entendent pour envoyer au Brésil une expédition
scientifique, à la tête de laquelle ils placent les docteurs Spix et de
Martius, qui recueillent de nombreuses informations sur la botanique,
l'ethnographie, la statistique et la géographie de ces contrées si peu
connues, et Martius écrit sur la flore du pays un monumental ouvrage.
Cette publication, faite aux frais des gouvernements d'Autriche et de
Bavière, semble un des modèles du genre.
A la même époque, les recueils spéciaux: les _Annales des voyages_ de
Malte-Brun et le _Bulletin de la Société de Géographie_, pour ne citer
que des ouvrages français, accueillent avec empressement et publient
toutes les communications qu'on leur adresse, principalement sur le
Brésil et la province de Minas Geraës.
En même temps, un général prussien, le major général prince de
Wied-Neuwied, à qui la paix de 1815 avait créé des loisirs, s'adonnait
à l'étude des sciences naturelles, de la géographie et de l'histoire.
De plus, en compagnie des naturalistes Freirciss et Sellow, il
exécutait un voyage d'exploration dans les provinces intérieures du
Brésil, et s'occupait tout spécialement de l'histoire naturelle et de
la zoologie.
Quelques années plus tard, en 1836, c'était le naturaliste français
Alcide d'Orbigny, déjà célèbre quoique encore bien jeune, qui recevait
de l'administration du Muséum une mission relative à l'histoire
naturelle de l'Amérique méridionale. Pendant huit années consécutives
d'Orbigny parcourut le Brésil, l'Uruguay, la République Argentine, la
Patagonie, le Chili, la Bolivie et le Pérou.
«Un tel voyage, dit Damour dans le discours qu'il prononça aux
funérailles de d'Orbigny, un tel voyage, poursuivi dans des contrées
si diverses par leurs productions, par leur climat, par la nature de
leur sol et par les mœurs de leurs habitants, présente à chaque pas
de nouveaux périls. D'Orbigny, doué d'une forte constitution et d'une
ardeur infatigable, surmonta des obstacles qui eussent rebuté bien des
voyageurs. Arrivé dans les froides régions de la Patagonie, au milieu
de sauvages peuplades constamment en guerre, il se vit contraint de
prendre parti et de combattre dans les rangs d'une des tribus qui lui
avaient donné l'hospitalité. Heureusement pour l'intrépide savant,
la victoire s'étant déclarée de son côté, lui rendit le loisir de
continuer sa route.»
Les résultats de si longues recherches exigèrent, pour être mis en
œuvre, treize années d'un travail acharné. Cet ouvrage, qui touche à
presque toutes les sciences, laisse bien loin derrière lui ce qui avait
été publié sur l'Amérique méridionale. L'histoire, l'archéologie, la
zoologie, la botanique y tiennent une place d'honneur; mais la plus
importante division de cet ouvrage encyclopédique est celle qui est
consacrée à l'_Homme américain_. Là, l'auteur a rassemblé tous les
documents qu'il avait recueillis par lui-même, analysé et critiqué ceux
qui lui venaient de seconde main, sur les caractères physiologiques,
sur les mœurs, les langues et les religions de l'Amérique du Sud. Un
ouvrage de cette valeur devrait suffire à immortaliser le nom du savant
français, et fait le plus grand honneur à la nation qui le compte au
nombre de ses enfants.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I
LES CIRCUMNAVIGATEURS ÉTRANGERS