l'alphabet se dégageait de l'inconnu, sauf pour un petit nombre de
signes, sur lesquels on n'était pas absolument d'accord.
Cependant, on n'avait encore qu'une base, et l'édifice était loin
d'être achevé. En effet, on avait remarqué que les inscriptions
persépolitaines semblaient répétées en trois colonnes parallèles. N'y
avait-il pas là une triple version de la même inscription dans les
trois langues principales de l'empire akhéménide, le perse, le mède
et l'assyrien ou babylonien? L'hypothèse était exacte; mais, grâce
au déchiffrement de l'une de ces inscriptions, on avait un point de
comparaison, et l'on put procéder comme Champollion l'avait fait pour
la pierre de Rosette, qui, en regard d'une traduction grecque, portait
deux versions en écritures démotique et hiéroglyphique.
Dans ces deux autres inscriptions, on reconnut l'assyro-chaldéen,
qui appartient, comme l'hébreu, l'himyarite et l'arabe, à la famille
sémitique, et un troisième idiome, qui reçut le nom de médique, et
qu'on a rapproché du turc et du tartare. Mais ce serait empiéter que de
nous étendre sur ces recherches. Ce devait être la tâche des savants
danois Westergaard, des Français de Saulcy et Oppert, des Anglais
Norris et Rawlinson, pour ne citer que les plus célèbres. Nous aurons
plus tard à y revenir.
La connaissance du sanscrit, les recherches sur la littérature
brahmanique, dont il sera parlé plus loin, avaient inauguré un
mouvement scientifique qui devait aller en augmentant, grâce à des
études plus approfondies ou plus compréhensives. Une immense contrée,
désignée par les orientalistes sous le nom d'Iran, qui comprend la
Perse, l'Afghanistan et le Béloutchistan, avait été, bien avant que
Ninive et Babylone fissent leur apparition dans l'histoire, le siège
d'une civilisation avancée, à laquelle se rattache le nom de Zoroastre,
à la fois conquérant, législateur et fondateur d'une religion. Ses
disciples, persécutés à l'époque de la conquête musulmane, chassés de
leur antique patrie, où leur culte s'était conservé, se réfugièrent,
sous le nom de Parsis, dans le nord-ouest de l'Inde.
A la fin du dernier siècle, le français Anquetil-Duperron avait
rapporté en Europe une copie exacte des livres religieux des Parsis,
écrits dans la langue même de Zoroastre. Il les avait traduits, et,
pendant soixante ans, tous les savants y avaient trouvé la source des
notions religieuses et philologiques qu'ils possédaient sur l'Iran. Ces
livres sont connus sous le nom de Zend-Avesta, mot qui renferme le nom
de la langue, Zend, et le titre de l'ouvrage, Avesta.
Mais cette branche de la science, depuis les progrès des études
sanscrites, avait besoin d'être renouvelée et traitée avec la rigueur
des méthodes nouvelles. Le philologue danois Rask, en 1826, puis Eugène
Burnouf, avec sa connaissance approfondie du sanscrit et à l'aide
d'une traduction sanscrite, récemment découverte dans l'Inde, avaient
repris l'étude du zend. Burnouf avait même publié, en 1834, une étude
magistrale sur le Yacna, qui a fait époque. De ce rapprochement du
sanscrit archaïque et du zend est née l'admission de la même origine
pour ces deux langues, et la preuve de la parenté, pour mieux dire,
de l'unité des peuples qui les parlaient. A l'origine, mêmes noms de
divinités, mêmes traditions, sans compter la similitude des mœurs,
même appellation générique pour ces deux peuples qui, dans leurs plus
anciens écrits, s'appellent Aryas. Il est, croyons-nous, inutile
d'appuyer sur l'importance de cette découverte, qui est venue éclairer
d'un jour tout nouveau les commencements si longtemps ignorés de notre
histoire.
Depuis la fin du XVIIIe siècle, c'est-à-dire depuis l'époque où les
Anglais s'étaient solidement établis dans l'Inde, l'étude physique du
pays, avec toutes les données qui s'y rattachent, avait été poussée
activement. Elle avait naturellement devancé l'ethnologie et les
sciences voisines, qui demandent pour fleurir un terrain plus sûr et
des temps plus tranquilles. Il faut avouer, en même temps, que cette
connaissance est nécessaire au gouvernement, à l'administration ainsi
qu'à l'exploitation commerciale. Aussi, le marquis de Wellesley, alors
gouverneur pour la Compagnie, comprenant de quelle importance était
l'établissement d'une carte des possessions anglaises, avait-il chargé,
en 1801, le brigadier d'infanterie Guillaume Lambton de relier par
un réseau trigonométrique les deux rives orientale et occidentale de
l'Inde à l'observatoire de Madras. Mais Lambton ne se contenta pas de
cette tâche. Il détermina avec précision un arc du méridien depuis le
cap Comorin jusqu'au village de Takoor-Kera, à quinze milles au sud-est
d'Ellichpoor. L'amplitude de cet arc dépassait donc douze degrés. Avec
l'aide d'officiers instruits, parmi lesquels il convient de citer le
colonel Everest, le gouvernement de l'Inde aurait vu, bien avant 1840,
l'accomplissement de la tâche de ses ingénieurs, si les annexions
successives de nouveaux territoires n'étaient continuellement venues en
reculer le terme.
Presque en même temps, naissait un mouvement considérable pour la
connaissance de la littérature de l'Inde.
C'est à Londres, en 1776, qu'avait paru, traduit pour la première fois,
un extrait des codes indigènes les plus importants, sous le nom de
_Code des Gentoux_.
Neuf ans plus tard était fondée à Calcutta la Société asiatique, par
sir William Jones, le premier qui sût véritablement le sanscrit,
Société dont la publication, _Asiatic Researches_, accueillit toutes
les investigations scientifiques relatives à l'Inde.
Bientôt après, en 1789, Jones publiait sa traduction du drame de
_Çakuntala_, ce charmant spécimen de la littérature hindoue, si plein
de sentiment et de délicatesse. Les grammaires, les dictionnaires
sanscrits, se publiaient à l'envi. Une véritable émulation se
produisait dans l'Inde britannique. Elle n'aurait pas tardé à rayonner
en Europe, si le blocus continental n'eût empêché l'introduction des
livres publiés à l'étranger. A cette époque, un Anglais, Hamilton,
prisonnier à Paris, étudiait les manuscrits orientaux de notre
Bibliothèque et initiait Frédéric Schlegel à la connaissance du
sanscrit, qu'il n'était plus, dès lors, nécessaire d'aller étudier sur
place.
Schlegel eut Lassen pour élève; il se livra avec lui à l'étude de
la littérature et des antiquités de l'Inde, à la discussion, à la
publication et à la traduction des textes. Pendant ce temps, Franz Bopp
s'acharnait à l'étude de la langue, rendait ses grammaires accessibles
à tous, et arrivait à cette conclusion, alors surprenante, aujourd'hui
unanimement acceptée: la parenté des langues indo-européennes.
On constatait bientôt que les Vedas,--ce recueil entouré d'un respect
général qui avait empêché les interpolations,--étaient, par cela
même, écrites dans un idiome très ancien, très pur, qui n'avait pas
été rajeuni, et dont l'étroite ressemblance avec le zend reculait la
composition de ces livres sacrés au delà de la séparation en deux
rameaux de la famille aryenne.
[Illustration: La deuxième cataracte du Nil. (Page 170.)]
Puis, on étudiait les deux épopées de l'époque brahmanique, qui
succède aux temps védiques, le Mahabharata et le Ramayana, ainsi
que les Paranas. Les savants parvenaient, grâce à une connaissance
plus approfondie de la langue et à une initiation plus intime aux
mythes, à fixer, approximativement, l'époque de la composition de ces
poèmes, à en relever les innombrables interpolations, à démêler ce
qui avait trait à l'histoire et à la géographie dans ces allégories
merveilleuses.
[Illustration: Des villages perchés pittoresquement. (Page 180.)]
Par ces patientes et minutieuses investigations, on arrivait à cette
conclusion, que les langues celtique, grecque, latine, germanique,
slave et persique, ont toutes une même origine, et que la langue mère
n'est autre que le sanscrit. Si la langue est la même, il faut donc que
le peuple ait été le même. On explique les différences, qui existent
aujourd'hui entre ces divers idiomes, par des fractionnements
successifs du peuple primitif,--dates approximatives que permettent
d'apprécier le plus ou moins d'affinité de ces langues avec le sanscrit
et la nature des mots qu'elles lui ont empruntés, mots correspondant
par leur nature aux différents degrés d'avancement de la civilisation.
En même temps, on se faisait une idée nette et précise de l'existence
qu'avaient menée les pères de la race indo-européenne et des
transformations que la civilisation lui a fait subir. Les Vedas nous la
montrent alors qu'elle n'a pas encore envahi l'Inde et qu'elle occupe
le Pendjab et le Caboulistan. Ces poèmes nous font assister aux luttes
contre les populations primitives de l'Hindoustan, dont la résistance
fut d'autant plus acharnée, que les vainqueurs ne leur laissaient, dans
leur division en castes, que la plus infime et la plus déshonorée. On
pénètre, grâce aux Vedas, dans tous les détails de la vie pastorale et
patriarcale des Aryas, on s'initie à cette existence peu mouvementée de
famille, et l'on se demande si la lutte acharnée des modernes vaut les
paisibles jouissances que le manque de besoins réservait à leurs pères.
On comprend que nous ne puissions nous arrêter plus longtemps sur ce
sujet; mais le lecteur aura pu saisir, par le peu que nous en avons
dit, l'importance de ces études au point de vue de l'histoire, de
l'ethnographie et de la linguistique. Nous renverrons pour plus de
détails aux ouvrages spéciaux des orientalistes et aux excellents
manuels d'histoire ancienne de MM. Robiou, Lenormant et Maspero. Tous
les résultats, obtenus jusqu'en 1820 dans les différents ordres de
recherches scientifiques, avaient été enregistrés, avec compétence
et impartialité, dans le grand travail de Walter Hamilton, qui a
pour titre: _Description géographique, statistique et historique de
l'Hindoustan et des pays voisins_. C'est un de ces ouvrages qui,
marquant les étapes de la science, établissent avec précision son degré
d'avancement à une époque donnée.
Après ce rapide aperçu des travaux relatifs à la vie intellectuelle et
sociale des Hindous, il convient d'enregistrer les études qui ont pour
but la connaissance physique de la contrée.
Un des résultats qui avaient le plus surpris dans les voyages de Webb
et de Moorcroft, c'était la hauteur extraordinaire que ces explorateurs
prêtaient aux montagnes de l'Himalaya. Leur élévation, d'après l'estime
de ces voyageurs, devait être, au moins, égale aux plus hautes cimes
des Andes. Les observations du colonel Colebrook donnaient à cette
chaîne vingt-deux mille pieds, et encore ces calculs semblaient-ils
être au-dessous de la réalité. De son côté, Webb avait mesuré un
des pics les plus remarquables de la chaîne, le Jamunavatari, et il
lui attribuait vingt mille pieds au-dessus du plateau sur lequel
il reposait et qui lui-même s'élevait à cinq mille pieds environ
au-dessus de la plaine. Peu satisfait d'une mesure qui lui paraissait
trop approximative, Webb avait alors mesuré, avec toute la rigueur
mathématique possible, le Dewalagiri, ou «montagne blanche», et il
avait reconnu que le sommet de cette cime atteignait vingt-sept mille
cinq cents pieds.
Ce qui frappe surtout dans la chaîne de l'Himalaya, c'est la succession
de ces montagnes, ces rangées de projections, qui grimpent au-dessus
les unes des autres. Cela donne une impression beaucoup plus vive de
leur hauteur que ne le ferait le spectacle d'un pic isolé surgissant de
la plaine pour perdre sa cime sourcilleuse dans les nuages.
Les calculs de Webb et de Colebrook s'étaient trouvés bientôt vérifiés
par les observations mathématiques du colonel Crawford, qui avait
mesuré huit des plus hauts sommets de l'Himalaya. Le plus élevé de tous
était, suivant l'observateur, le Chumulari, situé près des frontières
du Bouthan et du Thibet, dont le sommet devait être de trente mille
pieds au-dessus de l'Océan.
Ces résultats, bien qu'ils concordassent ensemble et qu'il fût
difficile d'admettre que tous ces observateurs s'étaient uniformément
trompés, avaient grandement surpris le monde savant. L'objection
capitale, c'était que, dans ces contrées, la limite des neiges devait
être à peu près à treize mille pieds au-dessus de la mer. Il semblait
donc impossible que les montagnes de l'Himalaya fussent couvertes de
forêts de pins gigantesques, comme se plaisaient à les représenter tous
les explorateurs.
Et, cependant, l'observation donnait tort à la théorie. Dans un
second voyage, Webb monta jusqu'au Niti-Gaut, le col le plus élevé de
l'univers, dont il fixa l'altitude à seize mille huit cent quatorze
pieds. Non seulement Webb n'y trouva pas de neige, mais les rochers,
qui le dominent de trois cents pieds, n'en conservent pas non plus
pendant l'été. Là, aussi, sur ces pentes rapides, où la respiration
devient si difficile, s'étageaient des forêts magnifiques de pins, de
cyprès, de cèdres et de sapins.
«M. Webb, dit Desborough Cooley, attribue la hauteur des limites de
la neige perpétuelle dans les montagnes de l'Himalaya à la grande
élévation du plateau d'où s'élancent vers le ciel leurs derniers
sommets. Comme la chaleur de notre atmosphère a pour cause principale
la radiation de la surface de la terre, il s'ensuit que la proximité
et l'étendue des plaines environnantes doivent faire subir des
modifications importantes à la température d'un lieu élevé. Ces
observations nous semblent réfuter d'une manière satisfaisante les
objections soulevées par quelques savants au sujet de la grande
élévation des montagnes de l'Himalaya, qui peuvent, en conséquence,
être regardées avec certitude comme la plus haute chaîne du monde
entier.»
Il faut dire maintenant quelques mots d'une excursion entreprise dans
les parages déjà visités par Webb et par Moorcroft. Le voyageur Fraser
n'avait ni les instruments ni l'instruction nécessaires pour mesurer
les hautes cimes à travers lesquelles il allait s'engager, mais il
sentait vivement, et sa relation pleine d'intérêt, est parfois très
amusante. Il visita la source de la Jumna, et bien qu'il fût à plus de
vingt-cinq mille pieds, il rencontrait, à chaque instant, des villages
perchés pittoresquement sur les pentes tapissées de neige. Fraser
visita ensuite Gangoutri, malgré l'opposition de ses guides, qui lui
représentaient la route comme extrêmement dangereuse, disant qu'un vent
pestilentiel privait de ses sens tout voyageur qui osait s'y risquer.
L'explorateur fut émerveillé de la grandeur et de la magnificence des
paysages qu'il découvrit et se vit payé par ces jouissances d'artiste
des fatigues qu'il avait endurées.
«La chaîne de l'Himalaya, dit Fraser, offre un caractère tout
particulier. Les voyageurs qui l'ont vue seront forcés d'en convenir.
Elle ne ressemble, en effet, à aucune autre chaîne de montagnes, car,
vues d'un point élevé, leurs sommités aux formes fantastiques, leurs
aiguilles d'une hauteur si prodigieuse, causent un tel étonnement à
l'étranger dont elles attirent les regards, qu'il se croit parfois la
victime et le jouet d'un mirage trompeur.»
Nous devons quitter maintenant la péninsule gangétique pour la
presqu'île arabique, où nous allons enregistrer le résultat de quelques
courses intéressantes. Au premier rang, il faut placer le voyage du
capitaine Sadlier, de l'armée de l'Inde. Chargé, au mois d'août 1819,
d'une mission par le gouverneur de Bombay auprès d'Ibrahim-Pacha en
lutte contre les Wahabites, cet officier traversa la péninsule entière
depuis le port d'El-Katif, sur le golfe Persique, jusqu'à Yambo sur la
mer Rouge.
Cette relation très curieuse d'une traversée de l'Arabie, que
jusqu'alors aucun Européen n'avait encore accomplie, n'a, par malheur,
jamais été publiée à part, et est demeurée ensevelie dans un ouvrage
presque introuvable: _Transactions of the Literary Society of Bombay_.
A peu près en même temps, de 1821 à 1826, le gouvernement anglais
faisait procéder par les capitaines de vaisseau Moresby et Haines à des
travaux hydrographiques, qui avaient pour but le relèvement complet des
côtes de l'Arabie. Ils devaient servir à l'établissement de la première
carte sérieuse que l'on possédât de cette péninsule.
Nous aurons tout dit, quand nous aurons cité les deux excursions des
naturalistes français, Aucher Eloy dans le pays d'Oman, et Émile Botta
dans le Yemen, lorsque nous aurons parlé des travaux d'un consul
de France à Djedda, Fulgence Fresnel, à propos des idiomes et des
antiquités de l'Arabie. Ce dernier, dans ses lettres sur l'histoire
des Arabes avant l'islamisme, publiées en 1836, fut un des premiers
à étudier la langue himyarite ou homérite, et à reconnaître qu'elle
se rapproche plus des anciens dialectes hébraïque et syriaque que de
l'arabe actuel.
Au commencement de ce volume, il a été parlé des explorations et des
recherches archéologiques et historiques de Seetzen et de Burckhardt en
Syrie et en Palestine. Il reste à dire quelques mots d'une excursion
dont les résultats intéressent tout particulièrement la géographie
physique. Il s'agit du voyage d'un naturaliste bavarois, Heinrich
Schubert.
Catholique ardent, savant enthousiaste, Schubert se sentait attiré
par les paysages mélancoliques de la Terre Sainte, aux légendes
merveilleuses, par les rives ensoleillées du Nil mystérieux, aux
souvenirs historiques. Aussi, retrouve-t-on dans sa relation les
impressions profondes du croyant et les préoccupations scientifiques du
naturaliste.
C'est en 1837 que Schubert, après avoir parcouru l'Égypte inférieure et
la presqu'île du Sinaï, pénétra dans la Terre Sainte. Deux de ses amis,
un médecin, le docteur Erdl, un peintre, Martin Bernatz, accompagnaient
le savant pèlerin bavarois.
Les voyageurs, débarqués à El-Akabah, sur la mer Rouge, se rendirent
avec une petite caravane arabe à El-Khalil, l'ancien Hébron. La
route qu'ils suivirent n'avait pas encore été foulée par le pied
d'un Européen. C'était une large et plate vallée, qui finissait à la
mer Morte et semblait lui avoir autrefois servi d'écoulement vers
la mer Rouge. Burckhardt et bien d'autres, qui n'avaient fait que
l'apercevoir, avaient éprouvé la même impression, et ils attribuaient à
un soulèvement du sol l'interruption de cet écoulement. Les hauteurs,
relevées par les voyageurs, allaient démontrer la fausseté de cette
hypothèse.
En effet, à partir du fond du golfe Ælanitique, la route monte pendant
deux ou trois jours de marche, jusqu'à un point que les Arabes
appellent la Selle, puis elle redescend et s'enfonce vers la mer Morte.
Ce point de partage est à sept cents mètres au-dessus de la mer. C'est
du moins ce que constata, l'année suivante, un voyageur français, le
comte de Bertou, qui explora les mêmes localités.
En descendant vers le lac Asphaltite, Schubert et ses compagnons se
livrèrent à d'autres observations barométriques, et ils furent très
surpris de voir accuser par leur instrument quatre-vingt-onze pieds
«au-dessous» de la mer Rouge et des niveaux de moins en moins élevés.
Tout d'abord, ils avaient cru à quelque erreur, mais ils durent se
rendre à l'évidence et reconnaître que jamais le lac Asphaltite n'avait
pu se déverser dans la mer Rouge, par cette excellente raison que son
niveau lui est très inférieur.
Or, cet enfoncement de la mer Morte est encore bien plus sensible
lorsque, venant de Jérusalem, on se rend à Jéricho. On parcourt alors
une longue vallée à pente très rapide, et qui le paraît même d'autant
plus que les plaines montueuses de la Judée, de la Perée et du Haouran
sont très hautes,--ces dernières même s'élevant à près de trois mille
pieds au-dessus de la mer.
Cependant, l'aspect des lieux et le témoignage des instruments étaient
en contradiction si formelle avec les idées jusqu'alors reçues, que MM.
Erdl et Schubert n'accueillirent qu'avec doute ces résultats, qu'ils
attribuèrent au dérangement de leur baromètre et à une perturbation
subite de l'atmosphère. Mais, pendant leur retour à Jérusalem, le
baromètre revint à la hauteur moyenne qu'il avait accusée avant
leur départ pour Jéricho. Il fallut donc, bon gré mal gré, admettre
que la mer Morte est de six cents pieds au moins au-dessous de la
Méditerranée,--chiffre que les explorations postérieures allaient
encore montrer de moitié trop faible.
C'était là, on en conviendra, une heureuse rectification, qui devait
avoir une influence considérable, en appelant l'attention des savants
sur un phénomène que d'autres explorateurs allaient bientôt vérifier.
En même temps, l'étude physique du bassin de la mer Morte se complétait
et se rectifiait. Deux missionnaires américains, Edward Robinson et Eli
Smith, donnaient, en 1838, une impulsion toute nouvelle à la géographie
biblique. C'étaient les précurseurs de cette phalange de voyageurs
naturalistes, d'historiens, d'archéologues, d'ingénieurs, qui allaient
bientôt, sous les auspices de l'Association anglaise ou à côté de cette
société, explorer, en tous sens, la terre des patriarches, en dresser
la carte dans tous ses détails, procéder enfin à des découvertes
multiples qui devaient jeter un jour nouveau sur les peuples antiques,
possesseurs tour à tour de ce coin du bassin méditerranéen.
Mais ce n'est pas seulement cette contrée, si intéressante par les
souvenirs qu'elle évoque en toute âme chrétienne, qui se voyait
l'objet des études des érudits et des voyageurs. L'Asie Mineure tout
entière allait bientôt livrer à la curiosité du monde savant les
trésors qu'elle renfermait dans son sol. Les voyageurs la traversaient
en tous sens. Parrot visitait l'Arménie; Dubois de Montpéreux
parcourait le Caucase en 1839; Eichwald, en 1825 et 1826, explorait
les rives de la mer Caspienne; enfin, Alexandre de Humboldt, grâce
à la générosité de l'empereur de Russie Nicolas, complétait, dans
la partie asiatique de l'Asie et dans l'Oural, les observations de
physique générale et de géographie qu'il avait si courageusement
recueillies dans le Nouveau-Monde. Avec le minéralogiste Gustave
Rose, le naturaliste Ehrenberg, bien connu par ses voyages dans la
Haute-Égypte et la Nubie, avec le baron de Helmersen, officier du
génie, Humboldt parcourait la Sibérie, visitait les mines d'or et de
platine de l'Oural, explorait les steppes de la Caspienne et la chaîne
de l'Altaï jusqu'à la frontière de Chine. Ces savants s'étaient partagé
le travail: Humboldt s'était chargé des observations astronomiques,
magnétiques, physiques et d'histoire naturelle; Rose tenait le journal
du voyage, qu'il a publié en allemand, de 1837 à 1842.
Les résultats scientifiques de cette exploration, pourtant si
rapide,--en neuf mois seulement, les voyageurs n'avaient pas parcouru
moins de 11,500 milles,--furent considérables.
Dans une première publication, parue à Paris en 1838, Humboldt ne
s'occupait que de la climatologie et de la géologie de l'Asie; mais,
à ce travail fragmentaire, succédait, en 1843, un ouvrage magistral,
l'_Asie centrale_.
«Il y a consigné, dit La Roquette, et systématisé les principaux
résultats scientifiques de son excursion en Asie et s'est livré à
des considérations ingénieuses sur la forme des continents, sur la
configuration des montagnes de la Tartarie; il y étudie surtout cette
vaste dépression qui s'étend de l'Europe boréale jusqu'au centre de
l'Asie, par delà les mers Caspienne et d'Aral.»