Puis, continuant sur le même ton, il les chargeait d'anathèmes, les

traitant de damnés drôles, qui avaient essayé de faire échouer son

vaisseau sur les brisants, à l'embouchure du fleuve, afin de s'en

partager les dépouilles. Le roi Jacket y était traité de fripon fieffé

et voleur enragé. Boy était le seul à peu près honnête et digne de

confiance.

A la suite d'un interminable palabre, Obie déclara que, d'après les

lois et les coutumes du pays, il avait le droit de regarder les frères

Lander et leur suite comme sa propriété; mais que, ne voulant pas

abuser de ses avantages, il se contenterait de les échanger contre la

valeur de vingt esclaves en marchandises anglaises.

Cette décision, sur laquelle Richard Lander essaya vainement de faire

revenir Obie, plongea les deux frères dans un violent désespoir, qui

fut bientôt suivi d'une apathie et d'une indifférence telles, qu'ils

auraient été incapables du plus petit effort pour recouvrer leur

liberté. Qu'on joigne à ces peines morales l'affaiblissement physique

causé par le manque de nourriture, et l'on comprendra l'affaissement

dans lequel les deux voyageurs étaient tombés.

Sans ressources d'aucune sorte, dépouillés de leurs aiguilles, de leurs

cauries et de leurs objets d'échange, ils furent réduits à la triste

nécessité de mendier leur nourriture.

«Autant eût valu, dit Lander, adresser nos prières aux pierres et aux

arbres; nous nous fussions, du moins, épargné l'humiliation du refus.

Dans la plupart des villes et villages de l'Afrique, nous avions

été pris pour des demi-dieux et traités, en conséquence, avec une

vénération, un respect universels. Mais, ici, hélas! quel contraste!

nous sommes rangés parmi les êtres les plus dégradés et les plus

misérables esclaves, dans cette terre d'ignorance, objet des railleries

et du mépris d'une horde de barbares.»

Ce fut enfin Boy qui l'emporta, parce qu'il consentit à payer à Obie

tout ce qu'il demandait pour la rançon des deux frères et de leur

suite. Quant à lui, il se montra très modéré, n'exigeant, pour sa peine

et pour les risques qu'il courait en les transportant à Brass, que

la valeur de quinze barres ou quinze esclaves et un tonneau de rhum.

Bien que cette demande fût exorbitante, Richard Lander n'hésita pas à

faire un billet de trente-six barres sur le capitaine anglais Lake, qui

commandait un bâtiment à l'ancre dans la rivière de Brass.

Le canot du roi, sur lequel s'embarquèrent les deux frères, le 12

novembre, portait soixante personnes, dont quarante rameurs. Muni d'une

pièce de quatre à la proue, d'un arsenal de coutelas et de mitraille,

de marchandises de toute sorte, il était creusé dans un seul tronc

d'arbre et mesurait plus de cinquante pieds de long.

Les immenses cultures qu'on voyait sur les bords du fleuve indiquaient

que la population était bien plus considérable qu'elle ne le

paraissait. Le pays était plat, ouvert, varié, et le sol, d'un riche

terreau noir, portait des arbres et des arbustes d'une richesse de tons

infinie.

Le 14 novembre, à sept heures du soir, le canot quitta le bras

principal et s'engagea dans la rivière de Brass. Une heure plus tard,

avec une joie inexprimable, Richard Lander sentit l'effet de la marée.

Un peu plus loin, le canot de Boy rejoignit ceux de Gun et de Forday.

Ce dernier, vieillard d'aspect vénérable, quoique misérablement

habillé, moitié à l'européenne, moitié à la mode du pays, avait une

prédilection marquée pour le rhum, dont il but une immense quantité,

sans que ses manières ou sa conversation s'en ressentissent.

C'était un étrange cortège que celui qui accompagna les deux Anglais

jusqu'à la ville de Brass.

«Les canots, dit Lander, se suivaient à la file, avec assez de

régularité, déployant chacun trois pavillons. A la proue du premier,

le roi Boy se tenait debout, la tête couronnée de longues plumes, qui

se balançaient à chaque mouvement de son corps, couvert des figures

les plus fantasques, blanches sur fond noir. Il s'appuyait sur deux

énormes lances barbelées, que, de temps à autre, il lançait avec force

dans le fond du canot, comme s'il eût tué quelque animal sauvage et

redoutable, gisant à ses pieds. A l'avant des autres canots, des

prêtres exécutaient des danses et faisaient mille contorsions bizarres.

Toutes leurs personnes, ainsi que celles des gens de la suite, étaient

barbouillées de la même façon que le roi Boy, et, pour couronner le

tout, M. Gun s'affairait, courant de la tête à la queue de la file,

quelquefois le premier ou le dernier, ajoutant à l'effet imposant du

cortège par les décharges répétées de son unique canon.»

Brass se compose de deux villes, l'une appartenant à Forday, l'autre

au roi Jacket. Avant de débarquer, les prêtres procédèrent à des

cérémonies mystérieuses, dont les blancs étaient l'objet évident. Le

résultat de cette consultation du fétiche de la ville fut-il favorable

aux étrangers? C'est ce que la conduite des naturels à leur égard

devait révéler.

Avant même d'avoir pris terre, Richard Lander aperçut, avec une vive

émotion de joie, un homme blanc sur le rivage. C'était le capitaine

d'un schooner espagnol à l'ancre dans la rivière.

«De tous les endroits sales et dégoûtants, dit la relation, il n'en

est pas un au monde qui puisse l'emporter sur celui-ci, ni offrir à

l'œil d'un étranger plus misérable aspect. Dans cette abominable ville

de Brass, tout n'est que fange et saleté. Les chiens, les chèvres et

autres animaux encombrent les rues boueuses; ils ont l'air affamé et le

disputent de misère avec de malheureuses créatures humaines à traits

hâves et décharnés, à physionomie hideuse, dont le corps est couvert

de larges pustules et dont les huttes tombent en ruines par suite de

négligence et de malpropreté.»

Une autre localité, nommée par les Européens la Ville des Pilotes,

à cause du grand nombre de pilotes qui l'habitent, est située à

l'embouchure de la rivière Noun ou Nun, à soixante-dix milles de Brass.

Le roi Forday entendait s'opposer à ce que les deux frères Lander

quittassent la ville sans lui payer quatre barres. C'était l'usage,

disait-il, que tout homme blanc qui venait à Brass, par la rivière, fût

soumis à ce tribut. Il n'y avait pas à résister, et Richard Lander tira

un nouveau billet sur le capitaine Lake.

A ce prix, Richard Lander eut la permission de gagner, dans le canot

royal de Boy, le brick anglais stationné à l'embouchure de la rivière.

Son frère et les gens de sa suite ne devaient être relâchés qu'au

retour du roi.

Mais, en arrivant sur ce brick, quelle ne fut pas la stupéfaction et la

honte de Lander de voir le capitaine Lake lui refuser toute espèce de

secours! Il lui fit lire alors les instructions qu'il avait reçues du

ministère, afin de lui prouver qu'il n'était pas un imposteur.

«Si vous croyez, répondit le capitaine, avoir affaire à un imbécile

ou à un fou, vous vous trompez. Je ne donnerais pas un fétu de votre

parole ou de votre billet! Je m'en soucie comme de cela! Le diable

m'emporte, si vous tirez de moi un seul liard!»

Puis, jurant, sacrant, Lake laissa échapper les paroles les plus

offensantes pour les Anglais.

Accablé de douleur par ce malheur imprévu et cette conduite

invraisemblable d'un compatriote, Richard Lander regagna le canot de

Boy, ne sachant à quel parti s'arrêter, et demanda à ce dernier de le

mener à Bonny, où se trouvaient quantité de navires anglais. Le roi

ne voulut pas y consentir. Richard Lander se vit donc forcé d'essayer

d'attendrir le capitaine, lui demandant de donner seulement dix fusils,

dont le roi se contenterait peut-être.

«Je vous ai déjà dit que je ne vous donnerais même pas une pierre à

fusil, répondit Lake. Ainsi, ne m'ennuyez plus!

--Mais j'ai laissé mon frère et huit personnes à Brass, reprit Lander,

et si vous ne voulez pas absolument payer le roi, persuadez-lui, du

moins, de les conduire à bord; sans quoi, mon frère sera mort de faim

ou empoisonné, et tous mes gens seront vendus, avant que je puisse

avoir du secours d'un vaisseau de guerre!

--Si vous trouvez moyen de les faire venir à bord, répliqua le

capitaine, je les passerai; mais, je vous le répète, vous n'aurez pas

de moi la valeur d'une amorce.»

Enfin Richard Lander obtint de Boy qu'il retournât chercher son frère

et sa suite. Le roi n'y voulait consentir qu'après avoir reçu un

acompte, et ce ne fut pas sans peine qu'il fut amené à se désister de

cette prétention.

Quand le capitaine Lake apprit que la suite de Richard Lander se

composait de solides gaillards en état de remplacer ses matelots, morts

ou épuisés par les fièvres, il s'adoucit un peu. Ce ne fut cependant

pas pour longtemps, car il déclara que, si dans trois jours, John et

ses gens n'étaient pas rendus à bord, il partirait sans eux.

Encore bien que Richard Lander lui prouvât jusqu'à l'évidence que ces

malheureux seraient vendus comme esclaves, le capitaine ne voulut rien

entendre.

«Tant pis pour eux, répondit-il, je n'en peux mais, et n'attendrai pas

davantage!»

Une telle inhumanité est heureusement fort rare. Aussi faut-il clouer

au pilori un pareil misérable, qui ne fait pas plus de cas, non pas de

ses semblables, mais d'hommes qui lui sont infiniment supérieurs.

Enfin, le 24 novembre, après qu'une forte brise, soufflant de la mer

et refoulant les eaux sur la barre, en eut rendu le passage presque

impossible, John Lander arrivait à bord.

Il avait dû subir les reproches et les invectives de Boy. Avoir, de

ses propres deniers, racheté de l'esclavage les deux frères et leur

suite, les avoir ramenés dans son canot et nourris,--fort mal il est

vrai,--s'être vu promettre autant de bœuf et de rhum qu'il en pourrait

boire et manger, pour être mal accueilli ensuite, se voir refuser la

restitution de ses avances et être traité comme un voleur, avouez qu'il

y avait de quoi être mécontent et que tout autre aurait fait payer

cher aux prisonniers qui lui restaient tant d'espérances déçues, tant

d'argent dépensé en pure perte!

Malgré cela, Boy s'était décidé à ramener John Lander à bord du brick.

Le capitaine Lake reçut le voyageur avec assez de cordialité, mais il

exprima aussitôt sa détermination bien arrêtée de congédier le roi sans

lui donner une obole.

Celui-ci était plein de sombres pressentiments; ses manières hautaines

avaient fait place à un air humble et rampant. On lui servit un repas

abondant, auquel il toucha à peine.

Richard Lander, désolé de la ladrerie et de la mauvaise foi de Lake,

étant dans l'impossibilité de tenir ses promesses, retourna toutes

ses affaires, trouva cinq bracelets d'argent et un sabre de fabrique

indigène qu'il avait apporté du Yarriba, et il les offrit à Boy, qui

les accepta.

Enfin, le roi se décida à exposer sa réclamation au capitaine.

Celui-ci, avec une voix de tonnerre, qu'on n'aurait jamais supposé

sortir d'un corps aussi débile, lui répondit nettement:

«Je ne veux pas!»

Et il assaisonna ce refus d'un déluge de jurons et de menaces tel, que

le pauvre Boy battit en retraite, et, voyant le navire prêt à mettre à

la voile, regagna précipitamment son canot.

Ainsi se terminèrent les péripéties du voyage des deux frères Lander.

Ils coururent bien encore risque de périr en franchissant la barre,

mais c'était là leur dernière épreuve. Ils gagnèrent Fernando-Po, puis

la rivière Calabar; là, ils s'embarquèrent sur le _Carnarvon_ pour

Rio-Janeiro, où l'amiral Baker, commandant de la station, leur procura

passage sur un transport.

Le 9 juin, ils débarquaient à Portsmouth. Leur premier soin, après

avoir remis la relation de leur voyage à lord Goderich, secrétaire

d'État au département des colonies, fut de l'informer de la conduite du

capitaine Lake,--conduite de nature à compromettre et à faire révoquer

en doute la bonne foi du gouvernement anglais. Des ordres furent

aussitôt donnés par ce ministre pour solder les sommes convenues, dont

la demande était juste et motivée.

«Ainsi donc, et nous ne pouvons mieux faire que de reproduire

l'appréciation de cet excellent juge, Desborough Cooley, ainsi donc

le problème géographique qui, pendant tant de siècles, avait si

vivement préoccupé l'attention du monde savant et donné lieu à tant de

conjectures différentes, se trouvait définitivement et complètement

résolu. Le Niger, ou, comme l'appellent les naturels, le Djoliba ou

le Korra, ne se réunit pas au Nil, ne se perd ni dans les sables du

désert ni dans les eaux du lac Tchad; il se jette dans l'Océan par une

grande quantité de bras, sur la côte du golfe de Guinée, à l'endroit

même de cette côte connu sous le nom de cap Formose. La gloire de

cette découverte, prévue, il est vrai, par la science, appartient tout

entière aux frères Lander. La vaste étendue de pays qu'ils avaient

traversée depuis Yaourie jusqu'à la mer, était complètement inconnue

avant leur voyage.»

Dès que la découverte de Lander fut connue dans tous ses détails en

Angleterre, plusieurs négociants s'associèrent pour tirer parti des

richesses naturelles du pays. Ils équipèrent, en juillet 1832, deux

bâtiments à vapeur, le _Korra_ et l'_Alburka_, qui, sous la conduite

de MM. Laird, Oldfield et Richard Lander, remontèrent le Niger

jusqu'à Bocqua. Les résultats de cette expédition commerciale furent

déplorables. Non seulement le trafic avec les naturels fut absolument

nul, mais encore les équipages se virent décimés par la fièvre. Enfin,

Richard Lander, qui plusieurs fois avait monté ou descendu le fleuve,

fut blessé mortellement, par des naturels, le 27 janvier 1834, et il

mourut, le 5 février suivant, à Fernando-Po.

Il nous reste à parler, pour terminer ce qui est relatif à l'Afrique,

des nombreuses reconnaissances accomplies dans la vallée du Nil, et

dont les plus importantes sont celles de Cailliaud, de Russegger et de

Rüppel.

[Illustration: Vue du temple principal de Sekkeh.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Frédéric Cailliaud, né à Nantes en 1787, après avoir visité la

Hollande, l'Italie, la Sicile, une partie de la Grèce, de la

Turquie européenne ou asiatique, lorsqu'il faisait le commerce des

pierres précieuses, était arrivé en Égypte au mois de mai 1815.

Ses connaissances géologiques et minéralogiques lui procurèrent un

excellent accueil de la part de Méhémet-Ali, qui le chargea aussitôt

d'un voyage d'exploration le long du Nil et dans le désert.

Cette première excursion fut marquée par la découverte, à Labarah, de

mines d'émeraudes, mentionnées par les auteurs arabes et abandonnées

depuis de longs siècles. Cailliaud retrouva, dans les excavations de

la montagne, les lampes, les leviers, les cordages et les instruments

qui avaient servi à l'exploitation de ces mines par les ouvriers de

Ptolémée. Près de ces carrières, le voyageur découvrit les ruines d'une

petite ville, qui, selon toute vraisemblance, avait dû être habitée

par les anciens mineurs. Pour donner toute sanction à sa précieuse

découverte, Cailliaud se chargea de dix livres d'émeraudes qu'il

rapporta à Méhémet-Ali.

[Illustration: Les explorateurs levèrent le plan du monument.

(Page 170.)]

Un autre résultat de ce voyage fut la découverte par l'explorateur

français de l'ancienne route de Coptos à Bérénice pour le commerce de

l'Inde.

Du mois de septembre 1819 à la fin de 1822, Cailliaud, accompagné

de l'ancien aspirant de marine Letorzec, parcourut toutes les oasis

connues à l'est de l'Égypte, et suivit le Nil jusqu'au dixième degré.

Parvenu dans son premier voyage à Ouadi-Oulfa, Cailliaud choisit, au

second, cette localité comme point de départ.

Une circonstance heureuse allait singulièrement faciliter ses

recherches. Ismaïl-Pacha, fils de Méhémet-Ali, venait de recevoir le

commandement d'une expédition en Nubie, et il l'accompagna.

Parti de Daraou en novembre 1820, Cailliaud arrivait, le 5 janvier

suivant, à Dongola, et il gagnait le mont Barka dans le pays de Chaguy,

où l'on remarque une multitude de ruines, de temples, de pyramides et

d'autres monuments.

Le nom de Mérawé, que porte cet endroit, avait fait supposer que là se

trouvait l'ancienne capitale de l'Éthiopie; Cailliaud devait dissiper

cette erreur.

Accompagnant Ismaïl-Pacha comme minéralogiste, au delà de Berber, pour

la recherche des mines d'or, l'explorateur français parvint à Chendy.

Il alla ensuite, avec Letorzec, fixer la position géographique du

confluent de l'Atbara, et, à Assour, non loin du dix-septième degré de

latitude, il découvrit les ruines considérables d'une ville antique.

C'était Méroé.

Continuant sa route au sud, entre les quinzième et seizième degrés,

Cailliaud reconnut ensuite l'embouchure du Bahr-el-Abiad ou Nil Blanc,

visita les ruines de Saba, le confluent du Rahad, l'ancien Astosaba,

vit Sennaar, le cours du Gologo, le pays du Fazoele et le Toumat,

affluent du Nil; enfin il atteignit, avec Ismaïl, le pays de Singué,

entre les deux branches du fleuve.

Aucun voyageur n'était encore parvenu, de ce côté, aussi près de

l'équateur. Browne s'était arrêté à 16°10´, Bruce à 11°.

On doit à Cailliaud et à Letorzec de nombreuses observations de

latitude et de longitude, de précieuses études sur les variations de

l'aiguille aimantée, d'inestimables renseignements sur le climat,

la température et la nature du sol, en même temps qu'une collection

fort intéressante d'animaux et de productions végétales. Enfin, les

explorateurs levèrent le plan de tous les monuments situés au delà de

la deuxième cataracte.

Les deux Français avaient préludé à ces découvertes par une excursion

à l'oasis de Siouah. A la fin de 1819, ils étaient partis de Fayoum

avec un petit nombre de compagnons et s'étaient engagés dans le désert

de Libye. En quinze jours de marche, après un engagement avec les

Arabes, ils étaient parvenus à Siouah, avaient pris toutes les mesures

du temple de Jupiter Ammon, et avaient déterminé, comme Browne, sa

position astronomique. Cette oasis allait être, quelque temps après,

l'objet d'une expédition militaire, pendant laquelle Drovetti devait

recueillir de nouveaux documents, très précieux, pour compléter ceux

qu'avaient récoltés Cailliaud et Letorzec.

Ils avaient ensuite visité successivement l'oasis de Falafré, qu'aucun

voyageur européen n'avait encore explorée, celle de Dakel et Khargh,

chef-lieu de l'oasis de Thèbes. Les documents recueillis dans cette

course furent expédiés en France à M. Jomard, qui les mit à profit pour

la rédaction de l'ouvrage intitulé _Voyage à l'oasis de Siouah_.

Quelques années plus tard, Édouard Rüppell consacrait sept ou huit

années à l'exploration de la Nubie, du Sennaar, du Kordofan et de

l'Abyssinie, et il remontait le Nil Blanc, en 1824, jusqu'à plus de

soixante lieues au-dessus de son embouchure.

Enfin, un naturaliste allemand, conseiller des mines d'Autriche, Joseph

Russegger, visitant également, de 1836 à 1838, la partie inférieure du

cours du Bahr-el-Abiad, préludait par ce voyage officiel aux grandes et

fécondes reconnaissances que Méhémet-Ali allait envoyer dans les mêmes

régions.

CHAPITRE III

LE MOUVEMENT SCIENTIFIQUE ORIENTAL ET LES EXPLORATIONS AMÉRICAINES

Le déchiffrement des inscriptions cunéiformes et les études

assyriologiques jusqu'en 1840.--L'ancien Iran et l'Avesta.--La

triangulation de l'Inde et les études indoustaniques.--L'exploration

et la mesure de l'Himalaya.--La presqu'île Arabique.--La Syrie et

la Palestine.--L'Asie centrale et Alexandre de Humboldt.--Pike aux

sources du Mississipi, de l'Arkansas et de la rivière Rouge.--Les

deux expéditions du major Long.--Le général Cass.--Schoolcraft aux

sources du Mississipi.--L'exploration du Nouveau-Mexique.--Voyages

archéologiques dans l'Amérique centrale.--Les recherches d'histoire

naturelle au Brésil.--Spix et Martius, le prince Maximilien de

Wied-Neuwied.--D'Orbigny et l'homme américain.

Bien que les découvertes, dont nous allons tout d'abord parler, ne

soient plus à proprement parler géographiques, elles ont, cependant,

jeté un jour si nouveau sur plusieurs civilisations anciennes, elles

ont tellement étendu le domaine de l'histoire et des idées, que nous ne

pouvons nous dispenser d'en dire quelques mots.

La lecture des inscriptions cunéiformes et le déchiffrement des

hiéroglyphes sont des événements si importants en leurs résultats,

ils nous révèlent une telle multitude de faits jusqu'alors ignorés

ou travestis dans les récits plus ou moins merveilleux des anciens

historiens Diodore, Ctésias et Hérodote, qu'il est impossible de passer

sous silence des découvertes scientifiques si capitales.

Grâce à elles, nous pénétrons dans l'intimité d'un monde, d'une

civilisation extrêmement avancée, aux mœurs, aux habitudes, aux

coutumes absolument différentes des nôtres. Qu'il est curieux de tenir

entre ses mains les comptes de l'intendant d'un grand seigneur ou d'un

gouverneur de province, de lire des romans comme ceux de _Setna_ et des

_Deux Frères_, des contes comme celui du _Prince prédestiné_!

Si les édifices aux vastes proportions, les temples superbes, les

hypogées magnifiques, les obélisques sculptés n'étaient jusqu'alors,

pour nous, que des monuments somptueux, ils nous racontent maintenant,

grâce à la lecture des inscriptions qui les recouvrent, la vie des

souverains qui les ont élevés et les circonstances de leur érection.

Combien de noms de peuples dont les historiens grecs ne faisaient pas

mention, que de villes disparues, que de particularités relatives

au culte, à l'art, à l'industrie, à la vie de chaque jour, que

d'événements politiques ou militaires nous révèlent maintenant

dans leurs minutieux détails les hiéroglyphes et les inscriptions

cunéiformes!

Et ces peuples, que nous ne connaissions qu'imparfaitement et pour

ainsi dire de surface, nous pénétrons dans leur existence quotidienne,

nous avons maintenant une idée de leur littérature. Le jour n'est

peut-être pas éloigné où nous saurons aussi bien la vie des Égyptiens

du XVIIIe siècle avant notre ère, que celle de nos pères du XVIIe et du

XVIIIe siècle après Jésus-Christ.

Carsten Niebuhr avait rapporté de Persépolis des inscriptions en

caractères inconnus dont, le premier, il avait relevé une copie exacte

et complète. Bien des tentatives avaient été faites pour les expliquer;

toutes avaient été vaines, lorsque, par une inspiration de génie, avec

une intuition lumineuse, le savant philologue hanovrien Grotefend

parvint, en 1802, à percer le mystère qui les recouvrait.

C'est qu'elles étaient vraiment singulières et difficiles à

interpréter, ces inscriptions cunéiformes! Que l'on se figure une suite

de clous (_cuneus_) rangés de diverses façons, formant des groupes

alignés horizontalement. Qu'exprimaient ces groupes? Représentaient-ils

des sons et des articulations, ou des mots entiers, comme les lettres

de nos alphabets? Avaient-ils cette valeur idéographique que possèdent

les caractères de l'écriture chinoise? Quelle était la langue qui s'y

trouvait cachée? Autant de problèmes qu'il s'agissait de résoudre. Il

y avait lieu de penser que des inscriptions rapportées de Persépolis

devaient être écrites dans la langue des anciens Perses; mais Rask,

Bopp et Lassen n'avaient pas encore étudié les idiomes iraniens et

démontré leur affinité avec le sanscrit.

Raconter par suite de quelles déductions ingénieuses, de quelles

suppositions, de quels tâtonnements, Grotefend arriva à reconnaître une

écriture alphabétique, à dégager de certains groupes des noms qu'il

supposa être ceux de Darius et de Xerxès,--ce qui le rendit maître

de la connaissance de plusieurs lettres qu'il appliqua à la lecture

de nouveaux mots,--ce serait sortir de notre cadre. La méthode était

désormais trouvée. A d'autres revenait le soin de la compléter et de la

perfectionner.

Plus de trente ans s'écoulèrent, cependant, avant que ces études

eussent accompli des progrès notables. C'est notre savant compatriote

Eugène Burnouf, qui leur fit faire un pas considérable. Mettant à

profit sa connaissance du sanscrit et du zend, il prouva que la langue

des inscriptions persépolitaines n'était qu'un dialecte zend employé

dans la Bactriane, qu'on parlait encore au VIe siècle avant notre ère,

et dans lequel avaient été écrits les livres de Zoroastre. Son mémoire

est de 1836. A la même époque, un savant allemand, Lassen, de Bonn,

qui s'était livré de son côté aux mêmes recherches, arrivait à des

conclusions identiques.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 15 / 39 段