La première ville que rencontrèrent les deux frères est Bajiébo, grande

et spacieuse cité, qui, pour la malpropreté, le bruit et le désordre,

ne peut être dépassée. Puis ce furent Litchi, habitée par des Nyfféens,

et Madjie, près de laquelle le Niger se divise en trois canaux. Au bout

de quelques minutes, au moment où ils dépassaient une nouvelle île,

les voyageurs se trouvèrent tout à coup en vue d'un rocher de deux

cent quatre-vingt-un pieds de haut, appelé Kesa ou Késy, qui s'élève

perpendiculairement au milieu du fleuve. Il est grandement vénéré des

naturels, persuadés qu'ils sont qu'un génie bienfaisant en a fait sa

demeure favorite.

Un peu avant Rabba, à l'île de Bili, les frères Lander reçurent la

visite du roi des «Eaux noires», souverain de l'île de Zangoshie,

qui montait un canot d'une longueur extraordinaire, d'une propreté

inaccoutumée, décoré de drap écarlate et de galons d'or. Le jour même,

ils atteignaient la ville de Zangoshie, située en face de Rabba, la

seconde cité des Fellans après Sokatou.

Le roi de cette ville, Mallam-Dendo, était un cousin de Bello.

Vieillard aveugle, très affaibli, à la santé délabrée; persuadé de

n'avoir plus que peu d'années à vivre, il n'avait d'autre préoccupation

que d'assurer le trône à son fils.

Bien qu'il eût reçu des présents d'une valeur considérable,

Mallam-Dendo se montra très mécontent, déclarant que si les voyageurs

ne lui faisaient pas des cadeaux plus utiles et d'un autre prix, il

exigerait leurs fusils, leurs pistolets, leur poudre, avant de leur

laisser quitter Zangoshie.

Désespéré, Richard Lander ne savait que faire, lorsque le don de la

tobé (robe) de Mungo-Park, que lui avait rendue le roi de Boussa, jeta

Mallam en de tels transports de joie, qu'il se déclara le protecteur

des Européens, promit de tout mettre en œuvre pour les aider à

gagner la mer, et leur fit présent de nattes tressées des plus riches

couleurs, de deux sacs de riz et d'un régime de bananes. Ces provisions

arrivaient à point, car toute la pacotille de drap, de miroirs, de

rasoirs, de pipes était épuisée, et il ne restait plus aux Anglais que

des aiguilles et quelques bracelets d'argent à distribuer aux chefs

qu'ils rencontreraient sur le Niger.

«Vue de Zangoshie, dit Lander, Rabba donne l'idée d'une ville très

grande, nette, propre, bien bâtie. Sans défense, sans fortifications,

elle n'a pas d'enceinte de murailles. Elle est construite

irrégulièrement sur le penchant d'une colline, au pied de laquelle

coule le Niger. En grandeur, en population et en richesses, c'est la

seconde ville des Fellans. La population est un mélange de Fellans,

de Nyfféens, d'émigrés et d'esclaves de divers pays. Elle reconnaît

l'autorité d'un gouverneur auquel on donne le titre de sultan ou roi.

Rabba est célèbre pour le blé, l'huile et le miel. Le marché, quand nos

hommes y allèrent, semblait bien approvisionné de bœufs, de chevaux,

de mules, d'ânes, de moutons, de chèvres et de volailles. On offrait de

tous côtés du riz, du blé, du coton, du drap, de l'indigo, des selles

et des brides en cuir jaune et rouge, des souliers, des bottes, des

sandales. Les deux cents esclaves que l'on avait remarqués le matin

étaient encore exposés en vente le soir. Rabba n'a aucune renommée en

industrie; cependant, sa fabrication en nattes et sandales est sans

rivale, tandis que, dans tous les autres métiers, cette ville cède le

pas à Zangoshie.»

L'activité, l'amour du travail des habitants de cette dernière ville

cause une agréable surprise dans ce pays de paresseux. Hospitaliers,

obligeants, ils sont protégés par la situation de leur île contre les

Fellans; indépendants, ils ne reconnaissent d'autorité que celle du roi

des «Eaux noires», encore parce qu'il est de leur intérêt de lui obéir.

Le 16 octobre, Richard Lander et son frère partirent enfin sur une

mauvaise pirogue que le roi leur avait vendue fort cher, et après

avoir volé des pagaies que personne ne voulait leur vendre. C'était

la première fois qu'ils étaient en état de naviguer sur le Niger sans

l'assistance d'étrangers.

[Illustration: Ils faillirent être submergés. (Page 152.)]

Ils descendirent la rivière, dont la largeur variait beaucoup, en

évitant autant que possible les grandes villes, car ils auraient été

dans l'impossibilité de satisfaire aux exigences des gouverneurs.

Jusqu'à Egga, aucun incident ne vint marquer cette navigation paisible.

Une nuit seulement, dans l'impossibilité de débarquer au milieu des

marais qui bordaient le fleuve, les voyageurs avaient été forcés de se

laisser emporter par le courant, lorsque éclata un orage épouvantable,

pendant lequel ils faillirent être submergés par des troupeaux

d'hippopotames, qui se jouaient à la surface des eaux.

[Illustration: Tabouret carré du sultan de Bornou.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Le Niger coulait, pendant ce temps, presque toujours à l'est et au

sud-est, large tantôt de huit milles, tantôt de deux seulement. Son

courant était si rapide, que l'embarcation filait avec une vitesse de

quatre ou cinq milles à l'heure.

Le 19 octobre, Richard Lander passa devant l'embouchure de la

Coudounia, rivière qu'il avait traversée près de Cuttup, lors de sa

première mission, et, quelque temps après, il aperçut Egga. Il gagna

aussitôt le lieu de débarquement, en remontant une baie encombrée d'un

nombre infini de grands et massifs canots chargés de marchandises,

aux proues barbouillées de sang et couvertes de plumes,--charmes et

préservatifs contre les voleurs.

Le chef, en présence duquel les voyageurs furent aussitôt conduits,

était orné d'une longue barbe blanche, et il aurait eu l'aspect le

plus vénérable et l'air d'un patriarche, s'il n'avait ri et joué comme

un véritable enfant. Les naturels accoururent bientôt, par centaines,

pour voir ces étrangers à la mine si singulière, et ceux-ci durent

placer trois hommes en sentinelle à leur porte pour tenir les curieux à

distance.

«Plusieurs des habitants d'Egga, dit Richard Lander, vendent des toiles

et des draps de Benin et de Portugal, ce qui rend probable qu'il y a

une communication de ce lieu à la côte. Les naturels sont spéculateurs,

entreprenants, et beaucoup emploient tout leur temps à trafiquer, en

descendant et en remontant le Niger. Ils vivent entièrement dans leurs

canots, et le petit toit ou hangar qu'ils ont à bord leur sert de

demeure; ils y habitent comme dans des huttes... La persuasion où sont

les naturels que nous n'avons qu'à vouloir pour accomplir les choses

les plus difficiles, nous a d'abord amusés; mais leur importunité

est devenue des plus fatigantes. Ils nous demandent des charmes pour

détourner les guerres et autres calamités nationales, des talismans

pour s'enrichir, pour empêcher les crocodiles d'emporter les gens,

pour pêcher tous les jours un plein canot de poissons. Cette dernière

requête nous a été adressée par le chef des pêcheurs, avec un présent

convenable, toujours offert à l'appui de la prière et d'une valeur

proportionnelle à son importance.... La curiosité du peuple pour nous

voir est si intense, que nous n'osons faire un pas dehors; et, pour

avoir de l'air, nous sommes forcés, tout le jour, de tenir la porte

ouverte, marchant et tournant autour de notre hutte, seul exercice

qu'il nous soit permis de prendre, comme des bêtes féroces en cage.

Les gens nous regardent fixement, avec des émotions de terreur et

de surprise, à peu près comme on regarde en Europe les tigres d'une

ménagerie. Si nous avançons du côté de la porte, ils reculent avec le

plus grand effroi et tout frémissants; mais, dès qu'ils nous voient à

l'autre bout de la hutte, ils se rapprochent autant que leur crainte le

leur permet, en silence et avec les plus grandes précautions.»

Egga est une cité d'une étendue prodigieuse, et sa population doit

être immense. Comme presque toutes les villes bâties au bord du Niger,

elle est inondée tous les ans. Il faut croire que les naturels ont

leurs raisons pour se construire des demeures dans des lieux qui nous

paraîtraient si incommodes et si malsains.

Ne serait-ce pas parce que le sol des environs n'est qu'un terreau

gras et noir, extraordinairement fertile, qui leur fournit sans grand

travail toutes les productions nécessaires à l'existence?

Bien qu'il parût avoir plus de cent ans, le chef d'Egga était tout joie

et tout gaieté. Les personnages les plus importants de la ville se

réunissaient dans sa case et passaient des journées entières à causer.

«Cette société de barbes grises, raconte le voyageur, rit de si bon

cœur et jouit de ses saillies avec tant d'expansion, qu'on voit

invariablement les passants s'arrêter à l'extérieur de la hutte,

écouter et se joindre aux bruyants éclats de joie qui retentissent au

dedans; si bien que du matin au soir nous n'entendons de ce côté-là que

des tonnerres d'applaudissements.»

Un jour, le vieux chef voulut faire montre devant les étrangers de ses

talents de chanteur et de danseur, afin de les frapper de surprise et

d'admiration.

«Gambadant sous le faix des années et secouant ses mèches de cheveux

blancs, dit la relation, il fit nombre de sauts et de cabrioles, au

grand délice des spectateurs, dont les rires, seuls applaudissements

des Africains, chatouillèrent si fort la vanité et l'imagination du

vieillard, qu'il fut obligé de s'aider d'une béquille pour continuer.

Il alla encore un peu, clopin-clopant; mais, ses forces étant épuisées,

il fut obligé de s'arrêter et de s'asseoir près de nous sur le seuil

de la hutte. Pour le monde entier, il n'eût voulu nous laisser voir sa

faiblesse. Tout haletant qu'il était, il tâchait de respirer bas et de

retenir son souffle bruyant et pressé. Il fit une seconde tentative

de danse et de chant; mais la nature ne seconda pas ses efforts, et

sa voix faible et chevrotante s'entendait à peine. Cependant, les

chanteurs et chanteuses, danseurs et musiciens continuèrent leur

bruyant concert, jusqu'à ce que, las de les regarder et de les écouter,

et la nuit arrivant, nous les priâmes de se retirer, au grand regret du

gai et frivole vieillard.»

Cependant, Mallam-Dendo détourna les Anglais de continuer à descendre

le cours de la rivière. Egga était, disait-il, la dernière ville du

Nyffé; le pouvoir des Fellans ne s'étendait pas au delà, et l'on

ne rencontrait plus, jusqu'à la mer, que des peuplades sauvages et

barbares, toujours en guerre les unes contre les autres.

Ces récits et les contes que les habitants avaient faits aux compagnons

des deux Lander sur le danger qu'ils allaient courir d'être égorgés ou

pris et vendus comme esclaves, les avaient tellement terrifiés, qu'ils

refusèrent de s'embarquer, voulant retourner à Cape-Coast-Castle par le

chemin qu'ils avaient déjà parcouru.

Grâce à la fermeté des deux frères, cette sorte de révolte n'eut pas

de suite, et, le 22 octobre, les explorateurs quittèrent Egga en la

saluant de trois coups de mousquet.

Quelques milles plus loin, une mouette passait au-dessus de leurs

têtes, indice de la proximité de la mer, certitude presque absolue

qu'ils touchaient au terme de leur fatigant voyage.

Plusieurs villages, petits et pauvres, à demi ensevelis sous l'eau,

une ville considérable, au pied d'une haute montagne qui semble

l'écraser et dont les voyageurs ne purent savoir le nom, sont tour à

tour dépassés. On croise un nombre immense de canots, construits comme

ceux des rivières Bonny et Calabar. Leurs équipages regardent, non sans

étonnement, ces hommes blancs avec lesquels ils n'osent converser.

Basses et au loin marécageuses, les rives du Niger deviennent bientôt

plus élevées, plus riches, plus fertiles.

Kacunda, où les habitants d'Egga avaient recommandé à Richard Lander de

s'arrêter, est située sur la rive occidentale du fleuve. Vue d'un peu

loin, elle présente un aspect singulièrement pittoresque.

Les naturels furent d'abord alarmés de l'apparition des voyageurs.

Un vieux Mallam, prêtre et instituteur musulman, les prit sous

sa protection. Grâce à lui, les deux frères reçurent un accueil

bienveillant dans cette capitale d'un royaume indépendant du Nyffé.

Les renseignements que les voyageurs réunirent dans cette ville, ou

plutôt dans cette réunion de quatre villages, concordaient avec ceux

recueillis à Egga. Aussi Richard Lander se détermina-t-il à ne plus

voyager que la nuit et à charger de balles et de chevrotines les quatre

fusils et les deux pistolets qui lui restaient.

Quoi qu'il en fût, nos explorateurs, au grand étonnement des naturels,

qui ne pouvaient croire à un tel mépris de danger, quittèrent Kacunda

en poussant trois acclamations bruyantes et «en remettant leur sort

entre les mains de Dieu.»

Ils passèrent ainsi devant plusieurs villes importantes, qu'ils

évitèrent avec soin. Le cours de la rivière, pendant ce temps, changea

plusieurs fois, tournant du sud au sud-est, puis au sud-ouest, entre de

hautes collines.

Le 25 octobre, les Anglais se trouvèrent devant l'embouchure d'une

forte rivière. C'était la Tchadda ou Bénoué. A son confluent s'étalait

une ville importante faisant face au Niger et à la Bénoué. C'était

Cutumcuraffi.

Enfin, après avoir failli se perdre dans un gouffre et se briser contre

des rochers, Richard Lander, découvrant un lieu commode et inhabité,

sur la rive droite, se détermina à débarquer.

Cet endroit avait été visité peu de temps auparavant, comme en

témoignaient des feux éteints, des calebasses brisées, des tessons

de vases de terre épars sur le sol, des coquilles de noix de coco et

des douves de baril de poudre, qu'on ne ramassa pas sans émotion, car

c'était la preuve que les naturels entretenaient des relations avec des

Européens.

Cependant, des femmes s'étaient enfuies, effrayées par trois hommes de

la suite de Lander, qui s'étaient introduits dans un village pour y

chercher du feu. Les voyageurs harassés se reposaient sur les nattes,

lorsqu'ils se virent tout à coup entourés d'une troupe d'hommes presque

nus, armés de fusils, d'arcs, de flèches, de coutelas, de crochets de

fer et de fers de lance.

Le sang-froid et la présence d'esprit des deux frères prévinrent

seuls une lutte qui paraissait inévitable et dont l'issue n'était pas

douteuse. Jetant leurs armes à terre, ils s'avancèrent vers le chef de

ces forcenés.

«Comme nous approchions, raconte Lander, nous fîmes bon nombre de

signes avec nos bras, pour l'engager, ainsi que son peuple, à ne

point tirer sur nous. Son carquois se balançait à son côté, son arc

était bandé, et une flèche, visée à notre poitrine, tremblait, prête

à partir, que nous n'étions qu'à quelques pas de lui. La Providence

détourna le coup, car le chef s'apprêtait à lâcher la corde fatale,

lorsque l'homme qui était le plus près de lui s'élança en avant et

lui retint le bras. Nous étions alors face à face, et de suite nous

lui tendîmes la main. Tous tremblaient comme la feuille. Le chef

nous regarda fixement, se jeta à genoux. Sa physionomie prit une

expression indéfinissable, mêlée de timidité et d'effroi, et où toutes

les passions, bonnes et mauvaises, semblaient lutter; enfin il laissa

tomber sa tête sur sa poitrine, saisit les mains que nous lui tendions

et fondit en larmes. De ce moment, l'harmonie fut rétablie, les pensées

de guerre et de sang firent place à la meilleure intelligence.

«J'ai cru que vous étiez les enfants du ciel tombés des nuages,» dit le

chef pour expliquer son changement subit.

«Il est heureux pour nous, ajoute Lander, que nos figures blanches

et notre conduite calme aient si fort imposé à ce peuple. Une minute

plus tard, nos corps eussent été hérissés d'autant de flèches qu'un

porc-épic a de dards.»

Ce lieu était le fameux marché de Bocqua, dont les voyageurs avaient si

souvent entendu parler, où l'on vient en foule de la côte pour échanger

les marchandises des blancs contre des esclaves amenés en grand nombre

du Funda, qui se trouve sur la rive opposée.

Les renseignements recueillis en cet endroit étaient des plus

favorables. La mer n'était plus qu'à dix journées de chemin. La

navigation, ajoutait le chef de Bocqua, n'offrait aucun danger;

seulement, les habitants des rives étaient «de très méchantes gens.»

Suivant les conseils de ce chef, les deux frères passèrent devant la

belle et très grande ville d'Atta sans y atterrir, et se reposèrent

à Abbazaca, où le Niger se sépare en plusieurs branches, et dont le

chef fit preuve d'une avidité insatiable. Puis, ils refusèrent de

descendre à deux ou trois villages où on les pressait de s'arrêter pour

satisfaire la curiosité des naturels, et furent forcés de prendre terre

au village de Damuggo, où un petit homme portant une veste d'uniforme

les avait hélés en anglais au cri de: «Holà! Ho! Anglais, venez par

ici.» C'était un messager du roi de Bonny, venu pour acheter des

esclaves au compte de son maître.

Le chef de cette ville, qui n'avait jamais vu d'hommes blancs, reçut

très bien les explorateurs, fit procéder à des réjouissances publiques

en leur honneur et les retint, au milieu des fêtes, jusqu'au 4

novembre. Bien que le fétiche qu'il avait consulté présageât qu'ils

seraient assaillis par mille dangers avant d'atteindre la mer, ce

souverain leur fournit un autre canot, des rameurs et un guide.

Les sinistres prédictions des fétiches n'allaient pas tarder à

se réaliser. John et Richard Lander s'étaient embarqués sur deux

embarcations différentes. En passant devant une grande ville qu'ils

apprirent être Kirri, ils furent arrêtés par de longs canots de guerre,

montés chacun par une quarantaine d'hommes, couverts de vêtements

européens, sauf les pantalons.

Ces canots portaient, à l'extrémité de longues tiges de bambou, de

larges pavillons aux armes de la Grande-Bretagne; ils étaient décorés

de chaises, de tables, de flacons ou d'autres emblèmes. Chacun de leurs

noirs matelots avait un mousquet, et chaque embarcation montrait,

amarrée à la proue, une longue pièce de quatre ou de six.

Les deux frères furent conduits à Kirri. Un palabre s'y tint sur leur

sort. Par bonheur, des prêtres mahométans, ou mallams, parlèrent en

leur faveur et leur firent restituer une partie des objets qui leur

avaient été dérobés; mais la plus grande partie avait coulé à fond avec

le canot de John Lander.

«A ma grande satisfaction, dit Richard Lander, je reconnus de suite

la caisse qui contenait nos livres et un des journaux de mon frère;

la boîte de pharmacie était auprès, mais toutes deux étaient pleines

d'eau. Un grand sac de nuit en tapisserie, qui avait contenu nos

vêtements, était ouvert et dévalisé; il n'y restait plus qu'une seule

chemise, une paire de pantalons et un habit; plusieurs choses de valeur

avaient disparu. Mes journaux, à l'exception d'un livre de notes où

j'avais inscrit mes remarques depuis Rabba jusqu'ici, étaient perdus.

Il manquait quatre fusils, dont un avait appartenu à Mungo-Park,

quatre coutelas et deux pistolets. Neuf défenses d'éléphant, les plus

belles que j'eusse vues dans le pays, présents des rois de Wowou

et de Boussa, quantité de plumes d'autruche, quelques belles peaux

de léopards, une grande variété de graines, tous nos boutons, nos

cauries, nos aiguilles, si nécessaires comme monnaie pour acheter des

provisions, tout cela avait disparu et était, à ce que l'on assurait,

au fond de la rivière.»

C'était vraiment échouer au port! Avoir traversé toute l'Afrique

depuis Badagry jusqu'à Boussa, avoir échappé aux dangers de la

navigation du Niger, s'être heureusement tirés des mains de tant de

souverains rapaces, pour faire naufrage à six journées de la mer, pour

être réduits en esclavage ou condamnés à mort, au moment de faire

connaître à l'Europe émerveillée le précieux résultat de tant de maux

soufferts, de tant de dangers évités, de tant d'obstacles heureusement

franchis; avoir déterminé le cours du Niger depuis Boussa, être sur

le point de fixer définitivement son embouchure, et se voir arrêtés

par de misérables pirates, c'en était trop, et bien amères furent

les réflexions des deux frères, pendant tout le temps que dura cet

interminable palabre.

Si leurs effets volés leur étaient en partie rendus, si le nègre qui

avait commencé les hostilités était condamné à avoir la tête tranchée

en expiation de sa faute, les deux frères n'en étaient pas moins

considérés comme prisonniers; et ils devaient être conduits à Obie, roi

du pays d'Éboe, qui statuerait sur leur sort.

Il était évident que ces pillards n'étaient pas originaires du pays

et qu'ils n'y étaient venus que dans le but d'exercer leur piraterie.

Ils comptaient, sans doute, commercer sur deux ou trois marchés comme

Kirri, s'ils ne rencontraient que des flottilles trop fortes pour se

laisser piller sans combat. Au reste, toutes les populations de cette

partie du Niger montraient une excessive défiance les unes à l'égard

des autres, et l'achat des provisions ne se faisait qu'en armes.

Au bout de deux jours de navigation, les canots arrivèrent en vue

d'Éboe, à un endroit où le fleuve se partage en trois «rivières» d'une

prodigieuse grandeur, aux bords plats, marécageux et couverts de

palmiers.

Une heure plus tard, le 8 novembre, un des hommes de l'équipage, natif

d'Éboe, s'écriait: «Voilà mon pays!»

Là, de nouvelles complications attendaient les explorateurs. Obie,

le roi d'Éboe, était un jeune homme à physionomie éveillée et

intelligente, qui reçut les voyageurs avec affabilité. Son costume, qui

rappelait celui du roi de Yarriba, était orné d'une telle profusion de

coraux, qu'on aurait pu lui donner le nom de «Roi-Corail».

[Illustration: CARTE DU COURS INFÉRIEUR DU DJOLIBA, KOUARA, QUORA OU

NIGER d'après Lander. _Gravé par E. Morieu_]

[Illustration: Le canot mesurait plus de 50 pieds de long. (Page 163.)]

Assurément, Obie parut touché du récit de l'attaque dans laquelle les

Anglais avaient perdu toutes leurs marchandises; mais les secours qu'il

leur distribua ne furent pas à la hauteur de ses sentiments, et il les

laissa à peu près mourir de faim.

«Les habitants d'Éboe, comme la plupart des Africains, sont extrêmement

indolents, dit la relation, et ne cultivent que l'igname, le maïs

et le plantanier (bananier). Ils ont beaucoup de chèvres et de

volailles, mais peu de moutons et point de bestiaux. La ville, d'une

grande étendue, est située dans une plaine découverte et renferme une

nombreuse population; comme capitale du royaume, elle ne porte d'autre

nom que le «pays d'Éboe». Son huile de palmier est renommée. C'est,

depuis une longue suite d'années, le principal marché d'esclaves où

viennent s'approvisionner les indigènes qui font ce commerce sur les

côtes, entre la rivière Bonny et celle du vieux Calabar. Des centaines

de naturels remontent ces rivières pour venir trafiquer ici, et, dans

ce moment même, il y en a un grand nombre qui habitent leurs canots,

rangés en face de la ville. Presque toute l'huile achetée par les

Anglais, à Bonny et dans les lieux environnants, vient d'ici, de même

que tous les esclaves que les vaisseaux négriers français, espagnols

et portugais viennent charger à la côte. Plusieurs personnes nous ont

dit que le peuple d'Éboe est anthropophage, et cette opinion est plus

accréditée parmi les tribus voisines que parmi celles de l'intérieur.»

D'après tout ce que les voyageurs apprenaient, il devenait certain

pour eux qu'Obie ne les relâcherait que moyennant une forte rançon.

Ce souverain pouvait, sans doute, y être poussé par les instigations

de ses favoris; mais ce qui le fortifia dans cette détermination, ce

furent, principalement, l'avidité et l'empressement des habitants de

Bonny et de Brass, qui se disputaient à qui emmènerait les Anglais dans

leur pays.

Un fils du dernier chef de Bonny, le roi Peper (Poivre), un nommé

Gun (Fusil), frère du roi Boy (Garçon), et leur père, le roi Forday,

qui, avec le roi Jacket (Jaquette), gouverne tout le pays de Brass,

étaient les plus acharnés. Ils produisirent, en témoignage de leur

honorabilité, les certificats que leur avaient donnés les capitaines

européens avec lesquels ils avaient été en relation d'affaires.

Une de ces pièces, signée James Dow, capitaine du brick la Susanne, de

Liverpool, et datée de la première rivière de Brass, septembre 1830,

était ainsi conçue:

«Le Capitaine Dow déclare n'avoir jamais rencontré une troupe de

plus grands misérables que les naturels en général et les pilotes en

particulier.»

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 14 / 39 段