Des témoignages d'estime tout particuliers lui furent donnés par le

roi. Celui-ci avait réuni de nombreux corps de troupes dont il passa

la revue, auxquels il fit exécuter différentes manœuvres et qui se

livrèrent à une longue et curieuse fantasia, tandis que le bruit des

tambours, les sons du violon et des autres instruments particuliers au

pays écorchaient les oreilles du voyageur. Puis de nombreux «guiriots»

se succédèrent pour chanter les louanges du roi, l'arrivée du major,

les conséquences heureuses qu'aurait sa venue pour la prospérité du

pays et le développement du commerce.

Laing profita de si heureuses dispositions pour demander au roi

la permission de visiter les sources du Niger. Celui-ci lui fit

à plusieurs reprises de fortes objections sur le danger de cette

expédition; mais, sur les instances du voyageur et considérant que «son

cœur soupirait après l'eau», il lui accorda enfin la permission qu'il

sollicitait avec tant d'insistance.

Laing n'était pas à deux heures de Falaba que l'autorisation était

révoquée et qu'il devait renoncer à une course qu'il considérait à bon

droit comme très importante.

Il obtint, quelques jours plus tard, la permission de visiter la

source de la Rockelle, ou Salé-Kongo, rivière dont, avant lui, on ne

connaissait guère le cours au delà de Rokon.

Du haut d'un rocher élevé, Laing aperçut la montagne de Loma, la plus

haute de toute la chaîne dont elle fait partie.

«On me montra, dit-il, le point d'où sortait le Niger; il me parut

de niveau avec l'endroit où je me trouvais, c'est-à-dire à près de

seize cents pieds au-dessus du niveau de la mer, car la source de la

Rockelle, que je venais de mesurer, est à 1,400 pieds. Ayant exactement

déterminé la position de Konkodongoré et de la hauteur sur laquelle

je me trouvais, la première par observation et la seconde par estime,

il me fut facile de fixer le gisement du Loma. Je ne puis me tromper

beaucoup en donnant aux sources du Niger 9° 25´ de latitude nord et 9°

45´ de longitude occidentale.»

Le major Laing avait passé trois mois dans le Soulimana et y avait fait

de nombreuses excursions. C'est une contrée extrêmement pittoresque,

entrecoupée de collines, de grandes vallées et de prairies fertiles,

bordées de bois et ornées de massifs d'arbres touffus.

Le terrain est fertile et exige peu de travail préparatoire; les

récoltes sont abondantes, et le riz y vient très bien. Les bœufs,

les moutons, les chèvres, une volaille d'une petite espèce, quelques

chevaux, sont les animaux domestiques des Solimas. Les bêtes sauvages,

assez nombreuses, sont l'éléphant, le buffle, une espèce d'antilope,

des singes et des léopards.

Falaba, dont le nom vient du Fala-Ba, rivière sur laquelle elle est

située, peut avoir un mille et demi de long sur un mille de large. Les

maisons y sont très rapprochées comparativement aux autres villes de

l'Afrique, et elle possède une population de six mille habitants.

Sa position comme place forte est bien choisie. Élevée sur une éminence

au milieu d'une plaine inondée pendant la saison des pluies, elle est

entourée d'une palissade en bois très dur, capable de résister à toutes

les machines de guerre moins puissantes que l'artillerie.

Singulière observation: dans ce pays, les hommes et les femmes semblent

avoir fait échange d'occupations. Ces dernières ont en partage tous les

travaux de la culture, à l'exception des semailles et de la moisson;

elles bâtissent les maisons et font l'office de maçon, de barbier et

de chirurgien; les hommes s'occupent de la laiterie, vont traire les

vaches, cousent et lavent le linge.

Le 17 septembre, Laing reprenait le chemin de Sierra-Leone, chargé

des présents du roi, et, après avoir été accompagné jusqu'à plusieurs

milles de distance par une foule considérable, il regagnait la colonie

anglaise sans accident.

En résumé, cette course de Laing à travers le Timanni, le Kouranko

et le Soulimana, n'était pas sans importance. Elle nous révélait des

pays dans lesquels aucun Européen n'avait encore pénétré. Elle nous

initiait aux mœurs, à l'industrie, au commerce des habitants comme aux

productions de la contrée. En même temps, le cours et la source de la

Rockelle étaient connus, et on avait pour la première fois des données

certaines sur la source du Djoliba. Si le voyageur n'avait pu la voir

par lui-même, il s'en était cependant assez approché pour en fixer la

position d'une manière approximative.

Les résultats que Laing avait obtenus dans ce voyage ne firent

qu'exalter sa passion des découvertes. Aussi résolut-il de tout tenter

pour pénétrer jusqu'à Tembouctou.

Le 17 juin 1825, le voyageur s'embarquait à Malte pour Tripoli et

quittait cette ville avec une caravane de laquelle faisait partie

Hatita, prince Targhi ou Touareg, ami du capitaine Lyon, qui allait

l'accompagner jusqu'à Touat. Après être resté deux mois entiers à

Ghadamès, Laing abandonnait cette oasis au mois d'octobre et gagnait

Inçalah, dont il assignait la position bien plus à l'occident qu'on

ne le supposait. Après un séjour dans cette oasis qui dura depuis le

mois de novembre 1825 jusqu'en janvier 1826, le major atteignit l'Ouadi

Touat, se proposant d'aller ensuite à Tembouctou, de faire le tour du

lac Djenné ou Dibbie, de visiter le pays de Melli et de suivre le cours

du Djoliba jusqu'à son embouchure. Il serait ensuite revenu sur ses pas

jusqu'à Sockatou, aurait visité le lac Tchad et aurait essayé de gagner

le Nil. C'était là, on le voit, un projet grandiose, mais terriblement

chanceux.

Au sortir de Touat, la caravane dont Laing faisait partie fut assaillie

par des Touaregs, disent les uns, par des Berbiches, tribu voisine du

Djoliba, au dire des autres.

«Laing, reconnu pour chrétien, raconte Caillié, qui recueillit ces

renseignements à Tembouctou, fut horriblement maltraité; on ne cessa

de le frapper avec un bâton que lorsqu'on le crut mort. Je suppose

qu'un autre chrétien, qu'on me dit avoir péri sous les coups, était

quelque domestique du major. Les Maures de la caravane de Laing le

relevèrent et parvinrent, à force de soins, à le rappeler à la vie.

Dès qu'il eut repris connaissance, on le plaça sur son chameau, où il

fallut l'attacher tant il était faible et incapable de se soutenir.

Les brigands ne lui avaient rien laissé; la plus grande partie de ses

marchandises avait été pillée.»

Arrivé à Tembouctou le 18 août 1826, Laing guérit de ses blessures.

Sa convalescence fut lente, mais du moins ne fut pas troublée par les

vexations des habitants, grâce aux lettres de recommandation qu'il

avait apportées de Tripoli, grâce aux soins dévoués de son hôte, qui

était tripolitain.

Laing, d'après ce qu'un vieillard rapporta à Caillié,--ce qui semble

bien extraordinaire,--n'avait pas quitté son costume européen et se

proclamait envoyé par le roi d'Angleterre, son maître, pour visiter

Tembouctou et décrire les merveilles que cette ville renferme.

«Il paraît, ajoute le voyageur français, que Laing en avait tiré le

plan devant tout le monde, car ce même Maure me raconta, dans son

langage naïf et expressif, qu'il avait «écrit» la ville et tout ce

qu'elle contenait.»

Dès qu'il eut visité Tembouctou en détail, Laing, qui avait des raisons

particulières pour se défier des Touaregs, alla, de nuit, visiter Cabra

et contempler le Djoliba. Le major, au lieu de revenir en Europe par

le Grand Désert, désirait vivement passer par Djenné et Sego afin de

gagner les établissements français du Sénégal; mais à peine eut-il

touché quelques mots de ce projet aux Foulahs accourus pour le voir,

qu'ils déclarèrent ne pouvoir souffrir qu'un «nazareh» mît le pied sur

leur territoire, et d'ailleurs, s'il l'osait, ils sauraient l'en faire

repentir.

Laing dut donc choisir la route d'El-Arouan, où il espérait rallier

une caravane de marchands maures qui portaient du sel à Sansanding.

Mais il n'avait pas quitté Tembouctou depuis cinq jours, que la

caravane dont il faisait partie fut rejointe par un fanatique, le cheik

Hamed-ould-Habib, chef de la tribu de Zaouat. Laing fut aussitôt arrêté

sous prétexte qu'il était entré sans permission sur le territoire de la

tribu. Sollicité d'embrasser l'islamisme, le major résista et déclara

préférer la mort à l'apostasie. Sur l'heure, le cheik et ses sicaires

discutèrent le genre de supplice de leur victime, qui fut aussitôt

étranglée par deux esclaves, et dont le corps fut abandonné dans le

désert.

Tels sont les renseignements que Caillié put recueillir sur les lieux

qu'il visitait, un an seulement après la mort du major Laing. Nous

les avons complétés par quelques détails empruntés au Bulletin de la

Société de Géographie, car, avec le voyageur, ont à jamais disparu et

son journal de voyage et les observations qu'il avait pu recueillir.

Il a été raconté précédemment comment le major Laing avait pu

déterminer approximativement la source du Djoliba. Nous avons décrit

en outre les tentatives faites par Mungo-Park et Clapperton pour

l'exploration du cours moyen de ce fleuve. Il nous reste à narrer les

voyages qui eurent pour but la reconnaissance de son embouchure et de

son cours inférieur. Le premier en date et le plus concluant est celui

de Richard Lander, l'ancien domestique de Clapperton.

Richard Lander et son frère John avaient proposé au gouvernement

anglais de se rendre en Afrique, pour explorer le cours du Niger

jusqu'à son embouchure. Leur offre fut aussitôt acceptée, et ils

s'embarquèrent sur un bâtiment de l'État pour Badagry, où ils

arrivèrent le 19 mars 1830.

Le souverain du pays, Adouly, dont Richard Lander avait conservé le

meilleur souvenir, était triste. Sa ville venait d'être brûlée; ses

généraux et ses meilleurs soldats avaient péri dans un combat contre

les Lagos; lui-même n'avait échappé qu'avec peine à l'incendie qui

avait dévoré sa maison et ses richesses.

Il lui fallait reconstituer son trésor: il résolut de le faire aux

dépens des voyageurs. Ceux-ci n'obtinrent la permission de pénétrer

dans l'intérieur du pays qu'après s'être vu dépouiller de leurs

marchandises les plus précieuses. Ils durent encore signer des traites

pour l'acquisition d'un bateau à canons avec cent hommes, pour deux

poinçons de rhum, pour vingt barils de poudre, enfin pour une quantité

de marchandises qu'ils savaient bien ne devoir jamais être livrées par

ce souverain aussi insatiable qu'ivrogne.

[Illustration: Carte du voyage de Laing.]

Au reste, si le chef fit preuve d'égoïsme et d'avidité, s'il ne montra

aucun sentiment généreux, ses sujets n'hésitèrent pas à se mettre à

l'unisson, et, considérant les Anglais comme une proie, ils saisirent

toutes les occasions de les dépouiller.

Enfin, le 31 mars, Richard et John Lander purent quitter Badagry. Ils

passèrent par Wow, cité considérable, Bidjie, où Pearce et Morrison

étaient tombés malades dans la précédente expédition, Jenna, Chow,

Egga, toutes villes qu'avait visitées Clapperton, Engua, où mourut

Pearce, Asinara, la première cité ceinte de murailles qu'ils aient

rencontrée, Bohou, l'ancienne capitale du Yarriba, Jaguta, Léoguadda,

Itcho, dont le marché est renommé, et ils arrivèrent, le 13 mai, à

Katunga, précédés d'une escorte que le roi avait envoyée au-devant

d'eux.

[Illustration: Le mont Késa. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Suivant l'usage, les deux voyageurs firent halte au pied d'un arbre,

avant d'être reçus par le roi. Mais bientôt, las d'attendre, ils se

rendirent à la résidence d'Ebo, chef des eunuques et personnage le

plus influent après le souverain. Mansolah, qui les reçut peu après

au bruit diabolique des cymbales, des trompes et de la grosse caisse,

les accueillit si bien, qu'il ordonna à Ebo de faire décapiter toute

personne qui se permettrait d'importuner les voyageurs.

Cependant, craignant que Mansolah ne les retînt jusqu'à la saison des

pluies, John et Richard Lander, sur le conseil d'Ebo, ne parlèrent

pas au roi de leur désir de gagner le Niger. Ils se contentèrent de

dire qu'un de leurs compatriotes étant mort à Boussa, il y avait une

vingtaine d'années, le roi d'Angleterre les avait envoyés, vers le

sultan de Yaourie, à la recherche de ses papiers.

Bien que Mansolah n'eût pas traité les frères Lander aussi

gracieusement qu'il l'avait fait pour Clapperton, il les laissa

cependant partir huit jours après leur arrivée.

Des nombreux détails que donne la relation originale sur la ville de

Katunga et sur le Yarriba, nous ne retiendrons que la citation suivante:

«Sous le rapport de la richesse, du nombre de la population, Katunga

n'a nullement répondu à l'idée que nous nous en étions faite. La

vaste plaine au milieu de laquelle cette ville est située, quoique

très belle, le cède en vigueur de végétation, en fertilité, en beaux

aspects, au délicieux pays de Bohou, qui est bien moins renommé. Le

marché est passablement approvisionné, mais tout y est excessivement

cher. Les basses classes en sont réduites à se priver presque

entièrement de nourriture animale ou à se contenter de la chair

dégoûtante d'insectes, de reptiles et de vermine.»

L'incurie de Mansolah, l'imbécile pusillanimité de ses sujets, avaient

permis aux Fellans ou Felatahs de s'établir dans le Yarriba, de s'y

retrancher dans des villes fortifiées et de faire reconnaître leur

indépendance, jusqu'au jour où ils se trouveraient assez forts pour

établir une domination absolue sur le pays tout entier.

Les frères Lander passèrent ensuite par Atoupa, Bumbum, lieu très

fréquenté des marchands du Haoussa, du Borgou et d'autres pays, qui

trafiquent avec Gonja, par Kishi, sur les frontières du Yarriba, et

par Moussa, sur la rivière du même nom. Au delà de cette ville, ils

furent rejoints par une escorte que le sultan du Borgou envoyait à leur

rencontre.

Le sultan Yarro reçut les voyageurs avec des témoignages de

satisfaction et de bienveillance, et il parut particulièrement sensible

au plaisir de revoir Richard Lander.

Bien que ce souverain fût mahométan, il avait plus de foi dans les

pratiques superstitieuses de ses pères que dans sa nouvelle croyance.

Des fétiches et des grigris étaient suspendus à sa porte, et, dans une

de ses huttes, on voyait un tabouret carré dont les deux principaux

côtés étaient soutenus par quatre petites figures d'hommes en bois

sculpté.

Quant au peuple du Borgou, sa nature, ses mœurs, ses coutumes

diffèrent essentiellement de ceux des Yarribani.

«Ces derniers, dit la relation, sont toujours occupés à trafiquer

d'une ville à l'autre; les premiers ne quittent jamais leurs demeures

qu'en cas de guerre ou pour quelque expédition de pillage. Les uns,

pusillanimes et poltrons, les autres hardis, courageux, entreprenants,

pleins d'énergie, ne semblant jamais plus à l'aise qu'au milieu

d'exercices guerriers. Les Yarribani, généralement doux, tranquilles,

humbles, honnêtes, mais froids et apathiques; les Borgouni, hautains,

orgueilleux, trop vains pour être civils, trop rusés pour être probes,

cependant comprenant la passion de l'amour, les affections sociales,

chauds dans leurs attachements et vifs dans leurs haines.»

Le 17 juin, nos voyageurs aperçurent enfin la cité de Boussa. Leur

surprise fut grande de voir que cette ville était située en terre ferme

et non sur une île du Niger, comme le dit Clapperton. Entrés dans

Boussa par la porte de l'ouest, ils furent presque aussitôt introduits

près du roi et de la «midiki», ou reine, qui leur dirent avoir versé,

tous deux, le matin même, des larmes abondantes sur le sort de

Clapperton.

La première visite des frères Lander fut pour le Niger, ou Quorra, qui

coule au pied de la cité.

«L'aspect de ce célèbre fleuve, raconte le voyageur, nous a grandement

désappointés. Des roches noires et rugueuses s'élevaient au centre,

occasionnant, à la surface, de forts bouillonnements et des courants

qui se croisaient. On nous dit qu'au-dessus de Boussa, la rivière était

divisée en trois branches par deux petites îles fertiles, et qu'au delà

elle coulait unie et sans interruption jusqu'à Funda. Ici le Niger,

dans sa partie la plus vaste, n'a guère qu'un jet de pierre de largeur.

Le rocher sur lequel nous étions assis domine l'endroit où périrent

Park et ses compagnons.»

Ce fut d'abord avec une certaine circonspection que Richard Lander prit

des informations sur les livres et les papiers qui pouvaient rester

du voyage de Mungo-Park. Cependant, encouragé par la bienveillance

du souverain, il se décida à le questionner sur la triste fin de

l'explorateur. Mais le sultan était trop jeune à cette époque, pour

savoir ce qui s'était passé, cette catastrophe s'étant produite sous

l'avant-dernier roi; au surplus, il ferait rechercher tout ce qui

pouvait rester des dépouilles de l'illustre voyageur.

«Dans l'après-midi, dit Richard Lander, le roi est venu nous voir,

suivi d'un homme portant sous son bras un livre qui avait été trouvé

flottant sur le Niger, après le naufrage de notre compatriote. Il était

enveloppé d'un morceau d'étoffe de coton, et nos cœurs battaient,

pleins d'espérance, tandis que l'homme le développait lentement, car, à

son format, nous avions jugé que ce devait être le journal de M. Park.

Mais notre désappointement a été grand, lorsqu'en ouvrant le livre nous

avons découvert que ce n'était autre chose qu'un vieil ouvrage nautique

du dernier siècle.»

Il ne restait plus d'espoir de retrouver le journal du voyageur.

Le 23 juin, les frères Lander quittaient Boussa, remplis de

reconnaissance pour le roi, qui leur avait fait des cadeaux importants

et les avait engagés à n'accepter de vivres, de peur du poison, que

de la part des gouverneurs des villes qu'ils traverseraient. Ils

remontèrent le cours du Niger par terre jusqu'à Kagogie, où ils

s'embarquèrent sur un des mauvais canots du pays, tandis que leurs

chevaux s'en allaient par terre vers Yaourie.

«Nous n'avions guère parcouru que quelques centaines de toises, dit

Richard Lander, quand la rivière commença à s'élargir graduellement;

et aussi loin que notre vue pouvait atteindre, il y avait plus de deux

milles de distance d'un bord à l'autre. C'était tout à fait comme un

vaste canal artificiel, les bords à pic encaissant les eaux comme dans

de petites murailles, au delà desquelles se montrait la végétation.

L'eau, très basse dans quelques endroits, était assez profonde dans

d'autres pour porter une frégate. On ne peut rien imaginer de plus

pittoresque que les sites que nous avons parcourus pendant les deux

premières heures; les deux rives étaient littéralement couvertes de

hameaux et de villages. Des arbres immenses pliaient sous le poids de

feuillages épais, dont la sombre couleur, reposant les yeux de l'éclat

du soleil, contrastait avec la chatoyante verdure des collines et des

plaines. Mais, tout à coup, ce fut un changement de scène complet.

A cette rive unie de terreau, d'argile et de sable, succédèrent des

rochers noirs, rugueux; et ce spacieux miroir qui réfléchissait les

cieux, fut divisé en mille petits canaux par de larges bancs de sable.»

Un peu plus loin, le courant était barré par un mur de roches noires,

ne laissant qu'une étroite ouverture à travers laquelle les eaux se

précipitaient avec fureur. Il y a là un portage au-dessus duquel le

Niger reprend son cours, large, tranquille et majestueux.

Au bout de trois jours de navigation, les frères Lander atteignirent

un village où hommes et chevaux les attendaient. Ils ne tardèrent pas

à gagner, à travers un pays qui s'élevait graduellement, la ville de

Yaourie.

Les voyageurs furent reçus, dans une sorte de cour de ferme, proprement

tenue, par le sultan, homme replet, sale et dégoûtant, mais qui avait

l'air d'un bon vivant.

Très mécontent que Clapperton ne l'eût pas visité et que Richard

Lander, dans son voyage de retour, se fût dispensé de lui rendre

hommage, ce sultan se montra d'une rapacité révoltante. Il ne voulut

pas fournir aux voyageurs les provisions dont ils avaient besoin, et

mit en œuvre toutes ses ruses pour les retenir le plus longtemps

possible.

Ajoutons que les vivres, à Yaourie, étaient très chers, et que Richard

Lander n'avait plus guère comme marchandises que des aiguilles,

«garanties superfines pour ne pas couper le fil», sans doute parce

qu'elles manquaient du trou nécessaire à les enfiler. Aussi les

voyageurs furent-ils obligés de les jeter.

Ils tirèrent cependant parti de plusieurs boîtes d'étain, qui avaient

contenu des tablettes de bouillon, dont les étiquettes, bien que

noircies et ternies, excitaient l'envie des naturels. L'un de ceux-ci

obtint, un jour de marché, un succès des mieux caractérisés, en portant

sur sa tête, affiché à quatre endroits différents: «Excellent jus de

viande concentré.»

Ne voulant laisser les Anglais pénétrer ni dans le Nyffé, ni dans le

Bornou, le sultan de Yaourie leur déclara qu'il ne leur restait qu'à

regagner Boussa. Richard Lander demanda aussitôt par lettre au roi de

cette dernière ville l'autorisation d'acheter un canot pour atteindre

Funda, la route de terre étant infestée de Fellans, qui se livraient au

pillage.

Enfin, le 26 juillet, un messager du roi de Boussa venait s'informer de

l'inexprimable conduite du sultan de Yaourie et des causes du retard

qu'il mettait à renvoyer les Anglais à Boussa. Après un emprisonnement

de cinq semaines, les frères Lander purent donc quitter cette ville,

alors presque entièrement inondée.

Ils remontèrent le Niger jusqu'au confluent de la rivière Cubbie,

puis redescendirent à Boussa, dont le roi, charmé de les revoir, les

accueillit avec la plus franche cordialité. Ils furent, toutefois,

retenus plus longtemps qu'ils n'auraient voulu, aussi bien par la

nécessité de faire une visite au roi de Wowou, que par la difficulté

de se procurer une barque. Il y eut en outre le retard des messagers

que le roi de Boussa avait envoyés aux différents chefs dont les États

bordent le fleuve, et enfin la consultation du «Beken rouah» (l'eau

noire), qui promit de conduire sains et saufs les voyageurs jusqu'à la

mer.

En quittant le roi, les deux frères ne purent que lui exprimer

les sentiments de reconnaissance que leur avaient inspirés sa

bienveillance, son hospitalité, ses attentions, son zèle à défendre

leurs intérêts, la protection dont il n'avait cessé de leur donner des

marques, pendant un séjour de près de deux mois qu'ils avaient fait

dans sa capitale. Ce sentiment de regret était également éprouvé par

les naturels, qui, à genoux sur le passage des frères Lander, les mains

levées au ciel, appelaient sur eux la protection de leurs divinités.

Alors commença la descente du Niger. Tout d'abord, il fallut s'arrêter

dans la petite île de Mélalie, dont le chef pria les voyageurs

d'accepter un fort beau chevreau, qu'ils étaient certainement trop

polis pour refuser. Les deux Lander traversèrent ensuite la grande

ville de Congi, la Songa de Clapperton, puis Inguazilligie, passage

général des marchands allant et revenant du Nyffé aux pays situés au

N.-E. du Borgou, et ils s'arrêtèrent à Patashie, grande île, riche,

d'une beauté inexprimable, semée de bosquets de palmiers et de grands

et magnifiques arbres.

Comme cet endroit n'était pas éloigné de Wowou, Richard Lander envoya

un messager au roi de cette ville, qui se refusait à livrer le canot

acheté à son compte. L'envoyé n'ayant pas obtenu gain de cause, les

voyageurs furent donc obligés d'aller trouver ce monarque, mais ils

n'obtinrent, comme il fallait s'y attendre, que des protestations

équivalant à un refus. Dès lors, ils n'eurent d'autre ressource, pour

continuer leur voyage, que de voler les canots qu'on leur avait prêtés

à Patashie. Le 4 octobre, après de nouveaux retards, ils reprenaient

leur course, et, emportés par le courant, ils perdirent bientôt de vue

Lever ou Layaba et ses misérables habitants.

Près de cet endroit, les bords du fleuve s'élèvent d'environ quarante

pieds au-dessus de l'eau et sont à peu près perpendiculaires. La

rivière, libre de tout récif, se dirige droit au sud.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 13 / 39 段