depuis si longtemps était le but de tous mes désirs! En entrant dans
cette cité mystérieuse, objet des recherches des nations civilisées de
l'Europe, je fus saisi d'un sentiment inexprimable de satisfaction.
Je n'avais jamais éprouvé une sensation pareille, et ma joie était
extrême. Mais il fallut en comprimer les élans; ce fut au sein de Dieu
que je confiai mes transports. Avec quelle ardeur je le remerciai de
l'heureux succès dont il avait couronné mon entreprise! Que d'actions
de grâces j'avais à lui rendre pour la protection éclatante qu'il
m'avait accordée au milieu de tant d'obstacles et de périls qui
paraissaient insurmontables! Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que
le spectacle que j'avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente.
Je m'étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une
tout autre idée; elle n'offre au premier aspect qu'un amas de maisons
en terre mal construites; dans toutes les directions, on ne voit que
des plaines immenses de sable mouvant, d'un blanc tirant sur le jaune,
et de la plus grande aridité. Le ciel à l'horizon est d'un rouge pâle;
tout est triste dans la nature; le plus grand silence y règne; on
n'entend pas le chant d'un seul oiseau. Cependant, il y a je ne sais
quoi d'imposant à voir une grande ville élevée au milieu des sables,
et l'on admire les efforts qu'ont eu à faire ses fondateurs. En ce qui
regarde Tembouctou, je conjecture qu'antérieurement le fleuve passait
près de la ville; il en est maintenant éloigné de huit milles au nord
et à cinq milles de Cabra, dans la même direction.»
[Illustration: Vue d'une partie de Tembouctou.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Ni aussi grande ni aussi peuplée que Caillié s'attendait à la trouver,
Tembouctou manque absolument d'animation. On n'y voit pas entrer
continuellement des caravanes comme à Djenné. Il n'y a pas non plus
cette affluence d'étrangers qu'on rencontre dans cette dernière ville,
et le marché, qui se tient à trois heures, à cause de la chaleur
excessive, semble désert.
Tembouctou est habitée par des nègres Kissours, qui paraissent très
doux et s'adonnent au commerce. L'administration n'existe pas; il n'y
a, à proprement parler, aucun pouvoir; chaque ville, chaque village
a son chef. Ce sont les mœurs des anciens patriarches. Beaucoup de
Maures, établis dans cette ville, s'adonnent au négoce et y font
rapidement fortune, car ils reçoivent des marchandises en consignation
d'Adrar, de Tafilet, de Touat, d'Ardamas, d'Alger, de Tunis et de
Tripoli.
C'est à Tembouctou qu'est apporté à dos de chameau tout le sel des
mines de Toudeyni. Il est en planches, liées ensemble par de mauvaises
cordes faites avec une herbe qui croît dans les environs de Tandaye.
L'enceinte de Tembouctou, qui affecte la forme d'un triangle, peut
avoir trois milles de tour. Les maisons de la ville sont grandes,
peu élevées et construites en briques rondes. Les rues sont larges
et propres. Enfin, on compte sept mosquées, surmontées d'une tour
en brique, d'où le muezzin appelle les fidèles à la prière. En y
comprenant la population flottante, on ne trouve guère dans cette
capitale du Soudan que dix à douze mille habitants.
Située au milieu d'une immense plaine mouvante de sable blanc,
Tembouctou n'a d'autres ressources que l'exploitation du sel, la terre
y étant impropre à toute espèce de culture. C'est au point que, si les
Touaregs interceptaient complètement les nombreuses flottilles qui
viennent du Djoliba inférieur, les habitants seraient dans la plus
affreuse disette.
La proximité de ces tribus errantes, leurs exigences, sans cesse
renouvelées, sont une gêne perpétuelle pour le commerce. Tembouctou
est continuellement pleine de gens qui viennent arracher ce qu'ils
appellent des présents, mais ce que l'on pourrait, à plus juste raison,
nommer des contributions forcées. Quand le chef des Touaregs arrive à
Tembouctou, c'est une calamité publique. Pendant deux mois, il reste
dans la ville, nourri, ainsi que sa nombreuse suite, aux frais des
habitants, et ne s'en va qu'après avoir reçu de riches cadeaux.
La terreur a étendu la domination de ces tribus errantes sur tous les
peuples voisins, qu'ils pillent et exploitent sans merci.
Le costume des Touaregs ne diffère que par la coiffure de celui des
Arabes. Jour et nuit, ils portent une bande de toile de coton, qui leur
voile les yeux et qui, descendant jusqu'au milieu du nez, les oblige
à lever la tête pour y voir. La même bande, après avoir fait une ou
deux fois le tour de leur tête, vient leur cacher la bouche et descend
jusqu'au-dessous du menton. On ne leur voit donc que le bout du nez.
Parfaits cavaliers, montés sur des chevaux excellents ou des chameaux
rapides, les Touaregs sont armés d'une lance, d'un bouclier et d'un
poignard. Ce sont les écumeurs du désert, et la quantité de caravanes
qu'ils ont pillées ou mises à contribution est innombrable.
Il y avait quatre jours que Caillié était à Tembouctou, lorsqu'il
apprit le départ de la caravane pour Tafilet. Sachant qu'il n'en
sortirait pas d'autre avant trois mois, et craignant toujours de se
voir découvert, le voyageur se joignit à cette réunion de marchands,
qui n'emmenait pas moins de six cents chameaux. Parti le 4 mai 1828,
après avoir souffert atrocement de la chaleur et d'un vent d'est
qui soulevait les sables du désert, Caillié atteignit, cinq jours
plus tard, El-Arouan, ville sans ressources par elle-même, qui sert
d'entrepôt aux sels de Toudeyni, exportés à Sansanding, sur les bords
du Djoliba.
C'est à El-Arouan qu'arrivent les caravanes de Tafilet, de Mogador,
du Drah, de Touat et de Tripoli, avec des marchandises européennes,
qu'elles viennent échanger contre l'ivoire, l'or, les esclaves, la
cire, le miel et les étoffes du Soudan.
Le 19 mai 1828, la caravane quittait El-Arouan pour gagner le Maroc, à
travers le Sahara.
La chaleur accablante, les tourments de la soif, les privations de tout
genre, les fatigues et la blessure que le voyageur se fit en tombant de
chameau, lui furent moins sensibles que les vexations, les railleries,
les insultes continuelles qu'il eut à souffrir tout aussi bien de la
part des Maures que des esclaves. Ces gens savaient toujours trouver
de nouveaux prétextes pour se moquer des habitudes ou de la maladresse
de Caillié; ils allaient même jusqu'à le frapper et à lui jeter des
pierres, aussitôt qu'il avait le dos tourné.
«Les Maures me disaient souvent avec mépris, raconte Caillié: «Tu
vois bien cet esclave? Eh bien, je le préfère à toi; juge combien
je t'estime.» Cette insolente dérision était accompagnée de rires
immodérés.»
C'est dans ces conditions misérables que Caillié passa par les
puits des Trarzas, auprès desquels on trouve du sel en quantité,
d'Amoul-Gagim, d'Amoul-Taf, d'El-Ekreif, ombragés par un joli bosquet
de dattiers, de roseaux et de jonc, de Marabouty et d'El-Harib, aux
habitants d'une malpropreté absolument repoussante.
Le territoire d'El-Harib est compris entre deux chaînes de petites
montagnes qui le séparent du Maroc, dont il est tributaire. Ses
habitants, partagés en plusieurs tribus nomades, font de l'élève des
chameaux leur principale occupation. Ils seraient heureux et riches,
s'ils ne payaient de forts tributs aux Berbers, qui trouvent encore
moyen de les harceler sans cesse.
Le 12 juillet, la caravane quittait El-Harib et pénétrait, onze
jours plus tard, dans le pays de Tafilet, aux majestueux dattiers. A
Ghourland, Caillié fut assez bien accueilli par les Maures, mais ne put
être reçu dans leurs maisons, parce que les femmes, qui ne doivent voir
d'autres hommes que ceux de leur famille, pourraient être exposées aux
regards indiscrets d'un étranger.
Caillié visita le marché, qui se tient trois fois la semaine auprès
d'un petit village nommé Boheim, à trois milles de Ghourland, et fut
étonné de la variété des objets qui l'approvisionnaient: légumes,
fruits indigènes, luzerne, volailles, moutons, tout s'y trouvait à
profusion. Des marchands d'eau, avec des outres pleines, se promenaient
dans le marché, une sonnette à la main, pour avertir ceux qui voulaient
boire, car il faisait une chaleur accablante. Les monnaies du Maroc et
d'Espagne étaient seules reçues.
L'arrondissement de Tafilet compte un certain nombre de gros villages
et de petites villes. Ghourland, L-Ekseba, Sosso, Boheim et Ressant,
qui furent vues par le voyageur, pouvaient renfermer, chacune, douze
cents habitants, tous propriétaires et marchands.
Le sol est très productif. On cultive beaucoup de blé, des légumes,
quantité de dattiers, des fruits d'Europe et du tabac. De fort
beaux moutons, dont la laine, très blanche, sert à faire de jolies
couvertures, des bœufs, d'excellents chevaux, des ânes et quantité de
mulets, telles sont les richesses naturelles du Tafilet.
Comme à El-Drah, beaucoup de juifs habitent les mêmes villages que
les mahométans; ils y sont très malheureux, vont presque nus, et sont
sans cesse insultés ou frappés. Brocanteurs, cordonniers, forgerons,
porteurs, quel que soit le métier qu'ils exercent ostensiblement, ils
prêtent tous de l'argent aux Maures.
Le 2 août, la caravane reprit sa marche, et, après avoir passé
par Afilé, Tanneyara, Marca, M-Dayara, Rahaba, L-Eyarac, Tamaroc,
Aïn-Zeland, El-Guim, Guigo, Soforo, Caillié arriva à Fez, où il ne fit
qu'un court séjour, et gagna Rabat, l'ancienne Salé. Épuisé par cette
longue marche, n'ayant pour se soutenir que quelques dattes, obligé
de recourir à la charité des musulmans, qui le renvoyaient le plus
souvent sans lui rien donner, ne trouvant dans cette ville, comme agent
consulaire de France, qu'un juif du nom d'Ismayl, qui, par crainte de
se compromettre, refusa d'embarquer Caillié sur un brick portugais
allant à Gibraltar, le voyageur saisit avec empressement une occasion
inopinée qui se présenta de se rendre à Tanger. Il y fut bien reçu par
le vice-consul, M. Delaporte, qui le traita comme son propre fils,
écrivit aussitôt au commandant de la station française de Cadix, et le
fit embarquer, sous les habits de matelot, sur une corvette venue pour
le chercher.
Ce fut, dans le monde savant, une nouvelle bien inattendue que celle du
débarquement à Toulon d'un jeune Français qui revenait de Tembouctou.
Avec le seul appui de son courage inébranlable, à force de patience,
il venait de mener à bonne fin une exploration pour laquelle les
Sociétés de Géographie de Londres et de Paris avaient promis de fortes
récompenses. Seul, pour ainsi dire sans ressources, sans l'aide du
gouvernement, en dehors de toute Société scientifique, par la seule
force de sa volonté, il avait réussi et venait d'éclairer d'un jour
tout nouveau une immense partie de l'Afrique!
Caillié n'était certes pas le premier Européen qui eût vu Tembouctou.
L'année précédente, le major anglais Laing avait pu pénétrer dans cette
cité mystérieuse, mais il avait payé de la vie cette exploration dont
nous allons tout à l'heure raconter les émouvantes péripéties.
Caillié, lui, revenait en Europe et rapportait le curieux journal de
voyage que nous venons d'analyser. Si sa profession de foi musulmane
avait empêché Caillié de faire des observations astronomiques, s'il
n'avait pu librement dessiner et prendre ses notes, ce n'avait été
cependant qu'au prix de cette apparente apostasie qu'il avait pu
parcourir ces pays fanatiques où le nom chrétien était en exécration.
Que d'observations curieuses, que de détails nouveaux et précis! Quelle
immense contribution à la connaissance des pays africains! Si, par deux
voyages successifs, Clapperton avait réussi à traverser l'Afrique de
Tripoli à Benin, dans un seul Caillié venait de la traverser du Sénégal
au Maroc, mais au prix de quelles fatigues, de quelles souffrances et
de quelle misère! Tembouctou était enfin connue, ainsi que cette route
nouvelle des caravanes à travers le Sahara, par les oasis de Tafilet et
d'El-Harib.
Les secours que la Société de Géographie envoya aussitôt au voyageur,
le prix de dix mille francs qu'elle lui décerna, la croix de la Légion
d'honneur dont il fut gratifié, l'accueil empressé des sociétés
savantes, la notoriété et la gloire qui s'attachèrent au nom de
Caillié, tout cela fut-il suffisant pour payer les tortures physiques
et morales du voyageur? Nous devons le croire. Lui-même, en maint
endroit de sa narration, proclame que le désir d'augmenter par ses
découvertes le renom de la France, sa patrie, put seul, en bien des
circonstances, l'aider à supporter les affronts dont il était abreuvé
et les souffrances qui l'assaillirent continuellement. Honneur donc au
patient voyageur, au patriote sincère, au grand découvreur!
Il nous reste à parler de l'expédition dans laquelle Alexandre
Gordon-Laing allait trouver la mort. Mais, avant d'aborder le récit
de ce voyage dramatique, forcément succinct, puisque le journal des
voyageurs nous fait défaut, il convient de donner quelques détails et
sur l'officier qui en fut la victime et sur une excursion très curieuse
dans le Timanni, le Kouranko et le Soulimana,--excursion pendant
laquelle Laing découvrit les sources du Djoliba.
Né à Edimbourg en 1794, Laing était entré dans l'armée anglaise à l'âge
de seize ans et n'avait pas tardé à s'y distinguer. En 1820, il se
trouvait à Sierra-Leone, comme lieutenant faisant fonctions d'aide de
camp auprès de sir Charles Maccarthy, gouverneur général de l'Afrique
occidentale. A cette époque, la guerre sévissait entre Amara, l'almamy
des Mandingues, et l'un de ses principaux chefs, appelé Sannassi. Le
commerce de Sierra-Leone n'était déjà pas très florissant. Cet état
de choses lui avait porté un coup fatal. Maccarthy, désireux d'y
porter remède, résolut d'intervenir et d'amener une réconciliation
entre les deux chefs. Il jugea donc à propos d'envoyer une ambassade à
Kambia, sur les rives du Scarcies, et de là à Malacoury et au camp des
Mandingues. Le caractère entreprenant de Gordon-Laing, son habileté,
son courage à toute épreuve, le désignaient au choix du gouverneur,
qui lui remit, le 7 janvier 1822, des instructions dans lesquelles il
lui recommandait de s'informer de l'état de l'industrie du pays, de
sa topographie, et de pressentir la façon de penser des habitants sur
l'abolition de l'esclavage.
Une première entrevue avec Yareddi, général des troupes soulimas
qui accompagnaient l'almamy, prouva que les nègres de ces contrées
n'avaient encore que des données bien vagues sur la civilisation
européenne et que leurs relations avec les blancs n'avaient pas été
fréquentes.
«Chaque partie de notre habillement, dit le voyageur, était pour lui
un sujet d'étonnement. Me voyant ôter mes gants, il resta stupéfait,
couvrit de ses mains sa bouche ouverte de surprise, et finit par
s'écrier: _Allah Akbar!_ (Dieu miséricordieux), il vient d'enlever la
peau de ses mains! S'étant peu à peu familiarisé avec notre aspect,
il frotta alternativement les cheveux de M. Mackie, un chirurgien qui
accompagnait Laing, et les miens, puis, éclatant de rire, il dit: «Non,
ce ne sont pas des hommes!» Il demanda, à plusieurs reprises, à mon
interprète si nous avions des os.»
Ces excursions préliminaires, pendant lesquelles Laing avait constaté
que beaucoup de Soulimas possédaient quantité d'or et d'ivoire, le
déterminèrent à proposer au gouverneur d'entreprendre l'exploration
des pays situés à l'est de la colonie--pays dont les productions et
les ressources mieux connues pourraient alimenter le commerce de
Sierra-Leone.
Maccarthy approuva les idées de Laing et les soumit au conseil. Il fut
décidé que Laing serait autorisé à pénétrer dans le pays des Soulimas,
en prenant la route qui lui semblerait la plus commode pour les
communications futures.
Parti de Sierra-Leone le 16 avril, Laing s'embarqua sur la Rockelle
et arriva bientôt à Rokon, ville principale du Timanni. Son entrevue
avec le chef de cette ville fut singulièrement amusante. Pour lui faire
honneur, Laing, qui l'avait vu entrer dans la cour où devait avoir lieu
la réception, fit tirer une salve de dix coups de fusil. Au bruit de
cette décharge, le roi s'arrêta, recula et prit la fuite, après avoir
regardé le voyageur d'un air furieux. On eut beaucoup de peine à faire
revenir ce souverain pusillanime. Enfin, il rentra et, s'asseyant sur
son fauteuil d'étiquette avec solennité, il interrogea le major:
«Pourquoi avez-vous tiré des coups de fusil?
--Pour vous faire honneur; c'est toujours au bruit de l'artillerie que
sont accueillis les souverains européens.
--Pourquoi ces fusils étaient-ils dirigés vers la terre?
--Afin que vous ne puissiez vous méprendre sur nos intentions.
--Des cailloux m'ont volé au visage. Pourquoi n'avez-vous pas tiré en
l'air?
--Pour ne pas mettre le feu au toit de chaume de vos maisons.
--A la bonne heure. Donne-moi du rhum.»
Inutile d'ajouter que l'entrevue, dès que le major eut accédé aux
désirs du roi, devint on ne peut plus cordiale.
Le portrait de ce souverain d'une partie du Timanni mérite à plus d'un
titre de figurer dans notre galerie, et c'est le cas de rappeler ce
dicton: _Ab uno disce omnes_.
[Illustration: CARTE DU VOYAGE DE RENÉ CAILLIÉ]
Ba-Simera était âgé de quatre-vingt-dix ans; «il avait la peau bigarrée
et très ridée, de sorte qu'elle ressemblait plus à celle d'un alligator
qu'à celle d'un homme; des yeux d'un vert sombre et très enfoncés;
une barbe blanche et tortillée qui descendait à deux pieds au-dessous
de son menton. De même que le roi de la rive opposée, il portait un
collier de grains de corail et de dents de léopard; son manteau était
brun et aussi sale que sa peau; ses jambes, gonflées comme celles d'un
éléphant, n'étaient pas entièrement couvertes par un pantalon de toile
de coton qui, dans l'origine, était peut-être blanche; mais, ayant été
porté depuis plusieurs années, il avait pris une teinte verdâtre. Pour
marque de sa dignité, ce chef tenait à la main un bâton auquel étaient
suspendus des grelots de différentes dimensions.»
[Illustration: Laing aperçut la montagne de Loma. (Page 140.)]
Comme ses prédécesseurs en Afrique, l'explorateur dut longuement
discuter les droits de passage et les gages des porteurs; mais, grâce à
sa fermeté, Gordon Laing sut se dérober aux exigences des rois nègres.
Toma, où l'on n'avait jamais vu d'homme blanc, Balandeco, Roketchnick,
dont le voyageur détermina la position par 12° 11´ de longitude à
l'ouest de Greenwich et par 8° 30´ de latitude nord, Maboung, au delà
d'une rivière fort large qui coule au nord de la Rockelle, Ma-Yosso,
ville principale de la frontière du Timanni, forment les différentes
étapes de la route suivie par le major Laing.
Le voyageur avait rencontré dans ce pays une institution singulière,
espèce de franc-maçonnerie, portant le nom de «pourrah», dont Caillié
avait déjà constaté l'existence sur les bords du Rio-Nunez.
«Son pouvoir, affirme Laing, l'emporte même sur celui des chefs des
divers territoires. Tout ce qu'elle fait est enveloppé dans les
ténèbres et couvert du mystère le plus profond. Jamais ses actes ne
donnent lieu à la moindre enquête de la part de l'autorité, jamais
même leur justice n'est mise en question. J'ai essayé inutilement de
remonter à l'origine et aux causes de la formation de cette association
extraordinaire; j'ai des motifs de supposer qu'aujourd'hui elles sont
inconnues de la généralité des Timanniens et que peut-être elles le
sont des membres mêmes du pourrah, dans un pays où il n'existe aucun
monument traditionnel, soit dans les écrits, soit dans les chants...»
Le Timanni, d'après les renseignements que Laing put se procurer,
serait divisé en quatre territoires, dont les chefs s'arrogent le titre
de roi.
Le sol est assez fertile et produirait en abondance du riz, des
ignames, de la cassave, des arachides et des bananes, n'était le
caractère paresseux, indolent, débauché, avaricieux, des habitants, qui
s'adonnent avec une émulation regrettable à l'ivrognerie.
«Je crois, dit Laing, qu'une certaine quantité de houes, de fléaux, de
râteaux, de pelles et d'autres outils communs serait bien reçue par ce
peuple, si l'on avait soin de lui en enseigner l'usage. Ces choses lui
conviendraient mieux pour son intérêt et pour le nôtre que les fusils,
les chapeaux retapés et les habits de charlatan qu'on a coutume de lui
fournir.»
Malgré ce vœu philanthropique du voyageur, les choses n'ont pas changé
depuis cette époque. On rencontre toujours chez les nègres la même
passion pour les liqueurs fortes, et l'on voit encore leurs roitelets,
coiffés d'un chapeau qui imite le soufflet d'un accordéon, revêtir,
sans chemise, un habit bleu à boutons de cuivre. Nous devons à la
vérité de dire que ce sont là leurs costumes de cérémonie.
Le sentiment maternel ne parut pas au voyageur être très développé chez
les Timanniennes, car, deux fois, des femmes lui proposèrent d'acheter
leurs enfants et l'accablèrent d'injures parce qu'il ne voulut pas y
consentir. Quelques jours plus tard, un grand tumulte s'élevait contre
Laing, l'un de ces blancs qui, en arrêtant la traite, avaient porté un
coup sensible à la prospérité du pays.
Le première ville qu'on trouve en entrant dans le Kouranko est Ma-Boum.
Il est curieux de noter en passant les sentiments que la vue de
l'activité des habitants inspira au major Laing.
«J'entrai dans la ville, raconte-t-il, au coucher du soleil, et
j'éprouvai d'abord une impression extrêmement favorable pour les
habitants. Ils revenaient de leur travail; on reconnaissait que tous
avaient été occupés pendant la journée. Les uns avaient préparé les
champs pour la récolte, que les pluies très prochaines allaient
favoriser; d'autres enfermaient dans des enclos le bétail, dont les
flancs lisses et la bonne apparence annonçaient qu'il était nourri dans
de gras pâturages. Le dernier coup de marteau du forgeron retentissait
aux oreilles; le tisserand mesurait la quantité de toile qu'il avait
fabriquée depuis le matin, et le tanneur enfermait dans un sac ses
étuis à couteau, ses poches et ses autres objets artistement travaillés
et colorés. Le muezzin, perché à l'entrée de la mosquée, répétait d'une
voix grave et à intervalles mesurés le cri d'_Allah Akhbar_, pour
appeler les dévots musulmans à la prière du soir.»
Ce tableau, reproduit par un Marilhat ou un Henri Regnault dans un
paysage où la lumière éclatante du soleil commence à se fondre en
teintes vertes et roses, ne pourrait-il porter ce titre si souvent
employé pour peindre semblable épisode dans nos climats brumeux: _le
Retour des champs_?
«Cette scène, continue le voyageur, par la nature et par le sentiment
qu'elle inspirait, formait un contraste agréable avec le bruit, la
confusion et la dissipation qui règnent à la même heure dans une ville
timannienne; mais il ne faut pas se fier aux apparences, et j'ajoute
avec beaucoup de regret que la conduite des Kourankoniens ne contribua
nullement à justifier la bonne opinion que j'avais d'abord conçue
d'eux.»
Le voyageur passa successivement à Koufoula, où il reçut un accueil
bienveillant, traversa un pays à l'aspect agréablement varié, dont les
montagnes du Kouranko formaient l'arrière-plan, s'arrêta à Simera,
où le chef chargea son «guiriot» de chanter la venue de l'étranger;
mais les maisons mal construites et couvertes d'un mauvais chaume
laissaient filtrer la pluie, si bien qu'après un orage, comme la fumée
n'avait pour s'échapper que les interstices du toit, Laing ressemblait
plus, suivant ses propres paroles, à un ramoneur à demi décrassé qu'à
l'étranger blanc du roi de Simera.
Laing visita ensuite la source du Tongolellé, affluent de la Rockelle,
et quitta le Kouranko pour entrer dans le Soulimana.
Le Kouranko, dont le voyageur n'avait visité que la lisière, est d'une
étendue considérable, et se divise en un grand nombre de petits États.
Les habitants ressemblent aux Mandingues par la langue et le costume,
mais ils ne sont ni aussi bien faits ni aussi intelligents. Ils ne
professent pas l'islamisme et ont une confiance illimitée dans leurs
grigris.
Assez industrieux, ils savent coudre et tisser. Le principal objet de
leur commerce est le bois de rose ou «cam», qu'ils exportent vers la
côte. Les productions du pays sont à peu près les mêmes que celles du
Timanni.
Komia, par 9° 22´ de latitude nord, est la première ville du Soulimana.
Laing vit ensuite Semba, cité riche et populeuse, où il fut reçu par
une bande de musiciens, qui l'accueillirent par leurs fanfares les plus
assourdissantes, sinon les plus harmonieuses, et il parvint enfin à
Falaba, capitale du pays.