se traînant à peine, dans un dénûment absolu et privé de moyens
d'observation, Mollien se soit trouvé hors d'état de franchir les
hautes montagnes qui séparent le bassin du Sénégal de celui de Djoliba,
et forcé de s'en rapporter aux indications des naturels sur les objets
les plus importants de sa mission. C'est sur la foi des nègres qu'il
croit avoir visité la source du Rio-Grande, de la Falémé, de la Gambie
et du Sénégal. S'il lui avait été possible de suivre le cours de ces
fleuves au delà de leur point de départ, il eût donné à ces découvertes
un degré de certitude qu'elles n'ont malheureusement pas. Toutefois,
la position qu'il assigne à la source du Ba-Fing, ou Sénégal, ne
peut s'appliquer, dans cette partie, à aucun autre grand courant; en
la rapprochant, d'ailleurs, des renseignements obtenus par d'autres
voyageurs, on demeurera convaincu de la réalité de cette découverte.
Il paraît également constant que ces deux dernières sources sont plus
hautes qu'on ne le supposait, et que le Djoliba sort encore d'un
terrain supérieur. Le pays s'élève graduellement au sud et au sud-est
en terrasses parallèles. Ces chaînes de montagnes augmentent en hauteur
à mesure qu'elles s'avancent au midi; elles atteignent leur plus haut
point entre le 8e et le 10e degré de latitude nord.»
Telles sont les données qui ressortent de l'intéressant voyage de
Mollien dans notre colonie du Sénégal. Ce pays devait être aussi le
point de départ d'un autre explorateur, René Caillié.
Né en 1800, dans le département des Deux-Sèvres, Caillié ne reçut
d'autre instruction que celle de l'école primaire; mais la lecture de
_Robinson Crusoé_ ayant développé dans sa jeune imagination le goût des
aventures, Caillié n'eut de cesse qu'il se fût procuré, avec le peu de
ressources qu'il possédait, des cartes et des récits de voyages. En
1816, bien qu'il n'eût encore que seize ans, il s'embarquait pour le
Sénégal sur la gabarre _la Loire_.
Le gouvernement anglais organisait à cette époque une expédition pour
l'intérieur sous le commandement du major Gray. Afin d'éviter le
terrible «almamy» de Timbou, qui avait été si funeste à Peddie, les
Anglais s'étaient dirigés par mer vers la Gambie. Le Woulli, le Gabon,
furent traversés, et l'expédition pénétra dans le Bondou, que Mollien
allait visiter quelques années plus tard, pays habité par un peuple
aussi fanatique, aussi féroce que celui du Fouta-Djallon. Les exigences
de l'almamy furent telles, que le major Gray se vit, sous prétexte
d'une ancienne dette du gouvernement anglais non acquittée, dépouillé
de presque toutes ses marchandises, et fut obligé d'envoyer au Sénégal
un officier qu'il chargea d'en réunir un nouvel assortiment.
Caillié, ignorant ce début malencontreux et comprenant que le major
Gray accueillerait avec plaisir toute nouvelle recrue, partit de
Saint-Louis avec deux nègres et gagna Gorée. Mais là, plusieurs
personnes qui s'intéressaient à lui le détournèrent de se joindre à
cette expédition, et lui procurèrent un emploi à la Guadeloupe. Caillié
ne resta que six mois dans cette île, revint à Bordeaux, puis retourna
au Sénégal.
Un officier du major Gray, nommé Partarieu, était sur le point d'aller
rejoindre son chef avec les marchandises qu'il s'était procurées.
Caillié lui demanda à l'accompagner sans appointements et sans
engagement fixe. L'offre fut aussitôt acceptée.
La caravane se composait de soixante-dix individus, blancs et noirs,
et de trente-deux chameaux richement chargés. Elle quitta Gandiolle,
dans le Cayor, le 5 février 1819, et, avant d'entrer dans le Yoloff,
traversa un désert, où elle souffrit cruellement de la soif, car,
pour emporter plus de marchandises, on avait négligé de prendre une
provision d'eau suffisante.
A Boulibaba, village habité par des Foulahs pasteurs, la caravane put
se rafraîchir et remplir ses outres pour la traversée d'un second
désert.
Évitant le Fouta-Toro, dont les habitants sont fanatiques et voleurs,
Partarieu pénétra dans le Bondou. Il aurait bien voulu éviter d'entrer
à Boulibané, capitale du pays et résidence de l'almamy; mais les
résistances des habitants, qui se refusaient à livrer du grain et de
l'eau à la caravane, les ordres précis du major Gray, qui se figurait
que l'almamy laisserait passer la caravane, après en avoir tiré
contribution, le contraignirent à se rendre dans cette ville.
Le terrible almamy commença par se faire livrer une quantité
considérable de présents, mais il refusa aux Anglais l'autorisation de
gagner Bakel, sur le Sénégal. Ils pouvaient, disait-il, se rendre à
Clégo en traversant ses États et ceux du Kaarta, ou prendre la route du
Fouta-Toro. De ces deux routes, la première ne valait pas mieux que la
seconde, car il fallait traverser des pays fanatiques. L'intention de
l'almamy était donc,--c'est ainsi que les Anglais le comprenaient,--de
les faire piller et massacrer, sans en encourir la responsabilité.
L'expédition résolut de s'ouvrir de force un passage. Les préparatifs
en étaient à peine commencés qu'elle se trouva environnée d'une
multitude de soldats qui, en occupant les puits, la mirent dans
l'impossibilité matérielle de passer à l'exécution de ce projet. En
même temps, les tambours de guerre retentissaient de tous côtés. La
lutte était impossible. Il fallut en venir à un palabre, c'est-à-dire
reconnaître son impuissance. L'almamy dicta les conditions de la paix,
obtint des Anglais de nouveaux présents et exigea qu'ils se retirassent
par le Fouta-Toro.
Bien plus,--sanglant affront à l'orgueil britannique,--les Anglais
se virent escortés par une garde, qui devait les empêcher de prendre
tout autre chemin. Aussi, dès que la nuit tomba, en présence même des
Foulahs qui voulaient s'y opposer, jetèrent-ils au feu toutes les
marchandises, dont ceux-ci se promettaient de s'emparer. La traversée
du Fouta-Toro, au milieu de populations hostiles, fut encore plus
pénible. Sous le plus futile prétexte, les discussions éclataient et
l'on était sur le point d'en venir aux mains. Les vivres et l'eau
surtout n'étaient livrés qu'à prix d'or.
Enfin, une nuit, M. Partarieu, afin d'endormir la vigilance des
indigènes, après avoir déclaré qu'il ne pourrait emporter à la fois
tout ce qui lui restait, fit remplir de pierres ses coffres et ses
bagages; puis, laissant ses tentes dressées et ses feux allumés, il
décampa avec tout son monde et fila vers le Sénégal. Bientôt, ce ne fut
plus une retraite, mais une véritable fuite. Effets, bagages, armes,
animaux, tout fut abandonné, semé sur la route. Grâce à ce subterfuge
et à la rapidité de la course, on put gagner l'établissement de
Bakel, où les Français recueillirent avec empressement les débris de
l'expédition.
Quant à Caillié, attaqué d'une fièvre qui prit bientôt le caractère le
plus alarmant, il regagna Saint-Louis; mais, ne parvenant pas à s'y
rétablir, il dut rentrer en France. Ce fut seulement en 1824 qu'il
put revenir au Sénégal. Cette colonie était alors gouvernée par le
baron Roger, homme ami du progrès et désireux d'étendre, en même temps
que nos relations commerciales, nos connaissances géographiques. Le
baron Roger fournit donc à Caillié les moyens d'aller vivre chez les
Bracknas, pour y apprendre l'arabe et la pratique du culte musulman.
[Illustration: Ce ne fut plus une retraite... (Page 119.)]
La vie, chez ces Maures pasteurs, méfiants et fanatiques, ne fut pas
aisée. Le voyageur, qui rencontra bien des difficultés pour tenir
son journal à jour fut obligé à des ruses multiples pour obtenir la
liberté de parcourir les environs de sa résidence. Il en rapporta
quelques observations curieuses sur la manière de vivre des Bracknas,
sur leur nourriture qui se compose presque entièrement de lait, sur
leurs habitations qui ne sont que des tentes impropres à résister aux
intempéries du climat, sur leurs chanteurs ambulants ou «guéhués», sur
les moyens d'amener leurs femmes au degré d'embonpoint qui leur paraît
l'idéal de la beauté, sur la nature du pays, sur la fertilité et les
productions du sol.
[Illustration: René Caillié. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Les plus curieuses de toutes les informations recueillies par Caillié
sont celles relatives aux cinq classes distinctes, entre lesquelles est
divisée la nation des Maures Bracknas.
Ce sont les «hassanes», ou guerriers, d'une paresse, d'une saleté et
d'un orgueil incroyables, les marabouts, ou prêtres, les «zénagues»
tributaires des hassanes, les «laratines» et les esclaves.
Les zénagues forment une classe misérable, méprisée de toutes les
autres, mais surtout des hassanes, auxquels il payent une contribution
qui, bien que régulièrement déterminée, n'est jamais trouvée assez
forte. Ce sont les véritables travailleurs, qu'ils s'adonnent à
l'industrie, à l'agriculture ou à l'élève des bestiaux.
«Malgré tous mes efforts, dit Caillié, je n'ai rien pu découvrir sur
l'origine de cette race, ni savoir comment elle avait été réduite à
payer tribut à d'autres Maures. Lorsque j'adressais des questions à
ce sujet, on me répondait que Dieu le voulait ainsi. Seraient-ce les
restes de tribus vaincues, et comment ne s'en conserverait-il aucune
tradition parmi eux? Je ne puis le croire, car les Maures, fiers de
leur origine, n'oublient jamais les noms de ceux qui ont illustré leurs
familles, et les zénagues, formant la majeure partie de la population
et étant d'ailleurs exercés à la guerre, se soulèveraient sous la
conduite d'un descendant de leurs anciens chefs et secoueraient le joug
de la servitude.»
Les «laratines» sont les enfants nés d'un Maure et d'une esclave nègre.
Bien qu'esclaves, ils ne sont jamais vendus; parqués dans des camps
particuliers, ils sont traités à peu près comme les zénagues. Ceux
qui sont fils d'un hassane sont guerriers; ceux qui sont issus d'un
marabout reçoivent de l'instruction et embrassent la profession de leur
père.
Quant aux esclaves, tous sont nègres. Mal traités, mal nourris,
fouettés au moindre caprice de leur maître, il n'est sorte de vexations
qu'on ne leur fasse endurer.
Au mois de mai 1825, Caillié était de retour à Saint-Louis. Le
baron Roger absent, celui qui le remplaçait ne semblait pas animé
d'intentions bienveillantes. Le voyageur dut attendre, avec la seule
ration du soldat, le retour de son protecteur, auquel il remit les
notes qu'il avait recueillies chez les Bracknas, mais il vit repousser
toutes ses offres de service. On lui promettait une certaine somme à
son retour de Tembouctou! Et comment pourrait-il partir, puisqu'il
avait aucune ressource personnelle?
Cependant, rien ne pouvait décourager l'intrépide Caillié. Ne trouvant
auprès du gouvernement colonial ni encouragement ni secours, il
passa à Sierra-Leone, dont le gouverneur, ne voulant pas arracher au
major Laing la gloire d'arriver le premier à Tembouctou, rejeta ses
propositions.
Grâce aux économies qu'il fit dans la gérance d'une fabrique d'indigo,
Caillié posséda bientôt deux mille francs, somme qui lui paraissait
suffisante pour aller au bout du monde. Il s'empressa donc de se
procurer les marchandises nécessaires, et se lia avec des mandingues
et des «seracolets», marchands voyageurs qui parcourent l'Afrique.
Il leur raconta sous le sceau du secret que, né en Égypte de parents
arabes, il avait été emmené en France dès l'âge le plus tendre, puis
conduit au Sénégal pour faire les affaires commerciales de son maître,
qui, satisfait de ses services, l'avait affranchi. Il ajoutait que son
plus vif désir était de regagner l'Égypte et de reprendre la religion
musulmane.
Le 22 mars 1827, quittant Freetown pour Kakondy, village sur le
Rio-Nunez, Caillié profita de son séjour en cette localité pour
rassembler quelques renseignements sur les Landamas et les Nalous,
peuples soumis aux Foulahs du Fouta-Djallon, non mahométans et par cela
même très adonnés aux spiritueux. Ils habitent les environs de cette
rivière, ainsi que les Bagos, peuplade idolâtre de l'embouchure du
Rio-Nunez. Gais, industrieux, habiles cultivateurs, les Bagos tirent
de grands profits de leurs récoltes de riz et de sel. Ils n'ont pas de
roi, pas d'autre religion qu'une barbare idolâtrie, sont gouvernés par
le plus ancien de leur village et ne s'en trouvent pas plus mal.
Le 19 avril 1817, Caillié, avec un seul porteur et un guide, partait
enfin pour Tembouctou. Il n'eut qu'à se louer des Foulahs et des
Djallonkés, dont il traversa le pays riche et fertile; il passa le
Ba-Fing, principal affluent du Sénégal, tout près de sa source, dans un
endroit où il pouvait avoir une centaine de pas de largeur et un pied
et demi de profondeur seulement; mais la violence du courant et les
énormes roches de granit noir qui embarrassent son lit, rendaient sa
traversée difficile et dangereuse. Après une halte de dix-neuf jours
au village de Cambaya, où résidait le guide qui l'avait accompagné
jusqu'alors, Caillié se rendit dans le Kankan, à travers un pays coupé
de rivières et de gros ruisseaux qui commençaient alors à inonder toute
la contrée.
Le 30 mai, Caillié traversa le Tankisso, large rivière au lit escarpé,
qui appartient au bassin du Djoliba, fleuve que le voyageur atteignit,
le 11 juin, à Couroussa.
«Il avait déjà, dit Caillié, encore si près de sa source, une largeur
de neuf cents pieds et une vitesse de deux milles et demi.»
Mais, avant d'entrer avec l'explorateur français dans le pays de
Kankan, il est bon de résumer ses appréciations sur les Foulahs du
Fouta. Ce sont généralement des hommes grands et bien faits, au teint
marron clair, à la chevelure crépue, au front élevé, au nez aquilin,
dont les traits se rapprochent de ceux des Européens. Mahométans
fanatiques, ils ont en haine les chrétiens. Non voyageurs comme les
Mandingues, ils aiment leur «home» et sont ou cultivateurs habiles ou
commerçants adroits. Belliqueux et patriotes, ils ne laissent que les
vieillards et les femmes dans les villages en temps de guerre.
La ville de Kankan est située au milieu d'une plaine entourée de hautes
montagnes. On y rencontre à profusion le bombax, le baobab et l'arbre
à beurre, appelé aussi «cé», qui est le «shea» de Mungo Park. Caillié
fit en cette ville une station de vingt-huit jours avant de pouvoir
trouver une occasion pour gagner Sambatikila; il y fut odieusement volé
par son hôte et ne put obtenir du chef de la ville la restitution des
marchandises qui lui avaient été soustraites.
«Kankan, dit le voyageur, chef-lieu d'un canton du même nom, est une
petite ville située à deux portées de fusil de la rive gauche du Milo,
jolie rivière qui vient du sud et arrose le pays de Kissi, où elle
prend sa source; elle coule au nord-est et se perd dans le Djoliba, à
deux ou trois jours de Kankan. Entourée d'une belle haie vive, très
épaisse, cette ville, qui ne contient pas plus de six mille habitants,
est située dans une belle plaine de sable gris de la plus grande
fertilité. On voit dans toutes les directions de jolis petits villages
qu'ils nomment aussi Ourondés; c'est là qu'ils placent leurs esclaves.
Ces habitations embellissent la campagne et sont entourées des plus
belles cultures; l'igname, le maïs, le riz, le foigné, l'oignon, la
pistache, le gombo, y viennent en abondance.»
Du Kankan au Ouassoulo, la route traversait de très bonnes terres,
chargées de cultures en cette saison, et presque toutes inondées. Les
habitants de cette province parurent à Caillié d'une extrême douceur;
gais et curieux, ils lui firent un excellent accueil.
Plusieurs affluents du Djoliba, et notamment le Sarano, furent passés
avant de faire halte à Sigala, où résidait le chef du Ouassoulo, nommé
Baramisa. Aussi malpropre que ses sujets, il usait comme eux de tabac
en poudre et à fumer. Ce chef passe pour être très riche en or et en
esclaves; ses sujets lui font souvent des cadeaux de bestiaux; il a
beaucoup de femmes, dont chacune possède une case particulière, ce qui
forme un petit village dont les environs sont très bien cultivés. C'est
là que, pour la première fois, Caillié vit le «rhamnus lotus» dont
parle Mungo Park.
En sortant du Ouassoulo, Caillié pénétra dans le Foulou, dont les
habitants, comme les Ouassoulos, parlent mandingue, sont idolâtres,
ou plutôt n'ont aucun culte, et sont aussi sales. A Sambatikila, le
voyageur alla faire visite à l'almamy.
«Nous entrâmes, dit Caillié, dans une pièce qui servait tout à la fois
de chambre à coucher pour lui et d'écurie pour son cheval. Le lit du
prince était dans le fond; il consistait en une petite estrade élevée
de six pouces, sur laquelle était tendue une peau de bœuf, avec une
sale moustiquière pour se préserver des insectes. Point de meubles dans
ce logement royal. On y voit deux selles pour les chevaux; elles sont
pendues au mur, à des piquets; un grand chapeau de paille, un tambour
qui ne sert que dans les temps de guerre, quelques lances, un arc, un
carquois et des flèches en font tout l'ornement, avec une lampe faite
d'un morceau de fer plat, maintenue par un autre morceau du même métal,
planté en terre; on y brûle du beurre végétal, qui n'a pas assez de
consistance pour être fabriqué et faire de la chandelle.»
Cet almamy prévint bientôt le voyageur qu'une occasion se présentait
de gagner Timé, ville d'où partait une caravane pour Djenné. Caillié
pénétra alors dans le pays des Bambaras et arriva en peu de temps au
joli petit village de Timé, habité par des Mandingues mahométans, et
dominé à l'est par une chaîne de montagnes qui peut avoir trois cent
cinquante brasses d'élévation.
En entrant dans ce village à la fin de juillet, Caillié ne se doutait
guère du long séjour qu'il allait être forcé d'y faire. Il avait au
pied une plaie que la marche à travers les herbes mouillées avait
considérablement enflammée. Aussi résolut-il de laisser partir la
caravane de Djenné et de rester à Timé jusqu'à son entière guérison. Il
était trop dangereux pour lui, dans sa situation, de traverser le pays
des Bambaras, peuple idolâtre qui le dévaliserait sans doute.
«Ces Bambaras, dit le voyageur, ont peu d'esclaves, vont presque nus
et marchent toujours armés d'arcs et de flèches. Ils sont gouvernés
par une multitude de petits chefs indépendants qui souvent se font la
guerre entre eux. Enfin, ce sont des êtres bruts et sauvages, si on les
compare aux peuples soumis à la religion du Prophète.»
Jusqu'au 10 novembre, Caillié, dont la plaie n'était pas guérie, fut
retenu à Timé. Toutefois, il entrevoyait, à cette époque, le moment où
il pourrait se mettre en route pour Djenné.
«Mais de violentes douleurs dans la mâchoire, raconte le voyageur,
m'apprirent que j'étais atteint du scorbut, affreuse maladie que
j'éprouvai dans toute son horreur. Mon palais fut entièrement
dépouillé, une partie des os se détachèrent et tombèrent; mes dents
semblaient ne plus tenir dans leurs alvéoles; mes souffrances étaient
affreuses; je craignis que mon cerveau ne fût attaqué par la force des
douleurs que je ressentais dans le crâne. Je fus plus de quinze jours
sans trouver un instant de sommeil.»
Pour compliquer la situation, la plaie de Caillié se rouvrit et ne céda,
ainsi que le scorbut, qu'au traitement énergique que lui appliqua une
vieille négresse, habituée à soigner cette maladie commune dans le pays.
Enfin, le 9 janvier 1828, Caillié quitta Timé et gagna Kimba, petit
village où s'était réunie la caravane qui devait partir pour Djenné.
Près de ce village se dresse la chaîne improprement appelée Kong, car
ce mot signifie «montagne» chez tous les Mandingues.
Le nom des villages que traversa le voyageur, les incidents toujours
répétés de la route, n'offrent pas beaucoup d'intérêt dans ce pays des
Bambaras, qui passent chez les Mandingues pour très voleurs et qui ne
le sont cependant pas plus que leurs accusateurs.
Les femmes bambaras ont toutes un morceau de bois très mince incrusté
dans la lèvre inférieure, mode singulière, tout à fait analogue à celle
que Cook observa sur la côte occidentale de l'Amérique du Nord. Tant
il est vrai que l'humanité, quelle que soit la latitude sous laquelle
elle vit, est partout la même! Ces Bambaras parlent mandingue; ils
ont cependant un idiome particulier, appelé «kissour», sur lequel le
voyageur ne put réunir des documents complets et positifs.
Djenné était autrefois appelé le «pays de l'or». A la vérité, les
environs n'en produisent pas, mais les marchands de Bouré et les
Mandingues du pays de Kong en apportent fréquemment.
Djenné, sur deux milles et demi de tour, est entourée d'un mur en terre
de dix pieds d'élévation. Les maisons, construites en briques cuites
au soleil, sont aussi grandes que celles des paysans d'Europe. Elles
sont toutes recouvertes par une terrasse et n'ont pas de fenêtre à
l'extérieur. C'est une ville bruyante, animée, où arrive chaque jour
quelque caravane de marchands. Aussi y voit-on quantité d'étrangers.
Le nombre des habitants peut s'élever à huit ou dix mille. Très
industrieux, intelligents, il font travailler leurs esclaves par
spéculation et exercent tous les métiers.
Cependant, ce sont les Maures qui ont accaparé le haut commerce. Il
n'y a pas de jour qu'ils n'expédient de grandes embarcations pleines
de riz, de mil, de coton, d'étoffes, de miel, de beurre végétal et
d'autres denrées indigènes.
Malgré ce grand mouvement commercial, Djenné se voyait atteinte dans
sa prospérité. Le chef du pays, Sego Ahmadou, animé d'un fanatisme
exagéré, faisait à cette époque une guerre acharnée aux Bambaras de
Sego, qu'il voulait rallier à l'étendard du Prophète. Cette lutte
causait le plus grand tort au trafic de Djenné, car elle interceptait
les communications avec Yamina, Sansanding, Bamakou, Bouré et une
immense étendue de pays. Cette ville n'était donc plus, au moment où
Caillié la visita, le point central du commerce, et c'étaient Yamina,
Sansanding et Bamakou qui en étaient devenues les principaux entrepôts.
Les femmes de Djenné auraient cru manquer à leur sexe, si elles
n'avaient fait preuve de coquetterie. Les élégantes se passent un
anneau ou des verroteries dans le nez, et celles qui sont moins riches
y suspendent un morceau de soie rose.
Pendant le long séjour que Caillié fit à Djenné, il fut comblé de soins
et d'attentions par les Maures, auxquels il avait raconté la fable
relative à sa naissance et à son enlèvement par l'armée d'Égypte.
Le 23 mars, le voyageur s'embarqua sur le Niger pour Tembouctou, dans
une grande embarcation sur laquelle le chérif, gagné par le don d'un
parapluie, lui avait procuré passage. Il emportait des lettres de
recommandation pour les principaux habitants de cette ville.
Caillié passa devant le joli village de Kera, devant Taguetia,
Sankha-Guibila, Diébé et Isaca, près duquel le fleuve est rejoint
par un grand bras, qui, parti de Sego, forme un coude immense; il
vit Ouandacora, Ouanga, Corocoïla, Cona, et aperçut, le 2 avril,
l'embouchure du grand lac Débo.
«On voit la terre de tous les côtés du lac, dit Caillié, excepté à
l'ouest, où il se déploie comme une mer intérieure. En suivant sa côte
nord, dirigée à peu près O.-N.-O., dans une longueur de quinze milles,
on laisse à gauche une langue de terre plate, qui avance dans le sud
de plusieurs milles; elle semble fermer le passage du lac et forme une
espèce de détroit. Au delà de cette barrière, le lac se prolonge dans
l'ouest à perte de vue. La barrière que je viens de décrire divise
ainsi le lac Débo en deux, l'un supérieur, l'autre inférieur. Celui où
les embarcations passent et où se trouvent trois îles est très grand;
il se prolonge un peu à l'est et est entouré d'une infinité de grands
marais.»
Puis, tour à tour, défilèrent devant les yeux du voyageur Gabibi,
village de pêcheurs, Didhiover, Tongom, dans le pays des Dirimans,
contrée qui s'étend très loin dans l'est, Co, Do, Sa, port très
commerçant, Barconga, Leleb, Garfolo, Baracondié, Tircy, Talbocoïla,
Salacoïla, Cora, Coratou, où les Touaregs exigent un péage des bateaux
qui passent sur le fleuve, et enfin Cabra, bâtie sur une éminence à
l'abri des débordements du Djoliba et qui sert de port à Tembouctou.
Le 20 avril, Caillié débarqua et se mit en route pour cette ville, dans
laquelle il entra au coucher du soleil.
[Illustration: Caillié passe le Ba-Fing. (Page 123.)]