«Je fis avertir le sultan Bello, dit Lander, de la perte cruelle que je

venais de faire, en lui demandant la permission d'enterrer mon maître

à la manière de mon pays et le priant de me faire désigner l'endroit

où je pourrais déposer sa dépouille mortelle. Mon messager revint

bientôt avec le consentement du sultan, et le même jour, à midi, quatre

esclaves me furent amenés de la part de Bello pour creuser la fosse. Me

proposant de les suivre avec le corps, je le fis placer sur le dos de

mon chameau et je le couvris du pavillon de la Grande-Bretagne. Notre

marche fut lente et nous nous arrêtâmes à Djungari, petit village bâti

sur une éminence à cinq milles dans le sud-est de Sockatou. Le corps

fut enlevé de dessus le chameau et placé d'abord sous un hangar, tandis

que les esclaves creusaient la fosse, ensuite transporté près d'elle,

lorsqu'elle fut achevée. J'ouvris alors un livre de prières, et, d'une

voix entrecoupée de sanglots, je lus l'office des morts. Personne ne

prêtait l'oreille à cette triste lecture et n'allégeait ma douleur en

la partageant. Les esclaves se tenaient à quelque distance; ils se

querellaient et faisaient un bruit indécent. La cérémonie religieuse

terminée, le pavillon fut enlevé et le corps déposé doucement dans la

terre. Et moi je pleurai amèrement sur les restes inanimés du meilleur,

du plus intrépide et du plus digne des maîtres.»

La chaleur, la fatigue et la douleur accablèrent si bien le pauvre

Lander, qu'il fut pendant plus de dix jours dans l'impossibilité

absolue de quitter sa hutte.

Bello s'informa plusieurs fois de l'état de santé du malheureux

domestique, mais celui-ci ne se trompa pas à ces démonstrations du

sultan; elles n'étaient inspirées que par le désir de s'emparer

des caisses et des bagages du voyageur, qu'on croyait remplis d'or

et d'argent. Aussi, l'étonnement de Bello fut-il à son comble, en

constatant que Lander ne possédait même pas la somme suffisante

pour acquitter les frais de son voyage jusqu'à la côte. Mais ce que

le sultan n'apprit jamais, c'est que Lander avait eu la précaution

de cacher sur lui une montre d'or qui lui restait, avec celles des

capitaines Pearce et Clapperton.

Cependant, Lander comprenait qu'il lui fallait à tout prix et

au plus vite regagner la côte. Au moyen de quelques présents

adroitement distribués, il gagna plusieurs conseillers du sultan, qui

représentèrent à celui-ci que, si le voyageur venait à mourir, on ne

manquerait pas de répandre le bruit que Bello l'avait fait assassiner

ainsi que son maître. Bien que Clapperton eût conseillé à Lander de se

joindre aux marchands arabes qui gagnent le Fezzan, celui-ci, craignant

que les papiers et les journaux de l'expédition ne lui fussent enlevés,

se détermina à regagner le littoral.

Le 3 mai, Lander partit enfin de Sockatou, se dirigeant vers Kano. Si,

pendant la première partie de ce voyage, Lander avait failli mourir de

soif, la seconde fut moins pénible, car le roi de Djacoba, qu'il eut

pour compagnon de route, le traita avec affabilité et l'engagea même à

visiter son pays. Il lui raconta qu'il avait pour voisins des peuples

nommés Nyam-Nyams, qui lui avaient servi d'alliés contre le sultan de

Bornou, et, qu'à la suite d'un combat, ces Nyam-Nyams, après avoir

enlevé les cadavres de leurs ennemis, les avaient rôtis et mangés.

C'est, croyons-nous, depuis Hornemann, la première fois que paraît,

dans une relation de voyage, avec cette réputation d'anthropophagie, ce

peuple qui devait être le sujet de tant de fables ridicules.

Lander entra le 25 mai dans Kano et, n'y faisant qu'un court séjour,

prit la route de Funda, au bord du Niger,--route qu'il comptait suivre

jusqu'à Benin. Le voyageur trouvait d'ailleurs plusieurs avantages à

cette direction. Si le chemin était plus sûr, il était en même temps

nouveau, et Lander pourrait ajouter ainsi aux découvertes précédemment

faites par son maître.

Kanfou, Carifo, Gowgie, Gatas furent successivement visitées par

Lander, qui constata que les habitants de ces villes appartiennent à

la race du Haoussa et payent tribut aux Felatahs. Il vit aussi Damoy,

Drammalik, Coudonia, rencontra une grande rivière qui coulait vers le

Kouara, visita Kottop, grand marché de bœufs et d'esclaves, Coudgi et

Dunrora, en vue d'une longue chaîne de hautes montagnes qui courent à

l'est.

A Dunrora, au moment où Lander faisait charger ses bêtes de somme,

quatre cavaliers, aux chevaux couverts d'écume, se précipitèrent chez

le chef et, de concert avec lui, forcèrent le voyageur à retourner sur

ses pas pour aller trouver le roi du Zegzeg, qui avait, disaient-ils,

le plus grand désir de le voir. Il n'en était pas de même de Lander,

qui voulait au contraire gagner le Niger, dont il n'était plus très

éloigné et qu'il comptait descendre jusqu'à la mer. Cependant, il

fallut céder à la force. Les guides de Lander ne suivirent pas tout à

fait la même route que celui-ci avait prise pour venir à Dunrora, ce

qui permit au voyageur de voir la ville d'Eggebi, gouvernée par un des

principaux guerriers du souverain de Zegzeg.

Le 22 juillet, Lander entrait à Zegzeg. Il fut aussitôt reçu par le

roi, qui lui déclara ne l'avoir fait revenir sur ses pas que parce

que, la guerre ayant éclaté entre Bello et le roi de Funda, ce dernier

n'aurait pas manqué de le faire périr lorsqu'il aurait appris qu'il

avait porté des présents au sultan des Felatahs. Lander eut l'air de

se laisser prendre à ces protestations d'intérêt, mais il comprit que

la curiosité et le désir d'obtenir quelques présents avaient fait agir

le roi de Zegzeg. Il s'exécuta donc, en s'excusant de la pauvreté de

ses cadeaux sur ce qu'il avait été dépouillé de ses marchandises, et il

obtint bientôt la permission de partir.

Ouari, Ouomba, Koulfa, Boussa et Ouaoua marquent les étapes du voyage

de retour de Lander à Badagry, où il entra le 22 novembre 1827. Deux

mois plus tard, il s'embarquait pour l'Angleterre.

Si le but commercial, principal objectif du voyage de Clapperton, était

complètement manqué, grâce à la jalousie des Arabes, qui avaient changé

les dispositions de Bello, parce que l'ouverture d'une nouvelle route

aurait ruiné leur commerce, la science, du moins, profitait largement

des travaux et des fatigues de l'explorateur anglais.

Dans son histoire des voyages, Desborough Cooley apprécie ainsi qu'il

suit les résultats obtenus à cette époque par les voyageurs dont nous

venons de résumer les travaux:

«Les découvertes, faites dans l'intérieur de l'Afrique par le capitaine

Clapperton, dépassent de beaucoup, au double point de vue de leur

étude et de leur importance, celles de tous ses prédécesseurs. Le 24°

de latitude était la dernière limite qu'avait atteinte au midi le

capitaine Lyon; mais le major Denham, dans son expédition à Mandara,

parvint jusqu'au 9° 15´ de latitude, ajoutant ainsi 14° 3/4 ou neuf

cents milles aux pays découverts par les Européens. Hornemann, il est

vrai, avait déjà traversé le désert, et s'était avancé au midi jusqu'à

Nyffé, par 10° 1/2 latitude, mais nous ne possédons aucune relation de

son voyage. Dans sa première expédition, Park atteignit Silla par 1°

34´ longitude ouest, éloigné de onze cents milles de l'embouchure de

la Gamba. Enfin Denham et Clapperton, depuis la côte orientale du lac

Tchad (17° longitude) jusqu'à Sockatou (3° 1/2 longitude), explorèrent

cinq cents milles de l'est à l'ouest de l'Afrique; de sorte que quatre

cents milles seulement demeuraient inconnus entre Silla et Sockatou;

mais, dans son second voyage, le capitaine Clapperton obtint des

résultats dix fois plus importants. Il découvrit, en effet, la route

la plus courte et la plus commode pour se rendre dans les contrées si

populeuses de l'Afrique centrale, et il put se vanter d'avoir été le

premier voyageur qui complétât un itinéraire du continent africain

jusqu'à Benin.»

A ces réflexions si judicieuses, à cette appréciation si honorable, il

n'y a que peu de chose à ajouter.

Les informations des géographes arabes, et notamment celles de

Léon l'Africain, étaient vérifiées, et l'on avait une connaissance

approximative d'une partie considérable du Soudan. Si la solution du

problème qui agitait depuis si longtemps les savants,--le cours du

Niger,--et qui avait décidé l'envoi d'expéditions dont nous allons

parler, n'était pas encore complètement trouvée, on pouvait du moins

l'entrevoir. En effet, l'on comprenait maintenant que le Niger, Kouara

ou Djoliba, de quelque nom qu'on voulût l'appeler, et le Nil, étaient

deux fleuves différents, aux bassins complètement distincts. En un mot,

un grand pas venait d'être fait.

En 1816, on se demandait encore si le fleuve connu sous le nom de

Congo ne serait pas l'embouchure du Niger. Cette reconnaissance fut

donc confiée à un officier de marine qui avait donné de nombreuses

preuves d'intelligence et de bravoure. Fait prisonnier en 1805, Jacques

Kingston Tuckey n'avait été échangé qu'en 1814. Dès qu'il apprit qu'une

expédition s'organisait pour l'exploration du Zaïre, il demanda à en

faire partie, et le commandement lui en fut confié. Des officiers de

mérite et des savants lui furent adjoints.

Tuckey partit d'Angleterre, le 19 mars 1816, ayant sous ses ordres le

_Congo_ et la _Dorothée_, bâtiment-transport. Le 20 juin, il mouillait

à Malembé, sur la côte de Congo, par 4° 39´ de latitude sud. Le roi

du pays fut scandalisé, paraît-il, en apprenant que les Anglais ne

venaient pas acheter des esclaves, et se répandit en injures contre ces

Européens qui ruinaient son commerce.

Le 18 juillet, Tuckey remontait le vaste estuaire du Zaïre avec le

_Congo_; puis, lorsque la hauteur des rives du fleuve ne lui permit

plus de s'avancer à la voile, il s'embarqua avec une partie de son

monde dans ses chaloupes et ses canots. Le 10 août, la rapidité du

courant, les énormes rochers dont était tapissé le lit du fleuve, le

déterminèrent à s'avancer tantôt par terre, tantôt par eau. Dix jours

plus tard, les canots s'arrêtaient définitivement devant une chute

infranchissable. On s'avança donc par terre. Mais les difficultés

devenaient tous les jours plus grandes, les nègres refusaient de porter

les fardeaux, et plus de la moitié des Européens étaient malades.

Enfin, alors qu'il était déjà à deux cent quatre-vingts milles de la

mer, Tuckey se vit obligé de revenir sur ses pas. La saison des pluies

était commencée. Le nombre des malades ne fit que s'accroître. Le

commandant, affligé du lamentable résultat de cette excursion, fut à

son tour pris de la fièvre et ne rentra à son bord que pour y mourir,

le 4 octobre 1816.

Le seul résultat de cette déplorable tentative fut donc une

reconnaissance exacte de l'embouchure du Zaïre et un redressement

du gisement de la côte, qui était jusqu'alors affecté d'une erreur

considérable.

Non loin des lieux où Clapperton devait débarquer un peu plus tard,

sur la Côte d'Or, un peuple brave, mais d'instincts féroces, avait

fait apparition en 1807. Les Aschanties, venus on ne sait au juste de

quel endroit, s'étaient jetés sur les Fanties et, après en avoir fait,

en 1811 et en 1816, d'horribles boucheries, ils avaient établi leur

domination sur tout le territoire qui s'étend entre les monts Kong et

la mer.

Forcément, une grande perturbation en était résultée dans les relations

des Fanties et des Anglais, qui possédaient sur la côte quelques

établissements de commerce, comptoirs ou factoreries.

En 1816 notamment, le roi des Aschanties avait porté la famine dans les

forts britanniques, en ravageant le territoire des Fanties sur lequel

ils sont élevés. Aussi le gouverneur de Cape-Coast s'était-il adressé à

son gouvernement pour le prier d'envoyer une ambassade à ce vainqueur

barbare et féroce. Le porteur de cette dépêche fut Thomas-Édouard

Bowdich, jeune homme qui, tourmenté de la passion des voyages, avait

secoué le joug paternel, renoncé au commerce et, après s'être marié

contre le gré de sa famille, était venu occuper un modeste emploi à

Cape-Coast, dont son oncle était le sous-gouverneur.

Sans hésiter, le ministre, adhérant à la proposition du gouverneur de

Cape-Coast, avait renvoyé Bowdich en le chargeant de cette ambassade.

Mais le gouverneur, prétextant de la jeunesse de celui-ci, nomma, pour

chef de la mission, un homme qui, par sa longue expérience, par la

connaissance du pays et des mœurs des habitants, lui semblait plus

en état de remplir cette tâche importante. Les événements allaient

se charger de lui donner tort. Bowdich, attaché à l'expédition,

était chargé de la partie scientifique et surtout des observations de

longitude et de latitude.

[Illustration: Vue des bords du Congo.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Frédéric James et Bowdich quittèrent l'établissement anglais le 22

août 1817 et arrivèrent à Coumassie, la capitale des Aschanties, sans

avoir rencontré d'autre obstacle que la mauvaise volonté des porteurs.

Les négociations, qui avaient pour but la conclusion d'un traité de

commerce et l'ouverture d'une route entre Coumassie et la côte, furent

menées avec un certain succès par Bowdich, James manquant totalement

d'initiative et de fermeté. La conduite de Bowdich reçut une si

complète approbation que James fut rappelé.

Il aurait semblé que la géographie eût peu de choses à attendre d'une

mission diplomatique dans les contrées visitées autrefois par Bosman,

Loyer, Des Marchais et tant d'autres, et sur lesquelles on avait les

monographies de Meredith et de Dalzel. Mais les cinq mois de séjour

à Coumassie, c'est-à-dire à dix journées de marche seulement de

l'Atlantique, avaient été mis à profit par Bowdich pour observer le

pays, les mœurs, les habitudes et les institutions d'un des peuples

les plus intéressants de l'Afrique.

[Illustration: Capitaine aschante en costume de guerre.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Nous allons résumer brièvement ici le récit de l'entrée pompeuse de

la mission à Coumassie. Toute la population était sur pied, formant

la haie, et des troupes, dont Bowdich évalue le nombre à trente mille

hommes au moins, étaient sous les armes.

Avant d'être admis devant le roi, les Anglais furent témoins d'un

spectacle bien fait pour leur donner une idée de la cruauté et de la

barbarie des Aschanties. Un homme, les mains liées derrière le dos, les

joues percées par une lame, une oreille coupée, l'autre ne tenant plus

que par un lambeau, le dos tailladé, avec un couteau passé dans la peau

au-dessus de chaque omoplate, traîné par une corde qui lui traversait

le nez, était promené à travers la ville au son des tambours, avant

d'être sacrifié en l'honneur des Anglais.

«Tout ce que nous avions vu, dit Bowdich, nous avait préparés à un

spectacle extraordinaire, mais nous ne nous attendions pas encore à la

magnificence qui frappa nos yeux. Un emplacement d'environ un mille

carré avait été préparé pour nous recevoir. Le roi, ses tributaires et

ses capitaines étaient sur le dernier plan, entourés de leurs suites

respectives. On voyait devant eux des corps militaires si nombreux,

qu'il semblait que nous ne pourrions approcher. Les rayons du soleil

se réfléchissaient avec un éclat presque aussi insupportable que leur

chaleur dans les ornements d'or massif qui brillaient de toutes parts.

Plus de cent troupes de musiciens jouèrent en même temps à notre

arrivée, chacune faisait entendre les airs particuliers du chef à qui

elle appartenait. Tantôt on était étourdi par le bruit d'une multitude

innombrable de cors et de tambours; tantôt c'était par les accents de

longues flûtes qui n'étaient pas sans harmonie et par un instrument

du genre des cornemuses qui s'y mariait agréablement. Une centaine

de grands parasols ou dais, dont chacun pouvait mettre à l'abri au

moins trente personnes, étaient agités sans cesse par ceux qui les

portaient. Ils étaient de soie écarlate, jaune et d'autres couleurs

brillantes, et surmontés de croissants, de pélicans, d'éléphants,

de sabres et d'autres armes, le tout d'or massif. Les messagers du

roi, portant sur la poitrine de grandes plaques d'or, nous ayant fait

faire place, nous nous avançâmes précédés par les cannes[1] et par le

pavillon anglais. Nous nous arrêtâmes pour prendre la main de chacun

des cabocirs. Tous ces chefs portaient des costumes magnifiques, avec

des colliers d'or massif, des cercles d'or au genou, des plaques en

or au-dessus de la cheville, des bracelets ou des morceaux d'or au

poignet gauche, et si lourds qu'ils étaient obligés d'appuyer le bras

sur la tête d'un enfant. Enfin, des têtes de loup ou de bélier en or

de grandeur naturelle étaient suspendues au pommeau de leur épée, dont

la poignée était de même métal et dont la lame était souillée de sang.

De gros tambours étaient portés sur la tête d'un homme suivi de deux

autres qui frappaient l'instrument. Les poignets de ceux-ci étaient

ornés de sonnettes et de morceaux de fer qui les accompagnaient, quand

ils battaient du tambour. Leur ceinture était garnie des crânes et

des os des cuisses des ennemis qu'ils avaient tués dans les combats.

Au-dessus des grands dignitaires, assis sur des sièges de bois noir

incrustés d'or et d'ivoire, on agitait d'immenses éventails en plumes

d'autruche, et derrière eux se tenaient les jeunes gens les mieux

faits, qui, ayant sur le dos une boîte en peau d'éléphant remplie de

cartouches, tenaient à la main de longs mousquets danois incrustés

d'or et portaient à la ceinture des queues de cheval, blanches pour la

plupart, ou des écharpes de soie. Les fanfares prolongées des cors,

le tapage assourdissant des tambours et, dans les intervalles, le son

des autres instruments, annonçaient que nous approchions du roi. Nous

étions déjà près des principaux officiers de sa maison; le chambellan,

l'officier porteur de la trompette d'or, le capitaine des messagers, le

chef des exécutions, le capitaine du marché, le gardien de la sépulture

royale et le chef des musiciens étaient assis au milieu de leur suite,

brillant d'une magnificence qui annonçait l'importance des dignités

dont ils étaient revêtus. Les cuisiniers étaient entourés d'une

immense quantité de vaisselle d'argent étalée devant eux, de plats,

d'assiettes, de cafetières, de coupes et de vases de toute espèce. Le

chef des exécutions, homme d'une taille presque gigantesque, portait

sur la poitrine une hache d'or massif, et l'on voyait devant lui le

bloc sur lequel on devait abattre la tête des condamnés. Il était

teint de sang et couvert en partie d'énormes taches de graisse. Les

quatre interprètes étaient entourés d'une splendeur qui ne le cédait à

la magnificence d'aucun des autres grands officiers, et leurs marques

particulières de distinction, les cannes à pommes d'or, étaient portées

devant eux liées en faisceaux. Le gardien du trésor joignait à son

luxe personnel celui de la place qu'il occupait, et l'on voyait devant

lui des coffres, des balances et des poids en or massif. Le délai de

quelques minutes qui s'écoula pendant que nous nous approchions du roi,

pour lui prendre la main tour à tour, nous permit de le bien voir. Son

maintien excita d'abord mon attention. C'est une chose curieuse que de

trouver un air de dignité naturelle dans ces princes qu'il nous plaît

d'appeler barbares. Ses manières annonçaient autant de majesté que de

politesse, et la surprise ne lui fit pas perdre un instant l'air de

calme et de sang-froid qui convient à un monarque. Il paraissait âgé

d'environ trente-huit ans et disposé à l'embonpoint; sa figure portait

le caractère de la bienveillance.»

[1]: Des cannes à pomme d'or sont la marque distinctive des

interprètes.

Suit une description, qui dure plusieurs pages, de la toilette du roi,

du défilé des chefs, des troupes, de la foule, et de la réception qui

dura jusqu'à la nuit.

Lorsqu'on lit cette étonnante narration de Bowdich, on se demande si

elle n'est pas le produit de l'imagination exaltée du voyageur, si le

luxe merveilleux de cette cour barbare, si les sacrifices de milliers

de personnes, à certaines époques de l'année, si les mœurs étranges de

cette population belliqueuse et cruelle, si ce mélange de civilisation

et de barbarie, inconnu jusqu'alors en Afrique, est bien véritable. On

serait tenté de croire que Bowdich a singulièrement exagéré les choses,

si les voyageurs qui l'ont suivi et les explorateurs contemporains

n'avaient confirmé son récit. On demeure donc étonné qu'un pareil

gouvernement, fondé seulement sur la terreur, ait pu avoir une durée si

longue!

Parmi tant de voyageurs étrangers qui prodiguent leur vie pour

contribuer à l'avancement de la science géographique, le Français est

heureux lorsqu'il rencontre le nom d'un compatriote. Sans cesser d'être

impartial dans l'appréciation de ses travaux, il se sent plus ému à

la lecture du récit de ses dangers et de ses fatigues. C'est ce qui

arrive, maintenant que nous avons à parler de Mollien, de Caillié, de

Cailliaud et de Letorzec.

Gaspard Mollien était le neveu du ministre du Trésor de Napoléon Ier.

Embarqué sur la _Méduse_, il eut le bonheur d'échapper au naufrage

de ce bâtiment dans un des canots qui gagnèrent la côte du Sahara et

parvinrent, en la suivant, jusqu'au Sénégal.

Le désastre, que Mollien venait d'éviter, aurait tué, dans tout esprit

moins bien trempé, le goût des aventures et la passion des voyages.

Il n'en fut rien. Dès que le gouverneur de la colonie, le commandant

Fleuriau, eut accepté l'offre que le jeune voyageur lui faisait de

rechercher les sources des grands fleuves de la Sénégambie et plus

particulièrement celles du Djoliba, Mollien quitta Saint-Louis.

Parti de Diedde, le 29 janvier 1818, Mollien, se dirigeant dans l'est,

entre le 15e et le 16e parallèle, traversa le royaume de Domel et

pénétra chez les Yoloffs. Détourné de suivre la route du Woulli, il

prit celle du Fouta-Toro, et, malgré le fanatisme des habitants et leur

soif de pillage, il réussit à atteindre le Bondou sans accident. Il lui

fallut trois jours pour traverser le désert qui sépare le Bondou des

pays au delà de la Gambie; puis, il pénétra dans le Niokolo, contrée

montagneuse, habitée par des Peuls et des Djallons presque sauvages.

En sortant du Bandeia, Mollien entra dans le Fouta-Djallon et arriva

aux sources de la Gambie et du Rio-Grande, situées à côté l'une de

l'autre. Quelques jours plus tard, il voyait celles de la Falémé.

Malgré la répugnance et la terreur de son guide, Mollien gagna Timbou,

capitale du Fouta. L'absence du roi et de la plupart des habitants lui

épargna, sans aucun doute, les horreurs d'une captivité qui aurait pu

être longue, si de terribles tortures ne l'avaient abrégée. Fouta est

une ville fortifiée, où le roi possède des cases dont les murailles de

terre ont de trois à quatre pieds d'épaisseur sur quinze de hauteur.

A peu de distance de Timbou, Mollien se rendit aux sources du

Sénégal,--du moins à ce que dirent les noirs qui l'accompagnaient; mais

il ne lui fut pas possible de faire des observations astronomiques.

Cependant, l'explorateur ne considérait pas sa mission comme terminée.

La solution de l'important problème de la source du Niger s'imposait à

son esprit. Mais le misérable état de sa santé, la saison des pluies,

le grossissement des fleuves, la terreur de ses guides, qui malgré

l'offre de fusils, de grains d'ambre, de son cheval même, refusèrent

de l'accompagner dans le Kouranko et le Soliman, et l'obligèrent

à renoncer à traverser la chaîne des monts Kong et à revenir à

Saint-Louis.

En somme, Mollien avait tracé plusieurs lignes nouvelles dans une

partie de la Sénégambie non encore visitée par l'Européen.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 10 / 39 段