en présence de Bello, qui était seul et qui me remit incontinent une
lettre pour le roi d'Angleterre, en m'assurant de ses sentiments
d'amitié pour notre nation. Il exprima, de nouveau, tout son désir
d'entretenir des relations avec nous et me pria de lui écrire l'époque
à laquelle l'expédition anglaise (dont Clapperton lui avait promis
l'envoi) arriverait sur les côtes.»
Clapperton reprit la route qu'il avait suivie en venant et rentra,
le 8 juillet, à Kouka, où il retrouva le major Denham. Il rapportait
un manuscrit arabe, contenant un tableau historique et géographique
du royaume de Takrour, gouverné par Mohammed Bello de Haoussa, fait
et composé par ce prince. Lui-même avait recueilli non seulement de
précieuses et nombreuses informations sur la zoologie et la botanique
du Bornou et du Haoussa, mais il avait aussi rassemblé un vocabulaire
des langues du Begharmi, du Mandara, du Bornou, du Haoussa et de
Tembouctou.
[Illustration: CARTE DES VOYAGES DE DENHAM ET DE CLAPPERTON d'après la
relation du 2e voyage de Clapperton. _Gravé par E. Morieu._]
[Illustration: Portrait de Clapperton.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Les résultats de cette expédition étaient donc considérables. C'était
pour la première fois qu'on entendait parler des Felatahs, et leur
identité avec les Fans allait être démontrée par le second voyage
de Clapperton. On savait qu'ils avaient créé dans le centre et dans
l'ouest de l'Afrique un immense empire, et il était bien constaté
que ces peuples n'appartenaient pas à la race nègre. L'étude de
leur langage et des rapports qu'il présente avec certains idiomes
non africains allait jeter un jour tout nouveau sur l'histoire des
migrations des peuples. Enfin, on connaissait le lac Tchad, sinon dans
son entier, du moins dans sa plus grande partie. On lui savait deux
affluents: l'Yeou, dont le cours se trouvait en partie relevé et dont
la source était indiquée par les rapports des indigènes, et le Chary,
dont la partie inférieure et l'embouchure avaient été visitées avec
soin par Denham. Quant au Niger, les informations que Clapperton avait
recueillies de la bouche des indigènes étaient encore bien confuses,
mais de leur ensemble on pouvait inférer qu'il se jetait dans le golfe
de Benin. D'ailleurs, Clapperton se promettait de revenir, après un
court repos en Angleterre, et, partant de la côte de l'Atlantique, de
remonter le Kouara ou Djoliba, comme on appelait le Niger, en divers
endroits de son cours, de mettre fin au débat, depuis si longtemps
soulevé, en faisant de ce fleuve un cours d'eau différent du Nil,
de relier ses nouvelles découvertes avec celles de Denham, et enfin
d'achever la traversée de l'Afrique, suivant une diagonale allant de
Tripoli au golfe de Benin.
II
Second voyage de Clapperton.--Arrivée à Badagry.--Le Yourriba et sa
capitale Katunga.--Boussa.--Tentatives pour obtenir un récit fidèle
de la mort de Mungo-Park.--Le Nyffé, le Gouari et le Zegzeg.--Arrivée
à Kano.--Déboires.--Mort de Clapperton.--Retour de Lander à la
côte.--Tuckey au Congo.--Bowdich chez les Aschanties.--Mollien aux
sources du Sénégal et de la Gambie.--Le major Gray.--Caillié à
Tembouctou.--Laing aux sources du Niger.--Richardet et John Lander à
l'embouchure du Niger.--Cailliaud et Letorzec en Égypte, en Nubie et
à l'oasis de Siouah.
Dès que Clapperton fut revenu en Angleterre, il s'empressa de
soumettre à lord Bathurst le projet qu'il avait formé de se rendre à
Kouka en partant de Benin, c'est-à-dire en suivant le chemin le plus
court,--chemin qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait parcouru,--et en
remontant le Niger depuis son embouchure jusqu'à Tembouctou.
Trois personnes furent adjointes à Clapperton pour cette expédition,
dont il avait le commandement: le chirurgien Dickson, le capitaine de
vaisseau Pearce, excellent dessinateur, et le chirurgien de marine
Morrison, très versé dans toutes les branches de l'histoire naturelle.
L'expédition arriva, le 26 novembre 1825, dans le golfe de Benin.
Dickson ayant demandé, on ne sait sous quel motif, à voyager seul pour
gagner Sockatou, fut débarqué à Juidah. Un Portugais, nommé de Souza,
l'accompagna jusqu'à Dahomey avec Columbus, qui avait été le domestique
de Denham. A dix-sept journées de cette ville, Dickson atteignit Char,
puis Youri, et l'on n'entendit plus jamais parler de lui.
Les autres explorateurs avaient gagné la rivière de Benin, qu'un
négociant anglais du nom de Houtson leur conseilla de ne pas remonter,
car le roi des contrées qu'elle arrosait nourrissait une haine profonde
contre les Anglais, qui mettaient obstacle à son commerce le plus
rémunérateur, la traite des esclaves.
Il valait bien mieux, disait-il, aller à Badagry, lieu aussi rapproché
de Sockatou, et dont le chef, bien disposé pour les voyageurs, leur
fournirait, sans doute, une escorte jusqu'aux frontières du royaume
de Yourriba. Houtson habitait le pays depuis plusieurs années; il en
connaissait les mœurs et la langue; Clapperton jugea donc utile de se
l'attacher jusqu'à Eyes ou Katunga, capitale du Yourriba.
L'expédition débarqua, le 29 novembre 1825, à Badagry, remonta un
bras de la rivière de Lagos, puis, pendant près de deux milles, la
crique de Gazie, qui traverse une partie du Dahomey, et, descendant
sur la rive gauche, elle s'enfonça dans l'intérieur. Le pays était
tantôt marécageux, tantôt admirablement cultivé, et planté d'ignames.
Tout respirait l'abondance. Aussi, les nègres se montraient-ils très
récalcitrants au travail. Dire à quels interminables «palabres»
(pourparlers) il fallut avoir recours, quelles négociations il fut
nécessaire de mener, quelles exactions il fallut subir pour se procurer
des porteurs, serait impossible.
Les explorateurs, au milieu de ces difficultés, atteignirent cependant
Djannah, à soixante milles de la côte.
«Nous avons vu ici, dit Clapperton, plusieurs métiers de tisserand
en mouvement. Il y en avait huit ou dix dans une maison; c'était
réellement une manufacture en règle.... Ces gens fabriquent aussi de
la faïence, mais ils préfèrent celle qui vient d'Europe, quoi qu'ils
ne fassent pas toujours un usage convenable des différents objets. Le
vase dans lequel le «cabocir» (chef) nous offrit de l'eau à boire, fut
reconnu par M. Houtson pour un joli pot de chambre qu'il avait vendu
l'année précédente à Badagry.»
Tous les membres de l'expédition étaient gravement atteints de fièvres,
engendrées par la chaleur humide et malsaine de la contrée. Pearce et
Morrisson moururent le 27 septembre, l'un auprès de Clapperton, l'autre
à Djannah, avant d'avoir atteint la côte.
Dans toutes les villes que Clapperton traversait, à Assoudo, qui ne
compte pas moins de dix mille habitants, à Daffou, qui en renferme cinq
mille de plus, un bruit singulier semblait l'avoir précédé. Partout
on disait qu'il venait rétablir la paix dans les pays où régnait la
guerre, et faire du bien aux contrées qu'il explorerait.
A Tchow, la caravane rencontra l'émissaire que le roi du Yourriba
envoyait au devant d'elle avec une suite nombreuse, et entra bientôt
à Katunga. Cette ville «est entourée et entremêlée d'arbres touffus
décrivant une ceinture autour de la base d'une montagne rocailleuse
composée de granit et longue d'environ trois milles; c'est un des plus
beaux tableaux qu'il soit possible de voir.»
Clapperton séjourna dans cette ville depuis le 24 janvier jusqu'au 7
mars 1826. Il y fut reçu avec beaucoup de cordialité par le sultan,
auquel il demanda l'autorisation d'entrer dans le Nyffé ou Toppa, afin
de gagner par là le Haoussa et le Bornou. «Le Nyffé était désolé par
la guerre civile, et l'un des prétendants au trône avait appelé à son
aide les Felatahs, répondit le sultan; il ne serait donc pas prudent de
prendre ce chemin, et mieux vaudrait passer par la province de Youri.»
Quoi qu'il en eût, Clapperton dut se soumettre.
Mais il avait profité de son séjour à Katunga pour faire quelques
observations intéressantes. Cette ville ne renferme pas moins de sept
marchés différents, où l'on vend des ignames, du grain, des bananes,
des figues, du beurre végétal, des graines de coloquinte, des chèvres,
des poules, des moutons, des agneaux, de la toile et une foule
d'instruments aratoires.
Les maisons du roi et de ses femmes sont entourées de deux grands
parcs. Les portes et les poteaux qui soutiennent les verandahs
sont ornés de sculptures, représentant, soit un boa qui tue une
antilope ou un cochon, soit des troupes de guerriers accompagnées de
tambours,--sculptures qui ne sont pas trop mal exécutées.
«L'aspect général des Yourribani, dit le voyageur, me paraît offrir
moins des traits caractéristiques des nègres que celui d'aucun des
autres peuples que j'ai vus; leurs lèvres sont moins épaisses, leur nez
se rapproche plus de la forme aquiline que ceux des nègres en général.
Les hommes sont bien faits et ont un maintien aisé qui ne peut manquer
d'attirer l'attention. Les femmes ont presque toutes l'air plus commun
que les hommes, ce qui peut provenir de ce qu'elles sont exposées au
soleil et des fatigues qu'elles sont obligées de supporter, tous les
travaux de la terre retombant sur elles.»
Quelque temps après être sorti de Katunga, Clapperton traversa la
rivière de Moussa, affluent du Kouara, et entra à Kiama, l'une des
villes par lesquelles passe la caravane qui, du Haoussa et du Borgou,
va au Gandja, sur les frontières de l'Achantie. Elle ne renferme pas
moins de trente mille habitants, qui sont regardés comme les plus
grands voleurs de toute l'Afrique. «Il suffit d'appeler quelqu'un natif
du Borgou pour le désigner comme un larron et un assassin.»
Au sortir de Kiama, le voyageur rencontra la caravane du Haoussa. Des
bœufs, des ânes, des chevaux, des femmes et des hommes, au nombre d'un
millier, marchaient les uns derrière les autres, en formant une ligne
interminable, qui offrait le coup d'œil le plus singulier et le plus
bizarre. Quelle étrange bigarrure, depuis ces jeunes filles nues et ces
hommes pliant sous le fardeau, jusqu'à ces marchands gandjani, vêtus
d'une manière aussi fantastique que ridicule, et montés sur des chevaux
estropiés qui boitaient en marchant!
Clapperton dirigeait maintenant sa marche vers Boussa, lieu où
Mungo-Park avait péri sur le Niger. Avant de l'atteindre, il lui fallut
traverser l'Oli, affluent du Kouara, et passer par Ouaoua, capitale
d'une province du Borgou, dont l'enceinte carrée peut contenir dix-huit
mille habitants. C'est l'une des villes les plus propres et les mieux
bâties qu'on rencontre depuis Badagry. Les rues sont propres, larges,
et les maisons circulaires ont un toit conique en chaume. Mais il est
impossible, dans l'univers entier, d'imaginer une ville où l'ivrognerie
soit plus générale. Gouverneur, prêtres, laïques, hommes, femmes,
boivent avec excès du vin de palme, du rhum qui vient de la côte et
«du bouza». Cette dernière liqueur est un mélange de dourrah, de miel,
de poivre du Chili et de la racine d'une herbe grossière que mange le
bétail, le tout additionné d'une certaine quantité d'eau.
«Les Ouaouanis, dit Clapperton, ont une grande réputation de probité.
Ils sont gais, bienveillants et hospitaliers. Je n'ai pas vu de peuple
en Afrique qui fût aussi disposé à donner des renseignements sur
la contrée qu'ils habitent, et, ce qui est très extraordinaire, je
n'ai pas aperçu un seul mendiant parmi eux. Ils nient qu'ils soient
originaires du Borgou et disent qu'ils sont issus des Haoussani et des
Nyffeni. Leur langue est un dialecte de celle des Yourribani, mais
les femmes ouaouanies sont jolies et les Yourribanies ne le sont pas;
les hommes sont vigoureux et bien faits, ils ont l'air débauché. Leur
religion est en partie un islamisme relâché, et en partie le paganisme.»
Depuis la côte, Clapperton,--et sa remarque est précieuse,--avait
rencontré des tribus Felatahs encore païennes, parlant la même langue,
ayant les mêmes traits et la même couleur que les Felatahs musulmans.
Ils étaient évidemment de la même race.
Boussa, que le voyageur atteignit enfin, n'est pas une ville régulière;
elle est composée de groupes de maisons épars dans une île du Kouara
par 10° 14´ de latitude nord et 6° 11´ de longitude à l'est du méridien
de Greenwich. La province dont elle est la capitale est la plus peuplée
du Borgou. Les habitants sont païens, de même que le sultan, bien que
son nom soit Mohammed. Ils se nourrissent de singes, de chiens, de
chats, de rats, de poissons, de bœuf et de mouton.
«Pendant que j'étais avec le sultan, dit Clapperton, on a apporté son
déjeuner; je fus invité à y prendre part; il consistait en un gros
rat d'eau grillé et encore revêtu de sa peau, un plat de très beau
riz bouilli, du poisson sec cuit à l'étuvée dans de l'huile de palme,
des œufs d'alligator frits ou à l'étuvée, et enfin de l'eau fraîche
du Kouara. Je mangeai du poisson à l'étuvée et du riz, et l'on se
divertit beaucoup de ce que je ne voulus tâter ni du rat ni des œufs
d'alligator.»
Le sultan reçut le voyageur avec affabilité et lui apprit que le sultan
d'Youri tenait depuis sept jours des bateaux prêts, afin qu'il pût
remonter le fleuve jusqu'à cette ville. Clapperton répondit que, la
guerre ayant fermé toutes les issues entre le Bornou et Youri, il
préférait s'avancer par le Koulfa et le Nyffé. «Tu as raison, dit le
sultan, tu as bien fait de venir me voir, tu prendras telle route que
tu voudras.»
Dans une audience subséquente, le voyageur s'informa des Européens qui,
il y avait une vingtaine d'années, avaient péri sur le Kouara. Cette
demande mit évidemment le sultan mal à son aise. Aussi ne répondit-il
pas franchement. Il était alors, dit-il, trop jeune pour avoir su bien
exactement ce qui s'était passé.
«Je n'ai besoin, répondit Clapperton, que d'avoir les livres et papiers
qui leur appartenaient et de voir l'endroit où ils ont péri.
--Je n'ai rien de ce qui leur a appartenu, répondit le sultan. Quant au
lieu de leur mort, n'y va pas! C'est un très mauvais endroit.
--On m'a dit qu'on pouvait y voir encore une partie du bateau qui les
portait. Est-ce vrai? demanda Clapperton.
--Non, non, on t'a fait un faux rapport, reprit le sultan. Il y a
longtemps que les grandes eaux ont emporté ce qu'il en restait entre
les rochers.»
A une nouvelle demande relative aux papiers et journaux de Mungo-Park,
le sultan répondit qu'il ne possédait rien, que ces papiers avaient été
entre les mains de quelques savants, mais que, puisque cela tenait tant
au cœur de Clapperton, il les ferait rechercher. Après avoir remercié,
le voyageur demanda l'autorisation d'interroger les vieillards de
la ville, dont plusieurs avaient dû être témoins de l'événement. A
cette question, l'embarras se peignit sur la figure du sultan, qui ne
répondit pas. Il était donc inutile de le presser davantage.
«Ce fut un coup mortel pour mes recherches ultérieures, dit Clapperton,
car chacun montrait de l'embarras, quand je demandais des détails et
disait: L'affaire est arrivée avant que j'aie pu m'en souvenir; ou
bien, je n'étais pas témoin. On me désigna le lieu où le bateau s'était
arrêté et où son malheureux équipage avait péri, mais on ne le fit
qu'avec précaution et comme à la dérobée.»
Quelques jours plus tard, Clapperton apprenait que le dernier iman,
qui était Felatah, avait eu en sa possession les livres et les
papiers de Mungo-Park. Par malheur, cet iman venait de quitter Boussa
depuis quelque temps. Enfin, à Koulfa, le voyageur recueillait des
renseignements qui ne lui permettaient pas de douter que Mungo-Park
n'eût été tué.
Au moment où Clapperton quitte le Borgou, il ne peut s'empêcher de
remarquer combien est menteuse la mauvaise réputation de ses habitants,
partout traités de voleurs et de bandits. Pour son compte, il avait
traversé tout leur pays, il avait voyagé et chassé seul avec eux, et il
n'avait jamais eu à leur faire le moindre reproche.
Le voyageur va maintenant essayer de gagner Kano en traversant le
Kouara et en passant par le Gouari et le Zegzeg. Il arrive bientôt à
Tabra, sur le May-Yarrow, où résidait la reine-mère de Nyffé; puis, il
va voir le roi à son camp, qui était peu éloigné de la ville. C'était,
au dire de Clapperton, le coquin le plus effronté, le plus abject et le
plus avide qu'il fût possible de rencontrer, demandant tout ce qu'il
voyait et ne se laissant rebuter par aucun refus.
«Il a occasionné, dit le voyageur, la ruine de son pays par son
ambition de nature et par son appel aux Felatahs, qui sont venus à
son secours et qui se débarrasseront de lui du moment qu'il ne leur
sera plus bon à rien. Il est cause que la plus grande partie de la
population industrieuse du Nyffé a été tuée ou vendue comme esclave ou
a fui de sa patrie.»
Clapperton fut forcé par la maladie de résider plus longtemps qu'il ne
l'aurait voulu à Koulfa, ville commerçante, sur la rive septentrionale
du May-Yarrow, qui renferme de douze à quinze mille habitants. Depuis
vingt ans exposée aux incursions des Felatahs, cette cité avait été
brûlée deux fois en six ans. Clapperton y fut témoin de la célébration
de la fête de la nouvelle lune. Ce jour-là, chacun fait et reçoit des
visites. Les femmes ont la laine de leur chevelure nattée et teinte
d'indigo, ainsi que les sourcils. Leurs cils sont peints avec du
khol, leurs lèvres sont teintes en jaune, leurs dents en rouge; leurs
mains et leurs pieds sont coloriés de henné. Elles mettent pour cette
circonstance leurs vêtements les plus beaux et les plus gais, et elles
portent leurs verroteries, leurs bracelets et leurs anneaux de cuivre,
d'argent, d'étain ou de laiton. Elles profitent de cette fête pour
boire autant de bouza que les hommes, pour se mêler à leurs chants et à
leurs danses.
Le voyageur pénétra bientôt dans la province de Gouari, après avoir
quitté celle de Kotong-Kora. Conquis avec le reste du Haoussa par
les Felatahs, le Gouari s'était insurgé à la mort de Bello Ier, et
depuis cette époque, il avait su, malgré les tentatives des Felatahs,
conserver son indépendance. La capitale de cette province, qui porte
aussi le nom de Gouari, est située par 10° 54´ de latitude nord et 8°
1´ de longitude est de Greenwich.
A Fatika, Clapperton entra dans le Zegzeg, territoire soumis aux
Felatahs; puis, il visita Zariyah, ville singulière, où l'on voyait
des champs de millet, des jardins potagers, des plantations d'arbres
touffus, des marais et des pelouses,--il y avait même des maisons. La
population passait pour être plus considérable qu'à Kano et était
estimée à quarante ou cinquante mille habitants, presque tous Felatahs.
[Illustration: La caravane rencontra l'émissaire du roi du Yourriba.
(Page 99.)]
Le 19 septembre, après tant de traverses et de fatigues, Clapperton
pénétrait enfin à Kano. Dès le premier jour, il s'aperçut qu'on aurait
préféré le voir arriver par l'est, car la guerre avec le Bornou avait
intercepté toutes les communications avec le Fezzan et Tripoli.
Laissant le bagage à la garde de son domestique Lander, Clapperton
alla presque aussitôt à la recherche du sultan Bello, qui se trouvait,
disait-on, dans les environs de Sockatou. Ce voyage fut extrêmement
pénible. Clapperton y perdit ses chameaux, ses chevaux, et ne put se
procurer, pour emmener le peu qu'il avait avec lui, qu'un bœuf galeux
et malade, de sorte que lui-même et ses serviteurs durent porter une
partie de la charge.
[Illustration: Notre marche fut lente. (Page 107.)]
Bello accueillit Clapperton avec bonté et lui envoya des provisions et
des chameaux. Mais, comme le sultan cherchait à réduire la province
de Gouber révoltée contre lui, il ne put tout d'abord accorder une
audience au voyageur pour s'entretenir des intérêts multiples que le
gouvernement anglais avait chargé Clapperton de traiter.
A la tête de cinquante à soixante mille soldats, dont les neuf dixièmes
étaient à pied et revêtus d'armures ouatées, Bello attaqua Counia,
capitale du Gouber. Ce fut le plus pauvre combat qu'il soit possible
d'imaginer, et la guerre se termina après cette tentative avortée.
Cependant, Clapperton, dont la santé était profondément altérée, gagna
Sockatou, puis Magoria, où il vit le sultan.
Dès qu'il eut reçu les présents qui lui étaient destinés, Bello ne
montra plus des dispositions aussi amicales. Bientôt même, il prétendit
avoir reçu du cheik El-Khanemi une lettre pour l'engager à se défaire
du voyageur, qui n'était qu'un espion, et à se défier des Anglais, dont
les projets étaient, après s'être renseignés sur les ressources du
pays, de s'y établir, de s'y créer des partisans et de profiter ensuite
des troubles qu'ils auraient suscités pour s'emparer du Haoussa comme
ils avaient fait de l'Inde.
Ce qui ressortait le plus clairement de toutes les difficultés élevées
par Bello, c'est qu'il désirait vivement se rendre maître des présents
destinés au sultan du Bornou. Cependant, il lui fallait un prétexte; il
crut l'avoir trouvé en répandant le bruit que le voyageur portait des
canons et des munitions à Kouka. En toute conscience, Bello ne pouvait,
disait-il, permettre qu'un étranger traversât ses États pour mettre son
irréconciliable ennemi en état de lui faire la guerre. Bien plus, Bello
prétendit forcer Clapperton à lui lire la lettre de lord Bathurst au
sultan du Bornou.
«Tu peux la prendre si tu veux, répondit le voyageur, mais je ne te la
donnerai pas. Tout t'est possible, puisque tu as la force, mais tu te
déshonoreras en le faisant. Pour moi, ouvrir cette lettre, ce serait
faire plus que ma tête ne vaut. Je suis venu à toi avec une lettre
et des présents de la part du roi d'Angleterre, d'après la confiance
que lui a inspirée ta lettre de l'année dernière. J'espère que tu
n'enfreindras pas ta parole et ta promesse pour voir ce que contient
cette lettre.»
Le sultan fit alors un geste de la main pour donner congé au voyageur,
qui se retira.
Cependant, cette tentative ne fut pas la dernière, et les choses
allèrent même beaucoup plus loin. Quelques jours plus tard on vint
encore demander à Clapperton de livrer les présents destinés à
El-Khanemi. Sur son refus, on les lui enleva.
«Vous vous conduisez envers moi comme des voleurs, s'écria Clapperton.
Vous manquez essentiellement à la foi jurée. Aucun peuple dans le monde
ne se conduirait ainsi. Vous feriez mieux de me couper la tête que de
faire une chose semblable, mais je suppose que vous en viendrez là,
quand vous m'aurez tout enlevé.»
Bien plus, on voulut lui prendre ses armes et ses munitions. Clapperton
s'y refusa avec la dernière énergie. Ses domestiques effrayés
l'abandonnèrent, mais ils ne tardèrent pas à revenir, prêts à se
soumettre aux mêmes dangers que leur maître, pour lequel ils avaient la
plus vive affection.
A ce moment critique s'arrête le journal de Clapperton. Il y avait plus
de six mois qu'il était à Sockatou, sans avoir pu se livrer à aucune
exploration, sans avoir réussi à mener à bien la négociation pour
laquelle il était venu de la côte. L'ennui, les fatigues, les maladies,
ne lui avaient laissé aucun repos, et son état était tout à coup devenu
très alarmant. Son domestique, Richard Lander, qui l'avait rejoint à
Sockatou, se multipliait en vain.
Le 12 mars 1827, Clapperton fut attaqué d'une dysenterie que rien
ne put arrêter, et ne tarda pas à s'affaiblir. Comme on était dans
le rhamadan, Lander ne pouvait obtenir aucun service, pas même des
domestiques. Et cependant la maladie faisait tous les jours des
progrès, que développait une chaleur accablante. Pendant vingt jours,
Clapperton resta dans le même état de faiblesse et d'affaissement;
puis, sentant sa fin approcher, il donna ses dernières instructions à
Richard Lander, son fidèle serviteur, et s'éteignit dans ses bras, le
11 avril.