de trente mille âmes. C'était l'ancienne capitale du pays. Son marché
était très important. On y avait vu jusqu'à cent mille individus s'y
disputer à prix d'argent le poisson, la volaille et la viande, qu'on
y vend crus ou cuits, le laiton, le cuivre, l'ambre et le corail.
La toile de lin était à si bas prix dans ce district que la plupart
des hommes avaient une chemise et un pantalon. Aussi, les mendiants
ont-ils une singulière manière d'exciter la compassion: ils se placent
aux entrées du marché, et, tenant à la main les lambeaux d'un vieux
pantalon, ils prennent un air piteux et disent aux passants: «Voyez,
je n'ai pas de culottes.» La nouveauté du procédé, la demande de ce
vêtement plus nécessaire à leurs yeux que la nourriture, fit rire aux
éclats le voyageur, lorsqu'il en fut pour la première fois témoin.
Jusqu'alors, les Anglais n'avaient eu affaire qu'au cheik, qui, se
contentant d'un pouvoir effectif, abandonnait la puissance nominale au
sultan. Singulier personnage que ce souverain, qui ne se laissait voir,
comme un animal curieux et malfaisant, qu'à travers les barreaux d'une
cage de roseaux, près de la porte de son jardin! Modes bizarres que
celles qui régnaient à cette cour, où tout élégant devait avoir un gros
ventre et se donner par des moyens factices une obésité qu'on considère
généralement comme très gênante!
Certains raffinés, lorsqu'ils étaient à cheval, avaient même un ventre
si rembourré et si proéminent qu'il semblait pendre par-dessus le
pommeau de la selle. Avec cela, l'élégance exigeait qu'on eût un turban
d'une envergure et d'un poids tels, qu'ils forçaient souvent ceux qui
les portaient à pencher la tête de côté.
Ces fantaisies baroques rappelaient à s'y méprendre celles des Turcs
de bal masqué. Aussi, les voyageurs eurent-ils grand peine à conserver
leur gravité en face de ces grotesques.
Mais, à côté de ces réceptions solennellement amusantes, que
d'observations nouvelles, que de renseignements intéressants à
recueillir, que de «desiderata» à combler!
Denham aurait voulu s'enfoncer tout de suite dans le sud. Or, le
cheik se refusait à compromettre la sécurité des voyageurs que le bey
de Tripoli lui avait confiés. Depuis qu'ils étaient entrés dans le
territoire du Bornou, la responsabilité de Bou-Khaloum ayant pris fin,
celle du cheik était engagée.
Si vives, cependant, furent les instances de Denham, qu'il obtint
d'El-Khanemi l'autorisation d'accompagner Bou-Khaloum dans une
«ghrazzie» ou razzia qu'il méditait sur les Kaffirs ou infidèles.
L'armée du cheik et la troupe des Arabes traversèrent tour à tour
Yeddie, grande ville murée à vingt milles d'Angornou, Affagay, et
plusieurs autres cités, bâties sur un sol d'alluvion, qui présente un
aspect argileux de couleur foncée.
A Delow, les Arabes pénétrèrent dans le Mandara, dont le sultan vint au
devant d'eux, à la tête de cinq cents cavaliers.
«Mohammed-Becker était de petite taille, dit Denham, et âgé d'environ
cinquante ans; sa barbe était teinte en bleu céleste de la plus belle
nuance.»
Les présentations se firent, et le sultan, ayant regardé le major
Denham, demanda aussitôt qui il était, d'où il venait, ce qu'il
voulait, enfin s'il était musulman. A la réponse embarrassée de
Bou-Khaloum, le sultan détourna les yeux en disant: «Le pacha a donc
des Kaffirs pour amis?»
Cet incident produisit une très mauvaise impression, et Denham ne fut
plus admis désormais à paraître devant le sultan.
Les ennemis du pacha du Bornou et du sultan de Mandara portaient le nom
de Felatahs. Leurs tribus immenses s'étendaient jusque bien au delà de
Tembouctou. Ce sont de beaux hommes, dont la couleur rappelle le bronze
foncé, ce qui les distingue nettement des nègres et en fait une race à
part. Ils professent l'islamisme et se mêlent rarement avec les noirs.
Au reste, il y aura lieu de revenir un peu plus tard sur les Felatahs,
Foulahs, Peuls ou Fans, comme on les appelle dans tout le Soudan.
Au sud de la ville de Mora, s'élève une chaîne de montagnes dont les
plus hauts sommets ne dépassent pas deux mille cinq cents pieds, et qui
s'étend, au dire des indigènes, sur un parcours de plus de deux mois de
route.
La description que Denham fait de ce pays est assez curieuse pour que
nous en reproduisions les traits saillants.
«De tous côtés, dit-il, notre vue était bornée par la chaîne de
montagnes dont on ne découvrait pas la fin. Quoique, pour les
dimensions gigantesques et l'âpre magnificence, elles ne puissent
être comparées ni aux Alpes, ni aux Apennins, ni au Jura, ni même
à la Sierra-Morena, toutefois elles les égalaient sous le rapport
pittoresque. Les pics de Valmy Savah, Djogghiday Vayah, Moyoung
et Memay, dont les flancs pierreux étaient couverts de groupes de
villages, s'élançaient à l'est et à l'ouest; Horza, qui l'emportait sur
tous les autres en élévation et en beauté, se montrait devant nous dans
le sud avec ses ravins et ses précipices.»
Derkolla, l'une des principales villes des Felatahs, fut réduite en
cendres par les envahisseurs. Ceux-ci ne tardèrent pas à prendre
position devant Mosfeia, dont la situation était très forte, et qui
était défendue par des palissades garnies de nombreux archers. Le
voyageur anglais dut assister à cette action. Le premier choc des
Arabes fut irrésistible. Les détonations des armes à feu, la réputation
de vaillance et de cruauté de Bou-Khaloum et de ses acolytes, jetèrent
un moment de panique chez les Felatahs. Assurément, si les Mandarans et
les Bornouens eussent alors donné avec vigueur l'assaut à la colline,
on avait ville gagnée.
Mais les assiégés, remarquant l'hésitation de leurs adversaires,
prirent à leur tour l'offensive et rapprochèrent leurs archers, dont
les flèches empoisonnées ne tardèrent pas à faire de nombreuses
victimes parmi les Arabes. C'est à ce moment que les contingents du
Bornou et du Mandara lâchèrent pied.
Barca Gama, le général qui commandait le premier, avait eu trois
chevaux tués sous lui. Bou-Khaloum était blessé ainsi que son cheval;
celui de Denham l'était également; lui-même avait eu le visage effleuré
d'une flèche, et deux autres étaient fichées dans son burnous.
La retraite dégénère bientôt en une fuite désordonnée. Le cheval de
Denham tombe, et le cavalier se relève à peine qu'il est entouré de
Felatahs. Deux s'enfuient à la vue du pistolet dont l'Anglais les
menace; un troisième reçoit la charge dans l'épaule.
Denham se considérait comme sauvé, lorsque son cheval s'abattit une
seconde fois avec une telle violence qu'il fut jeté au loin contre un
arbre. Lorsque le major se releva, son cheval avait disparu et il était
sans armes. Aussitôt entouré d'ennemis, Denham, blessé aux deux mains
et au côté droit, est en partie dépouillé, et, seule, la crainte de
détériorer ses riches vêtements empêche les Felatahs de l'achever.
Une contestation s'élève à propos de ces dépouilles. Le major en
profite pour se glisser sous un cheval, et il disparaît au milieu des
halliers. Nu, ensanglanté, après une course folle, il arrive au bord
d'une ravine au fond de laquelle coule un torrent.
«Mes forces m'avaient presque abandonné, dit-il; j'empoignai les
jeunes branches qui avaient poussé sur un vieux tronc d'arbre suspendu
au-dessus de la ravine, ayant le projet de me laisser glisser jusqu'à
l'eau, parce que les rives étaient très escarpées. Déjà les branches
cédaient au poids de mon corps, lorsque, sous ma main, un grand
«liffa», le serpent le plus venimeux de ces contrées, sortit de son
trou comme pour me mordre. L'horreur dont je fus saisi bouleversa
toutes mes idées. Les branches se dérobèrent de ma main, et je fus
culbuté dans l'eau. Cependant, ce choc me ranima, et trois mouvements
de mes bras me portèrent au bord opposé que je gravis avec difficulté.
Alors, pour la première fois, j'étais à l'abri de la poursuite des
Felatahs...»
Par bonheur, Denham aperçut un groupe de cavaliers, dont il parvint,
malgré le tumulte de la poursuite, à se faire entendre. Il ne parcourut
pas moins de trente-sept milles, sans autre vêtement qu'une mauvaise
couverture, constellée de vermine, sur la croupe nue d'un cheval
maigre. Quelles souffrances avec cette chaleur de trente-six degrés,
qui envenimait ses blessures!
Trente-cinq Arabes tués et avec eux leur chef Bou-Khaloum, presque tous
les autres blessés, les chevaux détruits ou perdus, tels furent les
résultats d'une expédition qui devait rapporter un immense butin et
procurer quantité d'esclaves.
[Illustration: Réception de la mission.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._) (Page 84.)]
En six jours furent parcourus les cent quatre-vingts milles qui
séparaient Mora de Kouka. Denham reçut dans cette dernière ville
un bienveillant accueil du cheik El-Khanemi, qui lui envoya, pour
remplacer sa garde-robe perdue, un vêtement à la mode du pays.
A peine le major était-il remis de ses blessures et de ses fatigues
qu'il prenait part à une nouvelle expédition que le cheik envoyait
dans le Monga, pays situé à l'ouest du lac Tchad, dont les habitants
n'avaient jamais complètement reconnu sa suprématie et refusaient de
payer tribut.
[Illustration: Lancier du sultan de Begharmi. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Denham et le docteur Oudney partirent de Kouka le 22 mai, traversèrent
le Yeou, rivière presque à sec en cette saison, mais très grosse au
moment des pluies, visitèrent Birnie et les ruines du vieux Birnie,
ancienne capitale du pays, qui pouvait contenir jusqu'à deux cent mille
individus. Ce furent ensuite les restes de Gambarou, aux édifices
magnifiques, résidence favorite de l'ancien sultan, détruite par les
Felatahs, puis Kabchary, Bassecour, Bately, et tant d'autres villes ou
villages, dont la nombreuse population se soumit sans résistance au
sultan du Bornou.
L'hivernage ne fut pas favorable aux membres de la mission. Clapperton
avait une fièvre terrible. L'état du docteur Oudney, déjà malade
de la poitrine au départ d'Angleterre, empirait tous les jours.
Le charpentier Hillman était dans un état désespéré. Seul, Denham
résistait encore.
Dès que la saison des pluies tira vers sa fin, le 14 décembre,
Clapperton partit avec le docteur Oudney pour Kano. Nous aurons bientôt
à le suivre dans cette partie si intéressante du voyage.
Sept jours après, un enseigne nommé Toole arrivait à Kouka, n'ayant mis
que trois mois et quatorze jours pour venir de Tripoli.
Au mois de février 1824, Denham et Toole firent une course dans le
Loggoun, à l'extrémité méridionale du lac Tchad. Toute la partie
voisine du lac et de son affluent, le Chary, est marécageuse et inondée
pendant la saison des pluies. Le climat excessivement malsain de cette
région fut fatal au jeune Toole, qui mourut le 26 février, à Angala;
il n'avait pas encore vingt-deux ans. Persévérant, intrépide, gai,
obligeant, doué de sang-froid et de prudence, Toole possédait les
qualités qui distinguent le véritable voyageur.
Le Loggoun était alors un pays très peu connu, que ne parcouraient pas
les caravanes, et dont la capitale, Kernok, ne comptait pas moins de
quinze mille habitants. C'est un peuple plus beau, plus intelligent que
les Bornouens,--cela est vrai surtout pour les femmes,--très laborieux,
qui fabrique des toiles très belles et du tissu le plus serré.
La présentation obligée au sultan se termina, après un échange de
bonnes paroles et l'acceptation de riches présents, par cette offre
singulière de la part d'un sultan à un voyageur: «Si tu es venu pour
acheter des femmes esclaves, ce n'est pas la peine que tu ailles plus
loin, je te les vendrai aussi bon marché que qui que ce soit.» Denham
eut grand'peine à faire comprendre à ce souverain industriel que tel
n'était pas le but de son voyage et que le seul amour de la science
avait dirigé ses pas.
Le 2 mars, Denham était de retour à Kouka, et, le 20 mai, il voyait
arriver le lieutenant Tyrwhit, qui, porteur de riches présents pour le
cheik, devait résider au Bornou en qualité de consul.
Après une dernière razzia vers Manou, la capitale du Kanem, et chez les
Dogganah, qui habitaient autrefois dans les environs du lac Fitri, le
16 août, le major reprenait avec Clapperton la route du Fezzan, et il
rentrait à Tripoli, après un long et pénible voyage dont les résultats
géographiques, déjà considérables, avaient été singulièrement augmentés
par Clapperton.
Il est temps, en effet, de raconter les incidents de voyage et les
découvertes de cet officier. Parti, le 14 décembre 1823, avec le
docteur Oudney pour Kano, grande ville des Felatahs située à l'ouest
du Tchad, Clapperton avait suivi le Yeou jusqu'à Damasak, et visité
le vieux Birnie, Bera, située sur les bords d'un lac superbe formé
des débordements du Yeou, Dogamou, Bekidarfi, cités qui font presque
toutes partie du Haoussa. Les habitants de cette province, qui étaient
très nombreux avant l'invasion des Felatahs, sont armés d'arcs et de
flèches, et font le commerce de tabac, de noix, de gouro, d'antimoine,
de peaux de chèvres tannées, de toile de coton en pièces ou en
vêtements.
La caravane abandonna bientôt le cours du Yeou ou Gambarou pour
s'avancer dans une contrée boisée, qui doit être complètement inondée
pendant la saison des pluies.
Les voyageurs entrèrent ensuite dans la province de Katagoum, dont le
gouverneur les reçut avec beaucoup d'affabilité, leur assurant que leur
arrivée était une véritable fête pour lui et qu'elle serait on ne peut
plus agréable au sultan des Felatahs, qui n'avait jamais vu d'Anglais.
Il leur affirmait en même temps qu'ils trouveraient chez lui, comme à
Kouka, tout ce qui leur serait nécessaire.
La seule chose qui l'étonnât profondément, c'était de savoir que les
voyageurs ne voulaient ni esclaves, ni chevaux, ni argent, qu'ils ne
demandaient, avec son amitié, que la permission de cueillir des fleurs
et des plantes et l'autorisation de visiter le pays.
Katagoum est située par 12° 17´ 11´´ de latitude et environ 12° de
longitude, d'après les observations de Clapperton. Cette province
formait la frontière du Bornou avant la conquête des Felatahs. Elle
peut mettre sur pied quatre mille hommes de cavalerie et deux mille
fantassins armés d'arcs, d'épées et de lances. Elle produit du grain
et des bœufs, qui sont, avec les esclaves, les principaux articles
de commerce. Quant à la ville même, c'était la plus forte que les
Anglais eussent vue depuis Tripoli. Percée de portes qu'on fermait
tous les soirs, elle était défendue par deux murs parallèles et trois
fossés à sec, un intérieur, un autre extérieur, et un troisième creusé
entre les deux murailles hautes de vingt pieds et larges de dix à la
base. D'ailleurs, aucun autre monument qu'une mosquée en ruines dans
cette ville aux maisons de terre, qui peut renfermer sept à huit mille
habitants.
C'est là que, pour la première fois, les Anglais virent les cauris
servir de monnaie. Jusqu'alors, la toile du pays ou quelque autre
article avait été l'unique terme des échanges.
Au sud de la province de Katagoum est situé le pays de Yacoba, que
les musulmans désignent sous le nom de Mouchy. D'après les rapports
que Clapperton reçut, les habitants de cette province, hérissée
de montagnes calcaires, seraient anthropophages. Cependant, les
musulmans, qui ont une invincible horreur pour les Kaffirs, ne donnent
d'autre preuve à cette accusation que d'avoir vu des têtes et des
membres humains pendus aux murs des habitations.
C'est dans le Yacoba que prendrait sa source l'Yeou, rivière
complètement à sec pendant l'été, mais dont les eaux, pendant la
saison des pluies, au dire des habitants, croissent et diminuent
alternativement tous les sept jours.
«Le 11 janvier, dit Clapperton, nous continuâmes notre voyage, mais,
à midi, il fallut nous arrêter à Mourmour. Le docteur était dans un
tel état de faiblesse et d'épuisement que je n'espérais pas qu'il pût
y résister un jour de plus. Il dépérissait journellement depuis notre
départ des montagnes d'Obarri, dans le Fezzan, où il avait été attaqué
d'une inflammation à la gorge pour s'être exposé à un courant d'air
pendant qu'il était en transpiration.
«12 janvier.--Le docteur prit, au point du jour, une tasse de café et,
d'après son désir, je fis charger les chameaux. Je l'aidai ensuite à
s'habiller et, soutenu par son domestique, il sortit de la tente. Mais,
à l'instant où l'on allait le placer sur le chameau, j'aperçus dans
tous ses traits l'affreuse empreinte de la mort. Je le fis rentrer
aussitôt, je me plaçai à côté de lui, et, avec une douleur que je
ne chercherai pas à exprimer, je le vis expirer sans proférer une
plainte et sans paraître souffrir. J'envoyai demander au gouverneur
la permission de l'ensevelir, ce qui me fut accordé sur-le-champ. Je
fis creuser une fosse sous un mimosa, auprès d'une des portes de la
ville. Après que le corps eut été lavé selon l'usage du pays, je le
fis revêtir avec des châles à turbans que nous avions pour en faire
des présents. Nos domestiques le portèrent, et, avant de le confier à
la terre, je lus le service funèbre de l'Église d'Angleterre. Je fis
ensuite entourer le modeste tombeau d'un mur en terre pour le préserver
des animaux carnassiers, et je fis tuer deux moutons, que je distribuai
aux pauvres.»
Ainsi s'éteignit misérablement le docteur Oudney, chirurgien de marine
assez instruit en histoire naturelle. La terrible maladie dont il avait
apporté les germes d'Angleterre, ne lui avait pas permis de rendre à
l'expédition tous les services que le gouvernement attendait de lui, et
pourtant, il ne ménageait pas ses forces, disant qu'il se sentait moins
mal en voyage qu'au repos. Sentant que sa constitution épuisée ne lui
permettait pas un travail assidu, jamais il n'avait voulu mettre une
entrave au zèle de ses compagnons.
Après cette triste cérémonie, Clapperton reprit sa route vers Kano.
Digou, ville située au milieu d'un pays bien cultivé et qui nourrit
de nombreux troupeaux; Katoungoua, qui n'est plus dans la province
de Katagoum; Zangeia, située près de l'extrémité de la chaîne des
collines de Douchi et qui doit avoir été considérable, à en juger
d'après l'étendue de ses murailles encore debout; Girkoua, dont le
marché est plus beau que celui de Tripoli; Sochwa, entourée d'un haut
rempart d'argile, telles furent les principales étapes du voyageur,
avant son entrée à Kano, qu'il atteignit le 20 janvier.
Kano, la Chana d'Édrisi et des autres géographes arabes, est le grand
rendez-vous du royaume de Haoussa.
«A peine eus-je passé les portes, dit Clapperton, que je fus
étrangement déçu dans mon attente. D'après la brillante description
que m'en avaient faite les Arabes, je m'attendais à voir une ville
d'une étendue immense. Les maisons étaient à un quart de mille des
murailles, et dans quelques endroits réunies en petits groupes séparés
par de larges mares d'eau stagnante. J'aurais pu me dispenser de mes
frais de toilette (il avait revêtu son uniforme d'officier de marine);
tous les habitants, occupés à leurs affaires, me laissèrent passer
tranquillement sans me remarquer et sans tourner les yeux vers moi.»
Kano, la capitale de la province de même nom et l'une des principales
villes du Soudan, est située par 12°0´19´´ de latitude nord et 9°20´ de
longitude est.
Il peut y avoir dans cette capitale trente ou quarante mille habitants,
dont plus de la moitié sont esclaves.
Le marché, qui est bordé à l'est et à l'ouest par de grands marécages
plantés de roseaux, est la retraite de nombreuses bandes de canards,
de cigognes et de vautours, qui servent de boueurs à la ville. Dans ce
marché, fourni de toutes les provisions en usage en Afrique, on voit de
la viande de bœuf, de mouton, de chèvre et quelquefois de chameau.
«Les bouchers du pays, raconte le voyageur, sont aussi avisés que les
nôtres; ils pratiquent quelques coupures pour mettre la graisse en
évidence, ils soufflent la viande, et même, quelquefois, ils collent un
morceau de peau de mouton à un gigot de chèvre.»
Du papier à écrire, produit des manufactures françaises, des ciseaux
et des couteaux de fabrication indigène, de l'antimoine, de l'étain,
de la soie rouge, des bracelets de cuivre, des grains de verroterie,
du corail, de l'ambre, des bagues d'étain, quelques bijoux en argent,
des châles à turban, de la toile de coton, du calicot, des habillements
mauresques et bien d'autres objets encore, voilà ce qu'on trouve
abondamment sur le marché de Kano.
Clapperton y acheta, pour trois piastres, un parapluie anglais en
coton, venu par Ghadamès. Il visita aussi le marché aux esclaves, où
ces malheureux sont examinés très minutieusement «et avec le même soin
que les officiers de santé visitent les volontaires qui entrent dans la
marine.»
La ville est très malsaine; les marais qui la partagent à peu près par
la moitié et les trous qu'on creuse dans le sol, pour se procurer la
terre nécessaire aux constructions, y engendrent une sorte de mal'aria
permanente.
A Kano, la grande mode est de se teindre les dents et les lèvres
avec les fleurs du «gourgi» et du tabac, qui les colorent en rouge
sanguin. On mâche la noix de gouro, on la prise même, mêlée avec du
«trona», usage qui n'est pas particulier au Haoussa, car on le retrouve
également dans le Bornou, où il est cependant interdit aux femmes.
Enfin les Haoussani fument un tabac originaire du pays.
Le 23 février, Clapperton partit pour Sockatou. Il traversa un pays
pittoresque et bien cultivé, auquel des bosquets, disséminés sur les
collines, donnaient une sorte de ressemblance avec un parc anglais.
Des troupeaux de beaux bœufs blancs ou d'un gris cendré animaient le
paysage.
Les localités les plus importantes que Clapperton rencontra sur sa
route sont Gadania, ville très peu peuplée, dont les habitants avaient
été vendus comme esclaves par les Felatahs, Doncami, Zirmie, capitale
du Zambra, Kagaria, Kouara et les puits de Kamoun, où le rejoignit une
escorte envoyée par le sultan.
Sockatou était la ville la plus peuplée que le voyageur eût vue en
Afrique. Ses maisons, bien bâties, formaient des rues régulières,
au lieu d'être réunies en groupes, comme dans les autres villes du
Haoussa. Entourée d'une muraille de vingt à trente pieds d'élévation,
percée de douze portes qu'on fermait régulièrement au coucher du
soleil, Sockatou possédait deux grandes mosquées, un marché spacieux et
une grande place devant la demeure du sultan.
Les habitants, qui, pour la plupart, sont Felatahs, ont beaucoup
d'esclaves, et, de ces derniers, ceux qui ne sont pas occupés aux
travaux intérieurs, exercent quelque métier pour le compte de leurs
maîtres; ils sont tisserands, maçons, forgerons, cordonniers ou
cultivateurs.
Pour faire honneur à ses hôtes, pour leur donner une haute idée de
la puissance et de la richesse de l'Angleterre, Clapperton ne voulut
paraître devant le sultan Bello que dans une toilette éblouissante. Il
revêtit son uniforme aux galons d'or, mit un pantalon blanc et des bas
de soie; puis, il s'affubla, pour compléter son costume de carnaval,
d'un turban et de babouches turques. Bello le reçut assis sur un tapis
entre deux colonnes supportant le toit de chaume d'une cabane, qui
ressemblait assez à un cottage anglais. Ce sultan était un bel homme
d'environ quarante-cinq ans, vêtu d'un «tobé» de coton bleu et d'un
turban blanc dont le châle lui cachait le nez et la bouche, selon la
mode turque.
Bello accepta avec une joie d'enfant les présents que lui apportait
le voyageur. Ce qui lui fit le plus de plaisir, ce fut la montre, le
télescope et le thermomètre, qu'il appelait ingénieusement «une montre
de chaleur.» Mais, de toutes ces curiosités, celle qu'il trouvait la
plus merveilleuse, c'était le voyageur lui-même. Il ne pouvait se
lasser de l'interroger sur les mœurs, les habitudes, le commerce de
l'Angleterre. A plusieurs reprises, Bello manifesta le désir d'entrer
en relations de commerce avec cette puissance; il aurait voulu qu'un
consul et qu'un médecin anglais résidassent dans un port qu'il appelait
Raka; enfin, il demandait que certains objets des manufactures de
la Grande-Bretagne lui fussent expédiés à la côte maritime, où il
possédait une ville très commerçante, nommée Funda. Après nombre de
conversations sur les différents cultes de l'Europe et bien d'autres
matières, Bello rendit à Clapperton les livres, journaux et vêtements
qui avaient été pris à Denham, lors de la malheureuse razzia dans
laquelle Bou-Khaloum perdit la vie.
Le 3 mai, le voyageur fit ses adieux au sultan.