endroit, et, lorsque les beaux jours furent revenus, ils reprirent le
chemin de Saint-Louis, où ils arrivèrent au mois de mai 1806, après
une absence de deux ans quatre mois et dix jours. Ils avaient calculé
qu'ils n'avaient pas fait moins de 1,378 lieues depuis Saint-Louis
jusqu'à l'embouchure de l'Orégon.
L'élan était donné. Bientôt les expéditions de reconnaissance vont se
succéder dans l'intérieur du nouveau continent et prendre, un peu plus
tard, un caractère scientifique tout particulier, qui les classe à part
dans l'histoire des découvertes.
Quelques années après, un des plus grands colonisateurs dont
l'Angleterre puisse s'honorer, sir Stamford Raffles, l'organisateur
de l'expédition qui s'empara des colonies hollandaises, avait été
nommé lieutenant gouverneur de Java. Pendant une administration
de cinq années, Raffles accomplit des réformes considérables et
abolit l'esclavage. Mais ces travaux, si absorbants qu'ils fussent,
ne l'empêchèrent pas de réunir les matériaux nécessaires pour la
rédaction de deux énormes in-4, qui sont des plus intéressants et
des plus curieux. Ils contiennent, outre l'histoire de Java, une
foule de détails sur les populations de l'intérieur, jusqu'alors peu
connues, les renseignements les plus circonstanciés sur la géologie
et l'histoire naturelle. Aussi, ne faut-il pas s'étonner si le nom de
«Rafflesia», en l'honneur de celui qui fit si bien connaître cette
grande île, a été donné à une fleur énorme, qui mesure quelquefois un
mètre de diamètre et pèse jusqu'à cinq kilogrammes.
Raffles fut aussi le premier qui pénétra dans l'intérieur de Sumatra,
dont le littoral seul était connu, tantôt visitant les cantons occupés
par les Passoumahs, athlétiques cultivateurs, tantôt pénétrant au nord
jusqu'à Memang-Kabou, célèbre capitale de l'empire malais, tantôt
traversant toute l'île de Bencoulen à Palimbang.
Mais, ce qui constitue la gloire la plus durable de sir Thomas Stamford
Raffles, c'est d'avoir indiqué au gouvernement de l'Inde la position
exceptionnelle de Singapour, d'en avoir fait un port franc, qui ne
devait pas tarder à prendre un développement considérable.
CHAPITRE II
L'EXPLORATION ET LA COLONISATION DE L'AFRIQUE
I
Peddie et Campbell dans le Soudan.--Richtie et Lyon dans le
Fezzan.--Denham, Oudney et Clapperton au Fezzan, dans le pays
des Tibbous.--Le lac Tchad et ses affluents.--Kouka et les
principales villes du Bornou.--Le Mandara.--Une razzia chez
les Fellatahs.--Défaite des Arabes et mort de Bou-Khaloum.--Le
Loggoun.--Mort de Toole.--En route pour Kano.--Mort du docteur
Oudney.--Kano.--Sackatou.--Le sultan Bello.--Retour en Europe.
A peine la puissance de Napoléon Ier vient-elle de s'écrouler et avec
elle la prépondérance de la France, à peine ces luttes gigantesques,
pour l'ambition d'un seul, qui arrêtent le développement scientifique
de l'humanité, se sont-elles terminées, que, de tous côtés, les
nobles aspirations se réveillent, les entreprises scientifiques ou
commerciales recommencent. Une ère nouvelle vient de se lever.
Au premier rang des puissances qui encouragent et qui organisent des
voyages de découvertes, il faut, comme toujours, placer l'Angleterre.
Son activité se porte sur l'Afrique centrale, sur ces pays dont les
reconnaissances d'Hornemann et de Burckhardt ont fait soupçonner la
richesse prodigieuse.
Tout d'abord, en 1816, c'est le major Peddie, qui part du Sénégal et se
dirige vers Kakondy, située sur le Rio-Nunez. A peine arrivé dans cette
ville, Peddie succombe aux fatigues de la route et à l'insalubrité
du climat. Le major Campbell lui succède dans le commandement de
l'expédition et traverse les hautes montagnes du Fotau-Djallon, mais
il perd en peu de jours une partie des animaux de charge et plusieurs
hommes.
Arrivée sur les terres de l'«almamy»--titre que portent la plupart des
souverains de cette partie de l'Afrique,--l'expédition est retenue dans
ce royaume, et n'obtient la permission de revenir qu'après le payement
d'une contribution considérable.
Désastreuse fut cette retraite, pendant laquelle il fallut, non
seulement traverser à nouveau les rivières dont le passage avait été si
pénible, mais endurer des tracasseries, des persécutions, des exactions
telles que, pour les faire cesser, le major Campbell se vit forcé de
faire brûler ses marchandises, briser ses fusils, et noyer sa poudre.
A tant de fatigues, à la ruine de ses espérances, à l'échec complet de
sa tentative, le major Campbell ne put résister, et il mourut, avec
plusieurs de ses officiers, à l'endroit même où s'était éteint le major
Peddie. Ce qui restait de l'expédition regagna avec peine Sierra-Leone.
Un peu plus tard, ce sont Richtie et le capitaine Georges-Francis Lyon,
qui, profitant du prestige que le bombardement d'Alger vient d'apporter
au pavillon britannique et des relations que le consul anglais de
Tripoli a su se créer parmi les personnages importants de la Régence,
entreprennent de suivre la route tracée par Hornemann et de pénétrer
jusqu'au centre même de l'Afrique.
Le 25 mars 1819, ces voyageurs partent de Tripoli avec
Mohammed-el-Moukni, bey du Fezzan, qui prend le titre de sultan sur son
territoire. Grâce à cette puissante escorte, Richtie et Lyon arrivent
sans encombre jusqu'au Mourzouk. Mais là, les fatigues du voyage à
travers le désert, les privations, les ont tellement épuisés, que
Richtie meurt le 20 novembre. Lyon, longtemps malade, ne se rétablit
que pour déjouer les entreprises perfides du sultan, qui, spéculant
déjà sur la mort des voyageurs, cherche à s'emparer de leurs bagages.
Lyon ne peut donc s'avancer au delà des frontières méridionales du
Fezzan; mais il a cependant le temps de recueillir de précieuses
informations sur les principales villes de cet État et sur la langue
des habitants. En même temps, on lui doit les premiers renseignements
authentiques relatifs aux Touaregs, ces sauvages habitants du grand
désert, sur leur religion, leurs coutumes, leur langage et leur costume
singulier.
La relation du capitaine Lyon est également riche en détails, non plus
vus, mais triés avec soin, sur le Bornou, le Wadaï et le Soudan en
général.
Les résultats obtenus n'étaient pas pour satisfaire l'avidité anglaise,
qui voulait ouvrir à ses négociants les riches marchés de l'intérieur.
Aussi, les propositions faites au gouvernement par un Écossais, le
docteur Walter Oudney, qu'avaient enflammé les récits de Mungo-Park,
furent-elles accueillies favorablement. Il avait pour ami un lieutenant
de vaisseau, de trois ans plus âgé que lui, Hugues Clapperton, qui
s'était distingué sur les lacs canadiens et en maintes circonstances,
mais auquel la pacification de 1815 avait créé des loisirs forcés en le
réduisant à la demi-solde.
La confidence que le docteur Oudney fit à Clapperton de son projet
de voyage le décida sur-le-champ à faire partie de cette aventureuse
expédition. Le docteur Oudney sollicita du ministère l'aide de cet
officier entreprenant, dont les connaissances spéciales lui devaient
être du plus grand secours. Lord Bathurst ne fit aucune difficulté,
et les deux amis, après avoir reçu des instructions détaillées,
s'embarquèrent pour Tripoli, où ils apprirent bientôt qu'ils allaient
avoir pour chef le major Dixon Denham.
Né à Londres, le 31 décembre 1785, Denham avait d'abord été commis chez
un régisseur de grandes propriétés rurales. Entré dans l'étude d'un
attorney, son peu de goût pour les affaires, son caractère audacieux,
en quête d'aventures, l'avaient bientôt poussé à s'engager dans un
régiment qui partait pour l'Espagne. Jusqu'en 1815, il s'était battu;
puis, il avait mis ses loisirs à profit pour visiter la France et
l'Italie.
Amoureux de la gloire, Denham avait cherché la carrière qui pût lui
donner rapidement, même au péril de la vie, les satisfactions qu'il
ambitionnait, et il s'était déterminé pour celle d'explorateur. Chez
lui, l'action suivait de près la pensée. Il proposa au ministère de
se rendre à Tembouctou par la route que Laing devait suivre plus
tard. Lorsqu'il apprit quelle mission avait été confiée au lieutenant
Clapperton et au docteur Oudney, il sollicita la faveur de leur être
adjoint.
Sans retard, muni des objets qu'il croit nécessaires à son expédition,
après avoir engagé un habile charpentier, nommé William Hillman, Denham
s'embarque pour Malte et rejoint ses futurs compagnons de voyage à
Tripoli, le 21 novembre 1821. Le nom anglais jouissait à cette époque
d'un très grand prestige, non seulement dans les États barbaresques, à
cause du récent bombardement d'Alger, mais aussi parce que le consul
de la Grande-Bretagne à Tripoli avait su, par une politique habile, se
maintenir en bons termes avec le gouvernement de la régence.
Cette influence n'avait même pas tardé à rayonner hors de ce cercle
restreint. La nationalité de certains voyageurs, la protection dont
l'Angleterre avait entouré la Porte, le bruit de ses luttes et de
ses victoires dans l'Inde, tout cela avait vaguement pénétré dans
l'intérieur de l'Afrique, et le nom anglais, sans qu'on pût donner des
détails précis, y était désormais connu. La route de Tripoli au Bornou
était aussi sûre que celle de Londres à Édimbourg, à en croire le
consul britannique. C'était donc le moment de profiter de facilités qui
pourraient bien ne pas se représenter de sitôt.
Les trois voyageurs, après un bienveillant accueil du bey, qui mit ses
ressources à leur disposition, s'empressèrent de quitter Tripoli.
Grâce à l'escorte fournie par lui, ils purent gagner facilement
Mourzouk, la capitale du Fezzan, le 8 avril 1822.
En certaines localités, ils avaient même été reçus avec une
bienveillance et des transports qui touchaient presque à l'enthousiasme.
«A Sockna, raconte Denham, le gouverneur vint à notre rencontre et nous
aborda dans la plaine. Il était accompagné des principaux habitants
et de plusieurs centaines de paysans, qui entouraient nos chevaux,
nous baisaient les mains avec toute l'apparence de la franchise et
du plaisir. Nous entrâmes ainsi dans la ville. Les mots: _Inglesi!
Inglesi!_ étaient répétés par la foule, et cette réception nous était
d'autant plus agréable que nous étions les premiers Européens qui
n'eussent point changé d'habit, et je suis persuadé que notre réception
eût été beaucoup moins amicale, si nous avions voulu passer pour
Mahométans et nous abaisser au rôle d'imposteurs.»
Mais, à Mourzouk, devaient se renouveler toutes les tracasseries qui
avaient paralysé Hornemann. Toutefois, les circonstances, comme les
hommes, étaient changées. Sans se laisser éblouir par les grands
honneurs que le sultan leur rendait, les Anglais, qui visaient au
sérieux, demandèrent l'escorte nécessaire pour gagner le Bornou.
Il était impossible de partir avant le printemps suivant, leur
répondait-on, à cause de la difficulté de réunir la «kafila», ou
caravane, et les troupes qui devaient l'escorter à travers des régions
désertes.
Cependant, un riche marchand, du nom de Bou-Baker-Bou-Khaloum, ami
particulier du pacha, fit entendre aux Anglais que, s'il recevait
quelques présents, il se faisait fort d'aplanir bien des difficultés.
Il se chargeait même de les conduire dans le Bornou, pays où il se
rendait lui-même, si le pacha de Tripoli lui en donnait l'autorisation.
Denham, persuadé de la véracité de Bou-Khaloum, comprit qu'il fallait
obtenir cette autorisation et gagna Tripoli. Ne recevant que des
réponses évasives, il menaça de s'embarquer pour l'Angleterre, où il
allait, disait-il, rendre compte des entraves qu'apportait le pacha à
l'accomplissement de la mission dont il était chargé.
Ces menaces ne produisant pas d'effet, Denham mit à la voile, et il
allait débarquer à Marseille, lorsqu'il reçut du bey un message qui
le rappelait et lui donnait satisfaction, en autorisant Bou-Khaloum à
accompagner les trois voyageurs.
Le 30 octobre, Denham rentrait à Mourzouk, où il retrouvait ses
compagnons, très violemment attaqués des fièvres et minés par la
désastreuse influence du climat.
Persuadé que le changement d'air rétablirait leur santé compromise,
Denham les fit partir et voyager à petites journées. Lui-même quitta
Mourzouk le 29 novembre avec une caravane composée de marchands de
Mesurata, de Tripoli, de Sockna et de Mourzouk, qu'accompagnait une
escorte de deux cent dix Arabes, commandés par Bou-Khaloum, guerriers
choisis parmi les tribus les plus éclairées et les plus soumises.
L'expédition suivit la route qu'avait parcourue le lieutenant Lyon et
gagna bientôt Tegherhy, ville la plus méridionale du Fezzan, et la
dernière qu'on rencontre avant de pénétrer dans le désert de Bilma.
«Je fis si bien, dit Denham, que je dessinai une vue du château de
Tegherhy, prise de la rive méridionale d'un étang salé contigu à
cette ville. On entre à Tegherhy par un passage étroit, bas et voûté,
puis on trouve une seconde muraille et une porte; le mur est percé de
meurtrières, qui rendraient très difficile l'entrée par ce passage
resserré. Au-dessus de la seconde porte, il y a aussi une ouverture
d'où l'on pourrait lancer sur les assaillants des traits et des tisons
enflammés, dont les Arabes faisaient autrefois un grand usage. Il y a,
dans l'intérieur, des puits dont l'eau est assez bonne. Aussi, avec
des munitions et des vivres, si cette place était réparée, je pense
qu'elle pourrait faire une bonne défense. La situation de Tegherhy est
vraiment agréable. Tout à l'entour croissent des dattiers, et l'eau y
est excellente. Une chaîne de collines basses se prolonge à l'est. Les
bécassines, les canards et les oies sauvages fréquentent les étangs
salés qui sont près de la ville.»
Les voyageurs pénétrèrent, en quittant cette ville, dans un désert de
sable, à travers lequel il n'aurait pas été facile de se diriger, si
la route n'eût été jalonnée de squelettes d'animaux et d'hommes qu'on
rencontrait surtout auprès des puits.
«Un des squelettes que nous vîmes aujourd'hui, raconte Denham,
paraissait encore tout frais; sa barbe tenait à son menton, on
distinguait ses traits. Un des marchands de la kafila s'écria tout
à coup: C'était mon esclave! Il y a quatre mois, je le laissai près
d'ici.--Et vite, vite, mène-le au marché! cria un marchand d'esclaves
facétieux, de crainte qu'un autre ne le réclame!»
A travers le désert, il y a certaines étapes marquées par des oasis,
au milieu desquelles s'élèvent des villes plus ou moins importantes.
Kishi est un des rendez-vous les plus fréquentés des caravanes. C'est
là qu'on paye le droit de passage à travers le pays. Le sultan de
cette ville,--on verra plus d'un de ces potentats minuscules prendre
le titre du commandeur des croyants,--le sultan de Kishi se faisait
remarquer par une absence complète de propreté, et sa cour n'offrait
guère un aspect plus ragoûtant, si l'on en croit Denham.
[Illustration: Une khafila d'esclaves. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
«Il vint, dit le voyageur, dans la tente de Bou-Khaloum, accompagné
d'une demi-douzaine de Tibbous dont quelques-uns étaient vraiment
hideux. Leurs dents étaient d'un jaune foncé, car ils aiment tant le
tabac en poudre qu'ils en prennent par le nez et par la bouche. Leur
nez ressemblait à un petit morceau de chair arrondi fiché sur leur
figure; leurs narines étaient si grandes que leurs doigts pouvaient
y pénétrer aussi avant qu'ils voulaient. Ma montre, ma boussole, ma
tabatière à musique, ne leur causèrent que peu d'étonnement. C'étaient
de vraies brutes à face humaine.»
[Illustration: Garde du corps du cheik de Bornou.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
La ville de Kirby, qu'on rencontre un peu plus loin, dans le voisinage
d'une chaîne de collines dont les plus hautes ne dépassent pas quatre
cents pieds, est située dans un «ouady», entre deux lacs salés qui,
suivant toute vraisemblance, doivent leur origine aux excavations
faites pour prendre la terre nécessaire aux constructions. Au milieu de
ces lacs s'élève, comme un îlot, une masse de muriate et de carbonate
de soude. Ce sel, que fournissent les ouadys, très nombreux dans la
contrée, est l'objet d'un important commerce avec le Bornou et tout le
Soudan.
Quant à Kirby, il est impossible de voir une ville plus misérable.
«Il n'y a rien dans les maisons, pas même une natte.» Et comment en
pourrait-il en être autrement, dans une cité exposée aux incessantes
razzias des Touaregs?
La caravane traversait alors le pays des Tibbous, peuple hospitalier
et paisible, auquel les caravanes payent un droit de passage comme
gardien des puits et citernes qui jalonnent le désert. Vifs et actifs,
montés sur des chevaux très agiles, la plupart des Tibbous ont une
adresse singulière à manier la lance, que les plus vigoureux guerriers
jettent jusqu'à deux cent quarante pieds. Bilma est leur capitale et la
résidence de leur sultan.
«Celui-ci, dit la relation, vint au devant des étrangers avec un
nombreux cortège d'hommes et de femmes. Ces dernières étaient bien
mieux que celles des petites villes; quelques-unes avaient des traits
fort agréables, leurs dents blanches et bien rangées contrastaient
admirablement avec le noir éclatant de leur peau et avec la tresse
triangulaire qui pendait de chaque côté de leur visage dégouttant
d'huile; des pendeloques de corail au nez et de grands colliers d'ambre
les rendaient tout à fait séduisantes. Les unes avaient un «cheiche»
ou éventail fait d'herbes minces ou de crin pour écarter les mouches,
d'autres une branche d'arbre; celles-ci des éventails de plumes
d'autruche, celles-là un paquet de clefs; toutes tenaient quelque chose
à la main et l'agitaient au-dessus de leur tête en avançant. Un morceau
d'étoffe du Soudan, attaché sur l'épaule gauche et laissant le côté
droit découvert, composait leur habillement; un autre, plus petit,
entourait leur tête et leur descendait sur les épaules, ou bien était
jeté en arrière. Quoi qu'elles parussent très peu vêtues, rien de moins
immodeste que leur air ou leur maintien.»
A un mille de Bilma, au delà d'une source limpide, qui semble avoir été
placée là par la nature pour inviter le voyageur à s'approvisionner
d'eau, commence un désert dont la traversée n'exige pas moins de dix
jours. C'était autrefois, sans doute, un immense lac salé.
Le 4 février 1828, la caravane atteignit Lari, ville située sur la
rivière septentrionale du Bornou par 14°40´ de latitude nord.
Les habitants, effrayés de la force de la caravane, s'enfuirent,
frappés de terreur.
«Mais la tristesse que ce spectacle nous causait, dit Denham,
fit bientôt place à une sensation toute différente, lorsque nous
découvrîmes plus loin, à moins d'un mille du lieu où nous étions, le
grand lac Tchad, réfléchissant les rayons du soleil. La vue de cet
objet, si intéressant pour nous, produisit en moi une satisfaction
et une émotion dont aucune expression ne serait assez énergique pour
rendre la force et la vivacité.»
A partir de Lari, l'aspect du pays changeait complètement. Aux déserts
sablonneux succédait une terre argileuse, couverte de gazon, semée
d'acacias et d'arbres d'essences variées, au milieu desquels on
apercevait des troupeaux d'antilopes, tandis que les poules de Guinée
et les tourterelles de Barbarie faisaient chatoyer leur plumage à
travers la verdure. Les villes succédaient aux villages, composés de
huttes en forme de cloche et couvertes avec la paille de dhourra.
Les voyageurs continuèrent à s'avancer vers le sud, en contournant
le lac Tchad, qu'ils avaient attaqué par la pointe septentrionale.
Près des bords de cette nappe liquide, le terrain était vaseux, noir
et ferme. L'eau, s'élevant beaucoup dans la saison d'hiver, baisse
proportionnellement en été; elle est douce, poissonneuse, peuplée
d'hippopotames et d'oiseaux aquatiques. A peu près au milieu du lac,
dans le sud-est, sont des îles habitées par les Biddomah, peuple
habitué à vivre du pillage qu'il fait sur le continent.
Les étrangers avaient envoyé un courrier au cheik El-Khanemi, afin de
lui demander l'autorisation de gagner sa capitale. Un envoyé rejoignit
bientôt la caravane, invitant Bou-Khaloum et ses compagnons à se
diriger vers Kouka.
Dans leur route, les étrangers passèrent à Beurwha, ville fortifiée qui
avait jusqu'alors défié les attaques des Touaregs, et ils traversèrent
l'Yeou, grande rivière dont la largeur, dans quelques endroits, mesure
plus de cent cinquante pieds. Cet affluent du Tchad vient du Soudan.
Sur la rive méridionale de cette rivière, s'élève une jolie ville
murée, appelée également Yeou, et moitié moins grande que Beurwha.
La khafila arriva bientôt après aux portes de Kouka, et fut reçue le
17 février, après deux mois et demi de marche, par un corps d'armée
de quatre mille hommes, qui manœuvraient avec un ensemble parfait.
Parmi ces troupes, se trouvait un corps de noirs, formant la garde
particulière du cheik, et dont l'armement rappelait celui des anciens
chevaliers.
«Ils portaient, dit Denham, des cottes de mailles en chaînons de fer
qui couvraient la poitrine jusqu'au cou, se rattachaient au-dessus
de la tête et descendaient séparément par devant et par derrière, de
manière à tomber sur les flancs du cheval et à couvrir les cuisses
du cavalier. Ils avaient des espèces de casques ou calottes de fer
retenues par des turbans jaunes, rouges ou blancs, noués sous le
menton. Les têtes des chevaux étaient également défendues par des
plaques de même métal. Leurs selles étaient petites et légères;
leurs étriers, d'étain. On n'y peut placer que le bout du pied, qui
est revêtu par une sandale de cuir ornée de peau de crocodile. Ils
montaient tous admirablement à cheval et coururent vers nous au grand
galop, ne s'arrêtant qu'à quelques pas de nous, agitant leurs lances
renversées du côté de Bou-Khaloum en criant: Barca! Barca! Bien-venue!
Bien-venue!»
Entourés de cette fantasia brillante, les Anglais et les Arabes
pénétrèrent dans la ville, où un appareil militaire tout semblable
avait été déployé en leur honneur.
Ils furent bientôt admis en la présence du cheik El-Khanemi. Ce
personnage paraissait âgé de quarante-cinq ans. Sa physionomie
prévenait en sa faveur; elle était riante, spirituelle et bienveillante.
Les Anglais lui remirent les lettres du pacha. Lorsque le cheik en eut
terminé la lecture, il demanda à Denham ce que lui et ses compagnons
venaient faire dans le Bornou.
«Uniquement voir le pays, répondit Denham, et nous renseigner sur ses
habitants, sa nature et ses productions.
--Soyez les bien-venus, répliqua le cheik. Vous montrer chaque chose
sera un plaisir pour moi. J'ai ordonné que l'on construisît des cases
pour vous dans la ville; allez les voir avec un de mes gens, et s'il y
a quelque chose de défectueux ne craignez pas de le dire.»
Les voyageurs reçurent bientôt l'autorisation d'emporter les dépouilles
des animaux et des oiseaux qui leur paraîtraient intéressants et de
prendre des notes sur tout ce qu'ils pourraient observer. C'est ainsi
qu'ils recueillirent quantité de renseignements sur les villes voisines
de Kouka.
Kouka, alors capitale du Bornou, possédait un marché où se vendaient
des esclaves, des moutons, des bouvards, du froment, du riz, des
arachides, des haricots, de l'indigo et bien d'autres productions de
la contrée. Une grande animation ne cessait de régner dans les rues de
cette ville, qui ne comptait pas moins de quinze mille habitants.