directions différentes l'Asie Mineure, l'Arménie et le Kurdistan. Les
diverses positions qu'il avait occupées, les missions dont il avait été
chargé, l'avaient mis à même de bien voir et de comparer. Qu'il fût
capitaine au service de la Compagnie, agent politique auprès du nabab
de Carnatic, ou simple voyageur, l'esprit critique de Kinneir était
toujours en éveil, et bien des événements, des révolutions, dont les
causes auraient échappé à tant d'autres explorateurs, s'expliquaient,
pour lui, par la connaissance qu'il avait acquise des mœurs, des
usages et du caractère des Orientaux.
A la même époque, un autre capitaine au service de la Compagnie des
Indes, William Price, qui avait été attaché en 1810 comme interprète
et secrétaire adjoint auprès de l'ambassade de sir Gore Ouseley, en
Perse, avait dirigé ses études sur le déchiffrement des caractères
cunéiformes. Bien d'autres s'y étaient déjà essayés, qui étaient
arrivés aux résultats les plus bizarres et les plus fantastiques. Comme
toutes celles de ses contemporains, les vues de Price furent hasardées
et ses explications fort peu satisfaisantes; mais il eut le talent
d'intéresser un certain public à la recherche de ce difficile problème,
en même temps qu'il continuait la tradition de Niebuhr et des autres
orientalistes.
On lui doit le récit du voyage de l'ambassade anglaise à la cour de
Perse, à la suite duquel il a publié deux mémoires sur les antiquités
de Persépolis et de Babylone.
A son tour, le frère de sir Gore Ouseley, William Ouseley, qui l'avait
accompagné en qualité de secrétaire, avait profité de son séjour à
la cour de Téhéran pour étudier la Perse. Seulement, ses travaux
ne portèrent ni sur la géographie ni sur l'économie politique; il
les restreignit aux inscriptions, aux médailles, aux manuscrits,
à la littérature, en un mot à tout ce qui touchait à l'histoire
intellectuelle ou matérielle du pays. C'est ainsi qu'on lui doit une
édition de Firdousi et tant d'autres ouvrages, qui sont heureusement
venus, à côté de ceux que nous venons de citer, pour compléter les
connaissances déjà recueillies sur le pays des shahs.
Mais il est une autre contrée, demi-asiatique, demi-européenne, que
l'on commençait aussi de mieux connaître. Nous voulons parler de la
région caucasique.
Déjà, dans la dernière moitié du XVIIIe siècle, un médecin russe,
Jean-Antoine Guldenstædt, avait visité Astrakan, Kislar sur le Térek à
l'extrême frontière des possessions russes; il était entré en Géorgie,
où le czar Héraclius l'avait accueilli avec distinction; il avait
vu Tiflis et le pays des Truchmènes, et était parvenu en Iméritie.
L'année suivante, 1773, il avait visité la grande Kabardie, la Kumanie
orientale, exploré les ruines de Madjary, gagné Tscherkask, Azow,
reconnu les bouches du Don, et il se promettait de terminer cette
vaste exploration par l'étude de la Crimée lorsqu'il fut rappelé à
Saint-Pétersbourg.
Les voyages de Guldenstædt n'ont pas été traduits en français; publiés
incomplètement par leur auteur, que la mort vint surprendre au milieu
de leur rédaction, ils eurent pour éditeur, à Saint-Pétersbourg, un
jeune Prussien, Henri-Jules de Klaproth, qui devait explorer les mêmes
contrées.
Né à Berlin le 11 octobre 1783, Klaproth montra dès l'âge le
plus tendre des dispositions étonnantes pour l'étude des langues
orientales. A quinze ans, il apprenait tout seul le chinois, et à
peine avait-il terminé ses études aux universités de Halle et de
Dresde, qu'il commençait la publication de son journal, _le Magasin
asiatique_. Attiré en Russie par le comte Potocki, il fut aussitôt
nommé membre-adjoint pour les langues orientales à l'Académie de
Saint-Pétersbourg.
Klaproth n'appartenait pas à cette race estimable de savants en
chambre, qui se contentent de veiller sur des livres. Il comprenait
la science d'une manière plus large. Pour lui, il n'y avait pas de
manière plus certaine d'arriver à une connaissance parfaite des langues
de l'Asie et des mœurs et des habitudes de l'Orient que d'aller les
étudier sur place.
Klaproth demanda donc l'autorisation d'accompagner l'ambassadeur
Golowkin, qui se rendait en Chine par l'Asie. Dès qu'il eut obtenu la
permission nécessaire, le savant voyageur partit seul pour la Sibérie,
s'arrêtant tour à tour chez les Samoyèdes, les Tongouses, les Bashkirs,
les Jakoutes, les Kirghises, et bien d'autres peuplades finnoises
ou tartares, qui errent dans ces déserts immenses. Puis, il arriva à
Jakoutsk, où il fut bientôt rejoint par l'ambassadeur Golowkin. Après
une halte à Kiatka, celui-ci franchit la frontière chinoise, le 1er
janvier 1806.
[Illustration: Quinze Ossètes m'accompagnèrent. (Page 67.)]
Mais le vice-roi de Mongolie voulut soumettre l'ambassadeur à des
cérémonies que celui-ci considérait comme humiliantes. Or, ni l'un ni
l'autre ne voulant rien diminuer de leurs prétentions, l'ambassade
dut reprendre le chemin de Saint-Pétersbourg. Klaproth, peu désireux
de suivre la route qu'il avait déjà parcourue et préférant visiter
des peuplades nouvelles pour lui, traversa le sud de la Sibérie et
recueillit pendant ce long voyage de vingt mois une collection
importante de livres chinois, mandchous, thibétains et mongols, qu'il
utilisa dans son grand travail qui porte le nom d'_Asia polyglotta_.
[Illustration: Il vit le Missouri se précipiter en une seule nappe.
(Page 72.)]
Nommé, à sa rentrée à Saint-Pétersbourg, académicien extraordinaire,
il fut, peu après, chargé, sur la proposition du comte Potocki, d'une
mission historique, archéologique et géographique dans le Caucase.
Klaproth passa une année entière en courses, souvent périlleuses, au
milieu de populations pillardes, dans des contrées difficiles, et il
visita les pays qu'avait parcourus Guldenstædt à la fin du siècle
précédent.
«Tiflis, dit Klaproth,--et sa description est curieuse lorsqu'on la
rapproche de celles des auteurs contemporains,--Tiflis, ainsi nommée
à cause de ses eaux thermales, se divise en trois parties: Tiflis
proprement dite ou l'ancienne ville, Kala ou la forteresse, et le
faubourg d'Isni. Baignée par le Kour, cette ville n'offrait, dans
la moitié de son enceinte, que des décombres. Ses rues étaient si
étroites, qu'un «arba», un de ces carrosses haut perchés qui figurent
si souvent dans les vues de l'Orient, n'y pouvait aisément passer, et
c'étaient les plus larges; quant aux autres, un cavalier n'y trouvait
qu'un passage à peine suffisant. Les maisons, mal bâties en cailloux et
en briques liées par de la boue, ne duraient qu'une quinzaine d'années.
Tiflis avait deux marchés, mais tout y était extrêmement cher, et
les châles ainsi que les étoffes de soie, qui sont le produit de
manufactures asiatiques voisines, y atteignaient des prix plus élevés
qu'à Saint-Pétersbourg.
Parler de Tiflis sans dire quelques mots de ses eaux chaudes est
impossible. Nous citerons donc ce passage de Klaproth:
«Les fameux bains chauds étaient autrefois magnifiques, mais ils
tombent en ruines; cependant, on en voit plusieurs dont les parois et
les planchers sont revêtus de marbre. L'eau contient peu de soufre.
L'usage en est très salutaire; les indigènes et surtout les femmes
en font usage jusqu'à l'excès; ces dernières y restent des journées
entières et y apportent leurs repas.»
La base de l'alimentation, dans les districts montagneux du moins, est
le «phouri», sorte de pain très dur et d'un goût désagréable, dont la
préparation singulière répugne à nos idées sybarites.
«Quand la pâte est suffisamment pétrie, dit la relation, on fait, avec
du bois bien sec, un feu clair et vif dans des vases de terre hauts de
quatre pieds, larges de deux et enfoncés dans le sol. Dès que le feu
est bien ardent, les Géorgiennes y secouent leurs chemises et leurs
culottes de soie rouge pour faire tomber dans les flammes la vermine
qui infeste ces vêtements. Ce n'est qu'après cette cérémonie que l'on
jette dans les pots la pâte partagée en morceaux de la grosseur de
deux poings; on bouche aussitôt l'ouverture avec un couvercle et on le
recouvre avec des chiffons, afin qu'il ne se perde rien de la chaleur
et que le pain se cuise bien. Ce phouri est néanmoins toujours mal cuit
et de très difficile digestion.»
Après avoir décrit ce qui forme la base de tout festin chez le pauvre
montagnard, assistons maintenant avec Klaproth à un repas de prince.
«On étendit devant nous, dit-il, une longue nappe rayée, large d'une
aune et demie et très sale; on y posa, pour chaque convive, un pain
de froment ovale, long de trois empans, large de deux et à peine de
l'épaisseur du doigt. On apporta ensuite un grand nombre de petites
jattes de laiton remplies de chair de mouton et de riz au bouillon,
des poules rôties et du fromage coupé en tranches. On servit au prince
et aux Géorgiens du saumon fumé avec des herbages verts et crus, parce
que c'était jour de jeûne. On ne sait en Géorgie ce que c'est que des
cuillères, des fourchettes, des couteaux; on boit la soupe à même la
jatte; on prend la viande avec les mains et on la déchire avec les
doigts en morceaux de la grosseur d'une bouchée. Quand on a beaucoup
d'amitié pour quelqu'un, on lui jette un bon morceau. On pose les mets
sur la nappe. Ce repas fini, on servit des raisins et des fruits secs.
Pendant que l'on mangeait, on versa abondamment, à la ronde, de bon
vin rouge du pays qui se nomme «traktir» en tartare et «ghwino» en
géorgien; on le but dans une jatte d'argent très plate, assez semblable
à une soucoupe.»
Si ce tableau des mœurs est piquant, la manière dont Klaproth raconte
les différents incidents de son voyage n'est pas non plus sans intérêt.
Écoutez plutôt ce récit de l'excursion du voyageur aux sources du
Térek, sources dont Guldenstædt avait assez exactement indiqué
l'emplacement, mais qu'il n'avait pas vues:
«Je partis du village d'Outsfars-Kan, le 17 mars, par une matinée belle
mais froide. Quinze Ossètes m'accompagnaient. Après une demi-heure
de marche, nous avons commencé à gravir, par une route escarpée et
difficile, jusqu'au point où l'Outsfar-Don se jette dans le Térek.
Nous avons eu ensuite pendant une lieue un chemin encore plus mauvais
le long de la rive droite de cette rivière, qui a ici à peine dix
pas de large; elle était cependant gonflée par la fonte des neiges.
Ce côté de ses bords est inhabité. Nous avons continué à monter, et
nous avons atteint le pied du Khoki, nommé aussi Istir-Khoki. Nous
sommes enfin arrivés à un lieu où de grosses pierres amoncelées dans
la rivière en facilitaient le passage pour entrer dans le village de
Tsiwratté-Kan, où nous avons déjeuné; c'est là que se réunissent les
petits courants d'eau qui forment le Térek. Satisfait d'être parvenu
au but de mon voyage, je versai un verre de vin de Hongrie dans le
fleuve et je fis une seconde libation au génie de la montagne dont le
Térek tire sa source. Les Ossètes, qui crurent que je m'acquittais d'un
devoir religieux, me contemplèrent avec recueillement. Je fis tracer
en couleur rouge, sur un énorme rocher schisteux dont les pans étaient
lisses, la date de mon voyage, ainsi que mon nom et celui de mes
compagnons, ensuite je montai encore un peu, jusqu'au village de Ressi.»
A la suite de ce récit de voyage, dont nous pourrions multiplier
les extraits, Klaproth résume les informations qu'il a recueillies
sur les populations du Caucase et insiste tout particulièrement sur
les ressemblances marquées que présentent les différents dialectes
géorgiens avec les langues finnoises et wogoules. C'était là un
rapprochement nouveau et fécond.
Parlant des Lesghiens, qui occupent le Caucase oriental et dont le
territoire porte le nom de Daghestan ou Lezghistan, Klaproth dit
qu'on ne doit se servir du mot Lesghien «que comme on employait
autrefois celui de Scythe ou de Tartare pour désigner les Asiatiques
du nord;» puis, il ajoute un peu plus tard qu'ils sont loin de former
une même nation, comme l'indique le nombre des dialectes parlés,
«qui, cependant, paraissent dériver d'une source commune, quoique le
temps les ait considérablement altérés.» Il y a là une contradiction
singulière: ou les Lesghiens, parlant la même langue, forment une même
nation, ou bien, ne formant pas une même nation, ils ne doivent pas
parler des dialectes dont l'origine est la même.
Suivant Klaproth, les mots lesghiens montrent beaucoup de rapports avec
d'autres langues du Caucase et avec celles de l'Asie septentrionale,
principalement avec les dialectes samoyèdes et finnois de la Sibérie.
A l'ouest et au nord-ouest des Lesghiens, on trouve les Metzdjeghis ou
Tchetchentses, qui sont vraisemblablement les plus anciens habitants
du Caucase. Tel n'était pas, cependant, l'avis de Pallas, qui voyait
en eux une tribu séparée des Alains. La langue des Tchetchentses offre
beaucoup de ressemblance et d'analogie avec le samoyède, le wogoule et
d'autres langues sibériennes, et même avec les dialectes slaves.
Les Tcherkesses ou Circassiens sont les Sykhes des Grecs. Ils
habitaient jadis le Caucase oriental et la presqu'île de Crimée, mais
ils ont souvent changé de demeure. Leur langue diffère beaucoup des
autres idiomes caucasiens, bien que les Tcherkesses «appartiennent,
ainsi que les Wogouls et les Ostiakes--on vient de voir que le lesghien
et la langue des Tchetchentses ressemblent à ces idiomes sibériens,--à
une même souche, qui, à une époque très reculée, s'est divisée en
plusieurs branches, dont une était formée vraisemblablement par les
Huns.» La langue des Tcherkesses est l'une des plus difficiles à
prononcer; certaines consonnes doivent être articulées d'un coup de
gosier si fort, qu'aucun Européen n'en peut rendre les sons.
On trouve encore, dans le Caucase, les Abazes, qui n'ont jamais
abandonné les bords de la mer Noire, où ils sont établis de toute
antiquité, et les Ossètes ou As, qui appartiennent à la souche des
nations indo-germaniques. Ils appellent leur pays Ironistan et se
donnent le nom d'Iron. Klaproth voit en eux des Mèdes Sarmates, non
seulement à cause de ce nom, qu'il rapproche d'Iran, mais par la
nature même de la langue, «qui prouve encore mieux que les documents
historiques, et même d'une manière incontestable, qu'ils appartiennent
à la même souche que les Mèdes et les Perses.» Vue qui nous paraît
tout à fait hypothétique, car on connaissait trop peu, à l'époque
de Klaproth, la langue des Mèdes--le déchiffrement des inscriptions
cunéiformes n'avait pas encore été accompli--pour qu'on pût juger de sa
ressemblance avec l'idiome que parlent les Ossètes.
«Cependant, continue Klaproth, après avoir retrouvé dans ce peuple
les Sarmates Mèdes des anciens, il est encore plus surprenant d'y
reconnaître aussi les Alains qui occupaient la contrée au nord du
Caucase.»
Et plus loin:
«Il résulte évidemment de tout ce qui précède, que les Ossètes, qui se
nomment eux-mêmes Iron, sont les Mèdes, qui se donnaient à eux-mêmes le
nom d'Iran et qu'Hérodote désigne par celui d'Arioi. Ils sont encore
les Mèdes Sarmates des anciens et appartiennent à la colonie médique
établie dans le Caucase par les Scythes. Ils sont les As ou Alains du
moyen âge; ils sont enfin les Iasses des chroniques russes, d'après
lesquelles une partie des monts Caucase fut nommée les monts Iassiques.»
Ce n'est pas ici le lieu de discuter ces identifications, qui prêtent à
la critique. Contentons-nous d'ajouter cette réflexion de Klaproth sur
la langue Ossète, que sa prononciation ressemble beaucoup à celle des
dialectes bas-allemands et slaves.
Quant aux Géorgiens, ils diffèrent essentiellement des nations
voisines, aussi bien par la langue que par les qualités physiques et
morales. Ils se partagent en quatre tribus principales, les Karthouli,
les Mingréliens, les Souanes, habitants des Alpes méridionales du
Caucase, et les Lazes, tribu sauvage et adonnée au brigandage.
Comme on le voit, les informations recueillies par Klaproth sont
fort curieuses et jettent un jour inattendu sur les migrations des
anciens peuples. La pénétration et la sagacité du voyageur étaient
extraordinaires, sa mémoire prodigieuse. Aussi le savant Berlinois
rendit-il de signalés services à la linguistique. Il est fâcheux que
les qualités de l'homme, sa délicatesse, la douceur de son caractère,
n'aient pas été à la hauteur de la science et de la perspicacité du
professeur.
Il faut maintenant quitter l'ancien monde pour le nouveau et raconter
les explorations de la jeune république des États-Unis.
Dès que le gouvernement fédéral fut sorti des embarras de la guerre,
dès que son existence fut reconnue et qu'il fut véritablement
constitué, l'attention publique se porta vers ces pays des fourrures
qui avaient tour à tour attiré les Anglais, les Espagnols et les
Français. La baie de Nootka et les côtes voisines, que le grand Cook et
les habiles Quadra, Vancouver et Marchand avaient reconnues, étaient
américaines. Déjà même la doctrine Monroë, qui devait plus tard faire
tant de bruit, était en germe dans l'esprit des hommes d'État de cette
époque.
Sur une proposition faite au Congrès, le capitaine Meryweather Lewis
et le lieutenant William Clarke furent chargés de reconnaître le
Missouri depuis son embouchure dans le Mississipi jusqu'à sa source,
de traverser les montagnes Rocheuses par le passage le plus court et
le plus facile, qui mettrait en communication le golfe du Mexique et
l'océan Pacifique. Ces officiers devaient en outre entrer en relations
commerciales avec les Indiens qu'ils pourraient rencontrer.
L'expédition se composait de troupes réglées et de volontaires, dont le
nombre, y compris les chefs, formait un total de quarante-trois hommes.
Un bateau et deux pirogues complétaient leur armement.
Ce fut le 14 mai 1804 que les Américains quittèrent la Wood-river, qui
se jette dans le Mississipi, pour entrer dans le Missouri. D'après
les réflexions insérées dans le journal publié par Gass, les membres
de cette mission s'attendaient à rencontrer les plus grands périls
naturels, et à lutter contre des sauvages d'une stature gigantesque,
dont l'acharnement contre la race blanche était invincible.
Pendant les premiers jours de cet immense voyage en canot, qui n'avait
jusqu'alors de comparable que ceux d'Orellana et de La Condamine sur
l'Amazone, les Américains eurent la bonne fortune de rencontrer,
avec quelques Sioux, un vieux Français, un de ces coureurs des bois
canadiens, qui, parlant la langue de la plupart des nations voisines du
Missouri, consentit à les accompagner comme interprète.
Successivement, ils passèrent les confluents de l'Osage, du Kansas,
de la Plate ou Shallow-river et de la rivière Blanche. Ils avaient
rencontré de nombreux partis d'Indiens, Osages, Sioux ou Mahas,
qui tous leur semblèrent dans un état de décadence complet. De ces
derniers, même, une tribu avait tellement souffert de la petite vérole,
que les survivants, pris d'une sorte de rage et comme frappés de folie,
avaient tué leurs femmes, leurs enfants épargnés par la maladie, et
s'étaient enfuis de ce territoire empesté.
Ce furent, un peu plus loin, les Ricaris ou Rees, considérés d'abord
comme les plus probes, les plus affables et les plus industrieux
qu'on eût rencontrés. Quelques vols vinrent bientôt affaiblir l'idée
favorable qu'on s'était faite de leur caractère. Chose singulière,
cette population n'était pas exclusivement adonnée à la chasse; elle
cultivait du blé, des pois et du tabac.
Il n'en était pas de même des Mandans, plus fortement constitués que
leurs congénères. On trouve chez eux une coutume singulière de la
Polynésie, celle de ne pas enterrer les morts, mais de les exposer sur
un échafaud.
La relation de Clarke nous fournit quelques détails sur cette tribu
curieuse. Les Mandans n'ont vu dans l'Être divin que le pouvoir de
guérir. Ils reconnaissaient, en conséquence, deux divinités, qu'ils
appellent le Grand Médecin et le Génie. Faut-il croire que pour eux
la vie est d'une telle importance, qu'ils adorent tout ce qui peut la
prolonger?
Leur origine ne serait pas moins singulière. Ils habitaient
originairement un grand village souterrain, creusé sous le sol, au bord
d'un lac. Mais, une vigne ayant poussé ses racines assez profondément
pour arriver jusqu'à eux, quelques-uns des Mandans, en se servant
de cette échelle improvisée, parvinrent jusqu'à la surface du sol.
Sur la description enthousiaste qu'ils rapportèrent de l'abondance
des territoires de chasse, de la quantité du gibier et des fruits,
la nation, séduite, résolut aussitôt de gagner un territoire si
favorisé. Déjà la moitié de la tribu était arrivée à la surface du sol,
lorsque la vigne, pliant sous le poids d'une grosse femme, céda et
rendit impossible l'ascension du reste des Mandans. Après la vie, ils
s'attendent à retourner dans leur ancienne patrie souterraine; mais ne
pourront y pénétrer que ceux dont la conscience sera nette; les autres
seront précipités dans un lac immense.
C'est chez cette peuplade que, le 1er novembre, les explorateurs
prirent leurs quartiers d'hiver. Ils se construisirent des cabanes
aussi confortables que le permettaient les moyens dont ils disposaient,
et se livrèrent presque tout l'hiver, malgré une température assez
rigoureuse, au plaisir de la chasse, qui n'avait pas tardé à devenir
pour eux une nécessité.
Dès que le Missouri fut dégelé, les explorateurs songèrent à continuer
leur voyage. Mais, comme ils expédiaient à Saint-Louis le bateau avec
une quantité de peaux et de fourrures qu'ils avaient pu réunir, ils ne
se trouvèrent plus que trente hommes déterminés, prêts à tout supporter
pour atteindre le but.
Les voyageurs ne tardèrent pas à dépasser l'embouchure de la
Yellow-stone (rivière de la pierre jaune), presque aussi forte que le
Missouri, et les terrains giboyeux qui la bordent.
Cruel fut leur embarras, lorsqu'ils arrivèrent à une fourche. Laquelle
des deux rivières, à peu près égales en volume, était le Missouri?
Le capitaine Lewis, à la tête d'une troupe d'éclaireurs, remonta
la branche méridionale et ne tarda pas à apercevoir les montagnes
Rocheuses, complètement couvertes de neige. Guidé par un bruit
épouvantable, il vit bientôt le Missouri se précipiter en une seule
nappe sur le talus d'un rocher, puis former, pendant plusieurs milles,
une suite ininterrompue de rapides.
[Illustration: Carte du Missouri.]
Le détachement suivit donc cette branche, profondément enfoncée au
milieu des montagnes, et qui, sur un parcours de trois ou quatre
milles, se précipite entre deux murailles perpendiculaires de rochers.
Le courant se divisait enfin en trois branches, qui reçurent les noms
de Jefferson, Madison et Gallatin, célèbres hommes d'État américains.
[Illustration: Guerrier javanais. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Bientôt les dernières rampes furent franchies, et l'expédition
descendit le versant qui regarde l'océan Pacifique. Les Américains
avaient amené avec eux une femme Sohsonée, enlevée dès sa jeunesse par
des Indiens de l'Est; non seulement elle leur servit très fidèlement
d'interprète, mais, dans le chef d'une tribu qui manifestait des
intentions hostiles, elle reconnut son frère, et dès ce jour les
étrangers furent traités avec une extrême bienveillance. Par malheur,
le pays était pauvre, les habitants ne se nourrissaient que de baies
sauvages, de l'écorce des arbres et d'animaux quand ils pouvaient s'en
procurer, ce qui était rare.
Les Américains, peu habitués à cette nourriture frugale, durent, pour
se soutenir, manger leurs chevaux, pourtant bien amaigris, et acheter
aux naturels tous les chiens que ceux-ci consentirent à leur vendre.
Ils en reçurent même le surnom de «Mangeurs de chiens.»
Avec la température, la nature des habitants s'adoucissait, les vivres
devenaient plus abondants, et, lorsque l'on descendit l'Orégon, qui
porte aussi le nom de Colombia, la pêche des saumons vint apporter
à propos un supplément de vivres. Lorsque la Colombia, au cours
dangereux, s'approche de la mer, elle forme un estuaire très vaste,
dans lequel les lames, venues du large, luttent contre le courant de la
rivière. Les Américains, avec leur frêle canot, y coururent plus d'une
fois le risque d'être engloutis, avant d'avoir atteint le littoral de
l'Océan.