vues dans l'Inde. Les hommes étaient plus blancs que les Hindous,
ressemblaient aux Juifs par la configuration de leurs traits et
étaient coiffés de turbans magnifiques. Le rajah et ses parents avaient
des bonnets de plusieurs couleurs, enrichis de pierreries. Le rajah
s'appuyait sur un bouclier d'acier, dont le milieu relevé en bosse et
la bordure étaient incrustés de rubis et de diamants. Quelques moments
après (notre entrée), le rajah nous proposa de nous soustraire à la
chaleur et à l'importunité de la foule..... Nous nous assîmes à terre,
suivant la coutume indienne, et le rajah prononça un discours, dans
lequel il nous dit qu'il était le vassal du souverain de Delhi, et que,
Delhi étant au pouvoir des Anglais, il s'empressait de reconnaître en
ma personne la suzeraineté de mon gouvernement. Il se fit apporter
les clés du fort et me les offrit, mais je les refusai, n'ayant aucun
pouvoir à cet égard. Après de longues instances, le rajah consentit à
garder ses clés. Quelque temps après, une troupe de bayadères entra;
les danses et les chants ne cessèrent qu'à notre départ.»
Au sortir de Bikanir, il faut rentrer dans un désert, au milieu duquel
s'élèvent les cités de Moujghur et de Bahawulpore, où une foule
compacte attendait l'ambassade. L'Hyphase, fleuve sur lequel navigua
la flotte d'Alexandre, ne répondit pas à l'idée qu'un tel souvenir
évoquait. Le lendemain arrivait Bahaweel-Khan, gouverneur d'une des
provinces orientales du Caboulistan. Il apportait de magnifiques
présents à l'ambassadeur anglais, qu'il conduisit par la rive droite
de l'Hyphase jusqu'à Moultan, ville fameuse par ses soieries. Le
gouverneur de cette ville avait été frappé de terreur en apprenant
l'arrivée des Anglais, et l'on délibéra pour savoir quelle attitude
il conviendrait de tenir, si ceux-ci allaient prendre la ville par
surprise où s'ils exigeaient sa cession.
Ces alarmes se calmèrent, et l'entrevue fut des plus cordiales. La
description qu'en donne Elphinstone, pour paraître un peu chargée, n'en
est pas moins curieuse.
«Le gouverneur, dit-il, salua M. Strachey (le secrétaire de
l'ambassade) à la manière persane. Ils s'acheminèrent ensemble vers
la tente, et le désordre ne fit que s'accroître. Ici, on se battait à
coups de poing; là, les cavaliers passaient à travers les piétons. Le
cheval de M. Strachey fut presque jeté à terre, et le secrétaire eut
beaucoup de peine à reprendre l'équilibre. En approchant de la tente,
le Khan et sa suite se trompèrent de route, ils se précipitèrent sur la
cavalerie avec tant d'impétuosité, que celle-ci eut à peine le temps
de faire volte-face pour les laisser passer. Les troupes en désordre
se replièrent sur la tente, les domestiques du Khan prirent la fuite,
les paravents furent arrachés et foulés aux pieds, les cordes mêmes
de la tente rompirent et la toile faillit nous tomber sur la tête.
L'intérieur fut en un instant rempli de monde et dans une complète
obscurité. Le gouverneur et dix personnes de sa suite s'assirent, les
autres restèrent sous les armes. Cette visite fut de peu de durée; ce
gouverneur ne savait que réciter son rosaire avec ferveur et me dire
avec précipitation: «Vous êtes le bien-venu! vous êtes le bien-venu!»
Enfin, il prétexta qu'il craignait que je fusse incommodé par la foule
et il se retira.»
Le récit est amusant. Est-il vrai dans tous ses détails? Peu importe.
Le 31 décembre, l'ambassade passait l'Indus et pénétrait dans un pays
cultivé avec soin et méthode qui ne rappelait en rien l'Hindoustan.
Les gens du pays n'avaient jamais entendu parler des Anglais, qu'ils
prenaient pour des Mogols, des Afghans ou des Hindous. Aussi, les
bruits les plus étranges couraient-ils dans cette population amie du
merveilleux.
Il fallut faire un séjour d'un mois à Déra pour attendre un
«mehmandar», sorte d'introducteur des ambassadeurs. Deux personnes de
la mission en profitèrent pour escalader le pic de Tukhte-Soleiman, ou
Trône de Soliman, sur lequel l'arche de Noé, suivant la légende, se
serait arrêtée après le déluge.
Le 7 février eut lieu le départ de Déra, et dès lors l'ambassade ne
fit plus que traverser des contrées délicieuses jusqu'à Peschawer, où
le roi se rendait de son côté, car cette ville n'est pas la résidence
ordinaire de la cour.
«Le jour de notre arrivée, dit la relation, le dîner nous fut fourni
par la cuisine du roi. Les plats étaient excellents. Dans la suite,
nous fîmes préparer les viandes à notre manière; mais le roi continua
de nous fournir à déjeuner, à dîner et une collation, plus des
provisions pour deux mille personnes, deux cents chevaux et un grand
nombre d'éléphants. Il s'en fallait de beaucoup que notre suite fût
aussi considérable, et je n'eus cependant pas peu de peine, au bout
d'un mois, à obtenir de Sa Majesté quelque retranchement sur cette
profusion inutile.»
Comme il fallait s'y attendre, les négociations pour les présentations
à la cour furent longues et difficiles. On finit cependant par
s'arranger, et la réception fut aussi cordiale que le permettent
les usages diplomatiques. Le roi était habillé de diamants et de
pierreries; il portait une couronne magnifique, et sur l'un de ses
bracelets étincelait le «cohi-nour», le plus grand diamant qui existe
et dont on trouve un dessin dans les _Voyages_ de Tavernier.
«Je dois déclarer, dit Elphinstone, que si quelques objets et surtout
la richesse extraordinaire du costume royal excitèrent mon étonnement,
j'en trouvai beaucoup d'autres fort au-dessous de mon attente. Somme
toute, on y voyait moins les indices de la prospérité d'un État
puissant que les symptômes de la décadence d'une monarchie naguère
florissante.»
Et, là-dessus, l'ambassadeur cite la rapacité avec laquelle les
officiers du roi se disputèrent les présents des Anglais, et certains
autres détails qui l'impressionnèrent péniblement.
Une seconde entrevue avec le roi produisit sur Elphinstone une
impression plus favorable.
«On croira difficilement, dit-il, qu'un monarque oriental puisse avoir
un aussi bon ton et conserver sa dignité en même temps qu'il s'efforce
de plaire.»
La plaine de Peschawer, entourée, sauf à l'est, de hautes montagnes,
est baignée par trois bras de la rivière de Caboul, qui y font leur
jonction, et par plusieurs petits ruisseaux. Aussi, cette campagne
est-elle singulièrement fertile. Prunes, pêches, poires, coings,
grenades, dattes, s'y rencontrent à chaque pas. La population, si
clairsemée dans les contrées arides que l'ambassade avait traversées,
s'était ici donné rendez-vous, et, d'une hauteur, le lieutenant
Macartney ne compta pas moins de trente-deux villages.
Quant à Peschawer, on y constatait la présence de cent mille habitants,
logés dans des maisons en briques à trois étages. Beaucoup de
mosquées, mais dont la construction n'a rien de remarquable, un beau
caravansérail et le ballahissaur, château fortifié dans lequel le roi
reçut l'ambassade, tels sont les monuments les plus importants de
Peschawer. Le concours d'habitants de races diverses, aux costumes
différents, présente un tableau toujours changeant, véritable
kaléidoscope humain, qui semble fait pour l'ébattement de l'étranger.
Persans, Afghans, Kybériens, Hazaurehs, Douranées, etc., chevaux,
dromadaires et chameaux de la Bactriane, bipèdes et quadrupèdes, le
naturaliste a de quoi observer et décrire.
Mais ce qui fait le charme de cette ville comme de l'Inde entière, ce
sont ses jardins, l'abondance et le parfum de ses fleurs et surtout de
ses roses.
Cependant, si la situation du roi n'était pas rassurante, son frère,
qu'il avait détrôné à la suite d'une émotion populaire, avait repris
les armes et venait de s'emparer de Caboul. Un plus long séjour de
l'ambassade était impossible. Elle dut donc reprendre le chemin de
l'Inde, passa par Attock et la vallée d'Hussoun-Abdoul, célèbre par sa
beauté. C'est là qu'Elphinstone devait s'arrêter jusqu'à ce que le sort
des armes eût décidé du trône de Caboul, mais il avait reçu ses lettres
de rappel. D'ailleurs, la chance avait été contraire à Sjuhau, qui,
après avoir été complètement battu, avait dû chercher son salut dans la
fuite.
La mission continua donc sa route et traversa le pays des Sikhs,
montagnards grossiers, demi-nus et à moitié barbares.
«Les Sikhs,--qui allaient quelques années plus tard terriblement faire
parler d'eux,--sont des hommes grands, dit Elphinstone, maigres et
cependant très forts. Ils ne portent guère d'autres vêtements que
des culottes qui descendent seulement jusqu'à la moitié des cuisses.
Souvent ils portent de grands manteaux de peau, attachés négligemment
sur l'épaule. Leurs turbans ne sont pas larges, mais très hauts et
aplatis par devant. Jamais les ciseaux ne touchent leur barbe ni leurs
cheveux. Leurs armes sont l'arc ou le mousquet. Les gens distingués
portent des arcs très élégants, et ne font point de visite sans être
armés de la sorte. Presque tout le Pendjab appartient à Rendjet-Sing,
qui, en 1805, n'était qu'un des nombreux chefs du pays. A l'époque de
notre voyage, il venait d'acquérir la souveraineté de toute la contrée
occupée par les Sikhs, et il avait pris le titre de roi.»
Aucun incident digne d'attention ne vint marquer le retour de
l'ambassade à Delhi. Elle rapportait, outre le récit des événements qui
s'étaient passés sous ses yeux, les documents les plus précieux sur
la géographie de l'Afghanistan et du Caboulistan, sur le climat, les
productions animales, végétales et minérales de cette immense étendue
de pays.
L'origine, l'histoire, le gouvernement, la législation, la condition
des femmes, la religion, la langue, le commerce, forment le sujet
d'autant de chapitres très intéressants de la relation d'Elphinstone,
que les journalistes les mieux informés ont bel et bien pillée, lorsque
a été décidée la récente expédition anglaise en Afghanistan.
Enfin, l'ouvrage se termine par une étude très détaillée sur les tribus
qui forment la population de l'Afghanistan et par un ensemble de
documents inestimables, pour l'époque, sur les contrées voisines.
En résumé, la relation d'Elphinstone est curieuse, intéressante,
précieuse à plus d'un titre, et peut être encore aujourd'hui consultée
avec fruit.
Le zèle de la Compagnie était infatigable. Une mission n'était pas
plus tôt de retour qu'une autre partait dans une autre direction, avec
des instructions différentes. Il s'agissait de tâter le terrain autour
de soi, d'être sans cesse au courant de cette politique asiatique
toujours si changeante, d'empêcher une coalition de ces tribus de
nationalités diverses contre les usurpateurs du sol. En 1812, une autre
pensée,--celle-là plus pacifique,--détermina le voyage de Moorcroft
et du capitaine Hearsay au lac Mansarovar, situé dans la province de
l'Oundès, qui fait partie du Petit Thibet.
Il était question, cette fois, de ramener un troupeau de chèvres du
Cachemire à longues soies, dont la toison sert à la fabrication de ces
châles fameux dans l'univers entier.
Par surcroît on se proposait de réduire à néant cette assertion des
Hindous que le Gange prend sa source au delà de l'Himalaya, dans le
lac Mansarovar.
[Illustration: Costumes persans. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Mission difficile et périlleuse! Il fallait d'abord pénétrer dans le
Népaul, dont le gouvernement rendait l'accès fort difficile, entrer
ensuite dans un pays dont sont exclus les habitants du Népaul et à plus
forte raison les Anglais. Ce pays, c'était l'Oundès.
Les explorateurs se déguisèrent donc en pèlerins hindous. Ils avaient
une suite de vingt-cinq personnes, et, chose singulière, un de ces
serviteurs s'était engagé à marcher continuellement en faisant des
enjambées de quatre pieds. Moyen très approximatif de mesurer le chemin
parcouru, il faut en convenir.
MM. Moorcroft et Hearsay passèrent par Bereily et suivirent la route
de Webb jusqu'à Djosimath, qu'ils quittèrent le 26 mai 1812. Il leur
fallut bientôt franchir le dernier chaînon de l'Himalaya, au prix de
difficultés sans cesse renaissantes, rareté des villages, et par cela
même des vivres et des porteurs, mauvais état de chemins, situés à une
très grande hauteur au-dessus du niveau de la mer.
[Illustration: Deux soldats me tenaient par le bout d'une corde.
(Page 59.)]
Ils n'en virent pas moins Daba, où se trouve une lamanerie très
importante, Gortope, Maïsar, et, à un quart de mille de Tirtapouri, de
curieuses sources d'eau chaude.
«L'eau, dit la relation originale reproduite dans les _Annales des
Voyages_, sort par deux embouchures de six pouces de diamètre d'un
plateau calcaire de trois milles d'étendue et élevé presque partout
de dix à douze pieds au-dessus de la plaine qui l'environne. Il a été
formé par les dépôts terreux laissés par l'eau en se refroidissant.
L'eau s'élève à quatre pouces au-dessus du niveau du plateau. Elle est
très claire, et si chaude, que l'on n'y peut pas tenir la main plus de
quelques secondes. Tout à l'entour, on voit un gros nuage de fumée.
L'eau, coulant sur une surface presque horizontale, creuse des bassins
de formes différentes, qui, à force de recevoir des dépôts terreux,
se resserrent; les fonds se haussent, et l'eau creuse un nouveau
réservoir, qui se remplit à son tour. Elle coule ainsi des uns dans
les autres jusqu'à ce qu'elle arrive dans la plaine. Le dépôt terreux
qu'elle laisse est d'abord, proche d'une des ouvertures, aussi blanc
que le stuc le plus pur; un peu plus loin, jaune paille, et plus loin
encore, jaune safran. A l'autre source, il est d'abord couleur de rose,
puis devient d'un rouge foncé. Ces différentes teintes se retrouvent
dans le plateau calcaire, qui doit être l'œuvre des siècles.»
Tintapouri, résidence d'un lama, est, depuis une très haute antiquité,
le rendez-vous le plus fréquenté des fidèles, comme le prouve un mur
de plus de quatre cents pieds de long sur quatre de large, formé de
pierres sur lesquelles sont inscrites des prières.
Les voyageurs partirent de ce lieu le 1er août, afin de gagner le lac
Mansarovar, et laissèrent sur leur droite le lac Ravahnrad, qui passait
pour donner naissance à la principale branche du Setledje.
Le lac Mansarovar est creusé au pied d'immenses prairies en pente que
dominent au sud des montagnes gigantesques. De tous les lieux que les
Hindous vénèrent, il n'en est pas de plus sacré. Cela tient sans doute
à son éloignement de l'Hindoustan, aux fatigues et aux dangers de la
route, enfin à la nécessité d'emporter avec soi argent et provisions.
Les géographes hindous faisaient sortir de cette nappe d'eau le Gange,
le Setledje et le Kali. Moorcroft n'avait aucun doute sur la fausseté
de la première de ces assertions. Résolu à vérifier les deux autres, il
longea les rives escarpées et coupées de profondes ravines de ce lac,
il vit un grand nombre de cours d'eau qui s'y jetaient; pas un n'en
sortait. Il est possible qu'avant le tremblement de terre qui ruina
Srinagar, le Mansarovar ait eu un émissaire, mais Moorcroft n'en trouva
pas trace. Situé entre l'Himalaya et la chaîne du Caïlas, de forme
oblongue irrégulière, ce lac a cinq lieues de longueur sur quatre de
largeur.
Le but de la mission étant rempli, Moorcroft et Hearsay revinrent vers
l'Inde, passèrent à Gangri et virent Ravahnrad, mais Moorcroft était
trop faible pour en faire le tour; il regagna Tirtapouri, puis Daba,
et eut beaucoup à souffrir en traversant le Ghat, ou passage qui sépare
l'Hindoustan du Thibet.
«Le vent qui vient des montagnes du Bouthan, couvertes de neige, dit
la relation, est froid et perçant, la montée a été longue et pénible,
la descente raide et glissante, et a exigé bien des précautions. En
général, nous avons beaucoup souffert. Nos chèvres, par la négligence
de leurs conducteurs, s'étaient écartées de la route et avaient grimpé
sur le bord d'un précipice élevé de cinq cents pieds au-dessus. Un
montagnard les dérangea de ce poste dangereux; elles se mirent à
descendre en courant une pente très escarpée. Les dernières dérangèrent
des cailloux qui, en tombant avec violence, menaçaient de frapper
celles qui se trouvaient les premières; c'était une chose curieuse de
voir avec quelle adresse celles-ci, en continuant à courir, évitaient
l'atteinte des pierres.»
Bientôt les Gorkhalis, qui se sont jusqu'alors contenté de mettre
obstacle à la marche des voyageurs, les serrent de près et veulent
les arrêter. La fermeté des Anglais contint longtemps ces sauvages
fanatiques, mais enfin leur nombre leur donna du courage, et ils
tombèrent sur le camp.
«Vingt hommes se précipitèrent sur moi, dit Moorcroft; l'un me prit par
le cou et, appuyant son genou contre mes reins, essayait de m'étrangler
en serrant ma cravate; un autre attacha une corde à l'une de mes
jambes et me tira en arrière; j'étais sur le point de m'évanouir. Mon
fusil, sur lequel je m'appuyais, m'échappa, je tombai; on me tira par
les pieds jusqu'à ce que je fusse garrotté. Quand je me relevai, rien
n'égala l'expression de joie féroce qui se peignit sur le visage de mes
vainqueurs. De crainte que je parvinsse à m'échapper, deux soldats me
tenaient par le bout d'une corde, et m'en donnaient de temps en temps
un bon coup, sans doute pour me rappeler ma position. Il paraît que
M. Hearsay ne prévoyait guère que nous serions attaqués si tôt; il se
rinçait la bouche quand la bagarre commença et n'entendit pas mes cris
qui l'appelaient à mon secours. Nos gens ne se trouvaient pas auprès
du peu d'armes que nous avions; quelques-uns s'échappèrent, je ne sais
comment; les autres furent arrêtés, ainsi que M. Hearsay. On ne le lia
pas comme moi, on se contenta de lui tenir les bras.»
Le chef de cette bande apprit aux deux Anglais qu'ils étaient reconnus
et arrêtés pour avoir traversé le pays sous le déguisement de pèlerins
hindous. Un fakir, que Moorcroft avait engagé comme chévrier, parvint
cependant à s'échapper et à porter deux lettres aux autorités
anglaises. Les démarches furent faites aussitôt, et, le 1er novembre,
les explorateurs étaient relâchés. Non seulement on leur faisait des
excuses, mais on leur rendait ce qu'on leur avait pris, et le rajah
du Népaul leur permettait de quitter son pays. Tout est bien qui finit
bien!
Il reste à rappeler, pour être complet, la course de M. Fraser dans
l'Himalaya et l'exploration de Hodgson aux sources du Gange, en 1817.
Le capitaine Webb avait, par lui-même, comme nous l'avons dit, reconnu
le cours de ce fleuve depuis la vallée de Dhoun jusqu'à Cadjani, près
de Reital. Le capitaine Hodgson partit de cet endroit, le 28 mai
1817, et parvint, trois jours après, à la source du Gange, au delà de
Gangautri. Il vit le fleuve sortir d'une voûte basse, au milieu d'une
masse énorme de neige glacée, qui avait plus de trois cents pieds de
hauteur perpendiculaire. Le cours d'eau était déjà respectable, n'ayant
pas moins de vingt-sept pieds de largeur moyenne et dix-huit pouces de
profondeur.
Selon toute probabilité, c'est en cet endroit que le Gange apparaît
pour la première fois à la lumière. Quelle est sa longueur sous la
neige glacée? Est-il le produit de la fonte de ces neiges? Sourd-il de
terre? Voilà des points qu'aurait désiré résoudre le capitaine Hodgson;
mais, ayant voulu remonter plus haut que les guides n'y consentaient,
l'explorateur s'enfonça dans la neige jusqu'au cou et fut forcé de
revenir à grand'peine sur ses pas. L'endroit d'où sort le Gange est
situé à douze mille neuf cent quatorze pieds au-dessus du niveau de la
mer, dans l'Himalaya même.
Hodgson fit aussi des recherches sur la source de la Jumna. A
Djemautri, la masse de neige d'où la rivière s'échappe n'a pas moins
de cent quatre-vingts pieds de largeur et plus de quarante pieds
d'épaisseur entre deux murailles de granit perpendiculaires. Cette
source est située sur le versant sud-est de l'Himalaya.
Si la domination des Anglais dans l'Inde avait pris une extension
considérable, il n'en est pas moins vrai que cette extension même était
un danger. Toutes ces populations de races diverses, dont plusieurs
avaient derrière elles un passé glorieux, n'avaient été soumises que
grâce au principe politique si connu, qui consiste à diviser pour
régner. Mais ne pouvaient-elles pas un jour imposer silence à leurs
rivalités et à leurs inimitiés pour se retourner contre l'étranger?
Cette perspective envisagée froidement par la Compagnie, toutes ses
actions devaient tendre à l'application du système qui avait si bien
réussi jusqu'alors. Certains États voisins, encore assez puissants
pour porter ombrage à la puissance britannique, pouvaient servir de
refuge aux mécontents et devenir le foyer d'intrigues dangereuses. Or,
de tous ces empires voisins, celui qui devait être le plus étroitement
surveillé était la Perse, non pas seulement à cause du voisinage de
la Russie, mais parce que Napoléon avait eu une idée de génie que ses
guerres d'Europe ne lui permirent pas de mettre à exécution.
Au mois de février 1807, le général de Gardane, qui avait gagné ses
grades pendant les guerres de la République et s'était distingué à
Austerlitz, à Iéna, à Eylau, fut nommé ministre plénipotentiaire en
Perse, avec mission de s'allier au shah Feth-Ali contre l'Angleterre
et la Russie. Le choix était heureux, car un des ancêtres du général
Gardane avait rempli une semblable mission à la cour du Shah. Gardane
traversa la Hongrie, gagna Constantinople et l'Asie Mineure; mais
lorsqu'il parvint en Perse, Abbas Mirza avait succédé à son père
Feth-Ali.
Le nouveau shah reçut l'ambassadeur français avec distinction, le
combla de présents, octroya quelques privilèges aux catholiques et
aux négociants français. Ce fut d'ailleurs le seul résultat de cette
mission, qui fut contrecarrée par le général anglais Malcolm, dont
l'influence était alors prépondérante. L'année suivante, Gardane,
découragé, voyant toutes ses tentatives déjouées et comprenant qu'il ne
pouvait espérer aucun succès, rentrait en France.
Son frère, Ange de Gardane, qui lui avait servi de secrétaire,
rapportait une assez courte relation du voyage,--ouvrage qui contient
quelques détails curieux sur les antiquités de la Perse, mais que
devaient de beaucoup dépasser les ouvrages publiés par les Anglais.
Il faut également rattacher à la mission de Gardane la relation d'un
consul français, Adrien Dupré, qui avait été attaché à cette ambassade.
Elle a été publiée sous le titre de _Voyage en Perse, fait dans les
années 1807 à 1809, en traversant l'Anatolie, la Mésopotamie, depuis
Constantinople jusqu'à l'extrémité du golfe Persique et de là à Irwan,
suivi de détails sur les mœurs, les usages et le commerce des Persans,
sur la cour de Téhéran, et d'une notice des tribus de la Perse_.
L'ouvrage tient en grande partie les promesses du titre, et c'est une
bonne contribution à la géographie et à l'ethnographie de la Perse.
Les Anglais, qui firent un bien plus long séjour en ce pays que les
Français, étaient par cela même plus aptes à réunir des matériaux
autrement abondants et à faire un choix judicieux entre les
informations qu'ils avaient recueillies.
Deux ouvrages surtout firent longtemps autorité: ce sont d'abord
les deux relations de James Morier; les loisirs que lui laissait sa
position de secrétaire d'ambassade, il les mit à profit pour s'initier
à tous les détails des mœurs des Persans, et, de retour en Angleterre,
il publia plusieurs romans orientaux, auxquels la variété des tableaux,
la fidélité minutieuse des peintures, la nouveauté du cadre, assurèrent
un succès retentissant.
C'est, en second lieu, le gros mémoire géographique in-4º, de John
Macdonald-Kinneir, sur l'empire de Perse. Cet ouvrage, qui a fait date
et qui laissait bien loin derrière lui tout ce qui avait été publié
jusqu'alors, ne nous fournit pas seulement les informations les plus
précises sur les bornes du pays, ses montagnes, ses rivières et son
climat, comme son titre pourrait le faire croire, il renferme aussi
sur le gouvernement, sur la constitution, les forces militaires, le
commerce, les productions animales, végétales et minérales, sur la
population et le revenu, les documents les plus exacts.
Puis, après avoir décrit dans un vaste et lumineux tableau d'ensemble
les forces matérielles et morales de l'empire de la Perse, Kinneir
passe à la description des différentes provinces, sur lesquelles il
avait entassé une masse de documents des plus intéressants, qui ont
fait de son ouvrage, jusqu'à ces derniers temps, le travail le plus
complet et le plus impartial qui ait été publié.