La relation se termine par une description d'Hayderabad,--forteresse

qui aurait quelque peine à résister aux approches d'un ennemi

européen,--et par diverses considérations sur la nature de l'ambassade,

qui avait en partie pour but de fermer aux Français l'entrée du Sindhy.

Dès que le traité fut conclu, les Anglais regagnèrent Bombay.

[Illustration: Guerriers béloutchistans. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

Grâce à ce voyage, la Compagnie connaissait mieux un de ses pays

limitrophes et réunissait des documents précieux sur les ressources et

les productions d'une contrée traversée par un fleuve immense, l'Indus

des anciens, qui, prenant sa source dans l'Himalaya, pouvait facilement

servir à l'écoulement des productions d'une immense zone de territoire.

Le but atteint était plutôt politique que géographique, mais la science

profitait, une fois de plus, des nécessités de la politique.

Le peu qu'on savait jusqu'alors sur l'espace compris entre le

Caboulistan, l'Inde, la Perse et la mer des Indes était aussi incomplet

que défectueux.

La Compagnie, très satisfaite de la manière dont le capitaine Christie

et le lieutenant Pottinger avaient accompli leur ambassade, résolut

de leur confier une mission autrement délicate et difficile: rejoindre

par terre à travers le Béloutchistan le général Malcolm, ambassadeur

en Perse, et réunir sur cette vaste étendue de pays des données plus

complètes et plus précises que celles qu'on possédait alors.

Il ne fallait pas songer à traverser, sous le costume européen, le

Béloutchistan, dont la population était fanatique. Aussi Christie et

Pottinger s'adressèrent-ils à un négociant hindou, qui fournissait

des chevaux aux gouvernements de Madras et de Bombay, et celui-ci les

accrédita comme ses agents pour Kélat, la capitale du Béloutchistan.

Le 2 janvier 1810, les deux officiers s'embarquèrent à Bombay pour

Sonminy, seul port de mer de la province de Lhossa, où ils arrivèrent,

après avoir relâché à Porebender, sur la côte de Guzarate.

Tout le pays que les voyageurs traversèrent avant d'arriver à Bela

n'est qu'un immense marais salé, envahi par la jungle. Le «Djam», ou

gouverneur de cette ville, était intelligent. Il fit aux Anglais une

foule de questions, qui dénotaient son désir de s'instruire, et confia

au chef de la tribu des Bezendjos, qui sont Béloutchis, le soin de

mener les voyageurs à Kélat.

La température avait bien changé depuis Bombay. Pottinger et Christie

eurent à souffrir dans les montagnes d'un froid excessivement vif, qui

alla jusqu'à geler l'eau dans les outres.

«Kélat, dit Pottinger, la capitale de tout le Béloutchistan, ce qui lui

a valu son nom de Kélat, ou _la Cité_, est située sur une hauteur à

l'occident d'une plaine ou vallée bien cultivée, longue d'environ huit

milles et large de trois. La plus grande partie de cette étendue est en

jardins. La ville forme un carré. Trois côtés sont ceints par un mur en

terre haut d'une vingtaine de pieds, flanqué, par intervalles de deux

cent cinquante pas, de bastions, qui, ainsi que les murs, sont percés

d'un grand nombre de barbacanes pour la mousqueterie..... Je n'eus pas

l'occasion de visiter l'intérieur du palais, mais il n'offre qu'un amas

confus de bâtiments communs en terre avec des toits plats en forme de

terrasse; le tout est défendu par des murs bas, garnis de parapets et

percés de barbacanes. On compte dans la ville près de deux mille cinq

cents maisons, mais il y en a à peu près la moitié autant dans les

faubourgs; elles sont en briques à demi cuites et en charpente, le

tout enduit de mortier de terre. Les rues sont en général plus larges

que celles des villes habitées par les Asiatiques. La plupart ont de

chaque côté des trottoirs élevés pour les piétons; dans le milieu, un

ruisseau découvert, qui est une chose bien incommode par la grande

quantité d'ordures et d'immondices que l'on y jette et par l'eau de

pluie stagnante qui s'y arrête, car aucun règlement positif ne force de

le nettoyer. Un autre grand obstacle à l'agrément et à la propreté de

la ville tient à l'usage de faire avancer par-dessus la rue les étages

supérieurs des maisons, ce qui en rend le dessous sombre et humide...

Le bazar de Kélat est vaste et bien garni de marchandises de toute

sorte. Chaque jour, il est fourni de viandes, d'herbages et de toute

espèce de denrées, qui sont à bon marché.»

La population, d'après Pottinger, est partagée en deux classes bien

distinctes, les Béloutchis et les Brahouis, et chacune d'elles est

subdivisée en un grand nombre de tribus. La première tient du persan

moderne par son aspect et sa langue; le brahoui conserve au contraire

un grand nombre d'anciens mots hindous. De nombreuses unions entre ces

deux classes ont donné naissance à une troisième.

Les Béloutchis, sortis des montagnes du Mekhran, sont tunnites,

c'est-à-dire qu'ils considèrent les quatre premiers imans comme les

successeurs légitimes de Mahomet. Peuple pasteur, ils en ont les

qualités et les défauts. S'ils sont hospitaliers, ils sont indolents,

et passent leur temps à jouer et à fumer. Ils se bornent généralement

à posséder une ou deux femmes, qu'ils sont moins jaloux que les autres

musulmans de laisser voir aux étrangers. Ils ont un grand nombre

d'esclaves des deux sexes, qu'ils traitent avec bonté. Excellents

tireurs, ils sont chasseurs passionnés; d'une bravoure à toute épreuve,

ils se plaisent aux razzias, qui portent chez eux le nom de «tchépaos.»

Ces expéditions sont, ordinairement, le fait des Nhérouis, les plus

sauvages et les plus pillards des Béloutchis.

Quant aux Brahouis, ils poussent encore plus loin leurs habitudes

errantes. Peu d'hommes sont plus actifs et plus forts, endurant aussi

bien le froid glacial des montagnes que la chaleur embrasée des

plaines. Généralement petits, aussi braves, aussi habiles tireurs,

aussi fidèles à leur parole que les Béloutchis, ils ont un goût moins

prononcé pour la rapine.

«Je n'ai vu aucun autre peuple asiatique, dit Pottinger, auquel ils

ressemblent, car un grand nombre ont la barbe et les cheveux bruns.»

Après un assez court séjour à Kélat, les deux voyageurs, qui

continuaient à se faire passer pour des marchands de chevaux, jugèrent

à propos de reprendre leur voyage; mais, au lieu de suivre la grande

route de Candahar, ils traversèrent un pays triste et stérile, fort

peu peuplé, qu'arrose le Caïsser, rivière sans eau pendant l'été. Ils

arrivèrent, sur la frontière de l'Afghanistan, dans une petite ville

appelée Noschky ou Nouchky.

En cet endroit, des Béloutchis, qui semblaient leur vouloir du bien,

leur représentèrent la difficulté de gagner le Khorassan et Hérat, sa

capitale, par la route du Sedjistan.

«Gagnez le Kerman, leur disait-on, par Kedje et Benpour ou par Serhed,

village à la frontière occidentale du Béloutchistan, et de là entrez

dans le Nermanchir.»

L'idée de suivre deux routes sourit immédiatement à Christie et

à Pottinger. Cette résolution était cependant contraire à leurs

instructions, mais «nous trouvions notre excuse, dit Pottinger,

dans l'avantage incontestable qui en résulterait, en procurant, sur

les régions que nous étions chargés d'explorer, des connaissances

géographiques et statistiques plus étendues que celles que l'on

pourrait espérer si nous voyagions ensemble.»

Christie partit le premier par la route de Douchak; nous le suivrons

plus tard.

Quelques jours plus tard, Pottinger reçut à Nouschky, de son

correspondant de Kélat, des lettres lui apprenant que des envoyés des

émirs du Sindhy étaient à leur recherche, car ils avaient été reconnus,

et que le soin de sa sûreté devait le déterminer à partir au plus tôt.

Le 25 mars, le lieutenant anglais prenait donc la route de Serawan,

très petite ville située près de la frontière afghane. Avant d'y

parvenir, Pottinger avait rencontré sur son chemin des monuments

singuliers, tombeaux ou autels, dont la construction était attribuée

aux «Guèbres», ces adorateurs du feu, qui portent aujourd'hui le nom de

«Parsis».

Serawan est à six milles des monts Serawani, au milieu d'un

canton stérile et nu. Cette ville ne doit sa fondation qu'à

l'approvisionnement constant et considérable d'eau que lui fournit le

Beli, avantage inappréciable dans une contrée continuellement exposée à

la sécheresse, à la disette et à la famine.

Pottinger visita ensuite le district de Kharan, renommé pour la

force et l'agilité de ses chameaux, et traversa le désert qui forme

l'extrémité méridionale de l'Afghanistan. Le sable y est excessivement

ténu, ses particules sont presque impalpables; il forme, sous

l'action du vent, des monticules de dix à vingt pieds de haut séparés

par de profondes vallées. Même par un temps calme, un grand nombre

de particules flottent dans l'air, donnent lieu à un mirage d'une

espèce particulière, et, pénétrant dans les yeux, la bouche ou les

narines, causent une irritation excessive en même temps qu'une soif

inextinguible.

En pénétrant sur le territoire du Mekhran, Pottinger dut prendre

le caractère d'un «pyrzadeh» ou saint, parce que la population est

essentiellement pillarde et que sa qualité apparente de commerçant

n'aurait pas manqué de lui attirer les aventures les plus désagréables.

Au village de Goul, dans le district de Daïzouk, succèdent le bourg

ruiné d'Asmanabad, celui d'Hefter et la ville de Pourah, où Pottinger

fut obligé d'avouer sa qualité de Frangui, au grand scandale du guide,

qui, depuis deux mois qu'ils vivaient ensemble, ne s'en doutait pas, et

auquel il avait donné mainte preuve de sainteté.

Enfin, épuisé de fatigue, à bout de ressources, Pottinger atteint

Benpour, localité visitée, en 1809, par un capitaine d'infanterie

cipaye du Bengale, M. Grant. Fort de l'excellent souvenir que cet

officier a laissé, le voyageur se rend auprès du _Serdar_. Mais

celui-ci, au lieu de mettre à sa disposition les secours nécessaires

à la continuation de son voyage, au lieu de se contenter du faible

présent que Pottinger lui a fait, trouve encore moyen d'extorquer

une paire de pistolets, qui lui auraient été bien utiles dans ses

pérégrinations.

Basman est le dernier lieu d'habitation fixe du Béloutchistan. On

visite en ce lieu une source d'eau bouillante sulfureuse que les

Béloutchis regardent comme un excellent spécifique dans les maladies

cutanées.

Les frontières de la Perse sont loin d'être établies d'une manière

scientifique. Aussi existe-t-il une large bande de territoire non pas

neutre, mais sujette à contestation et théâtre ordinaire de luttes

sanglantes.

La petite ville de Regan, dans le Nermanchir, est très jolie. C'est un

fort, ou plutôt un village fortifié entouré de hautes murailles bien

entretenues et munies de bastions.

Plus loin, dans la Perse même, on rencontre Bemm, ville autrefois

très importante, comme en témoignent les ruines étendues dont elle

est entourée. Pottinger y fut reçu avec beaucoup de cordialité par le

gouverneur.

«Quand il fut près de l'endroit où je me trouvais, dit le voyageur,

il se tourna vers un de ses gens et lui demanda où était le Frangui.

On me désigna; il me fit signe de la main de le suivre, et en même

temps son regard fixe, qui me toisait de la tête aux pieds, exprimait

l'étonnement que lui causait ma mise; elle était réellement assez

étrange pour excuser l'impolitesse de son regard. J'avais une grosse

chemise de Béloutchi et un pantalon qui jadis avait été blanc; mais,

depuis six semaines que je le portais, il tirait sur le brun et était

presque en lambeaux; ajoutez à cela un turban bleu, un morceau de corde

en guise de ceinture et dans ma main un gros bâton qui m'avait rendu

de grands services pour m'aider à marcher et à me défendre contre les

chiens.»

Malgré l'état de délabrement du personnage loqueteux qui se présentait

devant lui, le gouverneur reçut Pottinger avec autant de cordialité

qu'on en peut attendre d'un musulman, et lui fournit un guide pour

aller à Kerman.

C'est le 3 mai que le voyageur pénétra dans cette ville, avec le

sentiment d'avoir accompli ce qu'il y avait de plus difficile dans son

voyage et de se voir à peu près sauvé.

Kerman est la capitale de l'ancienne Karamanie; c'était une ville

florissante sous la domination afghane, et une fabrique de châles qui

rivalisaient avec ceux de Cachemire.

En ce lieu, Pottinger fut témoin d'un spectacle fréquent dans ces pays

où l'on fait peu de cas de la vie d'un homme, mais qui cause toujours à

un Européen une impression d'horreur et de dégoût.

Le gouverneur de cette ville était à la fois gendre et neveu du shah et

fils de sa femme.

«Le 15 mai, le prince jugea lui-même, dit le voyageur, des gens accusés

d'avoir tué un de leurs domestiques. On peut difficilement se faire

une idée de l'état d'incertitude et d'alarme dans lequel les habitants

restèrent toute la journée. Les portes de la ville furent fermées,

au moins pour empêcher de sortir. Les officiers du gouvernement ne

s'occupèrent d'aucune affaire. Des gens furent mandés comme témoins,

sans avertissement préalable. J'en vis deux ou trois conduits au palais

dans un état d'angoisse qui n'eût pas été différent s'ils eussent été

conduits au supplice. Vers trois heures après midi, le prince prononça

la sentence contre les prévenus qui avaient été convaincus. Aux uns,

on creva les deux yeux; à d'autres, on fendit la langue. A ceux-ci

on coupa les oreilles, le nez, les lèvres; à ceux-là les deux mains,

les doigts ou les orteils. J'appris que, durant tout le supplice de

ces misérables que l'on mutilait, le prince était assis à la même

fenêtre où je le vis et qu'il donna ses ordres sans le moindre signe de

compassion ou d'horreur pour la scène qui se passait devant lui.»

De Kerman, Pottinger gagna Cheré-Bebig, ville située à égale distance

de Yezd, de Chiraz et de Kerman, puis Ispahan, où il eut le plaisir de

retrouver son compagnon Christie, et enfin Meragha, où il rencontra le

général Malcolm. Il y avait sept mois que les voyageurs avaient quitté

Bombay. Christie avait parcouru deux mille deux cent cinquante milles,

et Pottinger deux mille quatre cent douze.

Mais il faut revenir en arrière et voir comment Christie allait se

tirer du périlleux voyage qu'il avait entrepris. A bien meilleur compte

et bien plus facilement que lui-même ne l'espérait!

Il avait quitté Noschky le 22 mars, traversé les monts Vachouty et un

pays inculte, presque désert jusqu'aux bords du Helmend, rivière qui se

jette dans le lac Hamoun.

«Le Helmend, dit Christie dans son rapport à la Compagnie, après avoir

passé près de Candahar, coule sud-ouest et ouest, puis entre dans le

Sedjistan environ à quatre jours de marche de Douchak; il décrit un

détour le long des montagnes, puis il forme un lac. A Pellalek, où nous

étions, il est à peu près large de douze cents pieds et très profond;

son eau est très bonne. A la distance d'un demi-mille de chaque côté,

le pays est cultivé par irrigations, ensuite le désert commence, il

s'élève en falaises perpendiculaires. Les bords de la rivière abondent

en tamarix et fournissent aussi la pâture aux bestiaux.»

Le Sedjistan, situé sur les bords de cette rivière, ne renferme que

cinq cents milles carrés. Les parties habitées sont les bords du

Helmend, dont le lit s'enfonce tous les ans.

A Elomdar, Christie envoya chercher un Hindou, auquel il était

recommandé. Celui-ci lui conseilla de renvoyer ses Béloutchis et

de prendre le caractère d'un pèlerin. Quelques jours plus tard, il

pénétrait à Douchak, qui porte aussi le nom de Djellahabad.

«Les ruines de l'ancienne ville couvrent un terrain au moins aussi

grand que celui d'Ispahan, dit le voyageur. Elle a été bâtie, comme

toutes les villes du Sedjistan, de briques à demi cuites; les maisons

étaient à deux étages et avaient des toits voûtés. La ville moderne de

Djellahabad est propre, jolie, et dans un état d'accroissement; elle

renferme à peu près deux mille maisons et un bazar passable.»

De Douchak à Hérat, Christie fit la route assez facilement, n'ayant à

prendre que certaines précautions pour soutenir son personnage.

Hérat est située dans une vallée entourée de hautes montagnes et

arrosée par une rivière, ce qui fait qu'on ne voit partout que vergers

et jardins. La ville couvre un espace de quatre milles carrés; elle est

entourée d'un mur flanqué de tours et ceinte de fossés pleins d'eau.

De grands bazars, garnis de nombreuses boutiques, la Mechedé-Djouma ou

Mosquée du Vendredi, sont les principaux monuments de cette ville.

Aucune cité n'a moins de terrains vagues et une population plus

agglomérée. Christie l'estime à cent mille habitants. C'est peut-être,

de toute l'Asie soumise aux princes indigènes, la ville la plus

commerçante. Entrepôt du trafic entre Caboul, Candahar, l'Hindoustan,

le Cachemire et la Perse, Hérat produit certaines marchandises

recherchées, les soies, le safran, les chevaux et l'assa-fœtida.

[Illustration: Costumes afghans. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

«Cette plante, dit Christie, croît à la hauteur de deux à trois pieds;

la tige a deux pouces de diamètre; elle est terminée par une ombelle,

qui, dans sa maturité, est jaune et ressemble à un chou-fleur. Les

Hindous et les Béloutchis l'aiment beaucoup; ils la mangent, après

avoir fait cuire la tige sous les cendres et étuver l'ombelle comme les

autres plantes potagères; elle conserve néanmoins son goût et son odeur

nauséabonde.»

Comme tant d'autres villes orientales, Hérat possède de beaux jardins

publics, mais on ne les soignait plus alors que pour leurs productions,

qui étaient vendues au bazar.

Au bout d'un mois de séjour à Hérat, sous le déguisement d'un marchand

de chevaux, Christie quitte la ville, ayant adroitement semé le bruit

de son prochain retour, après le pèlerinage qu'il comptait faire

à Méched. Il se dirige sur Yezd, à travers un pays ravagé par les

Ouzbecks, qui ont détruit les réservoirs destinés à recevoir l'eau de

pluie.

[Illustration: Une troupe de bayadères entra. (Page 52.)]

Yezd est une très grande ville, bien peuplée, à l'entrée d'un désert

de sable. On lui donne le nom de «Dar-oul-Ebadet», ou le Siège de

l'Adoration. Elle est renommée pour la sécurité dont on y jouit, ce

qui a puissamment contribué au développement de son commerce avec

l'Hindoustan, le Khorassan, la Perse et Bagdad.

«Le bazar, dit Christie, est vaste et bien fourni de marchandises.

Cette ville contient vingt mille maisons, indépendamment de celles des

Guèbres. On estime le nombre de ces derniers à quatre mille. C'est un

peuple actif et laborieux, quoique cruellement opprimé.»

De Yezd à Ispahan, où il descendit au palais de l'émir Oud-Daoulé,

Christie avait parcouru une distance de cent soixante-dix milles sur

une bonne route. Il eut le plaisir de rencontrer dans cette dernière

ville, comme nous l'avons dit, son compagnon Pottinger; les deux

officiers n'eurent qu'à se féliciter mutuellement d'avoir si bien

accompli leur mission et échappé à tous les dangers d'une route aussi

longue, à travers des pays fanatisés.

Comme on pourra peut-être en juger par le résumé que nous venons de

faire, le récit de Pottinger est extrêmement curieux. Bien plus précis

que la plupart de ses devanciers, il a porté à la connaissance publique

une foule de faits historiques, d'anecdotes, d'appréciations et de

descriptions géographiques des plus intéressants.

Depuis le milieu du XVIIIe siècle, le Caboulistan n'avait cessé

d'être le théâtre de guerres civiles acharnées. Des compétiteurs,

qui s'attribuaient plus ou moins de droits au trône, avaient partout

porté le fer et la flamme, et, de cette région, autrefois riche et

florissante, ils avaient fait un désert, où les ruines des cités

disparues semblaient le dernier témoignage d'une prospérité que l'on

pouvait croire à jamais éteinte.

Vers 1808, c'était Shujau-Oul-Moulk qui régnait à Caboul. L'Angleterre,

plus inquiète qu'on ne l'a longtemps soupçonné des projets formés par

Napoléon de l'attaquer dans l'Inde et des tentatives d'alliance qu'il

avait faites auprès du shah de Perse par l'intermédiaire du général

Gardane, résolut d'envoyer une ambassade au roi de Caboul, qu'il

s'agissait de gagner aux intérêts de la Compagnie.

L'ambassadeur choisi fut Mountstuart Elphinstone, qui nous a laissé

un très intéressant récit de sa mission. On lui doit des informations

absolument nouvelles sur toute cette région et sur les tribus qui la

peuplent. Son livre a aujourd'hui un regain d'actualité, et l'on ne

lit pas sans intérêt les pages consacrées aux Kybériens et aux autres

peuplades montagnardes, mêlées aux événements qui se déroulent sous nos

yeux.

Parti de Delhi au mois d'octobre 1808, Elphinstone gagna Canound, où

commence un désert de sable mouvant, puis entra dans le Shekhawuttée,

canton habité par des Radjpouts. A la fin d'octobre, l'ambassade

atteignait Singauna, jolie ville, dont le rajah était un enragé fumeur

d'opium.

«C'était, dit le voyageur, un petit homme, dont les gros yeux étaient

enflammés par l'usage de l'opium. Sa barbe, relevée de chaque côté

vers les oreilles, lui donnait un aspect sauvage et terrible.»

Djounjounha, dont les jardins causent une impression de fraîcheur

au milieu de ces déserts, ne dépend pas encore du rajah de Bikanir,

dont les revenus ne dépassent pas 1,250,000 francs. Comment ce prince

peut-il encore percevoir des revenus aussi considérables avec un

territoire aride et désert, que parcourent en tous sens des millions de

rats, des hordes de gazelles ou d'ânes sauvages?

«Le sentier, à travers les montagnes de sable, étant fort étroit, dit

Elphinstone, décrivant la marche de sa caravane, deux chameaux à peine

y pouvaient passer de front. Pour peu qu'un de ces animaux s'écartât,

il s'enfonçait dans le sable comme dans la neige, en sorte que le

moindre embarras à la tête de la colonne arrêtait toute la caravane.

L'avant-garde ne pouvait plus marcher lorsque la queue était retenue,

et, de peur que la division séparée de ses guides se perdît parmi les

colonnes de sable, le son du tambour et de la trompette servait de

signal pour empêcher toute séparation.»

Ne dirait-on pas la marche d'une armée? Ces bruits guerriers, l'éclat

des uniformes et des armes, tout cela pouvait-il donner l'idée d'une

ambassade pacifique? Ne pourrait-on pas appliquer à l'Inde le dicton si

connu, qui explique, en Espagne, les idées et les mœurs qui nous sont

étrangères, et dire _Cosas de India_, comme on dit _Cosas de España_?

«La rareté de l'eau, rapporte encore l'ambassadeur, et la mauvaise

qualité de celle que nous buvions, étaient insupportables à nos soldats

et à nos valets. Si l'abondance des melons d'eau soulageait leur soif,

ce n'était pas sans de fâcheux effets pour leur santé. La plupart des

naturels de l'Inde qui nous accompagnaient furent affligés d'une fièvre

lente et de la dyssenterie. Quarante personnes moururent pendant la

première semaine de halte à Bikanir.»

On peut dire de Bikanir ce que La Fontaine dit des bâtons flottants:

De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien

L'aspect extérieur de la ville lui est favorable; mais ce n'est qu'un

amas sans ordre de cabanes avec des murailles de «bousillage».

A ce moment, le pays était envahi par cinq armées, et les deux

belligérants expédiaient envoyé sur envoyé à l'ambassadeur anglais pour

tâcher d'obtenir, sinon un secours matériel, du moins un appui moral.

Elphinstone fut reçu par le rajah de Bikanir.

Les voyageurs du XIXe siècle · 第 4 / 39 段