n'est pas assez de dire qu'ils témoignent d'étonnantes aptitudes pour
les sciences. Il faut ajouter que leur esprit s'attache à tirer parti de
leurs connaissances. Ainsi, ils appellent _chimie_ une science qui ne
peut être vraisemblablement que celle que nous désignons nous-mêmes par
_El-Kimika_ (alchimie); mais chez eux il s'agit moins de transmuer le
cuivre en or ou de changer le verre en rubis que d'étudier les métaux,
les arbres, les pierres et enfin tout ce qui existe dans la nature.
Leurs recherches, à ce que j'ai compris, ont pour but de pénétrer la
cause qui fait, par exemple, que la pierre se transforme en chaux et
s'effrite sous les doigts; pourquoi les unes sont susceptibles d'être
polies, les autres colorées ou parfumées. Pourquoi les arbres distillent
les uns la gomme, les autres le mastic, le sucre ou le poison? Tout cela
est bien pourtant le produit de la même terre, issu d'une même argile.
Aussi croient-ils intéressant de rechercher les raisons qui les rendent
si dissemblables entre eux. Pour atteindre ce but ils ont ouvert ce que
dans leur langue ils appellent _cabinet_. Le gouvernement y a installé
des appareils de forme bizarre, de grands et de petits bocaux où ils
renferment des échantillons de ce que l'Asie, l'Europe et l'Afrique, les
îles, la mer contiennent de choses rares ou précieuses: l'or, l'argent,
des pierres précieuses, le fer, le plomb, le cuivre, le mercure; puis
des terres de couleur jaune, rouge et blanche, des éclats de bois
pareils à la nacre. Plus loin sont les insectes de toutes formes et de
toutes grosseurs, des poissons et du bois pétrifiés, des éléphants, des
lions, des tigres, des serpents, des singes, des abeilles, etc.,
conservant toutes les apparences de la vie. Les métaux, comme les
animaux, servent de sujet de leçon aux lettrés...
«Ces derniers ne sont pas moins habiles dans l'art de dessécher les
animaux. J'en ai vu à Pesth de bien curieux. Mais le plus singulier je
l'ai vu à Paris. Il ressemblait à un petit âne et n'avait que trois
pieds. Le troisième était fixé à la racine de la queue. On y voit
beaucoup de choses semblables, mais je m'arrête, car je ne saurais tout
raconter.
«Dans ces mêmes écoles on enseigne la physique à la mode nazaréenne. Les
lettrés du pays prétendent que l'air que nous respirons serait un
composé d'air _vital_, d'air _mortel_ et de _feu_. L'air, d'après eux,
renfermerait les éléments les plus contradictoires, mais _Dieu seul sait
tout_... A la vérité c'est merveille de voir les instruments par
lesquels ils font les expériences qui servent à démontrer leur
science...»
Mouhib effendi fait ici le récit d'une expérience à laquelle il assista
sur la décomposition de l'air. Après avoir expliqué les mystères de
l'_Alchimie_ française, il ajoute: «Voilà ce que j'ai vu de mes yeux. Le
lettré me proposa de faire la même expérience, mais je m'y refusai. Il
me montra d'autres instruments non moins étranges pour expliquer,
disait-il, les éclairs et la foudre qui tombe du ciel. Ne me souciant
pas d'en voir davantage, je me retirai[27].»
[27] Le diplomate turc sort du laboratoire plus scandalisé que
convaincu. J'assistai un jour à un examen à la faculté de médecine
de Constantinople. Questionné sur un point de physiologie l'étudiant
répondit d'une manière assez satisfaisante, puis il ajouta, en
manière de conclusion: «Tout ça, ce sont des idées que je ne saurais
adopter. Je suis musulman et ma religion m'interdit d'y croire.»
_Où Mouhib effendi décrit la première exposition._
«Nulle part, écrit-il, les arts ne sont aussi activement cultivés que
chez les _nazaréens_. Un exemple de cette activité c'est le spectacle
qu'il m'a été donné de voir. On vient d'élever dans le centre de la
ville un bâtiment divisé en nombreux pavillons qui communiquent entre
eux par des couloirs. On y a exposé tout ce que le monde contient de
pierreries, de bijoux, d'ustensiles en or, en argent; des machines, des
pendules, des armes: canons, pistolets, fusils, et autres engins de
guerre dont l'énumération n'aurait point de fin. Dans un pavillon
spécial l'on a entassé des outils à l'usage des artisans. Tous ces
objets sont disposés avec ordre et les plus précieux sont enfermés dans
les vitrines. Cette foire où rien ne se vend, mais où tout est exposé
pour l'agrément des yeux et l'instruction du monde, a été organisée par
le gouvernement non seulement pour inspirer à chacun le goût des arts,
mais pour faire connaître les oeuvres des inventeurs et en perpétuer le
souvenir. A l'exemple de mon prédécesseur, je rapporterai avec
exactitude tout ce que j'y ai vu:
«A côté des objets de création récente, on a placé intentionnellement,
pour susciter des comparaisons, le produit similaire du type ancien. A
côté des objets précieux placés là pour faire connaître la gloire de
l'État, qui sont en or, en cristal et en ivoire, on a placé des
échantillons de chaux et de brique, des toiles et des draps, des tentes,
des instruments de géométrie, des scies, des poulies et autres choses
semblables.
«Lorsqu'un particulier est pris de l'envie de faire une invention, il
parcourt les galeries, examine tout, et, si cet examen lui suggère une
idée nouvelle, il rentre chez lui pour la réaliser. Toutefois, s'il
s'aperçoit que ce qu'il avait dans l'idée est déjà inventé, il se borne
alors à y apporter des modifications avantageuses. Son oeuvre achevée,
il la présente à l'examen d'un groupe de savants qui se prononcent sur
son utilité. Si elle est jugée bonne, il reçoit une médaille ou une
récompense en argent, puis un droit de vente exclusif.
«C'est ainsi qu'un industriel, auteur d'une charrue, reconnue supérieure
aux autres, obtint le monopole de la vente. Un autre ayant perfectionné
une machine à feu dont le travail égalait la puissance de 12 hommes, le
gouvernement l'en récompensa par la cession d'un monopole de vente qu'il
s'empressa d'exploiter et qui bientôt l'enrichit. Cette pompe à feu, je
l'ai vue comme tout le monde. Là où il fallait douze chevaux pour
accomplir un travail, un seul homme suffit, plus un sac de charbon pour
entretenir le feu sans lequel la pompe ne fonctionnerait pas: on voit à
quel point le travail s'en trouve simplifié. Et pourtant cette machine
ne mesure qu'une dizaine de _zerdals_ de surface, mais sa structure est
si merveilleuse que la gravure la mieux faite ne saurait en donner une
vue exacte. Ainsi plus besoin d'animaux et par suite d'orge, de foin et
de paille, ni de palefreniers.
«Ce curieux objet me remet en mémoire la tentative d'Arakil _ousta_,
l'inventeur de l'outillage de notre poudrière, pour faire que les
vaisseaux de guerre pussent remonter le Bosphore par vent contraire. Il
présenta à l'arsenal, au temps de Hussein pacha, un _gabion_ de son
invention auquel il adapta je ne sais quelle machine munie de cylindres
qui dépassaient les sabords de chaque côté. Quatre ou cinq hommes
auraient suffi pour le diriger. A l'aide de ce simple appareil il se
faisait fort de remorquer les vaisseaux à trois ponts jusqu'à la rade de
Bouyouk-Déré, malgré les courants les plus violents. Arakil _ousta_ ne
fut point écouté, et l'invention en resta là. C'est en cherchant dans
les _galeries_ si je ne trouverais pas un instrument semblable à celui
de l'_ousta_ de la poudrière que je découvris la pompe à feu citée plus
haut. La seule différence (que j'ai pu établir entre les deux systèmes),
c'est que celui de Stamboul ressemblait à un _cabestan_. Cependant des
hommes instruits m'ont assuré que ces diverses machines n'ont encore
donné aucun résultat appréciable...
«L'entrée des galeries est ouverte au public deux fois par semaine et
les femmes y ont accès en même temps que les hommes. Les ambassadeurs et
les personnes spécialement invitées y peuvent pénétrer tous les jours.»
Mouhib effendi visite consciencieusement les imprimeries où «toute
publication de quelque nature qu'elle soit passe sous le contrôle de
l'autorité qui censure et retranche des textes tout ce qui pourrait
nuire aux intérêts de l'État».
«J'ai visité celle du _Moniteur_ dont le matériel est arrangé dans un
ordre parfait. De nombreux casiers sont là contenant les caractères des
alphabets turc, grec, syrien, hébraïque, allemand, russe et d'autres
langues inconnues. J'ai visité la fonderie, les ateliers où chacune de
ces langues occupe une place à part. J'ai observé que les typographes
ignorent tous celle des livres qu'ils composent, mais qu'ils n'en
étaient pas moins habiles à les composer, sans doute par un effet de
l'habitude. J'y ai compté jusqu'à cent cinquante presses, pareilles à
celles de Scutari. Le _Moniteur_ consomme, m'a-t-on dit, une dizaine de
charrettes de papier. Son personnel comprend un effectif de 600
ouvriers. On doit savoir que dans les pays du _frenghistan_, hommes et
femmes sont obligés de lire les _gazettes_ et leur impatience à savoir
ce qu'elles contiennent fait qu'on les voit lire même sur la voie
publique. Nous payions 25 francs notre abonnement trimestriel au
_Moniteur_ et nous étions abonnés à six autres gazettes, ce qui nous
revenait à 72 francs par trimestre.
«Pendant mon séjour à Paris, on construisit une machine de bronze pour
l'impression des livres turcs et arabes. En apparence, elle réalisait un
progrès, mais à l'épreuve, les résultats qu'elle donna furent médiocres.
Comme j'exprimais mon opinion au directeur, à ce sujet, il me répondit
qu'il s'était aperçu lui-même de ses imperfections, mais qu'il pensait
l'utiliser encore quelque temps avant de la refondre.
«Comme j'allais me retirer, il me présente une feuille sortant tout
humide de la presse où je lis qu'elle a été tirée «en souvenir de la
visite que Mouhib effendi, envoyé extraordinaire de la Sublime Porte, a
faite à l'imprimerie nationale».
«J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'observer que les ouvrages imprimés
avec des caractères en plomb manquent de netteté. C'est le cas de
l'ouvrage _Amentu Birguivi Cherhi_ dont mon père est l'auteur. Au cours
du tirage j'essayai d'y remédier en soumettant le papier à un fort
polissage, mais je ne tardai pas à m'apercevoir de l'inutilité de mes
efforts. Pour obtenir un résultat appréciable il aurait fallu le rouler
un millier de fois, et dans ce but j'avais fait fabriquer un rouleau
spécial. Or, je ne pus dépasser la centaine. A Paris, je m'informai s'il
n'existait pas un procédé qui me faciliterait la besogne. On me montra
un cylindre que j'expédiai à Stamboul et dont nos imprimeurs ont eu à se
louer.»
_Du commerce et de l'institution appelée poste._
«Les nazaréens sont des calculateurs habiles et leurs gouvernements
s'ingénient à qui mieux mieux pour donner au commerce de leur pays le
plus grand développement. Ils s'avisent, pour s'enrichir, d'expédients
les uns plus surprenants que les autres... Ils utilisent dans ce but le
cours des fleuves, les ruisseaux, le vent, la force naturelle de tous
les éléments. Où il y a de l'eau, ils construisent un moulin
hydraulique; où l'eau fait défaut, ils élèvent un moulin à vent...
«... Ce système (commercial) est complété par cette étonnante
administration des postes dont je tenterai d'expliquer les procédés dans
la mesure où j'ai pu les comprendre...
«Ce service (des _postes_) mérite également l'attention par la sévérité
qui préside à son fonctionnement. Si quelqu'un se présentait, par
exemple, au nom du gouvernement pour réquisitionner des chevaux affectés
au service, il serait honteusement chassé. Je ne parle pas seulement du
simple fonctionnaire, mais l'Empereur lui-même ne serait pas mieux reçu
et il ne pourrait en tous cas disposer des chevaux sans payer.
«Voici un fait dont j'ai été témoin: Un jour on signala à la frontière
l'arrivée de l'ambassadeur de Perse. Les autorités envoyèrent aussitôt à
sa rencontre un _Mihmandar_[28], mais elles eurent soin, en même temps,
de lui donner l'argent nécessaire pour défrayer l'hôte jusqu'à Paris, si
bien que celui-ci n'eut pas à débourser un _para_ tout le long de son
voyage. Cependant chacun sait que les pays infidèles sont chiches de
leur argent.
[28] Fonctionnaire que la S. Porte attache à un étranger de
distinction voyageant en Turquie.
«Les localités traversées par un haut fonctionnaire de l'État ou par un
général qui va prendre un commandement ne sont nullement obligées de
contribuer à leurs frais de déplacement. Dans ces pays, chacun, petit ou
grand, voyage suivant ses moyens propres. Les moeurs y sont telles que
si un fonctionnaire se permettait d'user de son autorité pour
réquisitionner le matériel des postes, les particuliers ne manqueraient
pas de se prévaloir de son exemple. Telle est la raison pour laquelle
les courriers de l'État disposent d'un matériel indépendant. Ils ne sont
autorisés qu'à louer moyennant finance, aux relais, les chevaux dont ils
ont besoin.
«Il a été créé, en outre, pour la commodité du public, un système de
voitures économiques, appelées _diligences_. On peut les comparer à nos
_bazars-caïks_ du Bosphore. Ces voitures stationnent au milieu des
places où elles attendent les voyageurs qu'elles transportent moyennant
un prix fixé par un tarif. Hommes, femmes, enfants s'y entassent
pêle-mêle avec leurs bagages. On sait d'avance l'heure du départ et, par
suite de la régularité du service, celle de l'arrivée. Le soir, le gîte
et un repas les attendent dans l'une des nombreuses auberges semées sur
la route. S'ils refusent de manger le repas qu'on leur sert, ils n'en
payent pas moins leur écot. C'est ce qui advint à nos serviteurs qui
avaient refusé de toucher aux plats par crainte de manger du porc. Les
postillons nous firent observer, pour nous engager à payer, que
l'aubergiste n'avait pu prévoir que des musulmans se trouveraient parmi
les voyageurs. Bon gré mal gré nous dûmes payer un repas que nous
n'avions pas mangé.»
_Le Départ._
«Aussitôt que l'Iradé me rappelant à Constantinople me fut communiqué,
je remis les pouvoirs à Ghalib effendi, notre premier secrétaire, qui
était à ce moment atteint d'une maladie grave. Aussi avions-nous décidé,
avant de quitter Paris, que s'il venait à mourir, le drogman serait
appelé à le remplacer. Munis de nos passeports, j'entrepris de gagner
Constantinople par la voie de terre et de faire voyager les gens de ma
suite par la voie de mer. Cependant nous voyageâmes de conserve jusqu'à
Marseille. Trois jours après notre départ, nous arrivions à Lyon, ville
importante, dont la population se livre à l'industrie des étoffes de
soie et de laine. Son commerce est très actif, encore qu'elle n'exporte
plus ses produits en Angleterre à cause de la guerre; mais, comme le
reste du monde lui est ouvert, elle redouble d'efforts pour se créer de
nouveaux débouchés. Nous étant remis en route, nous arrivions à
Marseille après trois jours de marche. Peu après nous y recevions la
nouvelle de la mort de Ghalib effendi en même temps que la transmission
de ses pouvoirs au drogman. Le mauvais temps nous contraignit à rester
dans cette ville plus que nous ne l'aurions voulu et nos gens ne purent
embarquer qu'au dix-huitième jour de notre arrivée. Le temps s'étant
remis au beau, le navire put lever l'ancre et, avec l'aide de Dieu, mit
le cap sur l'île de Malte. Quant à nous, nous nous acheminâmes vers
Toulon.
«Marseille est une grande ville sur la mer blanche et son port est assez
bien abrité. Le château qui en défend l'entrée fut détruit pendant la
révolution. Il peut contenir jusqu'à deux cents navires de commerce,
mais aujourd'hui il est à peu près abandonné. Avant que la guerre
éclatât avec l'Angleterre le mouvement du port était de trois cents
navires et son commerce était florissant. On n'y voit plus aujourd'hui
que quelques vaisseaux sous pavillon ottoman[29].
[29] Ces vaisseaux étaient hydriotes et spetziotes. Avant la
Révolution française le commerce en Levant appartenait presque
exclusivement à la France. Il se faisait par _caravanes_,
c'est-à-dire que les bâtiments partis de Marseille allaient faire
relâche dans les différentes échelles du Levant pour y décharger
leurs marchandises. Les comptoirs que l'on y établissait relevaient
de la Chambre de commerce de Marseille. La Révolution et les guerres
qui suivirent ont ruiné ce commerce. Les traditions s'y perdirent et
la concurrence s'y établit. Le commerce grec fut le premier à mettre
à profit les événements politiques. La marine des îles moréotes date
de cette époque, ce devait être le facteur principal de
l'émancipation de la Grèce moderne.
«Le soir venu, au signal d'un coup de canon, une chaîne est tendue d'un
môle à l'autre, à travers de massifs anneaux de fer. Dès lors aucun
navire n'est plus admis à y pénétrer. L'entrée en est même interdite aux
simples embarcations. Un fanal y est allumé après le coucher du soleil,
et de chaque côté s'élèvent des postes où des soldats montent la garde
nuit et jour. Ces précautions ne sont pas inutiles, car il ne se passe
pas de jour où l'on ne voie apparaître au large deux ou trois navires
anglais. La population se plaint vivement de cet état de choses.
«L'on peut dire que l'Eyalet de Provence vit de son industrie et
principalement des transactions du port de Marseille où s'accumulent les
denrées de la Turquie, de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc. J'ai pu
m'assurer par moi-même de la cherté excessive des denrées, encore que
l'Eyalet soit réputé pour sa fertilité.
«M'étant arrêté plusieurs jours à Toulon, on me fit savoir que je
pouvais visiter l'arsenal et je m'empressai de profiter de la
permission. Je pénétrai d'abord dans une salle où étaient exposés une
multitude de vaisseaux en miniature auxquels rien ne manquait de ce
qu'il faut pour naviguer. L'usage est de fabriquer un petit modèle de
chaque navire en construction et il y avait là toute une flottille de
l'aspect le plus curieux. J'y découvris également plusieurs modèles de
«pompes à feu». Ensuite, je pénétrai dans un vaste bâtiment haut de
plusieurs étages et contenant tout ce qui est nécessaire pour faire la
guerre: carabines, pistolets, sabres français et autres engins de
guerre. La voilerie est à côté, puis viennent la plomberie et la
poulierie. Des ouvriers libres y travaillent confondus avec des
galériens condamnés aux travaux forcés. Un chef d'atelier me dit que
l'arsenal occupait trois catégories d'ouvriers: les journaliers, les
déserteurs et les condamnés pour vol et assassinat. A chacun,
indistinctement, l'arsenal impose une besogne en rapport avec ses
connaissances et ses aptitudes physiques. Ceux qui ne savent aucun
métier sont employés à transporter les lourds fardeaux. En vue de les
encourager au travail et pour les détourner du mal, la direction leur
alloue, au moment de leur mise en liberté, une somme d'argent. L'usage
d'abréger la durée de la peine à laquelle un criminel a été condamné
n'existe pas chez les _frenks_.
«Des cales s'alignent, innombrables, au bord de l'eau. Il y en avait
cent cinquante en maçonnerie construites sur le modèle des nôtres. Je
parcourus plus rapidement que je n'aurais voulu les ateliers de forge et
de mécanique, puis de vastes ateliers où l'on fabrique des affûts de
canons, et des roues, ainsi que différents autres objets qui entrent
dans l'armement des vaisseaux. Des ouvriers appartenant aux trois
catégories d'individus signalés plus haut, y travaillent en grand
nombre. Une grue s'élève à cet endroit, dont les dimensions me parurent
si extraordinaires que je ne cessai de l'admirer. J'y ai vu également un
marteau gigantesque lequel, en tombant d'une certaine hauteur, perfore
et façonne le fer avec une surprenante facilité. A proximité d'un bassin
destiné à la réparation des navires, mais qui est moins grand que celui
de Cassim pacha, une soixantaine d'hommes étaient occupés à manoeuvrer
quarante pompes. Surpris de voir tant de gens engagés dans une besogne
que je jugeai inutile, je ne pus m'empêcher d'en parler au directeur qui
m'accompagnait. Il m'expliqua que cette manoeuvre n'avait d'autre but
que d'occuper tous ces criminels dont l'inaction pourrait avoir des
suites dangereuses à cause de leur grand nombre. En effet, ils étaient
plus de dix mille, tant galériens que déserteurs. Dans l'impossibilité
de loger cette quantité d'hommes dans l'arsenal, on s'est avisé
d'aménager les entreponts des vieux navires où ils sont conduits le soir
quand leur tâche est finie.
«L'arsenal a la forme d'un bassin et de toutes parts une muraille
l'enveloppe. A l'extérieur, s'ouvre un autre port où l'on construisait à
ce moment des frégates et des galions. Autour du bassin se développe une
série de constructions closes. Au loin, un groupe d'îles forme comme une
rade immense. Une quinzaine de jours auparavant, l'amiral anglais y
avait fait une soudaine apparition à la tête de vingt vaisseaux. Cette
flotte mouillait hors de la portée des canons et débarquait ses malades
sur la plage que l'amiral installait sous des tentes et où ils
séjournaient une vingtaine de jours sans que personne osât les
inquiéter. Je tiens ces détails des Français eux-mêmes. Cependant ces
derniers disposaient à ce moment de forces respectables. J'ai pu
moi-même compter, ancrés dans le port, quatre vaisseaux de ligne et
quatorze frégates prêts à prendre la mer. Ils avaient en construction
deux vaisseaux à trois ponts, en outre sept ou huit vaisseaux en
armement. Je ne fais pas entrer en ligne de compte les dix-huit
transports qui étaient en voie de construction à Toulon, dont trois à
Marseille.
«L'amiral français nous ayant invités à aller lui rendre visite à son
bord, il nous envoya sa chaloupe. Il nous reçut à la coupée, et se mit
en devoir de nous faire les honneurs de son navire. Tandis que nous
visitions les batteries deux rayas grecs se jetèrent à mes pieds, me
suppliant de les prendre en pitié. Ils avaient été capturés à bord d'un
navire anglais par des corsaires français. Je les rassurai de mon mieux
et je leur promis de m'entremettre en leur faveur auprès de l'amiral.
Après un instant de repos et au moment de prendre congé je le priai de
rendre la liberté aux deux Grecs. Il me les remit sur-le-champ. En
apprenant cette nouvelle les deux prisonniers se crurent rappelés à la
vie et je les retrouvai remerciant le ciel avec ferveur.»
_Leurs navires corsaires._
«Je rappellerai qu'il existe trois sortes de puissances militaires:
celle dont la force n'est que terrestre, celle dont la force est à la
fois terrestre et maritime, et enfin celle dont la puissance est fondée
exclusivement sur la marine.
«Les deux dernières, outre leur flotte régulière, s'appliquent à
construire des navires de course qu'ils arment contre l'ennemi. En temps
de guerre les commerçants, les banquiers, les gens riches et nobles se
cotisent pour construire des vaisseaux qu'ils confient à un marin
expérimenté et à un bon équipage. Le gouvernement participe à l'armement
en donnant au navire un pavillon, la solde aux équipages et des vivres
pour plusieurs mois. Les prises sont débarquées dans les ports, ou bien
sur les côtes des nations alliées. Elles sont mises en vente et le
produit en est partagé entre l'équipage et le capitaine. Cette
répartition s'effectue suivant des règles établies, auxquelles chacun se
soumet. Mais quand les affaires tournent mal et qu'au lieu de prendre on
est pris, le gouvernement, s'il y a lieu, les indemnise de leurs pertes.
Cette forme de course revêt l'aspect d'une opération commerciale, et les
_frenks_ ne l'envisagent point de mauvais oeil. J'ai vu à mon passage à
Marseille un navire de course dont l'équipage se composait de Tunisiens
musulmans et de Grecs. Toutes les fois qu'un conflit s'élevait entre
eux, le cas était déféré aux tribunaux spéciaux établis dans les ports.
«Outre le dommage qu'ils causent à l'ennemi, les bateaux-corsaires
constituent d'excellents éclaireurs capables de fournir à ceux qui les
utilisent de précieux renseignements en temps de guerre.
«Après avoir quitté Toulon, la première ville qui se présenta fut Nice,
qui appartient au roi de Sardaigne. J'ai pu la voir d'une hauteur où
s'élèvent les ruines d'un vieux château qui a son histoire. On m'a
raconté que les Arabes de Tunis, après s'être emparés de cette position,
livrèrent la ville aux flammes. Le château fut détruit et il se trouve
encore dans l'état où ils le laissèrent. La ville ne s'est jamais
relevée complètement de ce désastre. Son port est néanmoins bien
défendu, et l'on y remarque une caserne. Je ne pouvais me lasser d'en
admirer les environs où les jardins succèdent aux bois d'orangers et de
citronniers dont l'aspect réjouit le coeur. Les fleurs y croissent en
telle abondance que les habitants en exportent de grandes quantités à
Paris.