«Dans toutes ces écoles, les nazaréens enseignent d'étranges choses. Ce

n'est pas assez de dire qu'ils témoignent d'étonnantes aptitudes pour

les sciences. Il faut ajouter que leur esprit s'attache à tirer parti de

leurs connaissances. Ainsi, ils appellent _chimie_ une science qui ne

peut être vraisemblablement que celle que nous désignons nous-mêmes par

_El-Kimika_ (alchimie); mais chez eux il s'agit moins de transmuer le

cuivre en or ou de changer le verre en rubis que d'étudier les métaux,

les arbres, les pierres et enfin tout ce qui existe dans la nature.

Leurs recherches, à ce que j'ai compris, ont pour but de pénétrer la

cause qui fait, par exemple, que la pierre se transforme en chaux et

s'effrite sous les doigts; pourquoi les unes sont susceptibles d'être

polies, les autres colorées ou parfumées. Pourquoi les arbres distillent

les uns la gomme, les autres le mastic, le sucre ou le poison? Tout cela

est bien pourtant le produit de la même terre, issu d'une même argile.

Aussi croient-ils intéressant de rechercher les raisons qui les rendent

si dissemblables entre eux. Pour atteindre ce but ils ont ouvert ce que

dans leur langue ils appellent _cabinet_. Le gouvernement y a installé

des appareils de forme bizarre, de grands et de petits bocaux où ils

renferment des échantillons de ce que l'Asie, l'Europe et l'Afrique, les

îles, la mer contiennent de choses rares ou précieuses: l'or, l'argent,

des pierres précieuses, le fer, le plomb, le cuivre, le mercure; puis

des terres de couleur jaune, rouge et blanche, des éclats de bois

pareils à la nacre. Plus loin sont les insectes de toutes formes et de

toutes grosseurs, des poissons et du bois pétrifiés, des éléphants, des

lions, des tigres, des serpents, des singes, des abeilles, etc.,

conservant toutes les apparences de la vie. Les métaux, comme les

animaux, servent de sujet de leçon aux lettrés...

«Ces derniers ne sont pas moins habiles dans l'art de dessécher les

animaux. J'en ai vu à Pesth de bien curieux. Mais le plus singulier je

l'ai vu à Paris. Il ressemblait à un petit âne et n'avait que trois

pieds. Le troisième était fixé à la racine de la queue. On y voit

beaucoup de choses semblables, mais je m'arrête, car je ne saurais tout

raconter.

«Dans ces mêmes écoles on enseigne la physique à la mode nazaréenne. Les

lettrés du pays prétendent que l'air que nous respirons serait un

composé d'air _vital_, d'air _mortel_ et de _feu_. L'air, d'après eux,

renfermerait les éléments les plus contradictoires, mais _Dieu seul sait

tout_... A la vérité c'est merveille de voir les instruments par

lesquels ils font les expériences qui servent à démontrer leur

science...»

Mouhib effendi fait ici le récit d'une expérience à laquelle il assista

sur la décomposition de l'air. Après avoir expliqué les mystères de

l'_Alchimie_ française, il ajoute: «Voilà ce que j'ai vu de mes yeux. Le

lettré me proposa de faire la même expérience, mais je m'y refusai. Il

me montra d'autres instruments non moins étranges pour expliquer,

disait-il, les éclairs et la foudre qui tombe du ciel. Ne me souciant

pas d'en voir davantage, je me retirai[27].»

[27] Le diplomate turc sort du laboratoire plus scandalisé que

convaincu. J'assistai un jour à un examen à la faculté de médecine

de Constantinople. Questionné sur un point de physiologie l'étudiant

répondit d'une manière assez satisfaisante, puis il ajouta, en

manière de conclusion: «Tout ça, ce sont des idées que je ne saurais

adopter. Je suis musulman et ma religion m'interdit d'y croire.»

_Où Mouhib effendi décrit la première exposition._

«Nulle part, écrit-il, les arts ne sont aussi activement cultivés que

chez les _nazaréens_. Un exemple de cette activité c'est le spectacle

qu'il m'a été donné de voir. On vient d'élever dans le centre de la

ville un bâtiment divisé en nombreux pavillons qui communiquent entre

eux par des couloirs. On y a exposé tout ce que le monde contient de

pierreries, de bijoux, d'ustensiles en or, en argent; des machines, des

pendules, des armes: canons, pistolets, fusils, et autres engins de

guerre dont l'énumération n'aurait point de fin. Dans un pavillon

spécial l'on a entassé des outils à l'usage des artisans. Tous ces

objets sont disposés avec ordre et les plus précieux sont enfermés dans

les vitrines. Cette foire où rien ne se vend, mais où tout est exposé

pour l'agrément des yeux et l'instruction du monde, a été organisée par

le gouvernement non seulement pour inspirer à chacun le goût des arts,

mais pour faire connaître les oeuvres des inventeurs et en perpétuer le

souvenir. A l'exemple de mon prédécesseur, je rapporterai avec

exactitude tout ce que j'y ai vu:

«A côté des objets de création récente, on a placé intentionnellement,

pour susciter des comparaisons, le produit similaire du type ancien. A

côté des objets précieux placés là pour faire connaître la gloire de

l'État, qui sont en or, en cristal et en ivoire, on a placé des

échantillons de chaux et de brique, des toiles et des draps, des tentes,

des instruments de géométrie, des scies, des poulies et autres choses

semblables.

«Lorsqu'un particulier est pris de l'envie de faire une invention, il

parcourt les galeries, examine tout, et, si cet examen lui suggère une

idée nouvelle, il rentre chez lui pour la réaliser. Toutefois, s'il

s'aperçoit que ce qu'il avait dans l'idée est déjà inventé, il se borne

alors à y apporter des modifications avantageuses. Son oeuvre achevée,

il la présente à l'examen d'un groupe de savants qui se prononcent sur

son utilité. Si elle est jugée bonne, il reçoit une médaille ou une

récompense en argent, puis un droit de vente exclusif.

«C'est ainsi qu'un industriel, auteur d'une charrue, reconnue supérieure

aux autres, obtint le monopole de la vente. Un autre ayant perfectionné

une machine à feu dont le travail égalait la puissance de 12 hommes, le

gouvernement l'en récompensa par la cession d'un monopole de vente qu'il

s'empressa d'exploiter et qui bientôt l'enrichit. Cette pompe à feu, je

l'ai vue comme tout le monde. Là où il fallait douze chevaux pour

accomplir un travail, un seul homme suffit, plus un sac de charbon pour

entretenir le feu sans lequel la pompe ne fonctionnerait pas: on voit à

quel point le travail s'en trouve simplifié. Et pourtant cette machine

ne mesure qu'une dizaine de _zerdals_ de surface, mais sa structure est

si merveilleuse que la gravure la mieux faite ne saurait en donner une

vue exacte. Ainsi plus besoin d'animaux et par suite d'orge, de foin et

de paille, ni de palefreniers.

«Ce curieux objet me remet en mémoire la tentative d'Arakil _ousta_,

l'inventeur de l'outillage de notre poudrière, pour faire que les

vaisseaux de guerre pussent remonter le Bosphore par vent contraire. Il

présenta à l'arsenal, au temps de Hussein pacha, un _gabion_ de son

invention auquel il adapta je ne sais quelle machine munie de cylindres

qui dépassaient les sabords de chaque côté. Quatre ou cinq hommes

auraient suffi pour le diriger. A l'aide de ce simple appareil il se

faisait fort de remorquer les vaisseaux à trois ponts jusqu'à la rade de

Bouyouk-Déré, malgré les courants les plus violents. Arakil _ousta_ ne

fut point écouté, et l'invention en resta là. C'est en cherchant dans

les _galeries_ si je ne trouverais pas un instrument semblable à celui

de l'_ousta_ de la poudrière que je découvris la pompe à feu citée plus

haut. La seule différence (que j'ai pu établir entre les deux systèmes),

c'est que celui de Stamboul ressemblait à un _cabestan_. Cependant des

hommes instruits m'ont assuré que ces diverses machines n'ont encore

donné aucun résultat appréciable...

«L'entrée des galeries est ouverte au public deux fois par semaine et

les femmes y ont accès en même temps que les hommes. Les ambassadeurs et

les personnes spécialement invitées y peuvent pénétrer tous les jours.»

Mouhib effendi visite consciencieusement les imprimeries où «toute

publication de quelque nature qu'elle soit passe sous le contrôle de

l'autorité qui censure et retranche des textes tout ce qui pourrait

nuire aux intérêts de l'État».

«J'ai visité celle du _Moniteur_ dont le matériel est arrangé dans un

ordre parfait. De nombreux casiers sont là contenant les caractères des

alphabets turc, grec, syrien, hébraïque, allemand, russe et d'autres

langues inconnues. J'ai visité la fonderie, les ateliers où chacune de

ces langues occupe une place à part. J'ai observé que les typographes

ignorent tous celle des livres qu'ils composent, mais qu'ils n'en

étaient pas moins habiles à les composer, sans doute par un effet de

l'habitude. J'y ai compté jusqu'à cent cinquante presses, pareilles à

celles de Scutari. Le _Moniteur_ consomme, m'a-t-on dit, une dizaine de

charrettes de papier. Son personnel comprend un effectif de 600

ouvriers. On doit savoir que dans les pays du _frenghistan_, hommes et

femmes sont obligés de lire les _gazettes_ et leur impatience à savoir

ce qu'elles contiennent fait qu'on les voit lire même sur la voie

publique. Nous payions 25 francs notre abonnement trimestriel au

_Moniteur_ et nous étions abonnés à six autres gazettes, ce qui nous

revenait à 72 francs par trimestre.

«Pendant mon séjour à Paris, on construisit une machine de bronze pour

l'impression des livres turcs et arabes. En apparence, elle réalisait un

progrès, mais à l'épreuve, les résultats qu'elle donna furent médiocres.

Comme j'exprimais mon opinion au directeur, à ce sujet, il me répondit

qu'il s'était aperçu lui-même de ses imperfections, mais qu'il pensait

l'utiliser encore quelque temps avant de la refondre.

«Comme j'allais me retirer, il me présente une feuille sortant tout

humide de la presse où je lis qu'elle a été tirée «en souvenir de la

visite que Mouhib effendi, envoyé extraordinaire de la Sublime Porte, a

faite à l'imprimerie nationale».

«J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'observer que les ouvrages imprimés

avec des caractères en plomb manquent de netteté. C'est le cas de

l'ouvrage _Amentu Birguivi Cherhi_ dont mon père est l'auteur. Au cours

du tirage j'essayai d'y remédier en soumettant le papier à un fort

polissage, mais je ne tardai pas à m'apercevoir de l'inutilité de mes

efforts. Pour obtenir un résultat appréciable il aurait fallu le rouler

un millier de fois, et dans ce but j'avais fait fabriquer un rouleau

spécial. Or, je ne pus dépasser la centaine. A Paris, je m'informai s'il

n'existait pas un procédé qui me faciliterait la besogne. On me montra

un cylindre que j'expédiai à Stamboul et dont nos imprimeurs ont eu à se

louer.»

_Du commerce et de l'institution appelée poste._

«Les nazaréens sont des calculateurs habiles et leurs gouvernements

s'ingénient à qui mieux mieux pour donner au commerce de leur pays le

plus grand développement. Ils s'avisent, pour s'enrichir, d'expédients

les uns plus surprenants que les autres... Ils utilisent dans ce but le

cours des fleuves, les ruisseaux, le vent, la force naturelle de tous

les éléments. Où il y a de l'eau, ils construisent un moulin

hydraulique; où l'eau fait défaut, ils élèvent un moulin à vent...

«... Ce système (commercial) est complété par cette étonnante

administration des postes dont je tenterai d'expliquer les procédés dans

la mesure où j'ai pu les comprendre...

«Ce service (des _postes_) mérite également l'attention par la sévérité

qui préside à son fonctionnement. Si quelqu'un se présentait, par

exemple, au nom du gouvernement pour réquisitionner des chevaux affectés

au service, il serait honteusement chassé. Je ne parle pas seulement du

simple fonctionnaire, mais l'Empereur lui-même ne serait pas mieux reçu

et il ne pourrait en tous cas disposer des chevaux sans payer.

«Voici un fait dont j'ai été témoin: Un jour on signala à la frontière

l'arrivée de l'ambassadeur de Perse. Les autorités envoyèrent aussitôt à

sa rencontre un _Mihmandar_[28], mais elles eurent soin, en même temps,

de lui donner l'argent nécessaire pour défrayer l'hôte jusqu'à Paris, si

bien que celui-ci n'eut pas à débourser un _para_ tout le long de son

voyage. Cependant chacun sait que les pays infidèles sont chiches de

leur argent.

[28] Fonctionnaire que la S. Porte attache à un étranger de

distinction voyageant en Turquie.

«Les localités traversées par un haut fonctionnaire de l'État ou par un

général qui va prendre un commandement ne sont nullement obligées de

contribuer à leurs frais de déplacement. Dans ces pays, chacun, petit ou

grand, voyage suivant ses moyens propres. Les moeurs y sont telles que

si un fonctionnaire se permettait d'user de son autorité pour

réquisitionner le matériel des postes, les particuliers ne manqueraient

pas de se prévaloir de son exemple. Telle est la raison pour laquelle

les courriers de l'État disposent d'un matériel indépendant. Ils ne sont

autorisés qu'à louer moyennant finance, aux relais, les chevaux dont ils

ont besoin.

«Il a été créé, en outre, pour la commodité du public, un système de

voitures économiques, appelées _diligences_. On peut les comparer à nos

_bazars-caïks_ du Bosphore. Ces voitures stationnent au milieu des

places où elles attendent les voyageurs qu'elles transportent moyennant

un prix fixé par un tarif. Hommes, femmes, enfants s'y entassent

pêle-mêle avec leurs bagages. On sait d'avance l'heure du départ et, par

suite de la régularité du service, celle de l'arrivée. Le soir, le gîte

et un repas les attendent dans l'une des nombreuses auberges semées sur

la route. S'ils refusent de manger le repas qu'on leur sert, ils n'en

payent pas moins leur écot. C'est ce qui advint à nos serviteurs qui

avaient refusé de toucher aux plats par crainte de manger du porc. Les

postillons nous firent observer, pour nous engager à payer, que

l'aubergiste n'avait pu prévoir que des musulmans se trouveraient parmi

les voyageurs. Bon gré mal gré nous dûmes payer un repas que nous

n'avions pas mangé.»

_Le Départ._

«Aussitôt que l'Iradé me rappelant à Constantinople me fut communiqué,

je remis les pouvoirs à Ghalib effendi, notre premier secrétaire, qui

était à ce moment atteint d'une maladie grave. Aussi avions-nous décidé,

avant de quitter Paris, que s'il venait à mourir, le drogman serait

appelé à le remplacer. Munis de nos passeports, j'entrepris de gagner

Constantinople par la voie de terre et de faire voyager les gens de ma

suite par la voie de mer. Cependant nous voyageâmes de conserve jusqu'à

Marseille. Trois jours après notre départ, nous arrivions à Lyon, ville

importante, dont la population se livre à l'industrie des étoffes de

soie et de laine. Son commerce est très actif, encore qu'elle n'exporte

plus ses produits en Angleterre à cause de la guerre; mais, comme le

reste du monde lui est ouvert, elle redouble d'efforts pour se créer de

nouveaux débouchés. Nous étant remis en route, nous arrivions à

Marseille après trois jours de marche. Peu après nous y recevions la

nouvelle de la mort de Ghalib effendi en même temps que la transmission

de ses pouvoirs au drogman. Le mauvais temps nous contraignit à rester

dans cette ville plus que nous ne l'aurions voulu et nos gens ne purent

embarquer qu'au dix-huitième jour de notre arrivée. Le temps s'étant

remis au beau, le navire put lever l'ancre et, avec l'aide de Dieu, mit

le cap sur l'île de Malte. Quant à nous, nous nous acheminâmes vers

Toulon.

«Marseille est une grande ville sur la mer blanche et son port est assez

bien abrité. Le château qui en défend l'entrée fut détruit pendant la

révolution. Il peut contenir jusqu'à deux cents navires de commerce,

mais aujourd'hui il est à peu près abandonné. Avant que la guerre

éclatât avec l'Angleterre le mouvement du port était de trois cents

navires et son commerce était florissant. On n'y voit plus aujourd'hui

que quelques vaisseaux sous pavillon ottoman[29].

[29] Ces vaisseaux étaient hydriotes et spetziotes. Avant la

Révolution française le commerce en Levant appartenait presque

exclusivement à la France. Il se faisait par _caravanes_,

c'est-à-dire que les bâtiments partis de Marseille allaient faire

relâche dans les différentes échelles du Levant pour y décharger

leurs marchandises. Les comptoirs que l'on y établissait relevaient

de la Chambre de commerce de Marseille. La Révolution et les guerres

qui suivirent ont ruiné ce commerce. Les traditions s'y perdirent et

la concurrence s'y établit. Le commerce grec fut le premier à mettre

à profit les événements politiques. La marine des îles moréotes date

de cette époque, ce devait être le facteur principal de

l'émancipation de la Grèce moderne.

«Le soir venu, au signal d'un coup de canon, une chaîne est tendue d'un

môle à l'autre, à travers de massifs anneaux de fer. Dès lors aucun

navire n'est plus admis à y pénétrer. L'entrée en est même interdite aux

simples embarcations. Un fanal y est allumé après le coucher du soleil,

et de chaque côté s'élèvent des postes où des soldats montent la garde

nuit et jour. Ces précautions ne sont pas inutiles, car il ne se passe

pas de jour où l'on ne voie apparaître au large deux ou trois navires

anglais. La population se plaint vivement de cet état de choses.

«L'on peut dire que l'Eyalet de Provence vit de son industrie et

principalement des transactions du port de Marseille où s'accumulent les

denrées de la Turquie, de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc. J'ai pu

m'assurer par moi-même de la cherté excessive des denrées, encore que

l'Eyalet soit réputé pour sa fertilité.

«M'étant arrêté plusieurs jours à Toulon, on me fit savoir que je

pouvais visiter l'arsenal et je m'empressai de profiter de la

permission. Je pénétrai d'abord dans une salle où étaient exposés une

multitude de vaisseaux en miniature auxquels rien ne manquait de ce

qu'il faut pour naviguer. L'usage est de fabriquer un petit modèle de

chaque navire en construction et il y avait là toute une flottille de

l'aspect le plus curieux. J'y découvris également plusieurs modèles de

«pompes à feu». Ensuite, je pénétrai dans un vaste bâtiment haut de

plusieurs étages et contenant tout ce qui est nécessaire pour faire la

guerre: carabines, pistolets, sabres français et autres engins de

guerre. La voilerie est à côté, puis viennent la plomberie et la

poulierie. Des ouvriers libres y travaillent confondus avec des

galériens condamnés aux travaux forcés. Un chef d'atelier me dit que

l'arsenal occupait trois catégories d'ouvriers: les journaliers, les

déserteurs et les condamnés pour vol et assassinat. A chacun,

indistinctement, l'arsenal impose une besogne en rapport avec ses

connaissances et ses aptitudes physiques. Ceux qui ne savent aucun

métier sont employés à transporter les lourds fardeaux. En vue de les

encourager au travail et pour les détourner du mal, la direction leur

alloue, au moment de leur mise en liberté, une somme d'argent. L'usage

d'abréger la durée de la peine à laquelle un criminel a été condamné

n'existe pas chez les _frenks_.

«Des cales s'alignent, innombrables, au bord de l'eau. Il y en avait

cent cinquante en maçonnerie construites sur le modèle des nôtres. Je

parcourus plus rapidement que je n'aurais voulu les ateliers de forge et

de mécanique, puis de vastes ateliers où l'on fabrique des affûts de

canons, et des roues, ainsi que différents autres objets qui entrent

dans l'armement des vaisseaux. Des ouvriers appartenant aux trois

catégories d'individus signalés plus haut, y travaillent en grand

nombre. Une grue s'élève à cet endroit, dont les dimensions me parurent

si extraordinaires que je ne cessai de l'admirer. J'y ai vu également un

marteau gigantesque lequel, en tombant d'une certaine hauteur, perfore

et façonne le fer avec une surprenante facilité. A proximité d'un bassin

destiné à la réparation des navires, mais qui est moins grand que celui

de Cassim pacha, une soixantaine d'hommes étaient occupés à manoeuvrer

quarante pompes. Surpris de voir tant de gens engagés dans une besogne

que je jugeai inutile, je ne pus m'empêcher d'en parler au directeur qui

m'accompagnait. Il m'expliqua que cette manoeuvre n'avait d'autre but

que d'occuper tous ces criminels dont l'inaction pourrait avoir des

suites dangereuses à cause de leur grand nombre. En effet, ils étaient

plus de dix mille, tant galériens que déserteurs. Dans l'impossibilité

de loger cette quantité d'hommes dans l'arsenal, on s'est avisé

d'aménager les entreponts des vieux navires où ils sont conduits le soir

quand leur tâche est finie.

«L'arsenal a la forme d'un bassin et de toutes parts une muraille

l'enveloppe. A l'extérieur, s'ouvre un autre port où l'on construisait à

ce moment des frégates et des galions. Autour du bassin se développe une

série de constructions closes. Au loin, un groupe d'îles forme comme une

rade immense. Une quinzaine de jours auparavant, l'amiral anglais y

avait fait une soudaine apparition à la tête de vingt vaisseaux. Cette

flotte mouillait hors de la portée des canons et débarquait ses malades

sur la plage que l'amiral installait sous des tentes et où ils

séjournaient une vingtaine de jours sans que personne osât les

inquiéter. Je tiens ces détails des Français eux-mêmes. Cependant ces

derniers disposaient à ce moment de forces respectables. J'ai pu

moi-même compter, ancrés dans le port, quatre vaisseaux de ligne et

quatorze frégates prêts à prendre la mer. Ils avaient en construction

deux vaisseaux à trois ponts, en outre sept ou huit vaisseaux en

armement. Je ne fais pas entrer en ligne de compte les dix-huit

transports qui étaient en voie de construction à Toulon, dont trois à

Marseille.

«L'amiral français nous ayant invités à aller lui rendre visite à son

bord, il nous envoya sa chaloupe. Il nous reçut à la coupée, et se mit

en devoir de nous faire les honneurs de son navire. Tandis que nous

visitions les batteries deux rayas grecs se jetèrent à mes pieds, me

suppliant de les prendre en pitié. Ils avaient été capturés à bord d'un

navire anglais par des corsaires français. Je les rassurai de mon mieux

et je leur promis de m'entremettre en leur faveur auprès de l'amiral.

Après un instant de repos et au moment de prendre congé je le priai de

rendre la liberté aux deux Grecs. Il me les remit sur-le-champ. En

apprenant cette nouvelle les deux prisonniers se crurent rappelés à la

vie et je les retrouvai remerciant le ciel avec ferveur.»

_Leurs navires corsaires._

«Je rappellerai qu'il existe trois sortes de puissances militaires:

celle dont la force n'est que terrestre, celle dont la force est à la

fois terrestre et maritime, et enfin celle dont la puissance est fondée

exclusivement sur la marine.

«Les deux dernières, outre leur flotte régulière, s'appliquent à

construire des navires de course qu'ils arment contre l'ennemi. En temps

de guerre les commerçants, les banquiers, les gens riches et nobles se

cotisent pour construire des vaisseaux qu'ils confient à un marin

expérimenté et à un bon équipage. Le gouvernement participe à l'armement

en donnant au navire un pavillon, la solde aux équipages et des vivres

pour plusieurs mois. Les prises sont débarquées dans les ports, ou bien

sur les côtes des nations alliées. Elles sont mises en vente et le

produit en est partagé entre l'équipage et le capitaine. Cette

répartition s'effectue suivant des règles établies, auxquelles chacun se

soumet. Mais quand les affaires tournent mal et qu'au lieu de prendre on

est pris, le gouvernement, s'il y a lieu, les indemnise de leurs pertes.

Cette forme de course revêt l'aspect d'une opération commerciale, et les

_frenks_ ne l'envisagent point de mauvais oeil. J'ai vu à mon passage à

Marseille un navire de course dont l'équipage se composait de Tunisiens

musulmans et de Grecs. Toutes les fois qu'un conflit s'élevait entre

eux, le cas était déféré aux tribunaux spéciaux établis dans les ports.

«Outre le dommage qu'ils causent à l'ennemi, les bateaux-corsaires

constituent d'excellents éclaireurs capables de fournir à ceux qui les

utilisent de précieux renseignements en temps de guerre.

«Après avoir quitté Toulon, la première ville qui se présenta fut Nice,

qui appartient au roi de Sardaigne. J'ai pu la voir d'une hauteur où

s'élèvent les ruines d'un vieux château qui a son histoire. On m'a

raconté que les Arabes de Tunis, après s'être emparés de cette position,

livrèrent la ville aux flammes. Le château fut détruit et il se trouve

encore dans l'état où ils le laissèrent. La ville ne s'est jamais

relevée complètement de ce désastre. Son port est néanmoins bien

défendu, et l'on y remarque une caserne. Je ne pouvais me lasser d'en

admirer les environs où les jardins succèdent aux bois d'orangers et de

citronniers dont l'aspect réjouit le coeur. Les fleurs y croissent en

telle abondance que les habitants en exportent de grandes quantités à

Paris.

Un Turc à Paris, 1806-1811 Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi, ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III (d'après un manuscrit autographe) · 第 5 / 6 段