où l'Empereur et sa femme restent jusqu'à la fin. Dans cette
circonstance ils ne reçoivent point, mais se contentent de saluer. Bien
que ces sortes de jeux n'aient aucun caractère officiel, il est d'usage
cependant que les ambassadeurs y fassent acte de présence. Comme leur
absence pourrait donner lieu à interprétation, surtout si elle n'était
pas justifiée par un motif valable, personne ne manque d'y assister. A
certaines fêtes l'on illumine et l'on fait de la musique. Des groupes
d'invités jouent aux cartes dans les salons.
«En hiver tout ce monde, jeunes et vieux, jusqu'à l'Empereur et sa
femme, se livrent à un genre de divertissement appelé _bal_ et qui
réunit exactement le même nombre d'hommes et de femmes, celles-ci à demi
nues. L'usage veut qu'on y danse et ce jeu consiste à mettre une femme
dans les bras d'un homme et à tourner ainsi enlacés. Les souverains
dansent eux-mêmes comme leurs sujets au son des instruments. Danser
n'est pas considéré chez les nazaréens comme une honte. Au contraire:
ils s'en glorifient.»
A ce propos, il fait remarquer avec une joie maligne que «chez les
nazaréens hommes et femmes fraient volontiers entre eux et s'amusent en
toute liberté. Ainsi nul ne trouve à redire que deux personnes de sexe
différent montent dans une même voiture et se promènent dans l'intimité.
Les fils de la noblesse entretiennent une ou deux maîtresses avec
lesquelles ils s'amusent nuit et jour. Ils se donnent tant de mouvement
qu'on les voit partout et qu'ils encombrent les rues de leurs
équipages.».
«Le lieu préféré pour ces sortes de réunions se trouve dans la cour
intérieure d'un palais[18] qui s'élève au milieu de la ville et qui
rappelle, mais en plus grand, notre validé han. On y compte plus de 400
boutiques et chambres qui sont occupées par des marchands en bijouterie;
mais la plupart des appartements sont habités par des filles qui y
mènent joyeuse vie. Tout ce monde paye impôt et enrichit le fisc, car
personne n'est admis à faire quoi que ce soit dans ce pays que les
agents du fisc n'interviennent pour prélever la part de l'État.»
[18] Le palais royal.
Mouhib effendi est émerveillé de voir la ville s'éclairer de lanternes
et la population envahir les lieux publics, précisément à l'heure où
dans la farouche Stamboul le _bostandji bachi_ et les veilleurs des
quartiers donnent le signal du couvre-feu. Il n'hésite pas à
compromettre la dignité de son turban de _nichandji_ en se mêlant à la
foule qui, «la nuit venue, envahit les jardins deux fois par semaine
pour admirer les feux d'artifice. «Les allées s'éclairent de lanternes
munies de deux ou trois becs logés dans des coupes de cristal et la
distance qui les sépare a été calculée d'après la lumière qu'elles
répandent autour. Les cafés et les restaurants restent ouverts jusqu'à
une heure fort avancée et chacun s'y comporte avec familiarité et
abandon. Tout aussi bien éclairées sont les rues de la ville, de sorte
que les promeneurs attardés n'ont pas besoin pour rentrer chez eux de se
munir de fanaux.»
Mais si la liberté licencieuse règne au grand jour de la rue, la maison
par contre reste jalousement fermée. Le caractère inhospitalier du
Français si souvent remarqué ne pouvait échapper à Mouhib effendi. La
porte d'un personnage turc est ouverte à tout venant: celle du Français
ne s'entrebâille qu'aux seuls amis. Ce trait de moeurs lui dicte cette
page qui ne manque pas de saveur:
«Il est d'usage, écrit-il, quand on va en visite à Paris de demander
d'abord au portier qui vous reçoit sur la porte si son maître est chez
lui, car il n'est pas permis d'aller plus loin sans sa permission. S'il
arrive qu'il soit absent ou s'il vous répond qu'il ne reçoit pas, vous
devez vous retirer sans manifester aucune mauvaise humeur. Agir
autrement serait incorrect et grossier. Dans ce cas vous tirez de la
poche un petit carton sur lequel vous avez fait imprimer votre nom et
que vous lui remettez. Cela compte pour une visite. Celui qui le reçoit
ne manquera pas de déposer le sien chez vous et cela signifie que la
visite est rendue.
«Mais il peut arriver qu'en vous retirant et en levant les yeux en
l'air, vous aperceviez celui que vous vouliez voir. En pareil cas on ne
doit faire semblant de rien et il serait inconvenant de le saluer.»
En poursuivant son enquête sur les conditions de la vie européenne, il
apprend que trois mille fous vivent enfermés dans les asiles parisiens.
Bien qu'au fond il nourrisse les idées les moins flatteuses sur la
nature des _nazaréens_ en général et des Français en particulier, ce
chiffre lui apparaît anormal néanmoins et il se demande avec anxiété
pourquoi il y a tant de fous dans cette ville.
Le médecin qu'il consulte lui donne diverses explications:
«La première c'est que les troubles qui ont agité ce pays ont aigri le
sang des Français. En second lieu, chacun sait qu'ils se creusent le
cerveau à faire des inventions. Il arrive même assez souvent qu'un
inventeur, épuisé par l'effort qu'il vient de faire, sollicite lui-même
la faveur d'aller se reposer un certain temps dans l'un des asiles qu'il
a choisi.
«Il en est qui sont conduits là soit par la passion du jeu, soit par
celle de l'amour, car l'on peut perdre la raison de plus d'une manière.
Les ruines accumulées par les guerres ont fait également tourner la tête
à plus d'un négociant. En pareil cas tous ne vont pas à l'hôpital, mais,
se retirant à l'écart, ils abrègent leurs jours en se tirant à la tête
un coup de pistolet. D'autres prennent le parti de se jeter à la
rivière. J'ai vu de mes yeux des gens se noyer volontairement. Ces
accidents sont si fréquents même que la police a pris soin de placer aux
extrémités des ponts des appareils destinés à repêcher les _cadavres_ de
ces désespérés. On les expose tels quels trois jours durant aux yeux de
la population pour permettre aux parents de reconnaître les leurs.»
Parmi les curiosités de Paris, celle qui appelle plus particulièrement
son attention est l'observatoire qu'il appelle le «Palais de
l'Astrologie», dont on lui a dit merveille. Il y est reçu par Lalande
qui lui montre la lune de _Ramazan_ au bout d'une lunette.
«Yermi-Sekiz tchélébi, raconte-t-il, parle d'une visite qu'il fit dans
cet établissement. Je voulus, à son exemple, voir les curieux
instruments qui rapprochent les astres. Je fis part de ce désir à
Lalande, directeur de l'astrologie, qui me donna un rendez-vous
nocturne. A l'entrée de ce palais j'aperçois une rangée de cylindres
construits en maçonnerie et lui ayant demandé à quoi ils servaient, il
me répondit que c'étaient les margelles des puits par où les astrologues
descendaient jadis sous terre pour mieux observer les astres. Ils ont
renoncé à cette pratique et les puits ne servant plus à rien ont été
fermés, Les lunettes tant admirées par mon prédécesseur ont fait place à
d'énormes télescopes qui rapprochent tout ce que l'oeil peut voir du
ciel.
«Ce soir-là la lune du saint _Ramazan_[19] brillait dans son plein. Je
l'ai contemplée longuement à l'aide de cet instrument et ma surprise est
inexprimable. On est loin de se douter de ce qu'est la lune quand on ne
l'a pas vue dans ces conditions. Tandis que j'invoquais le nom d'_Allah_
Lalande me donnait des explications à sa façon, et en rapport avec ses
préjugés. C'est ainsi qu'il prétend que si notre globe était divisé en
quarante-huit parties égales l'une d'elles représenterait exactement le
volume de la lune. Il ajouta que tout le monde était jadis porté à
croire sur la foi de Ptolémée, que la terre était immobile et que le
soleil tournait autour, mais voilà qu'un certain Copernic, qui vivait il
y a cent quatre-vingts ans, se mit en tête de démontrer le contraire.
Tout ce qu'il put dire à ce sujet laissa cependant sceptiques bon nombre
de ses confrères. Il s'ensuivit que les astrologues se partagèrent en
deux camps, suivant que l'on fut pour ou contre son opinion. En somme la
querelle se réduisait à la question de savoir si c'est la broche qui
tourne autour du feu ou celui-ci autour de la broche. C'est la première
hypothèse qui a fini par prévaloir. Lalande assure que la Lune
représente une terre semblable à la nôtre. Que seule la partie frappée
par la lumière du soleil est visible et que le reste disparaît dans
l'ombre. D'après lui il n'y aurait là qu'un fait analogue à celui d'un
vase de cuivre sur lequel une lumière envoie sa lumière. Qu'on déplace
le flambeau et aussitôt se déplace le brillant reflété par le métal.
[19] C'est dans le mois de Ramazan que le Coran descendit du ciel. Les
théologiens précisent la date où se serait accompli cet événement,
qui est la 27e nuit de ce mois lunaire. C'est pour s'y préparer
dignement que Mahomet a prescrit le jeûne qui dure tout ce temps.
Quiconque rompt ce jeûne sans motif légal s'expose à une peine
expiatoire. Le gouvernement jeune-turc ne fut pas sur ce point moins
sévère que feu Abdul-Hamid. Des particuliers, surpris une cigarette
à la main, furent mis en prison en 1910.
«C'est ainsi que cet homme expliquait ses idées. Tandis qu'il parlait
mentalement je répétais: _istaiz billah_ et j'invoquais le secours de
Dieu. _Kulu hizbin bima lédéhin férihoun[20]._
[20] Tout groupe humain est heureux de ce qu'il croit savoir et de ce
qu'il possède.
«Pour subvenir aux frais d'entretien de cette institution, les
astrologues publient, une fois l'an un almanach que les notables de
Paris sont obligés d'acheter. On y trouve une foule de renseignements
qui le rendent indispensable. En première page figure un tableau des
heures du lever et du coucher du soleil et de la lune. Puis suivent des
indications concernant la personne des souverains qui règnent sur la
Turquie, la France, l'Autriche, la Russie, l'Espagne, l'Angleterre, le
Wurtemberg, la Bavière. On y apprend le nombre de leurs enfants, de
leurs frères, la date de leur naissance, l'année de leur mariage. Le nom
des ministres de chaque État; le nom et l'adresse des manufacturiers,
des négociants, des banquiers, des maréchaux, des généraux et des
dignitaires du palais de l'Empereur. Le devoir du directeur du palais de
l'astrologie est d'enregistrer toutes ces choses dans son almanach dont
il se vend plus de cent mille exemplaires à raison de six piastres l'un.
C'est surtout au commencement de leur année qu'il s'en vend le plus.»
_Une visite à la Bibliothèque impériale._
«Au centre de la ville s'élève un vaste bâtiment divisé en étages et en
un grand nombre de salles. On m'en avait parlé comme d'une chose à voir
et j'y allai après avoir fait prévenir le directeur.
«Je vis en effet des volumes en nombre incalculable alignés sur des
rayons superposés[21]. Il y a là des livres d'histoire, de science, de
poésie, de littérature et d'autres consacrés aux superstitions des
nazaréens. Le livre imprimé y abonde plus que tout autre.
[21] Chez les Orientaux les livres sont couchés à plat.
«Ce prodigieux amas de bouquins provient de dons faits à l'État par des
particuliers, mais surtout des confiscations opérées au cours de la
Révolution au détriment des nobles, des prêtres et des poètes. Du moins
c'est ce qui m'a été rapporté.
«Au cours de ma visite le directeur m'a introduit dans une pièce où j'ai
pu voir une certaine quantité de livres arabes, persans et turcs. Ils
auraient été enlevés aux bibliothèques d'Égypte, d'Espagne, d'Italie et
de la ville de Pesth. Mais ce qui m'a ému c'est d'y voir deux _corans
chérifs_. N'y pouvant rien, je me suis retiré. _Hasbun allah vé nimel
vékil[22]._
[22] Ce qui veut dire: _Dieu seul suffit; c'est notre meilleur vekil._
Ce verset peut s'interpréter ainsi: les infidèles peuvent
s'approprier le Coran, mais Dieu est pour nous seul, car ils ne
sauraient l'atteindre.
Mouhib effendi est scandalisé de voir un exemplaire du Coran dans des
mains profanes. Seul le musulman a le droit de toucher le _livre de
Dieu_ qu'il n'ouvre jamais sans l'avoir porté à ses lèvres et fait
ses ablutions. Une fois la lecture faite, il le pose dans un endroit
convenable, de façon qu'il soit placé au-dessus de tout livre ou
écrit profane ou même religieux pouvant se trouver dans la même
pièce.
L'infidèle, être essentiellement impur (_mourdar_), ne saurait toucher
impunément ce livre.
_Leurs hôpitaux._
«En divers quartiers de Paris s'élèvent des bâtiments où les indigents
sont traités gratuitement. Les savants de l'école de médecine sont
obligés de leur prêter leurs soins. A cet exercice ils acquièrent une
expérience de leur art qui leur sert à se faire bien payer ceux qu'ils
prodiguent aux gens riches. Ils sont assistés par un grand nombre
d'étudiants à qui ils abandonnent le gros de la besogne.
«Tous ceux qui y _crèvent_[23] sont destinés à être coupés en morceaux
par les médecins devant un cercle de ces étudiants pour leur apprendre
la nature des corps. En vertu du règlement établi dans ces hôpitaux,
tout individu qui y succombe devient la propriété du médecin qui l'a
soigné, et qui fait de son cadavre ce que bon lui semble. Quiconque y
est admis ne peut se soustraire à ce traitement: il est censé avoir fait
don de son corps à l'État. Il n'y a que les individus qui succombent
dans leur domicile qui soient exempts de cette obligation.
[23] Crever est le mot dont les Turcs se servaient pour indiquer la
mort du chrétien.
«Il m'est arrivé pendant mon séjour à Paris de visiter les salles où
gisaient sur des tables des cadavres dont l'âge variait de deux à
soixante-dix ans. J'admirais dans ces corps ainsi exposés la puissance
de Dieu qui a pu créer des êtres parfaits. J'y ai vu des élèves
attentifs se presser autour pour ne rien perdre des enseignements du
professeur. En été, on renonce à cet usage à cause de la puanteur qui se
dégage des chairs pourries. Aussi le professeur se contente de discourir
sur des pièces en cire qui imitent la nature à s'y méprendre. Les
muscles, les nerfs, les veines, sont rendus avec une vérité si
surprenante qu'on croirait se trouver en présence de débris humains.
L'imitation est si parfaite que celui qui n'a pas vu cela de ses yeux ne
peut s'en faire une idée.
«On montre, disposés par ordre, dans des salles spacieuses, de vrais
débris humains, conservés dans des bocaux et vieux de plusieurs siècles.
Au milieu de ces horreurs figurait une tête bien conservée qui attira
notre attention. _Vah!_ C'était une tête de musulman. On se rappelle que
pendant le séjour des Français en Égypte un maugrabin poignarda leur
général[24]. Cet événement eut lieu dans un jardin au cours d'une
audience que ce dernier lui avait accordée. Après l'assassinat, ils lui
firent expier son acte en le martyrisant. Je récitai une prière à son
intention avec mes compagnons.
[24] Il s'agit de Kléber, assassiné au Caire par un étudiant de
l'université d'El-Azhar nommé Suleïman.
«La science qui enseigne à accoucher les femmes est également en honneur
dans ces hôpitaux. Toute femme se trouvant dans un état intéressant peut
s'y faire admettre. Des étudiants, qui font de cette science l'objet
principal de leurs études, se mettent à son service au nombre de huit à
dix... Ils la soignent et l'examinent à tour de rôle, et nul autre
qu'eux n'a le droit de l'approcher. Une fois par semaine, ils se livrent
sur elle à un examen général. Ensemble, ils lui tâtent le pouls,
examinent le ventre et les autres parties du corps. Après l'accouchement
elle quitte l'établissement avec son enfant. Des filles se mêlent à ces
étudiants pour aller exercer, une fois instruites, le métier
d'accoucheuse en ville.
«Je me suis procuré un exemplaire du livre qui enseigne cette science
pour en faire une traduction, mais nous avons dû abandonner ce travail à
cause de l'absence de termes équivalents en notre langue.
«Qu'on n'aille pas s'imaginer que l'enseignement des sciences médicales
y soit gratuit. Les étudiants sont astreints à de grandes dépenses. Le
professeur qui a écrit sur l'une des matières qu'il enseigne un livre
spécial est obligé de l'enseigner en quarante leçons; mais on n'est
admis à assister à ses leçons qu'après avoir versé à la caisse de
l'École deux livres hongroises. Ce tarif est publié par les _Gazettes_.
Le professeur ajoute à ce revenu le casuel des visites, soit un louis
d'or, qu'il touche toutes les fois qu'il se rend au chevet d'un malade
opulent.
«Ces hommes n'aiment point à s'expatrier et aucune promesse ne pourrait
les décider à quitter leurs fonctions pour se rendre à l'étranger. Ceux
qui s'expatrient ne savent pas grand'chose[25].»
[25] Les médecins, en Turquie, se partageaient en deux classes. Il y
avait le _Hekim_ qui puisait sa science dans les livres arabes et
qui divisait les maladies en _chaudes_ et _froides_. Quant au
traitement, il administrait des remèdes _échauffant_ ou
_rafraîchissant_.
La seconde catégorie comprenait le chirurgien ou _Djerrah_ qui
joignait ce métier à celui de barbier. Ils pansaient les plaies,
traitaient les fractures, pratiquaient les circoncisions, les
saignées printanières, appliquaient les ventouses, arrachaient les
dents, ouvraient les abcès. Sans instruction aucune, ils n'avaient
pour les guider dans toutes ces délicates opérations que
l'expérience acquise dans la pratique journalière.
_Leurs bâtards._
«On voit un autre établissement uniquement réservé aux enfants ramassés
de droite et de gauche. On les compte par milliers, tant garçons que
fillettes. On peut dire de ces enfants qu'ils appartiennent à l'État
auquel ils doivent la vie, car sans lui personne ne s'en soucierait: ils
mourraient de privation dans les rues où ils sont abandonnés dès leur
naissance. Aussi une fois grandis ils prennent service dans les armées
de Napoléon et ne connaissent plus d'autre métier que celui de soldat.
«Voilà pour les garçons.
«Quant aux fillettes, elles entrent en condition chez les particuliers,
puis on les marie. On les emploie également à jouer la comédie dans les
_opéras_ de Paris.
«Lorsque les parents veulent retirer un de ces enfants de
l'établissement, ils sont tenus d'indemniser l'administration de tous
les frais qu'elle a faits pour l'élever.»
_Leurs vieilles femmes._
«Un autre établissement d'un genre différent s'élève au bout de la
ville, entouré de jardins. Des centaines de vieilles s'y entassent pour
finir leurs jours ensemble, mais elles n'y sont admises qu'à partir de
soixante ans. Quand une vieille se voit sur le point d'être abandonnée
elle s'adresse au directeur de cette maison qui la reçoit moyennant un
droit d'entrée de 4.000 piastres, payé une fois pour toutes. La cuisine
lui sert deux repas par jour. Comme le directeur héberge de la sorte
plusieurs centaines de femmes, l'on est en droit de croire qu'il doit
faire de bonnes affaires.»
_Leur armée._
Voici un fragment du chapitre qu'il consacre à l'armée:
«Les lois qui gouvernaient la France ont été respectées par Bonaparte,
mais sous la pression des circonstances il en a créé de nouvelles qu'il
a coordonnées dans un livre qu'on appelle code. La loi militaire exige
que tout Français arrivé à l'âge d'homme soit soldat. Pour rejoindre son
corps, il n'attend qu'un appel. Tout ce que je pourrais dire à ce sujet
serait obscur si je n'expliquais d'abord que chez les nazaréens hommes
et femmes sont baptisés par le prêtre trois jours après leur naissance.
Le nom du baptisé est inscrit par ce même prêtre sur un registre où sont
signalés non seulement les naissances mais les décès. Par l'effet de
cette superstition qui permet à l'État de vérifier le nombre et l'âge de
ses sujets, nul ne peut se soustraire au service militaire.
«Pour faire ses guerres la nation a reconnu la nécessité de fournir à
l'Empereur un contingent annuel de 80.000 hommes. Afin d'assurer la
levée régulière de cette masse d'hommes, chaque département envoie à
Paris deux délégués qui sont logés dans un palais. Leurs décisions sont
soumises à leur président qui les soumet à l'approbation de l'Empereur.
Le chiffre de la levée est notifié aux délégués qui le communiquent aux
chefs-lieux où, pour éviter tout motif de récrimination, les jeunes gens
sont soumis à un tirage au sort...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Si grande est la diligence apportée aux choses de l'armée que les
Délégués sont choisis de telle façon que leurs opinions ne soient jamais
en opposition avec celles des ministres dirigeants...
«Après huit ou dix années de service, si le soldat n'est pas tué ou
blessé, il est libéré. S'il est atteint d'une blessure et s'il n'a
personne pour l'assister, on le reçoit dans un grand _sérail_ où il est
nourri et logé jusqu'à la fin de ses jours.
«Ces lois, les Français s'efforcent de les introduire dans les pays
qu'ils ont nouvellement conquis.»
_La Garde impériale._
«En dehors de l'armée 40.000 soldats de toute arme sont choisis parmi
les hommes de forte taille. Leur office est de garder l'Empereur nuit et
jour. Ils sont casernés dans les environs de la ville et l'on voit à
chaque instant des détachements de ce corps traverser les rues pour
monter la garde au palais...
«Toutes les fois que l'empereur sort en voiture un peloton de cette
garde, variant de cent cinquante à deux cents hommes, l'escorte à
cheval. La nuit ils éclairent sa marche de torches allumées qui font que
tout le monde s'écarte sur son passage. En campagne, de forts
détachements entourent sa personne qu'ils ne perdent jamais de vue. La
garde ne prend aucune part aux actions à moins que la nécessité ne l'y
oblige. Bien que ces soldats soient vêtus à la _franca_, ils n'en
portent point la coiffure ordinaire. Ils se coiffent d'un grand bonnet
en peau de loutre à la manière des _delil_ de la Mecque[26]. Sur ce
bonnet retombent des ganses et des cordonnets...»
[26] _Delil_, cicerones qui guidaient les pèlerins dans leur marche
vers les Saints-Lieux du Hedjaz.
_Leurs écoles._
«Comme nul Français ne peut se soustraire à l'action des lois, les
enfants de la noblesse ou des particuliers enrichis dans le négoce sont
soumis à l'obligation de s'instruire. Leur instruction les mène aux
situations les plus élevées de l'armée et de l'administration. Dans ce
but, le gouvernement a ouvert des établissements dans la capitale et
dans les principales villes du pays sous le nom de _pensions_ où ils
reçoivent une instruction conforme aux vues de l'Empereur. Celui-ci
s'est assuré le concours des lettrés qui se font payer en conséquence.
Les élèves y jouissent de tout le bien-être désirable moyennant un prix
fixe. Un congé limité leur est accordé tous les deux mois.
«Une autre catégorie d'écoles dites impériales, ne reçoit que les fils
des maréchaux, des généraux, des hauts dignitaires et dont la pension
est payée sur la cassette de l'Empereur. Ils portent un uniforme spécial
pour que chacun les reconnaisse. A leur sortie, ils passent des examens,
puis ils sont distribués dans les différentes armes où ils occupent un
rang en rapport avec leurs aptitudes.