RELATION DE VOYAGE
_Séjour de l'ambassadeur à Paris.--Départ._
Entre deux conférences Mouhib effendi visitait Paris. Un côté
caractéristique de sa relation c'est qu'il n'enregistre que les faits
qui sont en contraste avec les choses de son pays, de sorte qu'il suffit
de prendre le contrepied de ses observations pour se faire une idée très
approximative de ce qui s'y passait. L'état politique et social des
Turcs étant exactement l'inverse du nôtre, il suffisait de dépeindre
l'un pour que s'exprimât nettement la nature de l'autre. Là est le
principal mérite de ces quelques pages écrites au jour le jour par cet
ambassadeur d'autrefois. Les faits, il les note sans commentaire,
estimant sans doute qu'ils sont suffisamment intéressants par eux-mêmes
pour qu'il croie pouvoir se dispenser d'en expliquer l'extraordinaire
bizarrerie. Il n'aurait pas procédé autrement s'il avait eu à raconter
un voyage dans la lune. Aussi bien sa relation n'a que la valeur d'un
simple rapport administratif où il n'enregistre que le côté extérieur
des choses sans pousser plus avant, et qu'il n'écrit que parce qu'il est
prévu dans les instructions que lui a données le Divan. C'est par devoir
qu'il visite les manufactures, les ateliers, les institutions. Rien ne
l'avait préparé à cet examen, ni sa science de lettré puisée dans la
lecture des vieux livres arabes et persans, ni son passé de scribe
attaché au _Kalem_. Il confond la botanique avec l'agriculture,
l'astronomie avec l'astrologie et l'alchimie avec la chimie; mais
c'était un esprit avisé et volontaire qu'un séjour de cinq ans au milieu
des _Nazaréens_ avait rendu perméable aux suggestions pratiques.
C'est aussi pour répondre au désir des quelques partisans des réformes
militaires en Turquie, dont il était lui-même l'adepte fervent, qu'il
fait une description assez complète de l'organisation de l'armée
française qui est la partie de son ouvrage la plus documentée, celle qui
figure à la tête de ses chapitres comme pour en montrer l'importance
exceptionnelle. Cette étude devait porter ses fruits, malgré les
obstacles de toute sorte, mais que l'indomptable volonté de Mahmoud II
allait briser quelques années plus tard. Que la Turquie en son entier
n'en ait jamais voulu d'autre, c'est ce que les faits et les événements
n'ont que trop bien démontré. L'armée est le seul emprunt sincère
qu'elle ait fait à l'Europe, et c'est vraisemblablement dans le rapport
de Mouhib effendi que Selim III a puisé les notions d'une organisation
qu'il tenta vainement d'introduire dans son Empire.
Si Mouhib effendi ne peut cacher son admiration qui, malgré tout, perce
dans ses pages pour les arts mécaniques de l'Europe et pour les procédés
policiers du ministre Fouché, il semble, par contre, montrer moins
d'enthousiasme pour les idées et les usages. Comme tous ses
coreligionnaires il en a mauvaise opinion et ce qu'il voit autour de lui
n'est guère fait pour l'édifier; mais ces choses il les effleure avec la
froide indifférence du dédain. Il sait qu'il a affaire à des êtres d'une
espèce particulière, et que le désordre dans lequel ils vivent n'est que
le juste châtiment réservé à tous ceux qui s'écartent du chemin de la
vraie foi. La promiscuité des sexes est pour le musulman un sujet de
scandale sur lequel il discute à perte de vue. Le Turc voit dans la
clôture du harem le dernier mot de la sagesse, et dans la réserve de la
femme musulmane, qui en est la conséquence, le témoignage le plus
éclatant de l'excellence de sa religion. Pour lui, la séparation des
sexes est la condition première de l'honneur familial ou plutôt de la
dignité du mâle. Le spectacle de la supériorité européenne dans tous les
domaines de l'activité n'est pas fait pour l'humilier, viciée qu'elle
est, pense-t-il, par ce vice rédhibitoire. Il serait curieux d'expliquer
l'idée que l'Asiatique se fait de l'Européenne. Seuls ceux qui ont vécu
dans son intimité comprendront ce que je veux dire. L'idée qu'il se fait
de la femme en général est plus connue, de même que la répercussion
qu'elle a eue sur ses moeurs. Assurément toutes les dépravations se
valent, et il ne saurait être question d'en excuser aucune, mais pour
être de qualité différente, la dépravation orientale est de toutes la
plus abjecte et, pour m'expliquer, je me bornerai à dire que les amours
d'Orient ne peuvent être chantées qu'en vers turcs et persans.
Il m'a paru nécessaire de supprimer de la relation une foule de passages
et même de chapitres qui pouvaient bien intéresser les Turcs de cette
époque, mais qui seraient pour nous d'une lecture fastidieuse, comme les
parties consacrées à l'armée, à l'administration, aux finances, à la
monnaie, au télégraphe aérien de Chappe, aux écoles, etc., qui
n'apprendraient rien. Profitant du privilège que les ambassadeurs ont de
se faire ouvrir toutes les portes, Mouhib effendi a tout vu et il s'est
fait tout expliquer. Dans son enquête il a déployé un zèle digne d'un
meilleur sort, car il est douteux que ses compatriotes en aient jamais
lu une seule ligne. Il paraît même certain que le manuscrit, qu'un
simple hasard a fait passer par mes mains et qu'il a écrit de la sienne,
est demeuré inédit. Ce travail n'aura paru qu'en traduction française.
La raison, c'est qu'il présentait l'Europe sous un jour trop beau pour
que les hommes du Divan n'en prissent ombrage, pensant que la Turquie
n'avait rien à gagner à la comparaison. Cela, l'orgueil ottoman ne
pouvait le supporter. Le Turc préfère le mensonge qui le flatte à la
vérité qui l'instruit.
On peut dire aussi que la discrète admiration que l'auteur témoigne pour
l'ordre et la tranquillité régnant en France reflète à souhait
l'anarchie turque, et que celle qu'il exprime pour les arts mécaniques
laisse supposer combien son pays était arriéré. Non seulement la Turquie
avait ruiné les vieilles industries qui firent jadis la splendeur de
l'Orient, mais cet Orient elle l'avait moralement et matériellement
dévasté. Depuis longtemps, on n'y créait plus rien, et l'on ne cherchait
même pas à imiter les articles de première nécessité que lui procurait
l'industrie européenne. Depuis quatre siècles, la France, l'Allemagne,
l'Angleterre, la Suisse lui fournissaient des montres, dont tout
musulman a besoin pour savoir l'heure de la prière. Cependant on n'a
jamais vu s'ouvrir un atelier d'horlogerie à Smyrne ou à Constantinople.
Cette décadence s'est à ce point aggravée au cours du XIXe siècle, que
la Turquie en est arrivée à demander à l'étranger les ustensiles les
plus indispensables du foyer, le linge, les draps des vêtements, jusqu'à
la calotte rouge, le fez, qui est la coiffure obligatoire des indigènes.
Cependant Mouhib effendi signalait en termes excellents les avantages de
la politique commerciale des gouvernements européens qui «s'appliquent à
enrichir leur pays en favorisant leur propre industrie au détriment de
celle du pays voisin, en produisant non seulement en vue de la
consommation locale, mais aussi de l'exportation afin de drainer à leur
profit l'argent étranger. «Les produits, ajoute-t-il, qu'ils nous
achètent à l'état brut, ils nous les réexpédient après avoir été
transformés. Ce système leur procure de gros bénéfices. C'est ainsi
qu'après nous avoir demandé les laines de nos troupeaux, ils nous les
renvoient travaillées par leurs machines sous forme de draps.»
Ces sages avis n'ont rien changé à la situation. La Turquie a cru
pouvoir balancer toutes ses insuffisances organiques en recourant aux
expédients d'une politique qui lui a permis de vivre jusqu'à ce jour aux
frais de l'Europe qui la ravitaillait en espèces sonnantes et en objets
manufacturés. Ses amis, qui sont aussi ses fournisseurs, voudraient bien
continuer à la ravitailler, mais les temps sont durs et il est possible
qu'on la laisse mourir cette fois-ci pour tout de bon, faute de pouvoir
l'alimenter.
Il est plus que probable que ce rapport a valu à son auteur la disgrâce
qui l'attendait à son retour à Constantinople. Peut-être avait-elle
commencé avant qu'il quittât Paris, car on l'y laissa, paraît-il, sans
argent, au point que le grand Empereur dut venir à son aide pour
acquitter une facture de quelques milliers de francs qu'il devait à son
porteur d'eau.
Il est vrai que ce n'est pas là un cas exceptionnel, car la Turquie n'a
jamais été exacte à payer les appointements de ses diplomates à
l'étranger. Mais pourquoi devait-il tant d'argent au porteur d'eau
plutôt qu'à ses autres fournisseurs? C'est ce que l'histoire ne dit
point. A-t-il voulu laisser aux nazaréens la charge de payer l'eau de
ses ablutions pour se dédommager des souillures qu'il avait contractées
à vivre à leur contact?
Un autre côté caractéristique de cette relation c'est que l'auteur ne
semble juger les institutions qu'il décrit qu'au point de vue du profit
qui peut en résulter pour l'État. C'est, en effet, le seul auquel le
Divan pouvait être sensible, et le seul qui pût l'engager à les adopter.
Cette conclusion revient à chaque fin de chapitre comme un refrain. En
vrai fonctionnaire turc qu'il était, il ne voyait dans tout cela qu'une
machine à pomper de l'argent. L'administration turque n'a jamais été
autre chose.
* * * * *
De Paris Mouhib effendi fait cette brève description:
«Cette ville est l'une des plus grandes qui soient dans les pays
infidèles par son étendue et par le nombre de ses habitants. Comme elle
n'est entourée d'aucune muraille, on a établi sur les routes qui y
aboutissent des bureaux où des employés fouillent les gens, les voitures
et tout chargement suspect.
«Toutes ses maisons sont construites en pierre, divisées en étages et
disposées de telle façon que les habitants y vivent les uns sur les
autres. Cependant, les nobles, les ministres, les maréchaux, les
financiers, ont leurs demeures particulières. Les maisons ordinaires
sont louées au reste de la population et aux étrangers. Des _hans_ sont
également mis à la disposition de ces derniers où ils sont logés et
nourris moyennant un prix raisonnable pour le pays. S'il veut quitter
avant l'expiration du bail la partie de la maison qu'il occupe, le
locataire est tenu de prévenir le propriétaire un mois à l'avance, faute
de quoi il se voit obligé de lui verser une indemnité égale à un mois de
loyer. Un tiers de cette somme est versé au trésor de l'État. Je présume
qu'un pays aussi peuplé que la France, qui n'a pas un seul désert ni des
tribus vivant sous les tentes, doit rapporter gros à Bonaparte.
«Paris est une ville ancienne, c'est ce qui explique qu'on y voit tant
de maisons et de rues peu en rapport avec les progrès accomplis par ce
pays. Les quartiers vieux sont traversés de rues étroites et tortueuses
où le soleil pénètre rarement. Aussi y respire-t-on les plus mauvaises
odeurs pendant les chaleurs de l'été: Elles forment contraste avec les
rues nouvellement percées et où l'on a planté de chaque côté des rangées
d'arbres pour que chacun y puisse circuler à l'ombre de leur feuillage.
Cette coutume de planter des arbres le long des routes et autour des
places existe également en Italie.
«Les rives du fleuve qui traverse cette ville sont reliées entre elles
de distance en distance par des ponts en pierre. Les piétons payent à
l'entrée 1 _para_[15]; les voitures payent le double. Cette taxe a été
établie par les rois au bénéfice des constructeurs qui jouiront de ce
privilège l'espace de quarante ans.
[15] Le _para_ valait alors deux centimes et demi.
«Le soin d'opérer les arrestations des malfaiteurs et de réprimer les
attentats est confié à un ministre qui est un officier de distinction.
Il a sous son commandement bon nombre de gens de bureau, d'agents et de
soldats. Tout litige lui est porté par la partie lésée. Au délinquant il
adresse sans retard un billet de convocation. S'il se présente, tout est
pour le mieux et l'on s'explique tranquillement. Dans le cas contraire,
il lui renouvelle sa sommation par l'entremise d'un de ses agents; mais,
si une fois encore il ne se présente pas au carakol (corps de garde), il
le fait arrêter, et sa faute, dès lors s'en trouve aggravée.
«Les agents de ce ministre sont vêtus du costume ordinaire des _frenks_;
mais si l'un d'eux se voit obligé de se faire connaître, il soulève le
collet de son veston et montre une plaque qui est le signe de son
autorité. Chacun alors obéit et s'incline, mais, si l'on s'avise de
résister, l'agent n'a qu'un signe à faire pour qu'aussitôt l'on voie
accourir à son aide des soldats qui brutalisent le récalcitrant. Ce
n'est que dans ce cas particulier que la police use de violence. Bien
mieux, tout individu accusé d'homicide ou de révolte à main armée ne
saurait être maltraité, car nul n'est châtié sans jugement.
«Nous avons eu l'occasion plus haut, de dire qu'en dehors des assassins,
des espions et des faussaires la loi interdit de mettre à mort un
particulier quel qu'il soit. Faisons pourtant une exception pour les
marchands qui trompent le public... Toutes les fois qu'un boucher ou un
boulanger sont convaincus d'avoir vendu à faux poids, ou bien d'avoir
haussé leur prix de vente, la police intervient pour fermer leur
boutique sur laquelle elle appose les scellés. Aussi, sachant ce qui lui
en coûterait, le marchand s'abstient de toute fraude.
«Tout délit est déféré à un tribunal qui juge au criminel. Le coupable
est interrogé et des greffiers enregistrent les dépositions des uns et
les aveux des autres. Les _gazettes_ en font un récit fidèle le
lendemain, pour que nul n'en ignore. Les débats se poursuivent ainsi
jusqu'à ce que l'affaire soit suffisamment éclaircie et que les juges
puissent décider en connaissance de cause. Après quoi le jugement est
renvoyé au ministre qui en instruit à son tour l'Empereur, mais dans le
cas seulement où il entraîne une condamnation à mort. Si l'Empereur
approuve la sentence, le coupable est amené à l'endroit où se font les
exécutions. Le bourreau a déjà dressé une espèce de plateforme à hauteur
d'homme où l'on accède par un escalier étroit. Un lourd couperet,
alourdi encore par deux masses de plomb, est immobilisé à l'extrémité de
deux poteaux. Lorsque tout est prêt, le condamné, les mains ligotées et
revêtu d'une chemise rouge, est amené dans une charrette. Un prêtre
l'accompagne et des soldats l'escortent. Aussitôt qu'il en est descendu,
le bourreau le pousse entre les deux poteaux, le visage en bas. Alors,
faisant jouer un ressort, le couperet tombe et la tête est tranchée net.
«Cet instrument a été inventé au temps de la République par un médecin
qui lui a donné son nom. S'il faut en croire les Français, on exécutait
alors des centaines d'individus par jour. Si le criminel est soldat, il
est fusillé par ses propres camarades aussitôt après le prononcé de
l'arrêt qui le condamne.
«Quant aux voleurs ils sont condamnés au supplice de l'exposition qui
dure trois jours, après quoi ils sont conduits en prison d'où on les
fait sortir de temps en temps pour aider au nettoyage de la ville.
«Aussi le pays est-il calme et tranquille. Nous n'avons jamais ouï dire
qu'un homme ou une voiture aient été dévalisés dans la banlieue. Sans
danger pour elles les femmes peuvent sortir et aller d'un quartier à un
autre. Tout le pays de France jouit de cette tranquillité, et tous ceux
qui ont visité ce pays peuvent témoigner de la vérité de mon rapport. La
raison de cette sécurité on peut l'attribuer à ce fait que nul ne peut
circuler avec des armes et aussi que la poudre n'est pas une denrée qui
se vende librement au bazar. Des lois en réglementent sévèrement la
vente. Bref, dans ce pays, en dehors des gens de guerre, nul n'est
autorisé à sortir armé.»
D'après l'auteur, tout le mérite en reviendrait à Fouché qui dispose
d'un personnel «instruit et qui s'entend à faire son devoir». Il admire
son service d'espionnage et il ne lui en veut point «d'user de toutes
sortes d'expédients pour savoir ce qui se dit dans les ambassades. Dans
ce but Fouché entretient une foule de mouchards, hommes et femmes. Aucun
signe extérieur ne les désigne à l'attention du public où ils passent
inaperçus. Les femmes de mauvaise vie, qui pullulent partout, sont
dressées à faire causer les gens. Les domestiques, les portiers, les
marchands sont requis de rapporter à la police tout ce qu'ils entendent
et tout ce qui leur paraît de nature à être rapporté.»
Cette sécurité Mouhib effendi l'explique aussi par cette autre
considération que la population se trouve fixée dans des agglomérations
où la surveillance est facile.
«Elles sont si nombreuses à travers les campagnes de France, qu'on ne
peut faire deux heures de chemin sans rencontrer une ville ou un
village. Cela fait que toute l'activité des habitants se porte au
travail. Les terres y sont cultivées et nulle part on ne voit des champs
abandonnés. Le commerçant ne craint point de faire voyager sa
marchandise. Cette sécurité fait de la France un pays florissant et
pouvant se suffire à lui-même: le pain, la viande, les fruits, abondent
sur les tables; des fleurs de toutes sortes embaument les jardins. On y
fabrique des étoffes, des miroirs, des cristaux, des montres, de la
porcelaine et ces diverses industries font vivre des milliers d'hommes
et de femmes.»
Dans son étude de l'organisation judiciaire il découvre une institution
dont il était loin de soupçonner l'existence.
«Chaque partie, écrit-il, au lieu de se défendre par ses propres moyens
remet sa cause à un lettré qui parle et écrit en son nom. C'est ce qu'on
appelle _l'avocat_. Ce métier, l'avocat l'exerce en vertu d'un _firman_
qui lui est délivré par l'État. Son principal mérite est de connaître
par coeur les lois de Bonaparte et de savoir faire des discours. Il en
est parmi eux qui jouissent d'un grand renom, ce qui leur vaut d'arriver
à la fortune.»
Cette prospérité dont il voit les signes partout, cette tranquillité
qu'il constate est faite pour l'étonner. Il ne s'attendait à rien de
pareil et toutes ses idées en sont presque bouleversées. Malgré ses
préjugés il ne peut s'empêcher de rendre hommage à ce monde si différent
du sien, à sa discipline sociale, en tout si opposée au chaos de
l'anarchie asiatique. Pour la première fois il constate le respect des
lois et l'action bienfaisante d'une autorité régulière, mais, comme un
fait aussi extraordinaire pourrait laisser ses lecteurs incrédules, il
en appelle au témoignage d'autres voyageurs.
Cela l'amène naturellement à approfondir l'institution du passeport dont
il explique de son mieux le mécanisme compliqué. Après avoir raconté les
démarches qu'il dut faire à Constantinople pour obtenir les _passavans_,
il note ce fait qui déconcerte son fatalisme que la pièce portait que la
Turquie était à ce moment délivrée du fléau des épidémies.
«Ce détail est important aux yeux des nazaréens[16], ajoute-t-il. Si, au
cours de mon voyage, j'ai pu sans difficulté franchir les frontières de
la Hongrie, c'est que la pièce qui m'avait été accordée par
l'ambassadeur d'Autriche portait que le choléra avait disparu de
Stamboul. Aux gens de négoce, aux voyageurs ordinaires la police accorde
un papier sur lequel elle note avec soin tout ce qui concerne leur
personne, jusqu'à la longueur de leur nez et la couleur de leurs
cheveux. Au moindre soupçon qui pèse sur l'un d'eux, elle le place sous
sa surveillance au point qu'il ne peut même louer un cheval qu'après
avoir montré ce papier. S'il loue une voiture et qu'il s'arrête à un
relais il doit, pour pouvoir passer outre, se soumettre à la même
formalité. Il est même tenu d'indiquer le nombre des femmes et des
hommes en compagnie desquels il a voyagé. Tout Français qui veut se
rendre à Paris doit en donner avis aux autorités de sa résidence. Tout
étranger qui voyage pour visiter cette ville est obligé, pour y avoir
accès, de s'adresser à l'ambassadeur de France qui avertit la police.
J'ai appris que cette dernière mesure n'a été adoptée que pour empêcher
les Anglais de pénétrer en France. Je crois en avoir assez dit pour
montrer que nul dans ce pays ne vaque à l'aventure et qu'il suffit qu'un
particulier manifeste le désir de sortir de chez lui pour qu'aussitôt la
police le surveille de près.»
[16] Les lettrés musulmans désignent les chrétiens par cette
appellation qui remonte aux premiers temps du christianisme.
Pour montrer que la rigueur des formalités est égale pour tous, il cite
son propre cas:
«Tandis que je m'acheminais vers Paris avec mes compagnons, nous
arrivons à l'entrée d'un village où nous devions traverser un pont. Un
homme était là pour nous barrer le passage. Il me demande poliment si
nous étions la grande ambassade ottomane. Sur notre réponse affirmative,
il s'incline, puis nous demande nos papiers. Il en prend note et met sur
son registre que nous allions traverser le pont. Cela fait, il nous
laisse passer. Mais voilà qu'à l'autre bout un autre homme se présente
et encore une fois demande à examiner ces mêmes papiers. Du coup, la
patience m'échappe. «_Soubhan Allah[17]!_ m'écriai-je. L'on sait bien
qui nous sommes. Pourquoi donc nous tourmentez-vous?--Excusez, répondit
l'employé. Nous savons bien qui vous êtes, mais les lois nous font un
devoir de vous le faire dire à vous-même une fois de plus.»
[17] Dieu! Quelle merveille.
Mouhib effendi cherche les raisons de ces tracasseries et ne les trouve
point. «Si l'on songe, écrit-il, que la coutume n'existe point chez les
nazaréens que des voyageurs se rassemblent pour former des caravanes, on
peut se demander pourquoi toutes ces précautions. Sans doute, les routes
y sont fréquentées de jour et de nuit, mais on ne voit jamais des
groupes de trente à quarante personnes voyager ensemble. Cependant,
l'amour de la sécurité est si vif dans ce pays que le voyageur accepte
sans se plaindre les entraves que l'autorité met à la faculté de
circuler d'un endroit à un autre.»
Ce qui le choque aussi c'est le contraste qu'il observe entre la licence
des moeurs et les sévérités administratives. Son oeil a peine à
s'habituer à voir «les hommes sur le chemin des femmes et celles-ci sur
le chemin des hommes». Les femmes, on les trouve partout, dans les lieux
publics, même dans les ateliers, «car il n'est point en ce pays qu'elles
n'entreprennent d'exercer». Il les retrouve dans les dîners officiels,
papillotant autour des gens chamarrés, et ridiculement serrés dans des
culottes qui leur moulent les cuisses et qui «réunissent jusqu'à cent
cinquante convives, chacun tenant à la main des verres de vin qui les
échauffent». Ce spectacle il l'a vu au palais des Tuileries.
«On verra plus loin, écrit-il, la cérémonie de la présentation de mes
lettres de créance. Sur ce point aussi les usages des nazaréens
diffèrent des nôtres. Tous les dimanches des chambellans du palais
envoient des invitations aux ambassadeurs, aux ministres, aux hauts
fonctionnaires, aux rois et aux reines, s'il s'en trouve à Paris.
«Les invités se rendent de bonne heure au palais où ils sont introduits
dès qu'ils se sont fait nommer. Les rois, les ambassadeurs, les nobles
du pays sont reçus dans un salon garni de sièges. Les ministres de
second rang attendent dans un autre salon.
«Afin d'éviter les questions de préséance, l'Empereur a coutume de
recevoir dans un salon percé de quatre portes, de sorte qu'on ne sait
jamais par où il fera son entrée. L'assistance forme un cercle et
lorsqu'il apparaît, il serre la main du premier ambassadeur qu'il trouve
sur son passage. Il a pour chacun un mot aimable et le mot varie suivant
les besoins de sa politique. Le même cérémonial a lieu du côté des
femmes à l'égard desquelles la femme de l'Empereur se comporte comme son
mari.
«Tandis que la réception suit son cours les troupes de la garde se
massent dans la cour du palais, suivant les formations en usage chez les
_frenks_. L'Empereur passe devant leur front puis les fait manoeuvrer en
tous sens, ne leur laissant aucun repos. Comme il aime les parades
militaires, il ne manque aucune occasion de satisfaire ce goût. Toutes
les fois que des troupes traversent sa capitale il ne manque jamais de
les passer en revue.