un pareil état de choses. Je poursuivis en lui disant que je connaissais
à fond la question visée par sa note concernant la Serbie et que je
l'enverrais à Stamboul avec l'autre. Mais j'ai vu dans le _Moniteur_ que
la Russie était disposée à envoyer un délégué à Bucharest pour engager
avec mon gouvernement une conversation sur les affaires serbes et j'ai
demandé à Talleyrand comment il se fait que l'on puisse croire en France
que la S. Porte consente que des étrangers se mêlent de régler avec elle
le sort de ses sujets. J'espère, lui ai-je dit, que bientôt, par la
volonté de Dieu, le traître Karageorges et ses maudits partisans
recevront le châtiment qu'ils méritent.
«Après que Talleyrand m'eut approuvé, je repris: J'ai pu lire aussi dans
la Gazette que les troupes qui se portaient en Serbie ont reçu l'ordre
du Divan de rebrousser chemin. Ainsi présenté, le fait est inexact. Ce
n'est pas sur un ordre du Divan, mais spontanément que ses troupes ont
refusé de marcher et cela parce qu'elles appréhendent les suites de
votre occupation de Raguse et qu'elles croient ne pas devoir trop
s'éloigner pour se mettre en mesure de protéger les femmes et les
enfants. Telle est la vérité, lui ai-je dit[14].»
[14] Lettre du Rebi-ul-ahir, 3e jour.
* * * * *
On ne peut donner plus clairement à entendre que la présence des
Français en Dalmatie et surtout à Raguse est une cause de troubles pour
l'Empire et que le gouvernement français ferait bien de changer ses
méthodes de protection. Le fait est que l'apparition des troupes de
Marmont sur les côtes de l'Adriatique avait soulevé de véhémentes
protestations de la part des pachas et des janissaires. La méfiance que
les Turcs nourrissaient contre les Français depuis l'expédition d'Égypte
était partagée par Ali pacha de Tepelen qui, sans doute, sur les
suggestions du Divan, s'était empressé de s'entendre avec les Anglais.
On voit par la brutale déclaration de Mouhib effendi que les Turcs
s'attendaient à une invasion française.
Sebastiani arrivait à Constantinople le 9 août 1806. Une mission qu'il y
avait rempli au moment de la reprise des relations avait déterminé le
choix de Napoléon. Lui ayant donné ses instructions en personne, il le
chargeait de donner à Selim les gages d'une solidarité parfaite. Il lui
promettait de faire rendre à la Turquie les provinces moldo-valaques, de
ne soutenir aucune rebellion, de lui prêter son concours pour résoudre
les difficultés extérieures. A Constantinople, le général Sebastiani
n'eut d'abord que des succès à enregistrer. Le Réis-ul-Kuttab parut
d'autant mieux disposé à lui faciliter sa tâche que la victoire d'Iéna
et la marche des Russes sur Bucharest avaient fortement amolli le Divan.
Les hospodars russophiles étaient destitués à sa demande; mais, sur une
injonction des ministres Harbinsky et Arbuthnot, Sélim s'empressait de
les rétablir dans leurs charges, en même temps qu'il se tournait du côté
de Sebastiani pour lui demander conseil. Protestations de ce dernier
qui, à force de remontrances, finit par obtenir la rupture des relations
de la Russie et de la Porte (décembre 1806). La présence de l'Empereur
en Pologne ayant obligé les Russes à dégarnir le Danube où ils s'étaient
avancés, le Sultan profitait de cette circonstance pour lancer un
manifeste de guerre contre la Russie (5 janvier 1807). Mais au moment où
l'on s'y attendait le moins, voilà qu'un secrétaire de la Légation
britannique se présentait au Divan pour annoncer aux Vizirs qu'une
escadre allait forcer les Dardanelles s'ils ne rompaient sans délai avec
l'ambassadeur français. Sélim, toujours prompt à la panique, inclinait à
la soumission et offrait de sacrifier les hospodars récemment nommés.
Nouvelle et énergique intervention de Sebastiani qui finit par faire
rejeter les sommations britanniques.
Cependant la menace allait se préciser. Quatorze vaisseaux commandés par
l'amiral Duckworth entraient à toutes voiles dans les Dardanelles en
lâchant leurs bordées sur les vieux châteaux qui en défendaient
l'entrée. Puis, l'amiral incendiait au passage une flotte turque
paisiblement ancrée à Gallipoli avant de gagner le mouillage des îles
des Princes. On ne peut s'empêcher de faire remarquer à ce propos qu'il
a été dans la destinée de toutes les flottes turques de se laisser
couler dans les ports où elles s'abritaient. Successivement elles se
sont laissé brûler à Tchechmé en 1770, mitrailler à Gallipoli en 1806, à
Ténedos, peu après cet événement; à Navarin en 1827, à Sinope en 1853.
La maladresse de Duckworth fut de vouloir négocier avec les Turcs, alors
qu'il lui eût suffi, en profitant de la surprise, d'envoyer quelques
boulets rouges sur la ville pour l'avoir à sa merci. Sur le terrain des
négociations il risquait fort d'être battu. Les Turcs les traînèrent si
habilement en longueur, qu'ils eurent le temps de mettre les côtes en
état de défense. Cette tactique fut providentiellement favorisée par le
vent du Nord qui, se mettant de la partie, empêcha sa flotte britannique
d'approcher près du rivage pour bombarder le Sérail. A cet endroit les
courants qui descendent du Bosphore acquièrent une si grande rapidité,
même dans les temps calmes, que l'on entend de la côte d'Asie le
clapotement qu'ils produisent en se brisant sur la pointe de _Serai
bournou_. On armait pendant ce temps les Dardanelles pour couper la
retraite à sa flotte. Sans tirer un coup de canon, Duckworth dut virer
de bord pour en reprendre piteusement le chemin; mais la traversée,
cette fois-ci, ne s'effectuait pas sans dommage, car la flotte perdait
deux cents hommes, tant blessés que tués. Un autre échec attendait les
Anglais en Égypte où ils avaient essayé de pénétrer par surprise.
Cette double victoire releva quelque temps le prestige de Sebastiani qui
avait été l'âme de cette défense.
Comblé de présents et d'honneurs, il eût voulu profiter de ce regain de
faveur pour engager le sultan à jeter son armée du Danube sur les 25.000
hommes de Michelson; mais, encore une fois il se heurtait à
l'énigmatique inertie du Divan. Napoléon pensa alors qu'il parviendrait
à obtenir la diversion tant souhaitée en envoyant le corps de Marmont
sur le Danube où s'immobilisait l'armée turque et il s'en ouvrit au
Sultan. Celui-ci ne fit aucune difficulté pour accepter une proposition
aussi avantageuse, mais l'opinion populaire s'y montra si hostile qu'on
dut y renoncer. De guerre lasse, Talleyrand écrivait à l'ambassadeur
qu'il renonçait de son côté à la coopération turque et qu'on se
contenterait, à défaut, d'envoyer à l'armée du Danube une troupe de 600
canonniers; mais cette autre proposition n'était pas mieux accueillie
que la précédente. Cette petite troupe, dont on exagérait l'importance,
n'était dans l'opinion générale que l'avant-garde des armées françaises.
Il faut reconnaître aussi que l'obstination de Napoléon à vouloir
obliger les Turcs malgré eux était de nature à exaspérer leurs
méfiances. Toutes ces indiscrètes propositions ne pouvaient qu'aggraver
la situation du Sultan en donnant à croire que Sebastiani n'était venu à
Constantinople que pour seconder ses projets de réformes militaires. Le
soupçon qu'on avait de ses intentions n'était d'ailleurs pas sans
fondement. Le Sultan comptait sur son appui pour réaliser un projet
depuis longtemps caressé et qui visait à remplacer la vieille milice des
janissaires--cette fidèle conservatrice des traditions--par des troupes
manoeuvrant à l'européenne. A cette troupe, il aurait inspiré un esprit
plus conforme aux exigences de la situation et aux sentiments de
loyalisme envers le trône. Il lui aurait donné un costume nouveau et des
armes nouvelles, un nom, le _Nizam-i-Djedid_. Il l'aurait opposée en
attendant aux janissaires dont il espérait ainsi contrebalancer
l'influence et dompter l'esprit d'insubordination.
Les Janissaires n'entendaient renoncer ni à leurs privilèges, ni
détruire, au profit de l'autocratie impériale, ceux dont jouissaient les
autres classes de la nation et qui étaient fondés sur le système de
décentralisation propre aux moeurs asiatiques. Ainsi ils ne voulaient
point d'une réforme qui eût permis à la dynastie de fortifier son
pouvoir en affaiblissant celui des pachas gouverneurs et réduisant à
l'obéissance les satrapies de Roumélie, d'Arabie, de Mésopotamie et de
Syrie.
Un premier essai avait été tenté en 1803, mais par mesure de prudence on
avait relégué dans un coin de l'Asie-Mineure le premier corps exercé
pour le cacher aux yeux de la population; Selim, pensant qu'il serait
mieux à sa place sur les bords du Danube, donna ses ordres pour que ses
soldats y fussent dirigés. A cette nouvelle, les Janissaires se
massèrent en grand nombre à Andrinople pour les y attendre au passage.
Tombant sur eux à l'improviste, ils les exterminèrent jusqu'au dernier.
Le drame d'Andrinople faisait présager une plus grande catastrophe
malgré le calme apparent de la population. Les Turcs ont leur passion
comme tout le monde, mais en matière de religion leur opinion est
collective, et pour agir ils n'attendent qu'un mot d'ordre. Les
mouvements de la rue, en ce cas, sont d'une espèce particulière.
Violents et rapides, ils ont tout le caractère d'une explosion. L'acte
de vengeance ou de répression une fois accompli, tout rentre dans le
calme, sans qu'aucune force de police ait à intervenir. Les têtes
tombent, des quartiers flambent, mais la sédition s'évanouit en même
temps que s'éteignent les dernières lueurs de l'incendie. Chacun
retourne à ses affaires ou à ses plaisirs. En Turquie, la crainte pousse
les gens au respect, mais la crainte cesse dès que les intérêts de la
religion, ou ce que l'on croit être tels, sont en jeu. Il y a dans
l'Islam une unité de foi qui met tous les particuliers sur un même pied
d'égalité et une unité de conscience qui leur dicte les mêmes devoirs.
Nul n'échappe aux sanctions qu'elle prescrit. Les particuliers
n'obéissent au Souverain que dans la mesure où celui-ci respecte la loi
et leur premier devoir est d'empêcher que personne y porte atteinte.
Le mauvais vouloir du Divan se manifestait clairement à Fikenstein
lorsque Vahid effendi, son délégué, se refusa obstinément à accepter
l'alliance que lui offrait Napoléon. Quelques jours après, celui-ci
triomphait sans les Turcs du Danube qui avaient mieux à faire. A ce
moment ils préparaient l'émeute que leurs partisans allaient déchaîner
dans la capitale. Une milice auxiliaire, les _Yamaks_, qu'on avait
embauchée à l'occasion de la démonstration de l'amiral Duckworth, se
mutinait à Buyuk-Déré, massacrait ses chefs et marchait sur la ville en
suivant les rives du Bosphore. Les _Yamaks_ ne se livrèrent, paraît-il,
à aucun excès sur la population tremblante, contrairement à l'usage en
ces circonstances. _Pas un chrétien ne saigna du nez_, écrit un Grec
contemporain. Ils n'en voulaient qu'au Sultan et aux partisans de la
réforme. Le Caïmacam, qui menait le mouvement, avait invité ce jour-là à
un dîner de réjouissance les ministres qui passaient pour partager les
idées de Sélim. Au café, il les faisait égorger.
Ne trouvant aucune résistance, les _Yamaks_ s'attroupèrent sous les murs
du Sérail, suivis d'un flot de population accouru de tous les points de
la ville. Il y avait là toute la racaille que l'on voyait dans ces
tragiques occasions: imams et softas, janissaires et derviches,
bateliers, portefaix, veilleurs de nuit, toute la farouche plèbe
constantinopolitaine, hérissée de poignards et de pistolets passés aux
ceintures, suivant la coutume de ce temps-là. Leur première victime fut
le bostandji bachi, préposé à la garde du palais, dont Sélim leur fit
jeter la tête, pensant que ce sacrifice calmerait les colères.
A la demande du chef de l'émeute, un certain Kabaktchi-oglou, le
Mufti,--grand interprète des textes sacrés--rendait un _fetva_ qui
prononçait la déchéance du Sultan. Son frère était proclamé au milieu
des acclamations sous le nom de Moustafa IV. Une preuve que la masse
confondait la cause du _Nizam-i-Djedid_ avec celle de la France, c'est
que l'ambassade à Péra fut assaillie par une foule fanatisée et l'on
raconte qu'elle fut même un moment exposée. Il est probable que cet
incident fut voulu par les chefs de l'émeute comme un avertissement à
l'adresse de Sebastiani, qu'on accusait de connivence avec le Sultan.
Cependant il n'est pas moins probable que, sans la crainte qu'inspirait
le nom de Napoléon, on l'eût enfermé aux Sept-Tours, sous prétexte de le
soustraire aux fureurs de la populace. Une autre preuve non moins
décisive du caractère gallophobe de la révolution se révéla à
l'affectation du Divan à ne point notifier à Paris l'avènement au trône
de Moustafa. Mais en Turquie la politique d'accommodement succède
invariablement aux crises les plus violentes et aux démonstrations les
plus inamicales, soit qu'elles échouent, soit qu'elles aient produit les
résultats voulus.
Maintenant que le danger de _Nizam-i-Djedid_ était écarté, le Divan crut
devoir se rapprocher de la France. Comme Sebastiani affectait de se
tenir dans une froide réserve, l'on mit en usage toutes les ressources
de la flatterie orientale, au point qu'on alla jusqu'à lui exprimer dans
une lettre le regret immense d'avoir déposé Sélim. Gagné par ces bonnes
paroles, le général se laissa inviter à une conférence où siégeaient le
Cheikh-ul-Islam et le Réis-ul-Kuttab (8 juin 1807). La guerre y fut
décidée contre la Russie. Encore une fois, il était la victime d'une
comédie, car, à ce même instant, le Divan engageait des pourparlers
secrets avec l'Angleterre et la Russie. Ils auraient abouti si le grand
drogman Soutzo n'avait averti Sebastiani de l'intrigue qui se tramait.
Le Caïmacam, qui l'avait favorisée, furieux de la voir échouer, s'en
prit au drogman qu'il fit décapiter pour crime de trahison. Cependant
cet arrêt déplut à Kabaktchi Agha qui fit destituer le Caïmacam à qui il
donna pour successeur Ismail pacha, un ancien vizir. Le Caïmacam, homme
de résolution, empoisonna son concurrent. Kabaktchi menaça alors
d'envahir encore une fois Constantinople si le Sultan ne destituait pas
le Caïmacam. Celui-ci se réfugia auprès de Moustafa Baïraktar, pacha de
Routchouk, ardent partisan de Selim et qui disposait de milices
nombreuses. Baïraktar, ancien maquignon et janissaire, parvenu aux
honneurs, avait conservé pour Selim, son bienfaiteur, la plus tendre
gratitude. Là, ces deux hommes concertèrent leur vengeance. Leur premier
soin fut d'envoyer à Constantinople un émissaire, avec force présents, à
l'adresse des ministres. Une fois qu'il se fut assuré leur complicité,
il se dirigea vers Andrinople avec un corps de 4.000 hommes. Remettre
Selim sur le trône et le venger de ses ennemis lui parut la plus belle
des entreprises.
Mais de tous les obstacles qu'elle devait rencontrer, il pensa avec
raison que le plus sérieux était Kabaktchi qui avait la confiance des
ulemas, des janissaires et de la population. Il fallait s'en débarrasser
à tout prix. Une trentaine de cavaliers qu'il choisit parmi les
meilleurs pénétrèrent de nuit dans le village de Fanacaki, sur la mer
Noire, où il avait établi son quartier au milieu de ses Yamaks. Ils
cernent sa maison, forcent les portes du harem et le poignardent au
milieu de ses femmes. Le coup fait, Baïraktar marche sans perdre de
temps sur la capitale à la tête de ses forces et plante ses tentes sur
les hauteurs qui dominent la nécropole d'Eyoub aux nombreux cyprès. Il
avait pris la précaution d'envoyer au Sultan un message destiné à le
rassurer sur ses dispositions. Il n'avait d'autre but, en venant à
Constantinople, que de le délivrer de la fripouille des Yamaks et de la
tyrannie du Mufti. Moustafa se laissa d'autant plus facilement
convaincre que le dévouement de tous ces gens commençait à lui être à
charge. Confiant dans les bonnes dispositions de Baïraktar, il ne songea
plus qu'à ses plaisirs. Comme il était parti un matin pour passer la
journée, sous les ombrages des Eaux-douces d'Asie, le pacha de
Routchouk, informé de son absence, entra dans la ville avec ses hommes
et s'engagea dans les rues étroites qui montent au Sérail. Il pénétra
sans obstacle dans la première cour par la _Bab-Humaioun_ qui s'ouvre
sur la place où Sainte-Sophie élève sa cyclopéenne architecture; mais,
avertis par les clameurs de la foule, les capidjis eurent le temps de
fermer les portes de la cour intérieure, et les milices du palais
accourues garnissaient déjà le faîte des murailles. Alors le chef des
eunuques blancs se montra aux créneaux et demanda au pacha ce qu'il
voulait.
--Je veux saluer sultan Selim, répondit-il. Ouvrez.
Il allait être obéi quand, tout à coup, une porte s'ouvrit du côté de la
mer et l'on vit apparaître Moustafa. Prévenu de ce qui se passait, il
était revenu en toute hâte. Ses premiers ordres furent un arrêt de mort
contre Selim. Six eunuques noirs se précipitaient dans son appartement
et lui passaient le lacet au cou. «Le pacha demande à saluer Selim,
qu'on lui donne satisfaction», cria Moustafa.
A la vue du cadavre, Baïraktar donna ordre qu'on brisât les portes et la
soldatesque se rua dans la cour. L'instant d'après Moustafa était
enfermé à son tour dans l'appartement où sa victime avait expiré.
Mahmoud était proclamé sultan (28 juillet 1808).
Mais le drame devait s'allonger d'un autre épisode non moins
sensationnel. Le bruit s'étant répandu que Baïraktar méditait de
restaurer le Nizam-i-Djedid, il indisposa contre lui la population et
les Janissaires. Sous divers prétextes on dispersa ses soldats, on
l'isola de ses amis, puis, quand on le vit à peu près sans défense, une
nouvelle émeute soulevait la ville entière. En un instant son conak
était assailli, criblé de pierres et livré aux flammes. Il se réfugia
avec une odalisque dans une tour attenante à la maison. Le lendemain, on
y découvrait leurs cadavres. Celui de Baïraktar, traîné jusqu'à
l'_atmeïdan_, était exposé sur un pal. Loin de s'apaiser, la rébellion
gagnait les quartiers, et l'on n'entendait de toutes parts que des cris
de mort contre Mahmoud l'usurpateur. Celui-ci se voyant en grand danger
réfléchit que le seul moyen d'y échapper était de faire subir à Moustafa
le sort que celui-ci avait infligé à son frère Selim. Encore une fois le
fatal lacet remplissait son office. Après cette exécution il ne restait
que lui seul prince survivant de la famille. Cette considération arrêta
instantanément la sédition. Les fureurs se calmèrent. Ulemas et
dignitaires allèrent se jeter à ses pieds, confondant leurs hommages. Le
règne de Mahmoud fut un des plus longs et des plus dramatiques de
l'histoire ottomane. Il devait réaliser tous les projets que Selim ne
put exécuter. Ses réformes et l'audacieuse diplomatie de la pléiade de
réformateurs qu'il sut susciter devaient galvaniser la Turquie et la
faire vivre jusqu'à l'aurore du XXe siècle.
On sera peut-être curieux de savoir ce que Sebastiani pensait de tout
cela. Son opinion il n'ose trop l'exprimer de peur d'indisposer
l'empereur dont les desseins lui paraissent aussi impénétrables que
cette Turquie énigmatique et inquiétante, où il se sent décidément de
plus en plus dépaysé. Il s'était rendu à Constantinople confiant dans
l'étoile de son maître qui alors rayonnait d'un éclat dont le monde
était ébloui. Il avait cru aux protestations amicales de Selim III, aux
promesses de son ambassadeur. D'un caractère loyal et simple, il avait
apporté dans l'accomplissement de sa tâche l'intrépide dévouement du
soldat docile aux ordres de son chef, et cette ingénue confiance du
Français qui s'imagine que le monde entier est taillé à son image. Ses
intentions étaient trop pures pour qu'on ne lui sût pas gré des efforts
qu'il allait déployer pour se rendre utile. Sans le vouloir il allait
ouvrir les écluses du fanatisme qui devaient emporter dans un flot de
sang les combinaisons napoléoniennes.
A son premier voyage il avait subi la fascination de ce milieu tout
confit de sucreries et de propos aimables, où l'accueil cérémonieux se
pimente de l'orgueil le plus farouche (ce qui en relève la saveur); où
les résistances irréductibles se drapent de manières conciliantes et
prometteuses jusqu'au moment attendu où elles peuvent s'étaler
hardiment. Sebastiani avait connu, tour à tour, la douceur et l'amertume
des fluctuations de ce régime local; mais de cette brutale chute dans la
réalité, il ne se releva jamais plus.
Ce général n'a plus qu'une idée: fuir Constantinople dont le séjour lui
est insupportable jusque-là qu'il en tombe malade. Il est prêt à aller
n'importe où pourvu qu'on le tire de là. Cela lui est un prétexte pour
demander son rappel. En attendant, comme Charles XII à Bender, il passe
sa vie dans le lit. Il n'en sortira que le jour de son embarquement, et
à peine aura-t-il mis le pied sur le sol français qu'il se trouvera
subitement guéri.
Si la déposition de Selim III rassurait les Turcs au sujet de la
possibilité d'une conspiration française, en revanche la révolution de
Stamboul fournissait à l'Empereur un prétexte excellent pour orienter sa
politique, sinon dans une voie nouvelle, du moins dans celle d'un sage
opportunisme. Il n'avait été informé des événements que nous venons de
résumer en quelques traits que dans les derniers jours du mois de juin.
De Tilsitt, Talleyrand écrivait à Sebastiani qu'un armistice venait de
mettre fin aux hostilités entre la France et la Russie et il
l'autorisait à aviser le Divan que l'on tiendrait compte des intérêts de
la Turquie, mais il laissait entendre en même temps que la France
n'était tenue à rien envers elle. Tel n'était pas l'avis des ministres
turcs qui, par l'organe de Vazfi effendi, protestèrent contre tout
traité de paix séparé. Ils prétendaient que, conclu dans ces conditions,
il constituait une violation aux engagements pris par la France. C'était
assurément d'une belle audace. Le Divan oubliait les serments qu'il
avait faits lui-même plus d'une fois et tous successivement oubliés. Il
feignait notamment d'oublier le fait tout récent que Vazfi effendi
s'était refusé de signer à Fikenstein le traité d'alliance avec
Napoléon. A la vérité, le Divan n'avait rien oublié, mais il pensait
qu'en faisant un peu de bruit il amoindrirait ses torts et qu'il
arriverait par cet artifice à se faire donner plus qu'il ne lui était
dû.
S'avisant de l'inutilité de plus longues récriminations, le Divan
envoyait à Mouhib effendi les pouvoirs nécessaires pour discuter les
conditions, et le 23 août Sebastiani pouvait annoncer l'adhésion du
Divan à toutes les clauses du traité de Tilsitt. Engagés dans cette voie
de la réconciliation les Turcs allèrent très loin, suivant leur coutume,
dans l'expression de leurs sympathies. Moustafa IV alla jusqu'à déclarer
«qu'il s'en remettait aveuglément à la sagesse de l'empereur qui peut
faire de son empire ce qu'il voudra; qu'il est à sa merci.» Il ne faut
voir là sans doute qu'une hyperbole orientale, mais aussi le souci
d'amadouer celui qu'on avait assez berné pour qu'il pût se croire
autorisé à prendre en l'occurrence telle attitude qu'il lui plairait.
C'était trop peu que d'avoir écarté son ingérence dans leurs affaires
privées; il fallait obtenir de lui tout ce qu'aurait pu lui donner une
politique plus loyale. L'intérêt qu'il y avait à ménager celui qui
allait disposer du sort de l'Empire était trop évident pour qu'on
n'essayât pas de le gagner au prix de quelques flatteries. Les Turcs
s'en tirèrent assez bien, car le traité qui consacrait l'armistice,
prévoyait l'évacuation de la principauté par les troupes russes.
Cependant, malgré les clauses de l'armistice de Slobodzié, le Tzar
refusait d'évacuer les principautés. Napoléon, instruit par
l'expérience, ferma les yeux. Était-il dans son intention de donner une
leçon aux Turcs? Quoi qu'il en soit, plus que jamais ces derniers se
tinrent sur leurs gardes. C'est ainsi qu'ils lui refusèrent le passage à
travers leur territoire de quelques milliers d'hommes destinés à Corfou.