Talleyrand m'interrompit pour dire qu'aucun gouvernement ne tolérerait

un pareil état de choses. Je poursuivis en lui disant que je connaissais

à fond la question visée par sa note concernant la Serbie et que je

l'enverrais à Stamboul avec l'autre. Mais j'ai vu dans le _Moniteur_ que

la Russie était disposée à envoyer un délégué à Bucharest pour engager

avec mon gouvernement une conversation sur les affaires serbes et j'ai

demandé à Talleyrand comment il se fait que l'on puisse croire en France

que la S. Porte consente que des étrangers se mêlent de régler avec elle

le sort de ses sujets. J'espère, lui ai-je dit, que bientôt, par la

volonté de Dieu, le traître Karageorges et ses maudits partisans

recevront le châtiment qu'ils méritent.

«Après que Talleyrand m'eut approuvé, je repris: J'ai pu lire aussi dans

la Gazette que les troupes qui se portaient en Serbie ont reçu l'ordre

du Divan de rebrousser chemin. Ainsi présenté, le fait est inexact. Ce

n'est pas sur un ordre du Divan, mais spontanément que ses troupes ont

refusé de marcher et cela parce qu'elles appréhendent les suites de

votre occupation de Raguse et qu'elles croient ne pas devoir trop

s'éloigner pour se mettre en mesure de protéger les femmes et les

enfants. Telle est la vérité, lui ai-je dit[14].»

[14] Lettre du Rebi-ul-ahir, 3e jour.

* * * * *

On ne peut donner plus clairement à entendre que la présence des

Français en Dalmatie et surtout à Raguse est une cause de troubles pour

l'Empire et que le gouvernement français ferait bien de changer ses

méthodes de protection. Le fait est que l'apparition des troupes de

Marmont sur les côtes de l'Adriatique avait soulevé de véhémentes

protestations de la part des pachas et des janissaires. La méfiance que

les Turcs nourrissaient contre les Français depuis l'expédition d'Égypte

était partagée par Ali pacha de Tepelen qui, sans doute, sur les

suggestions du Divan, s'était empressé de s'entendre avec les Anglais.

On voit par la brutale déclaration de Mouhib effendi que les Turcs

s'attendaient à une invasion française.

Sebastiani arrivait à Constantinople le 9 août 1806. Une mission qu'il y

avait rempli au moment de la reprise des relations avait déterminé le

choix de Napoléon. Lui ayant donné ses instructions en personne, il le

chargeait de donner à Selim les gages d'une solidarité parfaite. Il lui

promettait de faire rendre à la Turquie les provinces moldo-valaques, de

ne soutenir aucune rebellion, de lui prêter son concours pour résoudre

les difficultés extérieures. A Constantinople, le général Sebastiani

n'eut d'abord que des succès à enregistrer. Le Réis-ul-Kuttab parut

d'autant mieux disposé à lui faciliter sa tâche que la victoire d'Iéna

et la marche des Russes sur Bucharest avaient fortement amolli le Divan.

Les hospodars russophiles étaient destitués à sa demande; mais, sur une

injonction des ministres Harbinsky et Arbuthnot, Sélim s'empressait de

les rétablir dans leurs charges, en même temps qu'il se tournait du côté

de Sebastiani pour lui demander conseil. Protestations de ce dernier

qui, à force de remontrances, finit par obtenir la rupture des relations

de la Russie et de la Porte (décembre 1806). La présence de l'Empereur

en Pologne ayant obligé les Russes à dégarnir le Danube où ils s'étaient

avancés, le Sultan profitait de cette circonstance pour lancer un

manifeste de guerre contre la Russie (5 janvier 1807). Mais au moment où

l'on s'y attendait le moins, voilà qu'un secrétaire de la Légation

britannique se présentait au Divan pour annoncer aux Vizirs qu'une

escadre allait forcer les Dardanelles s'ils ne rompaient sans délai avec

l'ambassadeur français. Sélim, toujours prompt à la panique, inclinait à

la soumission et offrait de sacrifier les hospodars récemment nommés.

Nouvelle et énergique intervention de Sebastiani qui finit par faire

rejeter les sommations britanniques.

Cependant la menace allait se préciser. Quatorze vaisseaux commandés par

l'amiral Duckworth entraient à toutes voiles dans les Dardanelles en

lâchant leurs bordées sur les vieux châteaux qui en défendaient

l'entrée. Puis, l'amiral incendiait au passage une flotte turque

paisiblement ancrée à Gallipoli avant de gagner le mouillage des îles

des Princes. On ne peut s'empêcher de faire remarquer à ce propos qu'il

a été dans la destinée de toutes les flottes turques de se laisser

couler dans les ports où elles s'abritaient. Successivement elles se

sont laissé brûler à Tchechmé en 1770, mitrailler à Gallipoli en 1806, à

Ténedos, peu après cet événement; à Navarin en 1827, à Sinope en 1853.

La maladresse de Duckworth fut de vouloir négocier avec les Turcs, alors

qu'il lui eût suffi, en profitant de la surprise, d'envoyer quelques

boulets rouges sur la ville pour l'avoir à sa merci. Sur le terrain des

négociations il risquait fort d'être battu. Les Turcs les traînèrent si

habilement en longueur, qu'ils eurent le temps de mettre les côtes en

état de défense. Cette tactique fut providentiellement favorisée par le

vent du Nord qui, se mettant de la partie, empêcha sa flotte britannique

d'approcher près du rivage pour bombarder le Sérail. A cet endroit les

courants qui descendent du Bosphore acquièrent une si grande rapidité,

même dans les temps calmes, que l'on entend de la côte d'Asie le

clapotement qu'ils produisent en se brisant sur la pointe de _Serai

bournou_. On armait pendant ce temps les Dardanelles pour couper la

retraite à sa flotte. Sans tirer un coup de canon, Duckworth dut virer

de bord pour en reprendre piteusement le chemin; mais la traversée,

cette fois-ci, ne s'effectuait pas sans dommage, car la flotte perdait

deux cents hommes, tant blessés que tués. Un autre échec attendait les

Anglais en Égypte où ils avaient essayé de pénétrer par surprise.

Cette double victoire releva quelque temps le prestige de Sebastiani qui

avait été l'âme de cette défense.

Comblé de présents et d'honneurs, il eût voulu profiter de ce regain de

faveur pour engager le sultan à jeter son armée du Danube sur les 25.000

hommes de Michelson; mais, encore une fois il se heurtait à

l'énigmatique inertie du Divan. Napoléon pensa alors qu'il parviendrait

à obtenir la diversion tant souhaitée en envoyant le corps de Marmont

sur le Danube où s'immobilisait l'armée turque et il s'en ouvrit au

Sultan. Celui-ci ne fit aucune difficulté pour accepter une proposition

aussi avantageuse, mais l'opinion populaire s'y montra si hostile qu'on

dut y renoncer. De guerre lasse, Talleyrand écrivait à l'ambassadeur

qu'il renonçait de son côté à la coopération turque et qu'on se

contenterait, à défaut, d'envoyer à l'armée du Danube une troupe de 600

canonniers; mais cette autre proposition n'était pas mieux accueillie

que la précédente. Cette petite troupe, dont on exagérait l'importance,

n'était dans l'opinion générale que l'avant-garde des armées françaises.

Il faut reconnaître aussi que l'obstination de Napoléon à vouloir

obliger les Turcs malgré eux était de nature à exaspérer leurs

méfiances. Toutes ces indiscrètes propositions ne pouvaient qu'aggraver

la situation du Sultan en donnant à croire que Sebastiani n'était venu à

Constantinople que pour seconder ses projets de réformes militaires. Le

soupçon qu'on avait de ses intentions n'était d'ailleurs pas sans

fondement. Le Sultan comptait sur son appui pour réaliser un projet

depuis longtemps caressé et qui visait à remplacer la vieille milice des

janissaires--cette fidèle conservatrice des traditions--par des troupes

manoeuvrant à l'européenne. A cette troupe, il aurait inspiré un esprit

plus conforme aux exigences de la situation et aux sentiments de

loyalisme envers le trône. Il lui aurait donné un costume nouveau et des

armes nouvelles, un nom, le _Nizam-i-Djedid_. Il l'aurait opposée en

attendant aux janissaires dont il espérait ainsi contrebalancer

l'influence et dompter l'esprit d'insubordination.

Les Janissaires n'entendaient renoncer ni à leurs privilèges, ni

détruire, au profit de l'autocratie impériale, ceux dont jouissaient les

autres classes de la nation et qui étaient fondés sur le système de

décentralisation propre aux moeurs asiatiques. Ainsi ils ne voulaient

point d'une réforme qui eût permis à la dynastie de fortifier son

pouvoir en affaiblissant celui des pachas gouverneurs et réduisant à

l'obéissance les satrapies de Roumélie, d'Arabie, de Mésopotamie et de

Syrie.

Un premier essai avait été tenté en 1803, mais par mesure de prudence on

avait relégué dans un coin de l'Asie-Mineure le premier corps exercé

pour le cacher aux yeux de la population; Selim, pensant qu'il serait

mieux à sa place sur les bords du Danube, donna ses ordres pour que ses

soldats y fussent dirigés. A cette nouvelle, les Janissaires se

massèrent en grand nombre à Andrinople pour les y attendre au passage.

Tombant sur eux à l'improviste, ils les exterminèrent jusqu'au dernier.

Le drame d'Andrinople faisait présager une plus grande catastrophe

malgré le calme apparent de la population. Les Turcs ont leur passion

comme tout le monde, mais en matière de religion leur opinion est

collective, et pour agir ils n'attendent qu'un mot d'ordre. Les

mouvements de la rue, en ce cas, sont d'une espèce particulière.

Violents et rapides, ils ont tout le caractère d'une explosion. L'acte

de vengeance ou de répression une fois accompli, tout rentre dans le

calme, sans qu'aucune force de police ait à intervenir. Les têtes

tombent, des quartiers flambent, mais la sédition s'évanouit en même

temps que s'éteignent les dernières lueurs de l'incendie. Chacun

retourne à ses affaires ou à ses plaisirs. En Turquie, la crainte pousse

les gens au respect, mais la crainte cesse dès que les intérêts de la

religion, ou ce que l'on croit être tels, sont en jeu. Il y a dans

l'Islam une unité de foi qui met tous les particuliers sur un même pied

d'égalité et une unité de conscience qui leur dicte les mêmes devoirs.

Nul n'échappe aux sanctions qu'elle prescrit. Les particuliers

n'obéissent au Souverain que dans la mesure où celui-ci respecte la loi

et leur premier devoir est d'empêcher que personne y porte atteinte.

Le mauvais vouloir du Divan se manifestait clairement à Fikenstein

lorsque Vahid effendi, son délégué, se refusa obstinément à accepter

l'alliance que lui offrait Napoléon. Quelques jours après, celui-ci

triomphait sans les Turcs du Danube qui avaient mieux à faire. A ce

moment ils préparaient l'émeute que leurs partisans allaient déchaîner

dans la capitale. Une milice auxiliaire, les _Yamaks_, qu'on avait

embauchée à l'occasion de la démonstration de l'amiral Duckworth, se

mutinait à Buyuk-Déré, massacrait ses chefs et marchait sur la ville en

suivant les rives du Bosphore. Les _Yamaks_ ne se livrèrent, paraît-il,

à aucun excès sur la population tremblante, contrairement à l'usage en

ces circonstances. _Pas un chrétien ne saigna du nez_, écrit un Grec

contemporain. Ils n'en voulaient qu'au Sultan et aux partisans de la

réforme. Le Caïmacam, qui menait le mouvement, avait invité ce jour-là à

un dîner de réjouissance les ministres qui passaient pour partager les

idées de Sélim. Au café, il les faisait égorger.

Ne trouvant aucune résistance, les _Yamaks_ s'attroupèrent sous les murs

du Sérail, suivis d'un flot de population accouru de tous les points de

la ville. Il y avait là toute la racaille que l'on voyait dans ces

tragiques occasions: imams et softas, janissaires et derviches,

bateliers, portefaix, veilleurs de nuit, toute la farouche plèbe

constantinopolitaine, hérissée de poignards et de pistolets passés aux

ceintures, suivant la coutume de ce temps-là. Leur première victime fut

le bostandji bachi, préposé à la garde du palais, dont Sélim leur fit

jeter la tête, pensant que ce sacrifice calmerait les colères.

A la demande du chef de l'émeute, un certain Kabaktchi-oglou, le

Mufti,--grand interprète des textes sacrés--rendait un _fetva_ qui

prononçait la déchéance du Sultan. Son frère était proclamé au milieu

des acclamations sous le nom de Moustafa IV. Une preuve que la masse

confondait la cause du _Nizam-i-Djedid_ avec celle de la France, c'est

que l'ambassade à Péra fut assaillie par une foule fanatisée et l'on

raconte qu'elle fut même un moment exposée. Il est probable que cet

incident fut voulu par les chefs de l'émeute comme un avertissement à

l'adresse de Sebastiani, qu'on accusait de connivence avec le Sultan.

Cependant il n'est pas moins probable que, sans la crainte qu'inspirait

le nom de Napoléon, on l'eût enfermé aux Sept-Tours, sous prétexte de le

soustraire aux fureurs de la populace. Une autre preuve non moins

décisive du caractère gallophobe de la révolution se révéla à

l'affectation du Divan à ne point notifier à Paris l'avènement au trône

de Moustafa. Mais en Turquie la politique d'accommodement succède

invariablement aux crises les plus violentes et aux démonstrations les

plus inamicales, soit qu'elles échouent, soit qu'elles aient produit les

résultats voulus.

Maintenant que le danger de _Nizam-i-Djedid_ était écarté, le Divan crut

devoir se rapprocher de la France. Comme Sebastiani affectait de se

tenir dans une froide réserve, l'on mit en usage toutes les ressources

de la flatterie orientale, au point qu'on alla jusqu'à lui exprimer dans

une lettre le regret immense d'avoir déposé Sélim. Gagné par ces bonnes

paroles, le général se laissa inviter à une conférence où siégeaient le

Cheikh-ul-Islam et le Réis-ul-Kuttab (8 juin 1807). La guerre y fut

décidée contre la Russie. Encore une fois, il était la victime d'une

comédie, car, à ce même instant, le Divan engageait des pourparlers

secrets avec l'Angleterre et la Russie. Ils auraient abouti si le grand

drogman Soutzo n'avait averti Sebastiani de l'intrigue qui se tramait.

Le Caïmacam, qui l'avait favorisée, furieux de la voir échouer, s'en

prit au drogman qu'il fit décapiter pour crime de trahison. Cependant

cet arrêt déplut à Kabaktchi Agha qui fit destituer le Caïmacam à qui il

donna pour successeur Ismail pacha, un ancien vizir. Le Caïmacam, homme

de résolution, empoisonna son concurrent. Kabaktchi menaça alors

d'envahir encore une fois Constantinople si le Sultan ne destituait pas

le Caïmacam. Celui-ci se réfugia auprès de Moustafa Baïraktar, pacha de

Routchouk, ardent partisan de Selim et qui disposait de milices

nombreuses. Baïraktar, ancien maquignon et janissaire, parvenu aux

honneurs, avait conservé pour Selim, son bienfaiteur, la plus tendre

gratitude. Là, ces deux hommes concertèrent leur vengeance. Leur premier

soin fut d'envoyer à Constantinople un émissaire, avec force présents, à

l'adresse des ministres. Une fois qu'il se fut assuré leur complicité,

il se dirigea vers Andrinople avec un corps de 4.000 hommes. Remettre

Selim sur le trône et le venger de ses ennemis lui parut la plus belle

des entreprises.

Mais de tous les obstacles qu'elle devait rencontrer, il pensa avec

raison que le plus sérieux était Kabaktchi qui avait la confiance des

ulemas, des janissaires et de la population. Il fallait s'en débarrasser

à tout prix. Une trentaine de cavaliers qu'il choisit parmi les

meilleurs pénétrèrent de nuit dans le village de Fanacaki, sur la mer

Noire, où il avait établi son quartier au milieu de ses Yamaks. Ils

cernent sa maison, forcent les portes du harem et le poignardent au

milieu de ses femmes. Le coup fait, Baïraktar marche sans perdre de

temps sur la capitale à la tête de ses forces et plante ses tentes sur

les hauteurs qui dominent la nécropole d'Eyoub aux nombreux cyprès. Il

avait pris la précaution d'envoyer au Sultan un message destiné à le

rassurer sur ses dispositions. Il n'avait d'autre but, en venant à

Constantinople, que de le délivrer de la fripouille des Yamaks et de la

tyrannie du Mufti. Moustafa se laissa d'autant plus facilement

convaincre que le dévouement de tous ces gens commençait à lui être à

charge. Confiant dans les bonnes dispositions de Baïraktar, il ne songea

plus qu'à ses plaisirs. Comme il était parti un matin pour passer la

journée, sous les ombrages des Eaux-douces d'Asie, le pacha de

Routchouk, informé de son absence, entra dans la ville avec ses hommes

et s'engagea dans les rues étroites qui montent au Sérail. Il pénétra

sans obstacle dans la première cour par la _Bab-Humaioun_ qui s'ouvre

sur la place où Sainte-Sophie élève sa cyclopéenne architecture; mais,

avertis par les clameurs de la foule, les capidjis eurent le temps de

fermer les portes de la cour intérieure, et les milices du palais

accourues garnissaient déjà le faîte des murailles. Alors le chef des

eunuques blancs se montra aux créneaux et demanda au pacha ce qu'il

voulait.

--Je veux saluer sultan Selim, répondit-il. Ouvrez.

Il allait être obéi quand, tout à coup, une porte s'ouvrit du côté de la

mer et l'on vit apparaître Moustafa. Prévenu de ce qui se passait, il

était revenu en toute hâte. Ses premiers ordres furent un arrêt de mort

contre Selim. Six eunuques noirs se précipitaient dans son appartement

et lui passaient le lacet au cou. «Le pacha demande à saluer Selim,

qu'on lui donne satisfaction», cria Moustafa.

A la vue du cadavre, Baïraktar donna ordre qu'on brisât les portes et la

soldatesque se rua dans la cour. L'instant d'après Moustafa était

enfermé à son tour dans l'appartement où sa victime avait expiré.

Mahmoud était proclamé sultan (28 juillet 1808).

Mais le drame devait s'allonger d'un autre épisode non moins

sensationnel. Le bruit s'étant répandu que Baïraktar méditait de

restaurer le Nizam-i-Djedid, il indisposa contre lui la population et

les Janissaires. Sous divers prétextes on dispersa ses soldats, on

l'isola de ses amis, puis, quand on le vit à peu près sans défense, une

nouvelle émeute soulevait la ville entière. En un instant son conak

était assailli, criblé de pierres et livré aux flammes. Il se réfugia

avec une odalisque dans une tour attenante à la maison. Le lendemain, on

y découvrait leurs cadavres. Celui de Baïraktar, traîné jusqu'à

l'_atmeïdan_, était exposé sur un pal. Loin de s'apaiser, la rébellion

gagnait les quartiers, et l'on n'entendait de toutes parts que des cris

de mort contre Mahmoud l'usurpateur. Celui-ci se voyant en grand danger

réfléchit que le seul moyen d'y échapper était de faire subir à Moustafa

le sort que celui-ci avait infligé à son frère Selim. Encore une fois le

fatal lacet remplissait son office. Après cette exécution il ne restait

que lui seul prince survivant de la famille. Cette considération arrêta

instantanément la sédition. Les fureurs se calmèrent. Ulemas et

dignitaires allèrent se jeter à ses pieds, confondant leurs hommages. Le

règne de Mahmoud fut un des plus longs et des plus dramatiques de

l'histoire ottomane. Il devait réaliser tous les projets que Selim ne

put exécuter. Ses réformes et l'audacieuse diplomatie de la pléiade de

réformateurs qu'il sut susciter devaient galvaniser la Turquie et la

faire vivre jusqu'à l'aurore du XXe siècle.

On sera peut-être curieux de savoir ce que Sebastiani pensait de tout

cela. Son opinion il n'ose trop l'exprimer de peur d'indisposer

l'empereur dont les desseins lui paraissent aussi impénétrables que

cette Turquie énigmatique et inquiétante, où il se sent décidément de

plus en plus dépaysé. Il s'était rendu à Constantinople confiant dans

l'étoile de son maître qui alors rayonnait d'un éclat dont le monde

était ébloui. Il avait cru aux protestations amicales de Selim III, aux

promesses de son ambassadeur. D'un caractère loyal et simple, il avait

apporté dans l'accomplissement de sa tâche l'intrépide dévouement du

soldat docile aux ordres de son chef, et cette ingénue confiance du

Français qui s'imagine que le monde entier est taillé à son image. Ses

intentions étaient trop pures pour qu'on ne lui sût pas gré des efforts

qu'il allait déployer pour se rendre utile. Sans le vouloir il allait

ouvrir les écluses du fanatisme qui devaient emporter dans un flot de

sang les combinaisons napoléoniennes.

A son premier voyage il avait subi la fascination de ce milieu tout

confit de sucreries et de propos aimables, où l'accueil cérémonieux se

pimente de l'orgueil le plus farouche (ce qui en relève la saveur); où

les résistances irréductibles se drapent de manières conciliantes et

prometteuses jusqu'au moment attendu où elles peuvent s'étaler

hardiment. Sebastiani avait connu, tour à tour, la douceur et l'amertume

des fluctuations de ce régime local; mais de cette brutale chute dans la

réalité, il ne se releva jamais plus.

Ce général n'a plus qu'une idée: fuir Constantinople dont le séjour lui

est insupportable jusque-là qu'il en tombe malade. Il est prêt à aller

n'importe où pourvu qu'on le tire de là. Cela lui est un prétexte pour

demander son rappel. En attendant, comme Charles XII à Bender, il passe

sa vie dans le lit. Il n'en sortira que le jour de son embarquement, et

à peine aura-t-il mis le pied sur le sol français qu'il se trouvera

subitement guéri.

Si la déposition de Selim III rassurait les Turcs au sujet de la

possibilité d'une conspiration française, en revanche la révolution de

Stamboul fournissait à l'Empereur un prétexte excellent pour orienter sa

politique, sinon dans une voie nouvelle, du moins dans celle d'un sage

opportunisme. Il n'avait été informé des événements que nous venons de

résumer en quelques traits que dans les derniers jours du mois de juin.

De Tilsitt, Talleyrand écrivait à Sebastiani qu'un armistice venait de

mettre fin aux hostilités entre la France et la Russie et il

l'autorisait à aviser le Divan que l'on tiendrait compte des intérêts de

la Turquie, mais il laissait entendre en même temps que la France

n'était tenue à rien envers elle. Tel n'était pas l'avis des ministres

turcs qui, par l'organe de Vazfi effendi, protestèrent contre tout

traité de paix séparé. Ils prétendaient que, conclu dans ces conditions,

il constituait une violation aux engagements pris par la France. C'était

assurément d'une belle audace. Le Divan oubliait les serments qu'il

avait faits lui-même plus d'une fois et tous successivement oubliés. Il

feignait notamment d'oublier le fait tout récent que Vazfi effendi

s'était refusé de signer à Fikenstein le traité d'alliance avec

Napoléon. A la vérité, le Divan n'avait rien oublié, mais il pensait

qu'en faisant un peu de bruit il amoindrirait ses torts et qu'il

arriverait par cet artifice à se faire donner plus qu'il ne lui était

dû.

S'avisant de l'inutilité de plus longues récriminations, le Divan

envoyait à Mouhib effendi les pouvoirs nécessaires pour discuter les

conditions, et le 23 août Sebastiani pouvait annoncer l'adhésion du

Divan à toutes les clauses du traité de Tilsitt. Engagés dans cette voie

de la réconciliation les Turcs allèrent très loin, suivant leur coutume,

dans l'expression de leurs sympathies. Moustafa IV alla jusqu'à déclarer

«qu'il s'en remettait aveuglément à la sagesse de l'empereur qui peut

faire de son empire ce qu'il voudra; qu'il est à sa merci.» Il ne faut

voir là sans doute qu'une hyperbole orientale, mais aussi le souci

d'amadouer celui qu'on avait assez berné pour qu'il pût se croire

autorisé à prendre en l'occurrence telle attitude qu'il lui plairait.

C'était trop peu que d'avoir écarté son ingérence dans leurs affaires

privées; il fallait obtenir de lui tout ce qu'aurait pu lui donner une

politique plus loyale. L'intérêt qu'il y avait à ménager celui qui

allait disposer du sort de l'Empire était trop évident pour qu'on

n'essayât pas de le gagner au prix de quelques flatteries. Les Turcs

s'en tirèrent assez bien, car le traité qui consacrait l'armistice,

prévoyait l'évacuation de la principauté par les troupes russes.

Cependant, malgré les clauses de l'armistice de Slobodzié, le Tzar

refusait d'évacuer les principautés. Napoléon, instruit par

l'expérience, ferma les yeux. Était-il dans son intention de donner une

leçon aux Turcs? Quoi qu'il en soit, plus que jamais ces derniers se

tinrent sur leurs gardes. C'est ainsi qu'ils lui refusèrent le passage à

travers leur territoire de quelques milliers d'hommes destinés à Corfou.

Un Turc à Paris, 1806-1811 Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi, ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III (d'après un manuscrit autographe) · 第 2 / 6 段