«--La Dalmatie non plus ne m'est guère plus utile. Toutefois

BERTRAND BAREILLES

UN TURC A PARIS

1806-1811

RELATION

DE VOYAGE ET DE MISSION

DE

MOUHIB EFFENDI

AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE

DU SULTAN SELIM III

(D'après un manuscrit autographe.)

ÉDITIONS BOSSARD

43, RUE MADAME, 43

PARIS

1920

DU MÊME AUTEUR

Les Turcs.--_Ce que fut leur empire. Leurs Comédies politiques._

1917. Librairie académique Perrin et Cie. Prix 3.50

Constantinople.--_Ses Cités Franques et Levantines_ (Péra, Galata,

Banlieue). Avec une planche hors texte par Edgar CHAHINE, 32

illustrations dans le texte par Adolphe THIERS et un plan de

Constantinople, 1918, Éditions Bossard. Prix 9 »

Le Rapport secret sur le Congrès de Berlin adressé à la S. Porte

par Carathéodory Pacha, premier plénipotentiaire ottoman, 1917,

Éditions Bossard. Prix 3.90

_Copyright by Bertrand Bareilles, Paris, 1920._

UN DIPLOMATE TURC A PARIS

PREMIÈRE PARTIE

RELATION DIPLOMATIQUE DE MOUHIB EFFENDI[1]

[1] Le titre d'_effendi_ correspond à celui de monsieur. D'origine

byzantine il signifie seigneur. Il a conservé cette acception pour

désigner les princes de la famille impériale. Ce titre a été

longtemps l'apanage de quiconque en Turquie savait lire et écrire.

C'était le cas des ulémas et des fonctionnaires de l'ordre sacré. On

réservait aux autres le titre d'_aga_ qui ne se donne plus qu'aux

eunuques.

A l'étalage d'un bouquiniste, au grand bazar de Stamboul, je découvris

un jour un manuscrit turc enfermé dans un étui de maroquin rouge,

suivant l'usage du temps. Au dos, ce titre calligraphié à l'encre de

Chine: _Relation d'un ambassadeur à Paris_. C'est ainsi qu'il m'a été

donné de faire connaissance avec Seïd Abdurrahman Mouhib effendi,

_nichandji_[2] et envoyé extraordinaire à Paris où il résida de 1806 à

1811. Les historiens le citent à peine ou ne le nomment qu'en passant,

ce qui pourrait donner lieu de croire que tout envoyé extraordinaire

qu'il fut, il ne joua qu'un rôle effacé. Tel cependant ne fut point le

cas. Si l'on songe, en effet, que ses négociations avec Talleyrand

aboutirent à un traité d'alliance à la suite duquel le général

Sebastiani fut envoyé à Constantinople, et dont l'influence fut un

instant prépondérante dans les conseils du Divan, on est obligé de

reconnaître que la mission de Mouhib effendi a été l'une des plus

importantes qu'ait jamais remplies en France un ambassadeur turc. Il est

non moins important de signaler que c'était la première fois que le

Divan maintenait aussi longtemps une ambassade en pays chrétien. Il

inaugurait à cette occasion un système qui ne devint définitif que 36

ans plus tard.

[2] Garde des sceaux.

Le manuscrit comprend deux parties. Dans la première l'auteur relate son

voyage en France, dont il fait un naïf tableau qu'il trace en traits

rapides, mais incisifs de ses moeurs et de ses institutions. L'autre,

malheureusement incomplète, contient les premières lettres de sa

correspondance politique; mais comme elles renferment en puissance les

traits essentiels de la politique orientale de Napoléon et--détail

intéressant--les causes originelles des résistances turques à ses

projets sur l'Orient, elles n'en constituent pas moins un document des

plus précieux.

Contrairement à l'usage des Orientaux, Mouhib effendi entre tout

d'abord, comme il le dit lui-même, dans le vif de son sujet. «Les

Français, fait-il remarquer, ont coutume, lorsqu'ils se rencontrent, de

parler sans transition de leurs affaires, sans s'attarder aux

compliments.» On sait qu'en Turquie ce n'est qu'après avoir pris une

tasse de café et échangé force paroles aimables qu'il est permis de

s'entretenir de choses sérieuses.

Le récit débute ainsi:

«Au nom du Dieu clément et miséricordieux.»

«A l'occasion du sacre de Napoléon un Iradé m'a chargé de porter, avec

des présents, les félicitations du padischah à cet empereur. A cette

occasion, le padischah m'a conféré le grade de _nichandi_. Mettant ma

confiance en Dieu, je quittai Stamboul par la voie de mer et après avoir

débarqué à Varna je gagnai Routchouk. Puis, traversant à cet endroit le

Danube, je m'acheminai vers Pesth et Bude où je m'arrêtai quelques jours

pour me reposer des fatigues du voyage. Ensuite, je traversai par

petites journées les royaumes de Bavière et du Wurtemberg et, par

Strasbourg, ville qui se trouve sur la frontière de France, j'arrivai à

Paris où, par la volonté de Dieu, je séjournai cinq ans de ma vie pour y

remplir, suivant la volonté du padischah, la mission confiée à son

humble esclave. Je n'y négligeai ni les petites ni les grandes affaires.

Un autre Iradé m'ayant rappelé après ce laps de temps mit fin à cette

mission.

«A l'imitation des ambassadeurs envoyés jadis dans les pays infidèles et

prenant pour modèle _Yiermi Sekiz tchélébi_ qui fut envoyé en France en

l'an 1132, j'ai écrit, par ordre, une relation sur le séjour que j'ai

fait dans ce pays[3]. Il a décrit tout ce qu'il y vit: illuminations,

fusées, fêtes de l'opéra, bals, les animaux et les bassins où nagent les

cygnes, enfin tout ce qui piqua sa curiosité; mais depuis ce temps des

améliorations ont été apportées dans la vie de ces peuples, de sorte que

ces récits sont pleins de lacunes. J'essaierai d'y remédier en écrivant

ce qu'il n'a pas dit et en consignant ici tout ce que j'ai pu voir de

leurs usages et comprendre de leurs lois. Aussi m'arrivera-t-il de

raconter des choses extraordinaires. Je prie le lecteur de ne point

mettre en doute l'exactitude de mes récits auxquels je n'ai rien ajouté

au delà de ce que mon oeil a vu et de ce que l'oreille a entendu.

Pourquoi, d'ailleurs, ne me croirait-on pas? Il est vrai qu'_entendre

n'est pas voir_; mais à qui n'est-il pas arrivé de voir dans le monde

des choses extraordinaires? Ainsi, si l'on entreprenait d'expliquer à

quelqu'un qu'une montre peut marquer sur un même cadran l'heure à la

turque et l'heure à la _franca_, il contesterait le fait et chacun sait

partout aujourd'hui que cette merveille n'est que trop réelle.»

[3] Il s'agit de Mehmed effendi, surnommé Yiermi Sekiz tchélébi,

envoyé à Versailles pendant la minorité de Louis XV.

Sur la vie de cet ambassadeur je n'ai pu rien découvrir, sauf qu'en 1793

il était secrétaire du Divan et qu'il négocia avec le citoyen

Descorches, envoyé extraordinaire de la République, un projet d'alliance

avec la Porte. Les Turcs, en cette circonstance, signèrent tout ce qu'on

voulut, mais se soucièrent peu de tenir aucune de leurs promesses,

persuadés que le régime républicain ne présentait aucune chance de

durée. J'ai trouvé seulement dans la note d'un livre paru en 1821 que

«le vertueux Mouhib effendi» était tombé en disgrâce et qu'il vivait

oublié dans une retraite complète. Sa correspondance diplomatique révèle

un homme prudent, tenace, ennemi des responsabilités, et doué d'un

esprit de pénétration assez commun chez ses compatriotes.

Ce fut en 1806, au lendemain d'Austerlitz, que le Sultan Selim III

l'envoyait à Paris. Il y trouvait un terrain préparé et les meilleures

dispositions pour renouer les relations de bonne entente entre la France

et la Turquie que l'expédition de Bonaparte en Égypte avait rompues.

Déjà le traité signé avec Seïd Ali avait marqué le premier pas vers la

réconciliation; en 1804 le général Brune se rendait à Constantinople

pour notifier au Divan l'avènement de son maître au trône impérial. A

Paris, Mouhib effendi apportait, comme il le dit, les félicitations et

les présents du Sultan à l'occasion du sacre. En réalité, ce n'était là

qu'un prétexte. Si, pour la première fois, la Porte, dérogeant à ses

habitudes, envoyait en France un ambassadeur à poste fixe, c'était

surtout pour surveiller de près l'action de la politique française et

pénétrer les intentions de Napoléon.

L'expédition d'Égypte avait suscité la plus vive émotion dans l'Empire

ottoman en mettant en lumière la faiblesse du monde islamique en même

temps que les ambitions européennes sur l'Orient. C'était la première

fois depuis les Croisades qu'une armée chrétienne foulait

victorieusement une terre musulmane et cet événement était d'autant plus

fait pour alarmer le Divan que l'Égypte est la clef des portes qui

s'ouvrent sur les Lieux-Saints, le point sensible du khalifat. Le Divan

mit alors à la disputer aux Français le même acharnement que les Jeunes

Turcs ont déployé en ces derniers temps pour amener la Grande-Bretagne à

tenir ses promesses d'évacuation. En 1798, les Turcs ameutaient l'Europe

entière contre la France; en 1914, ils lieront partie avec le bloc

germanique pour dégager les mêmes lieux de l'emprise britannique.

Cependant le Divan croyait deviner que les Anglais n'avaient aidé à

l'expulsion des Français du sol égyptien que pour s'y établir à leur

place. Aussi les propositions d'entente de la France qui allaient servir

de base aux préliminaires de paix signés à Paris (novembre 1801)

avaient-elles été accueillies avec empressement. La France abandonnait

ses prétentions sur ce pays, évacuait les îles ioniennes et garantissait

l'intégrité de l'Empire ottoman. De son côté, le Divan rendait aux

commerçants français les biens qu'il leur avait confisqués. Il remettait

en liberté ceux qu'il avait incarcérés au château des Sept-Tours en même

temps que le conseiller d'ambassade Rufin. A la nouvelle que les

Français avaient débarqué à Alexandrie, le Divan avait ameuté la

populace de Galata contre l'ambassade de France qu'elle mit au pillage.

L'ambassade y perdit de précieuses archives et les quelques richesses

que les rois y avaient entassées depuis Henri III. On raconte que ces

excès furent commis à l'instigation de l'ambassadeur d'Angleterre, lord

Elgin, celui-là même qui dépouilla le Parthénon de sa frise et martela

les marbres qu'il ne put arracher. On peut croire cependant que les

Turcs n'avaient pas besoin des excitations de cet Anglais pour se livrer

à des excès dont leur histoire n'offre que trop d'exemples.

On voit que tous les avantages stipulés dans le traité de 1801 étaient

pour les Turcs. Dans les négociations qui préparèrent le traité

d'alliance de 1806 la France se bornait à leur demander la restitution

de son droit de protection séculaire sur les Lieux-Saints que l'Autriche

et l'Espagne avaient usurpé. Elle leur demandait aussi le privilège de

les protéger et même celui de les réformer. Les Turcs se laissèrent

protéger, mais refusèrent de se laisser réformer. Napoléon leur

demandait un peu de confiance et un peu de soumission: il n'obtiendra ni

l'une ni l'autre. Ils avaient vu d'un oeil mauvais l'occupation de la

Dalmatie par le corps de Marmont et ils redoutaient les conséquences

d'une démonstration qui plaçait les vainqueurs des Pyramides à proximité

de la Bosnie. Méfiants plus que jamais, ils s'en tinrent à cette

politique de bascule qui a constitué le fondement unique des relations

du Divan avec les États chrétiens. Enfin Napoléon s'aliénera les Slaves,

au profit des Germains, sans parvenir à s'attacher les Turcs.

Cependant tous les traités n'eussent point suffi à les décider à

accepter l'amitié de Napoléon qu'ils affectaient de nommer Bonaparte si

la victoire d'Austerlitz ne leur eût appris qu'il fallait compter avec

lui. Une politique de ménagement s'imposait d'autant plus impérativement

à cette heure que les Russes entraient en Moldavie et qu'on les

soupçonnait, non sans raison, d'attiser la révolte serbe. Ils

manoeuvrèrent donc en conséquence, c'est-à-dire à la levantine, en se

rapprochant de la France sans rompre avec les Russes et les Anglais,

encore leurs alliés, ce qui leur permettra d'avoir des amis dans les

deux camps. Croyant peu au désintéressement de l'infidèle en qui ils

voient un ennemi né, ils garderont le plus longtemps possible cette

position avantageuse qui leur permettra de les manoeuvrer à tour de

rôle, suivant leurs craintes ou leurs espérances. L'occasion d'utiliser

cette tactique allait se présenter plus tôt qu'ils n'eussent pensé.

Tandis que se déroulaient à Paris les négociations du traité d'alliance

par quoi Napoléon se flattait de les rallier à ses desseins contre la

Russie, voilà que survient tout à coup la nouvelle que les Français

venaient d'entrer à Raguse. Il semble que le cabinet des Tuileries ne se

soit jamais bien rendu compte de l'émotion profonde que cet épisode

causa dans les milieux ottomans. Mouhib effendi en éprouva un tel

saisissement qu'il se crut, comme il l'écrit, _tombé en paralysie_.

Tributaires de la Porte, les Ragusains pouvaient être considérés à juste

titre comme des _demi-rayas_, et le territoire de leur petite république

comme faisant partie de l'Empire ottoman, tout comme la Moldo-Valachie.

Pour être provisoire et colorée d'un motif d'opportunité, la prise de

Raguse n'en constituait pas moins une violation du traité de 1801. Mais

Napoléon s'en tiendrait-il là? N'entrait-il pas dans ses desseins de

faire de cette position une base d'opérations par où, maintenant que la

route des mers lui était fermée, il se glisserait dans les Balkans pour

atteindre l'Asie, objet de sa convoitise? Telles étaient les craintes à

Stamboul. Les explications les plus rassurantes ne les dissiperont

jamais. Cette affaire fut à la source de toutes les difficultés que

rencontrera Sebastiani dans l'accomplissement de sa mission à

Constantinople. Il sera épié, surveillé dans tous ses actes, et tout ce

qu'il proposera apparaîtra suspect et comme vicié d'une arrière-pensée.

Sa situation s'aggravera de l'idée qui s'était répandue qu'il n'avait

été envoyé à Constantinople que pour appuyer les projets de réforme

militaire du Sultan. Effectivement celui-ci ne cachait pas trop l'envie

qu'il avait de se débarrasser de ses janissaires; mais ce projet ne fut

pas moins fatal aux desseins de l'Empereur qu'à ce souverain qui était

étranglé deux ans après par ceux qu'il voulait réformer. Il y a lieu de

croire que Mouhib effendi devait compter parmi les partisans de cette

réforme si l'on s'en rapporte à l'ampleur et à la précision de l'analyse

qu'il a faite du système militaire français et à la lettre secrète qu'il

remit à Napoléon et qui ne visait vraisemblablement qu'à s'assurer son

concours pour la mener à bien.

* * * * *

Mouhib effendi fut reçu en audience le 5 juin 1806. L'empereur donna à

la réception un éclat propre à impressionner ce haut dignitaire du

sérail. En voici le compte rendu d'après le _Moniteur_:

«A 11 heures S. E. le grand maître des cérémonies avec quatre voitures

impériales et une escorte de 50 hommes à cheval sont allés à son

hôtel[4]. L'Empereur était sur son trône entouré des princes,

ministres et grands officiers de sa maison et des membres du Conseil

d'État. L'ambassadeur, arrivé à la salle du trône, fait trois

profondes révérences, la première en entrant, la deuxième au milieu de

la salle et la troisième au pied du trône. L'Empereur alors l'a salué

en ôtant son chapeau qu'il a remis ensuite. L'ambassadeur a adressé en

langue turque un compliment qui a été traduit par l'interprète

français.»

[4] Il habitait l'hôtel de Monaco, rue Saint-Dominique, démoli en

1861.

«SIRE,

«S. M. l'empereur de toutes les Turquies, maître des deux continents

et des deux mers, serviteur fidèle des deux villes saintes, Sultan

Selim han, dont le règne soit éternel, m'envoie à S. M. impériale et

royale, Napoléon, le plus grand parmi les souverains de la croyance du

Christ, l'astre éclatant de la gloire des nations occidentales, celui

qui tient d'une main ferme l'épée de la valeur et le sceptre de la

justice, pour lui remettre la présente lettre qui contient les

félicitations sur l'avènement au trône impérial et royal et

l'assurance d'un attachement pur et parfait.

«La S. Porte n'a cessé de faire des voeux pour la prospérité de la

France et pour la gloire que son sublime et immortel empereur vient

d'acquérir et elle a voulu manifester hautement la joie qu'elle en

ressentait. C'est dans cette vue, Sire, que mon souverain, toujours

magnanime, m'a ordonné de me rendre près du trône de V. M. impériale

et royale pour la féliciter de votre avènement au trône et pour lui

dire que les communications ordinaires ne suffisant pas dans une

pareille circonstance, il a voulu envoyer un ambassadeur spécial pour

signaler d'une manière éclatante les sentiments de confiance,

d'attachement et d'admiration dont il est pénétré pour un prince qu'il

regarde comme le plus ancien, le plus fidèle et le plus nécessaire ami

de son empire.»

«A quoi l'empereur répondit:

«MONSIEUR L'AMBASSADEUR,

«Votre mission m'est agréable. Les assurances que vous me donnez des

sentiments du Sultan Selim, votre maître, vont à mon coeur. Un des

plus grands, des plus précieux avantages que je veux retirer des

succès qu'ont obtenus mes armes, c'est de soutenir et d'aider le plus

utile, comme le plus ancien de mes alliés. Je me plais à vous en

donner publiquement et solennellement l'assurance. Tout ce qui

arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans, sera heureux ou

malheureux pour la France. Monsieur l'Ambassadeur, transmettez ces

paroles au Sultan Selim; qu'il s'en souvienne toutes les fois que nos

ennemis, qui sont aussi les siens, voudront arriver jusqu'à lui. Il ne

peut jamais rien à avoir à craindre de moi; il n'aura jamais à

redouter la puissance d'aucun de ses ennemis.»

«L'ambassadeur, après qu'il eut porté à ses lèvres la lettre de Sa

Hautesse, la présenta à l'empereur qui la remit à S. E. le ministre

des Relations extérieures. Puis, faisant trois autres révérences, il

se retira dans une salle voisine de celle du trône où les présents du

Grand Seigneur avaient été étalés sur une table. L'Empereur, averti

par le grand maître des cérémonies et précédé par lui, s'est rendu

dans cette salle et l'ambassadeur, après avoir fait une révérence à S.

M., lui a offert les présents qui consistaient en une aigrette de

diamants et une boîte très riche ornée de diamants et ornée du chiffre

du sultan. L'ambassadeur a montré également les présents destinés à

l'impératrice et qui consistent en un collier de perles, en parfums et

en magnifiques étoffes. L'Empereur, après avoir tout examiné avec

intérêt, s'approcha d'une fenêtre donnant sur la cour pour voir les

harnais de la plus grande richesse et dont les chevaux étaient

caparaçonnés.

«Puis S. M. étant rentrée dans la salle du trône, l'ambassadeur

extraordinaire a été conduit à l'audience de S. M. l'impératrice qui

l'a reçu debout, entourée des princesses, de ses dames et officiers.»

Telle fut cette audience sensationnelle qui rappelle, par le faste

déployé, les somptueuses réceptions de la Renaissance. L'ambassadeur

turc et les gens de sa suite, dans toute la majesté de leurs riches

caftans aux plis harmonieux, coiffés d'hiératiques turbans de soie,

entrant dans la salle sous les regards de cette foule de princes, de

généraux et de dignitaires qui entouraient le trône de l'incomparable

empereur, ajoutaient à cette cérémonie tout l'éclat que l'on peut

imaginer.

Cependant divers incidents, que l'auteur narre avec force détails, se

produisirent avant la réception et faillirent en troubler la majestueuse

sérénité. Talleyrand avait, avant tout, manifesté le désir de prendre

connaissance du discours qu'il allait prononcer. Se l'étant fait

communiquer, il lui fit observer que le titre de «Roi de Rome» qu'il

avait espéré y trouver ne figurait point dans le texte et il demanda

qu'il y fût joint à celui d'Empereur. Mouhib effendi s'y refusa

nettement sous prétexte que ses instructions n'avaient point prévu le

cas. Il se gardait bien de dire que le pacte qui liait encore la Turquie

à l'Angleterre et à la Russie et à l'Autriche lui interdisait toute

concession sur ce point délicat. Vainement, le général Sebastiani le

pressa-t-il de donner cette satisfaction au protocole. Il demeura

inflexible. On ne sait comment cela aurait fini si l'Empereur n'était

intervenu dans le débat pour qu'il fût fait selon sa volonté.

Cet incident clos, un autre surgit au dernier moment. Le maître des

cérémonies qui devait l'accompagner au palais s'avisa de vouloir occuper

la première place dans le carrosse. Le Turc, jugeant qu'il y allait de

sa dignité, déclara qu'il n'admettrait point une pareille prétention,

que la cérémonie était pour lui seul et qu'il n'entendait en céder

l'honneur à personne. Qu'au surplus, il n'éprouvait aucun besoin d'être

accompagné et qu'il saurait bien aller tout seul chez l'Empereur. Cela

dit, et prenant les devants, il monta dans le carrosse et s'assit à la

place qui lui convenait.

Toutefois, le lendemain il faisait une découverte désagréable. En se

faisant lire le _Moniteur_ il découvrait que le titre de «Roi de Rome»

qu'il avait refusé de mentionner, ne figurait pas moins dans son

discours. Ce fait lui causa tant de surprise qu'il devint d'une prudence

extrême, au point qu'il n'osa plus rien entreprendre sans en référer à

Stamboul. Un incident en dira long sur son état d'esprit. Parmi les

cadeaux qu'il devait distribuer se trouvait un coffret destiné au prince

Eugène, alors en Italie. Cette circonstance lui fut l'occasion d'un

grave embarras. Si le prince s'était trouvé à Paris, il lui eût remis le

coffret de la main à la main, mais le coffret devant passer les Alpes, à

quelle adresse l'expédierait-il? Au prince, ou bien au lieutenant de

l'Empereur Roi? Dans l'un et l'autre cas, il risquait de mécontenter

quelqu'un.

Ne sachant quel parti prendre il en écrivit à son chef le

_Réis-ul-Kuttab_. Celui-ci, pour toute réponse, lui ordonna d'envoyer

sans retard l'objet à son destinataire en lui donnant le titre qu'il lui

plairait.

Sans doute, pour plus de précision il emploie dans ses lettres la forme

du dialogue.

Après qu'il eut présenté ses hommages à l'impératrice, il fut invité à

table. Au cours du repas, l'empereur lui parla des pachas qu'il avait eu

l'occasion de combattre en Orient.

Comme il portait un jugement sévère sur Djezzar pacha, dit le _boucher_

à cause de sa réputation de cruauté, celui-là même qui avait résisté à

ses armes à Saint-Jean-d'Acre, l'ambassadeur répliqua:

«Sire, soyez indulgent: Djezzar est un homme dévoué au padischah. Il a

été élevé à l'ombre du Sérail et malgré son origine de montagnard kurde

il n'en est pas moins digne du poste dont l'a honoré la faveur de notre

maître.

--Quant à Yousouf pacha, reprit Napoléon, j'ai appris avec plaisir qu'il

vient d'être comblé d'honneurs. Je regrette la mort de Capétan Hussein.

C'était le type de l'homme brave et dévoué.

A quoi j'ai répondu:--Yousouf pacha est un homme aussi brave que feu

Capétan Hussein sous les ordres de qui il servit au sortir de

_l'enderoun_, et comme _il est dans l'oeil du Maître_, j'espère que par

la volonté de Dieu il servira fidèlement.

Puis, l'Empereur se levant de table passa dans une pièce voisine où la

conversation continua. Il fit allusion à la révolte des Serbes et aux

conséquences qu'elle pouvait avoir au point de vue de la tranquillité de

l'Empire ottoman. Hardiment, Mouhib effendi lui fait entendre que cette

révolte n'aurait jamais eu lieu sans l'expédition d'Égypte. «Vous

conviendrez, lui dit-il, qu'ils ont pris naissance à la suite de cette

affaire. La situation était telle à ce moment que les firmans ne purent

être rédigés, tant était grande l'incertitude. Si cet événement ne

s'était pas produit, le calme n'aurait pas été troublé dans ces

provinces. Ce disant, je voulais faire allusion à la question d'Égypte.

--J'en conviens, dit Bonaparte, mais dorénavant tout ira pour le mieux.

Qu'on le sache bien.

«J'ai ajouté:--Non seulement la paix est utile aux deux nations, mais à

votre propre repos.

«--Mais je suis jeune encore, répond Bonaparte. Je ne crains pas la

guerre. Ma dernière campagne contre la Russie ne visait qu'à m'assurer

les bouches de Cattaro. Je les ai, mais au fait à quoi peuvent-elles me

servir? Elles ne seront jamais pour moi qu'une occasion de dépenses.

«--En effet, dis-je, ce ne doit pas être un pays fertile.

«Napoléon continue:

«--La Dalmatie non plus ne m'est guère plus utile. Toutefois, si cette

contrée devait être pour l'Empire ottoman un sujet d'inquiétude, je

tiens à ce qu'elle reste occupée par mes soldats.

«--Ce ne doit pas être non plus un pays fertile, ai-je insinué.

«--Oui, c'est une sottise que de toujours faire la guerre; mais je la

ferai cependant aussi longtemps qu'on me mettra dans l'obligation de

sauvegarder les intérêts de mon pays et les miens.

«--Les paroles de Votre Majesté sont conformes aux principes du _Chéri_,

ai-je remarqué. Nous ne faisons jamais la guerre, nous, sans y être

contraints par une nécessité.

«Cet entretien se faisait debout. Pensant qu'il devait être fatigué, je

lui dis de s'asseoir.

«--Non, répondit-il: je me plais ainsi.

«Sachez, reprit-il, que la Russie et l'Autriche sont d'accord pour

attiser la révolte de Karageorges, et que le but de la Russie est de

faire de la Serbie une principauté sur le modèle de la Moldo-Valachie.

Il ne faudrait pas que le Sultan cédât sur ce point.

«--Il s'en gardera bien, lui dis-je, mais la complicité des deux nations

n'est pas encore démontrée. Maintenant j'ignore si elles n'attisent pas

le feu en sous-main. Animé du désir d'éviter tout dommage aux enfants,

aux femmes et aux sujets paisibles, l'État sublime n'a pas cru devoir

intervenir encore militairement. Il est en proie aux mêmes

préoccupations qu'au moment du siège de Vidin. L'affaire d'Égypte ayant

éclaté le capétan pacha Hussein dut s'y porter avec toutes ses forces.

«--C'est juste, répond Napoléon après avoir réfléchi un instant. Mais

cela n'est pas à rapprocher avec le reste. Et tout en disant cela, il

sabrait fébrilement de la main.

«Je poursuivis:--C'est le gouverneur d'Alexandrie, Ibrahim pacha qui a

été désigné pour étudier cette affaire et l'on peut croire qu'il y a

apporté une solution. J'en ai le pressentiment.

«--Pensez-vous, me demande alors Napoléon, qu'Ali pacha Tepelen ait des

sympathies russes.

«--J'ignore s'il aime les Russes ou non; mais je peux vous affirmer

qu'il ne trahira jamais les intérêts de l'État... Maintenant, en ce qui

concerne l'Égypte, voici la situation: A Alexandrie et aux environs de

cette place notre padischah a envoyé des vizirs puissants et dévoués qui

disposent de fortes armées, de 50 à 60.000 hommes et qui marcheraient

sur un signe de la S. Porte. Je ne compte point les levées qu'ils

peuvent faire sur le territoire même en cas d'urgence.

«Sur ces derniers mots, il me demanda si j'avais reçu son billet

d'invitation.

«J'ai répondu affirmativement, mais que ne sachant pas moi-même le

français et n'ayant trouvé à Paris personne qui comprenne bien le turc,

même ceux qui font profession de l'enseigner, j'avais eu beaucoup de

peine à le faire déchiffrer.

«--En effet, dit Napoléon, c'est chose difficile.

«Après avoir prononcé ces mots, il me fit comprendre par son attitude

qu'il avait à me demander si j'avais quelque chose à lui remettre ou à

lui dire.

«Ce que voyant je pris la parole:

«Après l'avoir remercié de l'accueil que je venais de recevoir je lui

dis que l'État sublime serait sensible aux assurances d'amitié qu'il

venait de me donner publiquement.

«--Oui, repris-je, je suis chargé de vous remettre un message

confidentiel. Dois-je le faire tout de suite ou bien plus tard?

«--Remettez-le-moi tout de suite, fit-il.

«Alors je tirai d'une poche le texte turc et je le lui remis après

l'avoir porté à mes lèvres. Le prenant des deux mains, il me demanda si

j'en avais une traduction. Je tirai alors d'une autre poche la

traduction française qu'il lut séance tenante d'un bout à l'autre.

«--J'avais bien deviné, me dit-il, que vous étiez chargé d'une mission

secrète. Écrivez au Sultan pour lui dire qu'après Austerlitz il n'a plus

rien à craindre des Russes et que je ne perdrai en aucune circonstance

ses intérêts de vue. Qu'il ne songe qu'à résoudre les problèmes

intérieurs, moi, je me charge du reste. Je vous annonce qu'un délégué du

Tzar sera ici dans six jours pour négocier la paix. Soyez persuadé que

je ne vous oublierai point dans les pourparlers qui vont s'engager.

«Sur ce propos, je lui fis observer que l'entente devait rester secrète,

ainsi que les mesures que nos deux pays croiraient devoir prendre en

commun.

«--C'est entendu, me répondit-il, tout cela restera secret. D'ailleurs,

l'ambassadeur que je viens de nommer à Constantinople a reçu l'ordre

d'agir secrètement.

«Je lui dis alors que j'étais autorisé à lui donner l'assurance que

l'alliance qui lie encore la S. Porte à l'Angleterre, à l'Autriche, à la

Russie et à la Prusse à la suite de l'affaire en question serait

dissoute bientôt, mais avec tous les ménagements nécessaires afin de ne

rien brusquer. Que le seul point qui nous inquiète, c'est que la France

n'a plus de flotte dans la Méditerranée, mais que ce détail n'était pas

fait pour nous arrêter.

«--En effet, m'a répondu Bonaparte: nous n'avons plus de flotte.

«--Néanmoins tout ira bien, lui dis-je; car la maison d'Osman n'a cessé

depuis ses origines d'être l'objet de la protection du Dieu

tout-puissant.

«Permettez-moi de vous dire combien la mission que je remplis auprès de

vous me comble de joie et de fierté.

«--Je partage vos sentiments, m'a-t-il répondu, et je suis heureux que

le choix de votre padischah se soit porté sur vous.

«Puis, rompant l'entretien, il donna ordre qu'on mît à ma disposition le

carrosse de Talleyrand. En compagnie de ce dernier, j'ai été au bois et

c'est au retour d'une longue promenade que je porte ces faits à la

connaissance de Votre Majesté[5].»

[5] Lettre de Mouhib effendi au Sultan Selim III, du 20 Rebi-ul-Ewel

1221.

Le lendemain, Mouhib effendi voyait le ministre des relations

extérieures qui lui renouvelait la promesse faite par l'Empereur qu'il

serait tenu compte dans le traité de paix qui allait être négocié avec

le délégué russe des intérêts turcs. Et pour lui prouver combien étaient

sincères les intentions de l'Empereur à cet égard il ajouta que celui-ci

avait introduit dans le traité qui vient d'être signé des clauses de

garantie favorables au Sultan[6].

[6] Traité de Presbourg.

Cependant l'ambassadeur turc n'est pas entièrement rassuré. Il redoute

les desseins de l'Angleterre. Celle-ci aurait dit à la Russie:

«Arrangez-vous avec les Français comme vous l'entendrez. Pour ce qui me

concerne je suis décidée à mettre le blocus devant les ports français et

les ports ottomans de la Méditerranée.» Il demande alors à Talleyrand ce

qu'il pense de tout cela. Celui-ci répond que le littoral ottoman est si

considérable qu'on peut considérer la menace anglaise comme chimérique.

Le Turc objecte cependant que Constantinople tirait ses

approvisionnements de la Méditerranée et que sa situation deviendrait

critique si la flotte anglaise embouquait les détroits. Aussi

souhaite-t-il que la France se mette en mesure de reconstituer au plus

vite sa flotte.

«Talleyrand a réfléchi un instant, puis, sur un ton indifférent, il me

dit: «Je suis content de ce que vous me dites: mais tranquillisez-vous,

on y pourvoira[7].»

[7] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.

Dans la soirée l'ambassadeur de la Porte se rend chez le ministre de

Prusse, Lucchesini, «un ami», pour lui demander ce qu'il savait des

conditions de paix projetées avec la Russie. «Il n'y a encore rien de

certain, lui répond-il; car la cour de Russie est divisée en deux

factions, qui sont l'une favorable à la France, l'autre contre elle et

qui se disputent l'esprit du Tzar; mais soyez certain, ajouta-t-il, que

si l'entente vient à s'établir, vous trouverez en nous de zélés

défenseurs. D'ailleurs vos intérêts ont été justement sauvegardés dans

le traité que nous venons de signer avec la France. Vous n'ignorez point

que notre roi est animé à votre égard des meilleures dispositions, et

que la position géographique de nos deux pays leur impose la nécessité

de rester unis. On ne peut nier que la Turquie et la Prusse n'aient des

intérêts communs. L'argent ne nous fait point défaut.

«--Je suis heureux d'entendre ces paroles, répondis-je au ministre. J'en

ferai part non seulement au Divan, mais je les transmettrai fidèlement à

mon maître.»

Mouhib effendi lui demanda alors ce qu'il savait des intentions de la

Russie. Lucchesini répond: «Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg a

déclaré au Tzar qu'il verrait avec déplaisir toute tentative de nature à

porter atteinte aux droits de la Turquie.--Mais je ne suis pas fou, a

répliqué Alexandre: mon devoir est de respecter les clauses du traité de

paix que j'ai signé avec elle. Aucun lien solide ne peut me rattacher à

la France, et la paix qui met un terme à notre différend n'a à mes yeux

qu'un caractère provisoire.»

Cependant ces assurances n'inspirent à l'ambassadeur qu'une médiocre

confiance, d'autant plus que Talleyrand s'emploie à raviver ses soupçons

sur les intentions de l'Autriche et de la Russie. D'ailleurs n'a-t-il

pas recueilli lui-même, à son passage à Vienne, des preuves certaines

que l'Autriche avait fourni au «traître Karageorges» des vivres et des

munitions. Le général Sebastiani, à qui il en a touché deux mots, lui a

promis qu'il ne manquerait pas de faire des représentations au

gouvernement autrichien mais qu'il n'avait mandat de s'occuper

officiellement de la question qu'à son arrivée à Constantinople où il

compte adresser une note à l'ambassadeur d'Autriche[8].

[8] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.

Sur ces entrefaites éclatait l'affaire de Raguse. Le lendemain du jour

où ces entrevues avaient lieu, Mouhib découvrait dans les gazettes que

Napoléon venait de donner à ses généraux l'ordre d'envahir le territoire

de _Dobrevnik_[9]. Il en croit à peine ses yeux, mais la nouvelle lui

apparaît si invraisemblable qu'il néglige d'aller aux informations.

«Cependant, écrit-il, le jour suivant, je lisais dans le _Moniteur_, la

gazette principale, un exposé des motifs de cette occupation. A cette

nouvelle je me crus frappé de paralysie.» Il lui revient d'autre part

que Sebastiani venait d'ajourner son départ pour Constantinople et cette

autre nouvelle n'est pas faite pour dissiper ses angoisses.

[9] Raguse.

Impatient d'entrer en conversation il se précipite chez lui pour en

obtenir des éclaircissements. «Dissimulant, écrit-il, le but de ma

visite, je mets d'abord l'entretien sur les affaires de Valachie, puis

comme je me levais pour me retirer, je lui dis que j'avais lu dans les

gazettes que Torcy venait d'être nommé gouverneur de Dobrevnik.

«--C'est exact, m'a-t-il répondu, mais l'occupation en question n'a

d'autre but que de surveiller les Russes qui sont à Corfou où ils

disposent de nombreuses troupes, ce qui pourrait les disposer à préparer

un coup de main sur les côtes illiriennes. Une autre raison qui nous a

déterminé à occuper cette place, c'est qu'elle possède un port où le

mouillage est excellent et propre au ravitaillement de notre armée, ce

qui n'est pas le cas du port de Cattaro. D'ailleurs, la proclamation du

général chargé de cette opération a rassuré la population sur les

intentions de notre gouvernement. Laissez-moi vous donner l'assurance

formelle que les Français restitueront Dobrevnik à l'État sublime dès

que les Russes auront évacué l'île de Corfou. Puis, s'interrompant un

moment, il ajouta:

«Vous vous doutez bien, n'est-ce pas, que vous avez dans la Russie une

alliée plus que suspecte et que sa politique ne tend à rien moins qu'à

faire de la Serbie un État indépendant. C'est pour arriver à ses fins

qu'elle a occupé Corfou; si on la laissait faire, elle serait bientôt

tentée, grâce aux forces qu'elle y a réunies, de soulever les

populations du littoral[10].»

[10] Lettre du 24 Rebi-ul-Ewel.

Cette explication rassure l'ambassadeur d'autant moins que l'incident se

produit au moment même où la France demande un traité plus _avantageux_

que celui dont le texte a été présenté par Galib bey. «Dieu sait,

écrit-il, ce qui sortira des conversations qui vont s'engager. Je passe

mes nuits sans sommeil, et ne cesse d'appeler à mon aide les lumières

d'en haut. Il y a loin de ce qu'on espère à Stamboul avec ce qu'il est

permis d'espérer ici. Les Français vivent depuis 14 ans sous le régime

de la liberté et cela les a changés à notre égard. Aussi j'aurais grand

besoin d'être renseigné sur toutes les circonstances de leur orientation

politique. Que signifie cette affaire de Raguse et où les Français

veulent-ils en venir? Je prie Dieu qu'il vienne en aide aux musulmans et

à notre bienfaiteur. Amen. Pardonnez-moi les fautes que j'ai pu

commettre[11].»

[11] Littéralement: _pardonnez mes défauts_.

Il va voir Talleyrand pour lui annoncer que la Russie et l'Autriche

viennent de faire une démarche auprès du Divan en faveur de la Serbie.

Elles auraient l'intention d'y nommer un Voévoda, ce qui le conduit à

penser que ces deux puissances auraient l'intention de faire de ce pays

un État indépendant comme la Moldo-Valachie. Il proteste contre ce point

de vue:

«Nous pourrions à la rigueur admettre ce régime pour ces provinces, car

elles nous ont été arrachées par les armes, mais nous ne saurions le

tolérer en Serbie. La forteresse de Belgrade a passé alternativement aux

mains des Turcs et des Autrichiens dont les Serbes ont été tour à tour

les rayas. Est-il raisonnable qu'une province si grande et si peuplée

soit érigée en principauté indépendante avec un Voévoda à sa tête? Voilà

ce que je ne peux concevoir et ce que l'État sublime ne saurait

admettre. Le Divan--comprenez-vous--a cru prudent de faire semblant de

ne pas rejeter leur requête afin de ne pas les indisposer, mais croyez

bien qu'il n'en fera qu'à sa tête.»

Talleyrand encourage ces dispositions et lui fait remarquer que «la

Russie ne vise qu'à faire de la Serbie une autre Valachie où elle

nommerait Ipsilantis qui est un homme à sa dévotion».

A cela Mouhib effendi répond que cette politique n'est qu'une

conséquence de celle adoptée par la France; mais, détournant la

conversation, il me dit: «Consentiriez-vous à nous faire les mêmes

concessions politiques et commerciales que la S. Porte a faites à la

Russie?» Je lui ai répondu que je n'avais pas gardé dans la mémoire les

clauses du traité conclu par l'entremise de Galib effendi; mais qu'il

pouvait en prendre connaissance dans ses archives. «Mais ce traité c'est

moi qui l'ai fait, a répondu Talleyrand. Seulement, je voudrais savoir

si votre gouvernement serait disposé à nous favoriser du même

traitement.» Après lui avoir donné l'assurance qu'il demandait, je lui

ai fait observer qu'il n'était pas sans connaître les raisons qui nous

ont contraints à faire des concessions à la Russie. «Et pensez-vous, lui

ai-je dit, que nous les lui ayons faites de notre plein gré?» Sur quoi

Talleyrand a dit: «Je chercherai ce traité et s'il contient des points

qui méritent de retenir mon attention, nous en causerons.»

Cependant, pour l'instant, la question serbe, encore que lancinante, le

préoccupe moins que l'affaire de Raguse. Mais il n'en témoigne rien à

Talleyrand et ce n'est qu'en usant de détours qu'il cherche à pénétrer

sa pensée. Encore une fois il frappe à la porte du général Sebastiani,

curieux de savoir la raison de l'ajournement de son départ pour

Constantinople. La question serbe lui sert d'entrée en matière. Il lui

explique qu'il tient de source certaine que le rebelle Karageorgevitch a

reçu des secours en munitions et en argent de l'Autriche et qu'il s'en

était plaint au président du Cabinet autrichien. Celui-ci lui aurait

avoué qu'en effet des approvisionnements avaient été fournis aux

rebelles, mais qu'il avait donné des ordres pour que cela ne se

renouvelât plus. «Pensez-vous, lui ai-je dit alors, que l'amitié de la

S. Porte à l'égard de l'Autriche soit de qualité inférieure à celle du

traître Karageorges? Au cours de la guerre où nous étions engagés, la S.

Porte ayant pu mettre la main sur le traître Kotcho, celui-ci a dit à

nos autorités que si elles les mettaient en liberté il enrichirait notre

trésor de je ne sais combien de milliers de bourses, et qu'il ferait

restituer à l'État Sublime la forteresse de Budine; mais on lui a

répondu que pour traiter avec ses ennemis la S. Porte n'avait pas besoin

d'un traître de son espèce, et on l'empala sur l'heure; les gens de sa

bande maudite subirent le même sort à Hirchovo et à Téké-Bournou. Voilà

ce que j'ai dit au ministre autrichien qui a convenu de ces détails.»

Puis il explique au général que les hommes et les femmes serbes sont

loin de voir de bon oeil les entreprises de Karageorges, car ils savent

qu'ils _brûleront tous dans le même feu_. Aussi, assure-t-il que la

révolte de ce traître ne peut avoir aucune chance de succès. Sebastiani

lui renouvelle la promesse qu'à son arrivée à Constantinople il ne

manquera pas d'envoyer une note de protestation à l'internonce impérial.

Mouhib effendi se confond en remerciements et répond que son «Seigneur

et maître sera sensible à cette marque d'amitié».

Puis, tout à coup il lui dit: «J'apprends que Torcy vient d'être nommé

gouverneur de Raguse...--La mesure est indispensable, explique le

général et cette occupation sera maintenue aussi longtemps que les

Russes tiendront Corfou. Le jour où ils évacueront cette place, les

Français s'empresseront de restituer Raguse à l'État Sublime. Sachez que

vous avez dans la Russie une alliée déloyale et qu'elle travaille à

créer une Serbie indépendante. Son plan était de s'emparer de Raguse

comme elle s'est emparée de Corfou, car elle vise la Morée qui est trop

proche de ces positions pour qu'elle ne soit pas tentée d'y mettre

pied.»

«--Mais, riposte Mouhib effendi, la question serbe est négligeable.

Quant à celle qui vise Corfou ne va-t-elle pas être réglée en même temps

que toutes celles que vous allez liquider avec les Russes? Je vous ferai

observer que les Ragusains nous payent depuis plusieurs années l'impôt

des rayas et que leur territoire séparait notre Turquie des possessions

vénitiennes. Raguse jouissait de la S. Porte qui avait accordé à

cette ville un firman autorisant les habitants à tirer leurs

approvisionnements de la Bosnie. Outre que Dieu est là pour nous garder

des embûches de la Russie, le vali de Bosnie n'est-il pas assez puissant

pour parer à toute éventualité?

«Mais Sebastiani s'est contenté de réitérer les mêmes assurances et n'a

point voulu en dire davantage[12].»

[12] Lettre du 26 Rebi-ul-Ewel.

Sur ces entrefaites Mouhib effendi reçoit deux notes, l'une se

rapportant à la question locale, l'autre à celle des Lieux-Saints. La

révolution avait paru faire abandon des droits de protection que la

France exerçait tout spécialement en Orient depuis le XVIe siècle et qui

était comme un héritage de la tradition des Croisades. A l'affût de tout

ce qui pouvait accroître son influence, l'Autriche avait mis à profit

cette circonstance, ainsi que les difficultés que la France avait avec

le Divan pour se substituer à celle-ci, en tant que puissance

catholique, dans l'exercice de ces droits et des prérogatives qui s'y

rattachent. Cette tentative d'empiétement trouva dans Napoléon un

adversaire résolu. Les Turcs entrèrent sans hésitation dans ses vues,

heureux de trouver là une occasion de lui être agréables à peu de frais.

Au cours d'une conférence qu'il eut à ce sujet avec Talleyrand, Mouhib

effendi lui dit:

«Vous m'avez envoyé un _takrir_ concernant les prêtres de Jérusalem.

Voici ce que j'ai à vous dire à ce sujet. Les églises de la Syrie et de

Galata ont passé sous la protection de l'Autriche depuis votre

expédition en Égypte. Or, comme l'Autriche insistait pour garder les

privilèges qui lui furent alors reconnus, mon Seigneur lui a fait savoir

par son ambassadeur à Constantinople qu'il était vrai que les Français

étaient déchus de leurs droits pour avoir violé les traités; mais que ce

droit de protection il n'entendait plus le céder à personne. «C'est moi,

a-t-il dit, qui assumerai à l'avenir la tâche de protéger les intérêts

catholiques. Cette volonté mon padischah l'a formulée dans le firman

qu'il a adressé au Voévoda de Galata, au Toptchi bachi et au Tersané

émini, par lequel il défend à qui que ce soit de s'immiscer dorénavant

dans les affaires des Églises catholiques.» Néanmoins l'ambassadeur

d'Autriche, revenant à la charge, a cru devoir envoyer au Réis-effendi

une note pour maintenir ses prétentions; mais celui-ci a répondu au

Drogman: «Notre Chevketlou padischah a rendu à ce sujet un Iradé

définitif qui a tranché définitivement la question et si l'ambassadeur

bey, s'obstinant dans son idée, s'avisait d'envoyer dans les églises et

les couvents des hommes à lui pour y faire acte d'autorité, nos

fonctionnaires ont reçu l'ordre de les frapper à la tête sans ménagement

et de les jeter en prison.»

«Les autres représentants chrétiens de Péra ont unanimement approuvé

cette décision, si bien qu'ils ont envoyé leurs drogmans pour le

complimenter. Tout cela est la vérité même. Aussi personne n'oserait se

prévaloir d'une autorisation du padischah pour intervenir dans les

affaires des prêtres et des églises qui se trouvaient sous la protection

française.

«Maintenant, en ce qui concerne le règlement de cette affaire, il

convient, je crois, de s'en rapporter aux traités qui régissent la

matière et l'on procédera en conséquence. Que Sebastiani adresse une

note à ce sujet, puis l'on verra s'il y a lieu de faire intervenir, pour

remettre les choses en leur ancien état, un firman impérial, ou bien une

simple lettre vizirielle. Je ne manquerai pas de transmettre votre note.

Là-dessus Talleyrand m'a dit: Vous n'ignorez point les liens de vieille

amitié qui unissaient nos rois à vos sultans. Sans doute la France eût

mieux fait de s'abstenir de porter ses armes en Égypte, mais qu'y faire?

Le mieux est de n'y plus penser et de travailler ensemble à renouer ces

mêmes liens qu'un malentendu a brisés. Notre Empereur a envoyé ses

instructions à Sebastiani au sujet des églises, mais il a demandé aussi

que l'on vous adressât une note à ce sujet avec prière de la transmettre

au Divan.

«Cette volonté sera exécutée, lui ai-je répondu, mais je vous ferai

remarquer que l'entreprise sur l'Égypte a été décidée au moment où vous

étiez ministre des Affaires étrangères. Or, l'issue qu'elle a eue, au

lieu de porter dommage à l'Angleterre, a causé le plus grand préjudice à

la France contre qui s'est formée une coalition...»

«Dans les lettres qui me parviennent de Stamboul, continuai-je, il est

question des bérats[13] et des agissements des drogmans et du personnel

domestique des ambassadeurs. Ces bérats qu'on délivre aux drogmans

comportent des conditions qui sont négligées. J'en ferai une traduction

exacte et j'en enverrai une copie à tous les représentants des

puissances, Prusse, Espagne, Danemark, Autriche. Vous verrez à la

lecture que les réclamations de mon gouvernement sont conformes à

l'esprit du traité. On verra aussi par la note que j'y annexerai à

quelles intrigues donnent lieu ces bérats. Certes, nous n'avons aucune

plainte à formuler contre les négociants étrangers. Ils payent

exactement 3% sur tous les articles importés ou exportés. Tel n'est pas

le cas, par exemple, de cet Arménien d'Andrinople, un nommé Artin, qui

se fait appeler Ovitz, un fils de chien. Il s'est arrangé de façon à

décrocher un firman qui lui permet de se livrer à des opérations de

toutes sortes sans qu'il ait à acquitter aucune taxe. Je vous le

demande, quel gouvernement tolérerait une pareille iniquité? Cependant

les produits qu'il vend proviennent de Tékir-Dagh, de Philippoli ou de

Sophia. Moyennant 500 piastres qu'il a versées audit drogman il s'arroge

le droit de se dire Autrichien et de frustrer le fisc. Avec cela, il

fait siens tous les biens de ses coreligionnaires qui s'entendent avec

lui pour s'exempter par cet artifice des contributions dues par les

_rayas_. Je pourrais vous citer mille autres cas semblables. Vous verrez

par la traduction à quelles abominables intrigues se livrent les

drogmans et les serviteurs des ambassades.

[13] Les bérats étaient des diplômes que les ambassadeurs délivraient

aux rayas employés à leur service et qui leur conféraient les

privilèges capitulaires des Francs; mais comme tout privilège

dégénère en abus, leurs subordonnés en distribuaient à tout venant

contre du bon argent.

Un Turc à Paris, 1806-1811 Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi, ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III (d'après un manuscrit autographe) · 第 1 / 6 段