II

Oh! l'admirable matinée de mai! Une vapeur d'argent court sur la petite

rivière, se déchirant aux peupliers, s'enroulant aux saules comme de

grandes toiles d'araignée, traînant sur l'eau comme la jupe transparente

d'une fée. Le céleste cuisinier qui veille à l'Orient confectionne,

à l'horizon, une majestueuse omelette, où, comme le jaune d'un oeuf

immense, s'écrabouille le soleil, cependant qu'une dernière étoile

rentre, comme une souris d'argent, dans son trou d'azur, et que, sur les

pierres luisantes de rosée, la bergeronnette bat, avec sa longue queue,

la mesure aux libellules dont les ailes, encore ensommeillées, font un

petit bruit de vitre en passant. C'est l'heure enchanteresse où l'âme

des réveils met dans les feuillages comme un souffle de baisers, où le

parfum des fleurs s'avive aux tiédeurs de l'aurore, où l'eau très pure

dans laquelle se reflète le vol des oiseaux, semble s'emplir aussi de

leur gazouillement cristallin. Pas le moindre petit nuage n'obscurcit le

ciel radieux de Pétenouille-en-Vexin.

A vrai dire, la splendeur du paysage y est cependant bien compromise par

la ridicule silhouette de M. Briquet, secouant ses hannetons sous le

nez des schwènes, et contrariant, du caprice de sa gaule, la belle et

rythmique ondulation des saulayes frémissantes dont un souffle mêle les

pleurs vivants en cascades aériennes, toutes scintillantes d'émeraudes.

Ce que les papillons se moquent de lui, en croisant, dans l'air, leurs

ailes de soufre! Et le merle, donc, l'éternel siffleur au sifflet

jaune, qui sautille dans les mousses! Mais M. Briquet est sourd à ces

railleries de la Nature. Tous les schwènes ont accepté ses hannetons, en

manière d'apéritif. Mais aucun ne pense à lui rendre son dîner, en se

laissant prendre.

Et, dans le joli boudoir de Mme Briquet, aux persiennes encore

rapprochées, il fait aussi une température délicieuse et qui n'est pas

perdue pour tout le monde. Mme Briquet a été, en effet, presque aussi

matinale que son mari, et celui-ci n'avait pas franchi la porte du

jardin, qu'elle était descendue, pieds nus, en chemise, dans ce coquet

petit endroit, où l'attendait un excellent canapé, et où le lieutenant

Malitourne, un invité de la veille, l'allait venir rejoindre, cependant

que toute la maisonnée dormait encore. Car, on savait que Monsieur ne

reviendrait pas avant l'heure du déjeuner, que Madame détestait qu'on la

réveillât, ce qui était, pour tout le domestique, une bien bonne raison

de faire grasse matinée.

Vous ne comptez pas que je vais vous narrer, par le menu, les «cent

mignardises», comme dit le doux Ronsard, qui occupèrent la durée de

cette entrevue matinale entre une femme amoureuse et un lieutenant de

dragons bien portant. Je n'ai jamais trouvé aucune douceur, en amour, à

m'occuper du plaisir des autres, sinon pour l'envier bassement. Ce n'est

pas, sans doute, sans quelque circonstance atténuante, que nos deux

larrons de l'honneur d'un imbécile s'étaient assoupis, sur le grand

canapé, encore vaguement enlacés en un délicieux sentiment de lassitude

méritée. Le doux engourdissement de tout l'être qui nous vient ainsi

d'une conscience d'amant satisfaite, et d'un beau corps bien tiède des

dernières caresses voisinant encore avec le nôtre! En haut, par la

rayure lumineuse des persiennes, un souffle léger apportait jusqu'à

leurs lèvres les parfums du jardin mêlés à l'arôme vivant des cheveux

dénoués de Mme Briquet.

[Illustration: fig09.png]

Contes irrévérencieux · 第 13 / 58 题