Ainsi, quant à l'administration, les cahiers demandent que l'état des

comptes des différents départements soit rendu public par la voie de

l'imprimerie, et que les ministres soient responsables à la nation

assemblée; de même, qu'avant d'employer les troupes à la défense

extérieure le roi fasse connaître ses intentions d'une manière précise

aux états généraux. A l'intérieur, ces mêmes troupes ne pourront

être employées contre les citoyens que sur la réquisition des états

généraux. Le contingent des troupes devra être limité, et les deux

tiers seulement, en temps ordinaire, resteront dans le second effectif.

Quant aux troupes étrangères que le gouvernement pourra avoir à sa

solde, il devra les écarter du centre du royaume et les envoyer sur les

frontières.

Ce qui frappe le plus en lisant les cahiers de la noblesse, mais

ce qu'aucun extrait ne saurait reproduire, c'est à quel point ces

nobles sont bien de leur temps: ils en ont l'esprit; ils en emploient

très-couramment la langue. Ils parlent des _droits inaliénables de

l'homme, des principes inhérents au pacte social_. Quand il s'agit de

l'individu, ils s'occupent d'ordinaire de ses droits, et, quand il

s'agit de la société, des devoirs de celle-ci. Les principes de la

politique leur semblent _aussi absolus que ceux de la morale, et les

uns et les autres ont pour base commune la raison_. Veulent-ils abolir

les restes du servage: _il s'agit d'effacer jusqu'aux dernières traces

de la dégradation de l'espèce humaine_. Ils appellent quelquefois Louis

XVI _un roi citoyen_ et parlent à plusieurs reprises du crime _de

lèse-nation_ qui va leur être si souvent imputé. A leurs yeux comme

aux yeux de tous les autres, on doit tout se promettre de l'éducation

publique, et c'est l'État qui doit la diriger. _Les états généraux_,

dit un cahier, _s'occuperont d'inspirer un caractère national par des

changements dans l'éducation des enfants_. Comme le reste de leurs

contemporains ils montrent un goût vif et continu pour l'uniformité

de législation, excepté pourtant dans ce qui touche à l'existence

des ordres. Ils veulent l'uniformité administrative, l'uniformité

des mesures, etc., autant que le tiers-état; ils indiquent toutes

sortes de réformes et ils entendent que ces réformes soient radicales.

Suivant eux tous les impôts sans exception doivent être ou abolis ou

transformés; tout le système de la justice changé, sauf les justices

seigneuriales, qui ont seulement besoin d'être perfectionnées. Pour

eux comme pour tous les autres Français, la France est un champ

d'expérience, une espèce de ferme modèle en politique, où tout doit

être retourné, tout essayé, si ce n'est un petit endroit où croissent

leurs priviléges particuliers; encore faut-il dire à leur honneur que

celui-là même n'est guère épargné par eux. En un mot, on peut juger

en lisant leurs cahiers qu'il n'a manqué à ces nobles pour faire la

Révolution que d'être roturiers.

_Page 194._

Exemple du gouvernement religieux d'une province ecclésiastique au

milieu du dix-huitième siècle.

1º L'archevêque;

2º Sept vicaires généraux;

3º Deux cours ecclésiastiques, nommées officialités: l'une, appelée

_officialité métropolitaine_, connaît des sentences des suffragants;

l'autre, appelée l'_officialité diocésaine_, connaît:

1º Des affaires personnelles entre clercs;

2º De la validité des mariages, quant au sacrement.

Ce dernier tribunal est composé de trois juges. Il y a des notaires et

des procureurs qui y sont attachés.

4º Deux tribunaux fiscaux.

L'un, appelé le _bureau diocésain_, connaît en premier ressort de

toutes les affaires qui se rapportent aux impositions du clergé dans

le diocèse. (On sait que le clergé s'imposait lui-même.) Ce tribunal,

présidé par l'archevêque, est composé de six autres prêtres.

L'autre cour juge sur appel les causes qui ont été portées aux autres

bureaux diocésains de la province ecclésiastique. Tous ces tribunaux

admettent des avocats et entendent des plaidoiries.

_Page 195._

Esprit du clergé dans les états et assemblées provinciales.

Ce que je dis ici dans le texte des états du Languedoc s'applique aussi

bien aux assemblées provinciales réunies en 1779 et en 1787, notamment

dans la haute Guyenne. Les membres du clergé, dans cette assemblée

provinciale, sont parmi les plus éclairés, les plus actifs, les plus

libéraux. C'est l'évêque de Rodez qui propose de rendre publics les

procès-verbaux de l'assemblée.

_Page 196._

Cette disposition libérale, en politique, des prêtres, qui se voit en

1789, n'était pas seulement produite par l'excitation du moment; on

la voit déjà paraître à une époque fort antérieure. Elle se montre

notamment dans le Berry, dès 1779, par l'offre que fait le clergé

de 68,000 livres de dons volontaires, à la seule condition que

l'administration provinciale sera conservée.

_Page 199._

Faites bien attention que la société politique était sans liens, mais

que la société civile en avait encore. On était lié les uns aux autres

dans l'intérieur des classes; il restait même quelque chose du lien

étroit qui avait existé entre la classe des seigneurs et le peuple.

Quoique ceci se passât dans la société civile, la conséquence s'en

faisait sentir indirectement dans la société politique; les hommes

ainsi liés formaient des masses irrégulières et inorganisées, mais

réfractaires sous la main du pouvoir. La Révolution, ayant brisé ces

liens sociaux sans établir à leur place de liens politiques, a préparé

à la fois l'égalité et la servitude.

_Page 201._

Exemple de la manière dont les tribunaux s'exprimaient à

l'occasion de certains actes arbitraires.

D'un mémoire mis sous les yeux d'un contrôleur général, en 1781,

par l'intendant de la généralité de Paris, il résulte qu'il était

dans l'usage de cette généralité que les paroisses eussent deux

syndics, l'un élu par les habitants dans une assemblée présidée par le

subdélégué, l'autre choisi par l'intendant et qui était le surveillant

du premier. Dans la paroisse de Rueil, une querelle survint entre les

deux syndics, le syndic élu ne voulant pas obéir au syndic choisi.

L'intendant obtint de M. de Breteuil de faire mettre pour quinze jours

à la Force le syndic élu, lequel fut en effet arrêté, puis destitué, et

un autre mis à sa place. Là-dessus, le parlement, saisi à la requête

du syndic emprisonné, commence une procédure dont je n'ai pas trouvé

la suite, où il dit que l'emprisonnement de l'appelant et son élection

cassée ne peuvent être considérés que comme _des actes arbitraires et

despotiques_. La justice était alors parfois bien mal embouchée!

_Page 205._

Loin que les classes éclairées et aisées, sous l'ancien régime, fussent

opprimées et asservies, on peut dire que toutes, en y comprenant la

bourgeoisie, étaient souvent beaucoup trop libres de faire ce qui leur

convenait, puisque le pouvoir royal n'osait pas empêcher leurs membres

de se créer sans cesse une position à part, au détriment du peuple,

et croyait presque toujours avoir besoin de leur livrer celui-ci pour

obtenir leur bienveillance ou faire cesser leur mauvais vouloir. On

peut dire que, dans le dix-huitième siècle, un Français appartenant à

ces classes-là avait souvent beaucoup plus de facilité pour résister au

gouvernement, et pour forcer celui-ci de le ménager, que n'en aurait eu

un Anglais du même temps, dans la même situation. Le pouvoir se fût cru

parfois obligé envers lui à plus de tempérament et à une marche plus

timide que le gouvernement anglais ne s'y fût cru tenu vis-à-vis d'un

sujet de la même catégorie: tant on a tort de confondre l'indépendance

avec la liberté. Il n y a rien de moins indépendant qu'un citoyen libre.

_Page 205._

Raison qui forçait souvent, dans l'ancienne société, le

gouvernement absolu à se modérer.

Il n'y a guère que l'augmentation d'anciens impôts, et surtout que la

création de nouveaux, qui puissent, dans les temps ordinaires, créer de

grands embarras au gouvernement et émouvoir le peuple. Dans l'ancienne

constitution financière de l'Europe, quand un prince avait des passions

dépensières, quand il se jetait dans une politique aventureuse, quand

il laissait introduire le désordre dans ses finances, ou bien encore

lorsqu'il avait besoin d'argent pour se soutenir en gagnant beaucoup de

gens par de gros profits ou par de gros salaires qu'on touchait sans

les avoir gagnés, en entretenant de nombreuses armées, en faisant faire

de grands travaux, etc., il lui fallait aussitôt recourir aux impôts,

ce qui éveillait et agitait immédiatement toutes les classes, celle

surtout qui fait les révolutions violentes, le peuple. Aujourd'hui,

dans la même situation, on fait des emprunts dont l'effet immédiat est

presque inaperçu, et dont le résultat final ne sera senti que par la

génération suivante.

_Page 208._

Je trouve comme exemple de ceci, entre bien d'autres, que les

principaux domaines situés dans l'élection de Mayenne étaient affermés

à des fermiers généraux, qui prenaient pour sous-fermiers de petits

métayers misérables, qui n'avaient rien à eux, et à qui on fournissait

jusqu'aux ustensiles les plus nécessaires. On comprend que de pareils

fermiers généraux ne devaient pas ménager les fermiers ou débiteurs de

l'ancien seigneur féodal qui les avait mis à sa place, et qu'exercée

par leurs mains la féodalité put paraître souvent plus dure qu'au moyen

âge.

_Page 208._

Autre exemple.

Les habitants de Montbazon avaient porté à la taille les régisseurs

du duché que possédait le prince de Rohan, quoique ces régisseurs

n'exploitassent qu'en son nom. Ce prince (qui était sans doute fort

riche), non-seulement fait cesser _cet abus_, comme il l'appelle, mais

obtient de rentrer dans une somme de 5,344 livres 15 sous qu'on lui

avait fait indûment payer et qui sera reportée sur les habitants.

_Page 212._

Exemple de la manière dont les droits pécuniaires du clergé

lui aliénaient les cœurs de ceux que leur isolement aurait dû

rapprocher de lui.

Le curé de Noisai prétend que les habitants sont obligés de réparer sa

grange et son pressoir, et demande une imposition locale pour cela.

L'intendant répond que les habitants ne sont tenus qu'à la réparation

du presbytère; la grange et le pressoir resteront à la charge de ce

pasteur, plus préoccupé de sa ferme que de ses ouailles (1767).

_Page 215._

On trouve dans un des mémoires envoyés en 1788 par des paysans,

en réponse à une enquête que faisait une assemblée provinciale,

mémoire écrit avec clarté et sur un ton modéré, ceci: «Aux abus de

la perception de la taille se joint encore celui des garnisaires.

Ils arrivent d'ordinaire cinq fois pendant le recouvrement de la

taille. Ce sont le plus souvent des soldats invalides ou des Suisses.

Ils séjournent à chaque voyage quatre à cinq jours sur la paroisse

et sont taxés par le bureau de la recette des tailles à 36 sous par

jour. Quant à l'assiette des tailles, nous n'exposerons pas les abus

de l'arbitraire trop connus, ni les mauvais effets qu'ont produits

les rôles faits d'office par des officiers souvent incapables et

presque toujours partiaux et vindicatifs. Ils ont été pourtant la

source de troubles et de différends. Ils ont occasionné des procès

très-dispendieux pour les plaideurs et très-avantageux aux siéges des

élections.»

_Page 217._

Supériorité des méthodes suivies dans les pays d'états reconnue

par les fonctionnaires du gouvernement central lui-même.

Dans une lettre confidentielle écrite le 3 juin 1772 par le directeur

des impositions à l'intendant, il est dit: «Dans les pays d'états,

l'imposition étant d'un _tantième_ fixe, chaque contribuable y est

assujetti et la paye réellement. On fait dans la répartition une

augmentation sur ce tantième en proportion de l'augmentation demandée

par le roi sur le total qui doit être fourni (1 million, par exemple,

au lieu de 900,000 livres). C'est une opération simple, au lieu que,

dans la généralité, la répartition est personnelle, et, pour ainsi

dire, arbitraire; les uns payent ce qu'ils doivent, les autres ne

payent que la moitié; d'autres le tiers, le quart ou rien du tout.

Comment donc assujettir l'imposition à un neuvième d'augmentation?»

_Page 221._

De la manière dont les privilégiés, au début, comprenaient les

progrès de la civilisation par les chemins.

Le comte de X. se plaint, dans une lettre à l'intendant, du peu

d'empressement qu'on met à établir une route qui l'avoisine. C'est,

dit-il, la faute du subdélégué, qui ne met pas assez d'énergie dans ses

fonctions et ne force pas les paysans à faire leurs corvées.

_Page 221._

Prison arbitraire pour la corvée.

Exemple: on voit dans une lettre d'un grand-prévôt, en 1768: «J'avais

ordonné hier d'emprisonner trois hommes, sur la réquisition de M. C.,

le sous-ingénieur, pour n'avoir pas satisfait à leur corvée. Sur quoi

il y a eu émotion parmi les femmes du village, qui se sont écriées:

Voyez-vous! on songe aux pauvres gens quand il s'agit de la corvée, on

ne s'en occupe point pour les faire vivre.»

_Page 221._

Les ressources pour faire les chemins étaient de deux sortes. 1º

La plus grande était la corvée pour tous les gros ouvrages qui

n'exigeaient que du travail; 2º la plus petite était tirée d'une

imposition générale dont le produit était mis à la disposition des

ponts et chaussées pour subvenir aux ouvrages d'arts. Les privilégiés,

c'est-à-dire les principaux propriétaires, plus intéressés que tous aux

chemins, ne contribuaient point à la corvée, et, de plus, l'imposition

des ponts et chaussées étant conjointe à la taille et levée comme elle,

ces privilégiés en étaient encore exempts.

_Page 222._

Exemple de corvées pour transporter des forçats.

On voit, par une lettre qu'adresse, en 1761, à l'intendant, un

commissaire préposé à la police des chaînes, que les paysans étaient

forcés de charrier en voiture les forçats, qu'ils le faisaient de

très-mauvaise volonté, et qu'ils étaient souvent maltraités par les

gardes de chiourmes, «attendu,» dit le commissaire, «que les gardes

sont gens grossiers et brutaux, et que ces paysans, qui font ce service

malgré eux, sont souvent insolents.»

_Page 222._

Turgot fait, des inconvénients et des rigueurs de la corvée employée à

transporter les effets militaires, des peintures qui, après la lecture

des dossiers, ne me semblent pas exagérées; il dit entre autres choses

que son premier inconvénient est l'extrême inégalité d'une charge

très-forte en elle-même. Elle tombe tout entière sur un petit nombre

de paroisses que le malheur de leur situation y expose. La distance

à parcourir est souvent de cinq, six, et quelquefois dix et quinze

lieues; il faut alors trois jours pour aller et venir. Le payement

accordé aux propriétaires n'est que le cinquième de la charge qu'ils

supportent. Le moment de cette corvée est presque toujours l'été, le

temps des récoltes. Les bœufs y sont presque toujours surmenés, et

souvent malades après y avoir été employés, à ce point qu'un grand

nombre de propriétaires préfèrent donner 15 à 20 livres plutôt que

de fournir une voiture et quatre bœufs. Il y règne enfin un désordre

inévitable; le paysan y est sans cesse exposé à la violence des

militaires. Les officiers exigent presque toujours plus qu'il ne leur

est dû; quelquefois ils obligent de force les conducteurs d'atteler des

chevaux de selle à des chaises, au risque de les estropier. Les soldats

se font porter sur des voitures déjà très-chargées; d'autres fois,

impatientés de la lenteur des bœufs, ils les piquent avec leurs épées,

et si le paysan veut faire quelques représentations, il est fort mal

venu.

_Page 222._

Exemple de la manière dont on appliquait la corvée à tout.

L'intendant de la marine de Rochefort se plaint de la mauvaise volonté

des paysans, obligés par corvée de charrier les bois de construction

achetés par les fournisseurs de la marine dans les différentes

provinces. On voit par cette correspondance qu'en effet les paysans

étaient encore tenus (1775) à cette corvée, dont l'intendant fixait le

prix. Le ministre de la marine, qui renvoie cette lettre à l'intendant

de Tours, lui dit qu'il faut faire fournir les voitures qui sont

réclamées. L'intendant, M. Ducluzel, refuse d'autoriser ces sortes de

corvée. Le ministre de la marine lui écrit une lettre menaçante, où il

lui annonce qu'il rendra compte de sa résistance au roi. L'intendant

répond sur-le-champ, 11 décembre 1775, avec fermeté, que, depuis dix

ans qu'il est intendant à Tours, il n'a jamais voulu autoriser ces

corvées, à cause des abus inévitables qu'elles entraînent, abus que le

prix fixé pour les voitures n'allége pas; «car souvent,» dit-il, «les

animaux sont estropiés par la charge de pièces énormes qu'ils sont

obligés d'enlever par des chemins aussi mauvais que les saisons dans

lesquelles on les commande.» Ce qui rend l'intendant si ferme paraît

être une lettre de M. Turgot, jointe aux pièces, datée du 30 juillet

1774, époque de son entrée au ministère, où celui-ci dit qu'il n'a

jamais autorisé ces corvées à Limoges, et approuve M. Ducluzel de ne

pas le faire à Tours.

Il résulte d'autres parties de cette correspondance que les

fournisseurs de bois exigeaient même souvent ces corvées sans y être

autorisés par les marchés passés entre eux et l'État, parce qu'ils

y trouvaient au moins un tiers d'économie de frais de transport. Un

exemple de ce profit est donné par un subdélégué. «Distance pour

transporter les bois du lieu où ils sont abattus à la rivière, par des

chemins de traverse presque impraticables,» dit-il, «six lieues; temps

employé pour aller et venir, deux jours. En passant aux corvéables,

pour leur indemnité, le pied cube à raison de six liards par lieue,

cela fera 13 fr. 10 s. pour le voyage, ce qui est à peine suffisant

pour couvrir la dépense du petit propriétaire, celle de son aide, et

des bœufs ou chevaux dont il faut que sa charrette soit attelée. Ses

peines, son temps, le travail de ses bestiaux, tout est perdu pour

lui.» Le 17 mai 1776, l'ordre positif du roi de faire faire cette

corvée est intimé à l'intendant par le ministre. M. Ducluzel étant

mort, son successeur, M. l'Escalopier, se hâte d'obéir et de publier

une ordonnance qui porte que «le subdélégué fera la répartition de la

charge entre les paroisses, à l'effet de quoi les divers corvéables

desdites paroisses seront contraints de se rendre, aux lieu et heure

qui leur seront prescrits par les syndics, à l'endroit où se trouvent

les bois, et de les charrier au prix qui sera réglé par le subdélégué.»

_Page 237._

On a dit que le caractère de la philosophie du dix-huitième siècle

était une sorte d'adoration de la raison humaine, une confiance sans

bornes dans sa toute-puissance pour transformer à son gré lois,

institutions et mœurs. Il faut bien s'entendre: c'était moins encore,

à vrai dire, la raison humaine que quelques-uns de ces philosophes

adoraient que leur propre raison. Jamais on n'a montré moins de

confiance que ceux-là dans la sagesse commune. Je pourrais en citer

plusieurs qui méprisaient presque autant la foule que le bon Dieu. Ils

montraient un orgueil de rivaux à celui-ci et un orgueil de parvenus

à celle-là. La soumission vraie et respectueuse pour les volontés de

la majorité leur était aussi étrangère que la soumission aux volontés

divines. Presque tous les révolutionnaires ont montré depuis ce double

caractère. Il y a bien loin de là à ce respect témoigné par les Anglais

et les Américains aux sentiments de la majorité de leurs concitoyens.

Chez eux la raison est fière et confiante en elle-même, mais jamais

insolente; aussi a-t-elle conduit à la liberté, tandis que la nôtre n'a

guère fait qu'inventer de nouvelles formes de servitude.

_Page 254._

Exemple de la manière dont on procédait souvent à l'égard des paysans.

1768. Le roi accorde 2,000 francs de remise de taille à la paroisse de

la Chapelle-Blanche, près Saumur. Le curé prétend distraire une partie

de cette somme pour faire construire un clocher et se délivrer du bruit

des cloches qui l'incommode, dit-il, dans son presbytère. Les habitants

résistent et se plaignent. Le subdélégué prend parti pour le curé

et fait arrêter de nuit et renfermer en prison trois des principaux

habitants.

Autre exemple: Ordre du roi pour faire rester en prison pendant quinze

jours une femme qui a insulté deux cavaliers de la maréchaussée. Autre

ordre pour faire emprisonner pendant quinze jours un tisseur de bas qui

a mal parlé de la maréchaussée. L'intendant répond au ministre qu'il a

déjà fait mettre cet homme en prison, ce dont ce ministre l'approuve

fort. Les injures adressées à la maréchaussée avaient eu lieu à propos

de l'arrestation violente des mendiants, mesure qui, à ce qu'il paraît,

révoltait la population. Le subdélégué, en faisant arrêter le tisseur,

fait, dit-il, savoir au public que ceux qui continueront encore à

insulter la maréchaussée seront plus sévèrement punis.

On voit par la correspondance des subdélégués et de l'intendant

(1760-1770) que l'intendant leur donnait l'ordre de faire arrêter les

gens nuisibles, non pour les faire juger, mais pour les faire détenir.

Le subdélégué demande à l'intendant de faire détenir à perpétuité

deux mendiants dangereux qu'il avait fait arrêter. Un père réclame

contre l'arrestation de son fils, arrêté comme vagabond parce qu'il

voyageait sans papiers. Un propriétaire de X. demande qu'on fasse

arrêter un homme, son voisin, dit-il, qui est venu s'établir dans sa

paroisse, qu'il a secouru, mais qui se conduit très-mal à son égard et

l'incommode. L'intendant de Paris prie celui de Rouen de vouloir bien

rendre ce service à ce propriétaire, qui est son ami.

A quelqu'un qui veut faire mettre en liberté des mendiants l'intendant

répond «que le dépôt des mendiants ne doit pas être considéré comme

une prison, mais seulement comme une maison destinée à retenir par

_correction administrative_ ceux qui mendient et les vagabonds.» Cette

idée a pénétré jusque dans le Code pénal, tant les traditions de

l'ancien régime, en cette matière, se sont bien conservées.

_Page 256._

Le grand Frédéric a écrit dans ses Mémoires: «Les Fontenelle et les

Voltaire, les Hobbes, les Collins, les Shaftesbury, les Bolingbroke,

ces grands hommes portèrent un coup mortel à la religion. Les hommes

commencèrent à examiner ce qu'ils avaient stupidement adoré; la raison

terrassa la superstition; on prit un dégoût pour les fables qu'on avait

crues. Le déisme fit de nombreux sectateurs: Si l'épicurisme devint

funeste au culte idolâtre des païens, le déisme ne le fut pas moins de

nos jours aux visions judaïques adoptées par nos ancêtres. La liberté

de penser qui régnait en Angleterre avait beaucoup contribué aux

progrès de la philosophie.»

On voit, par le passage ci-dessus, que le grand Frédéric, au moment

où il écrivait ces lignes, c'est-à-dire au milieu du dix-huitième

siècle, considérait encore à cette époque l'Angleterre comme le foyer

des doctrines irréligieuses. On y voit quelque chose de plus frappant:

un des souverains les plus versés dans la science des hommes et

dans celle des affaires qui n'a pas l'air de se douter de l'utilité

politique des religions; tant les défauts de l'esprit de ses maîtres

avaient altéré les qualités propres du sien.

_Page 288._

Cet esprit de progrès, qui se faisait voir en France à la fin du

dix-huitième siècle, apparaissait à la même époque dans toute

l'Allemagne, et partout il était de même accompagné du désir de changer

les institutions. Voyez cette peinture que fait un historien allemand

de ce qui se passait alors dans son pays.

«Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle,» dit-il, «le nouvel

esprit du temps s'introduit graduellement dans les territoires

ecclésiastiques eux-mêmes. On y commence des réformes. L'industrie et

la tolérance y pénètrent partout; l'absolutisme éclairé qui s'était

déjà emparé des grands États se fait jour même ici. Il faut le dire, à

aucune époque du dix-huitième siècle on n'avait vu dans ces territoires

ecclésiastiques des princes aussi remarquables et aussi dignes d'estime

que précisément pendant les dernières dizaines d'années qui précédèrent

la Révolution française.»

L'ancien régime et la révolution · 第 24 / 27 段