La Révolution française est, je crois, la seule au commencement

de laquelle les différentes classes aient pu donner séparément un

témoignage authentique des idées qu'elles avaient conçues et faire

connaître les sentiments qui les animaient, avant que cette Révolution

même n'eût dénaturé ou modifié ces sentiments et ces idées. Ce

témoignage authentique fut consigné, comme chacun sait, dans les

cahiers que les trois ordres dressèrent en 1789. Ces cahiers ou

mémoires furent rédigés en pleine liberté, au milieu de la publicité

la plus grande, par chacun des ordres qu'ils concernaient; ils furent

longuement discutés entre les intéressés et mûrement réfléchis par

leurs rédacteurs; car le gouvernement de ce temps-là, quand il

s'adressait à la nation, ne se chargeait pas de faire tout à la fois

la demande et la réponse. A l'époque où les cahiers furent dressés, on

en réunit les parties principales en trois volumes imprimés qu'on voit

dans toutes les bibliothèques. Les originaux sont déposés aux archives

nationales, et avec eux se trouvent les procès-verbaux des assemblées

qui les rédigèrent, et, en partie, la correspondance qui eut lieu, à la

même époque, entre M. Necker et ses agents, à propos de ces assemblées.

Cette collection forme une longue série de tomes in-folio. C'est le

document le plus précieux qui nous reste de l'ancienne France, et

celui que doivent sans cesse consulter ceux qui veulent savoir quel

était l'état d'esprit de nos pères au moment où la Révolution éclata.

Je pensais que peut-être l'extrait imprimé en trois volumes, dont il

est question plus haut, avait été l'œuvre d'un parti et ne reproduisait

pas exactement le caractère de cette immense enquête; mais, en

comparant l'un à l'autre, j'ai trouvé la plus grande ressemblance entre

le grand tableau et la copie réduite.

L'extrait des cahiers de la noblesse que je donne ici fait connaître

au vrai le sentiment de la grande majorité de cet ordre. On y voit

clairement ce que celle-ci voulait obstinément retenir de ses anciens

priviléges, ce qu'elle était peu éloignée d'en céder, ce qu'elle

offrait elle-même d'en sacrifier. On y découvre surtout en plein

l'esprit qui l'animait tout entière alors à l'égard de la liberté

politique. Curieux et triste tableau!

_Droits individuels._ Les nobles demandent, avant tout, qu'il soit

fait une déclaration explicite des droits qui appartiennent à tous les

hommes, et que cette déclaration constate leur liberté et assure leur

sûreté.

_Liberté de la personne._ Ils désirent qu'on abolisse la servitude

de la glèbe là où elle existe encore et qu'on cherche les moyens de

détruire la traite et l'esclavage des nègres; que chacun soit libre

de voyager ou de fixer sa demeure où il le veut, soit au dedans, soit

au dehors du royaume, sans qu'il puisse être arrêté arbitrairement;

qu'on réforme l'abus des règlements de police et que la police soit

dorénavant entre les mains des juges, même en cas d émeute; que

personne ne puisse être arrêté et jugé que par ses juges naturels;

qu'en conséquence les prisons d'État et autres lieux de détention

illégaux soient supprimés. Quelques-uns demandent la démolition de la

Bastille. La noblesse de Paris insiste notamment sur ce point.

Toutes lettres closes ou de cachet doivent être prohibées.—Si le danger

de l'État rend nécessaire l'arrestation d'un citoyen sans qu'il soit

livré immédiatement aux cours ordinaires de justice, il faut prendre

des mesures pour empêcher les abus, soit en donnant communication de la

détention au conseil d'État, ou de toute autre manière.

La noblesse veut que toutes les commissions particulières, tous

les tribunaux d'attribution ou d'exception, tous les priviléges de

_committimus_, arrêts de surséance, etc., soient abolis, et que les

peines les plus sévères soient portées contre ceux qui ordonneraient

ou mettraient à exécution un ordre arbitraire; que dans la juridiction

ordinaire, la seule qui doive être conservée, on prenne les mesures

nécessaires pour assurer la liberté individuelle, surtout en ce qui

concerne le criminel; que la justice soit rendue gratuitement et les

juridictions inutiles supprimées. «Les magistrats sont établis pour le

peuple et non les peuples pour les magistrats,» dit-on dans un cahier.

On demande même qu'il soit établi dans chaque bailliage un conseil

et des défenseurs gratuits pour les pauvres; que l'instruction soit

publique, et que liberté soit donnée aux plaideurs de se défendre

eux-mêmes; que, dans les matières criminelles, l'accusé soit pourvu

d'un conseil, et que, dans tous les actes de la procédure, le juge

soit assisté d'un certain nombre de citoyens de l'ordre de celui

qui est accusé, lesquels seront chargés de prononcer sur le fait du

crime ou délit du prévenu: on renvoie à cet égard à la constitution

d'Angleterre; que les peines soient proportionnées aux délits et

qu'elles soient égales pour tous; que la peine de mort soit rendue plus

rare, et tous les supplices corporels, questions, etc., supprimés;

qu'enfin le sort des prisonniers soit amélioré, et surtout celui des

prévenus.

Suivant les cahiers, on doit chercher les moyens de faire respecter

la liberté individuelle dans l'enrôlement des troupes de terre et de

mer. Il faut permettre de convertir l'obligation du service militaire

en prestations pécuniaires, ne procéder au tirage qu'en présence d'une

députation des trois ordres réunis, enfin combiner les devoirs de la

discipline et de la subordination militaire avec les droits du citoyen

et de l'homme libre. Les coups de plat de sabre seront supprimés.

_Liberté et inviolabilité de la propriété._ On demande que la propriété

soit inviolable et qu'il ne puisse y être porté atteinte que pour cause

d'utilité publique indispensable. Dans ce cas le gouvernement devra

donner une indemnité d'un prix élevé et sans délai. La confiscation

doit être abolie.

_Liberté du commerce, du travail et de l'industrie._ La liberté de

l'industrie et du commerce doit être assurée. En conséquence on

supprimera les maîtrises et autres priviléges accordés à certaines

compagnies; on reportera les lignes de douanes aux frontières.

_Liberté de religion._ La religion catholique sera la seule dominante

en France, mais il sera laissé à chacun la liberté de conscience, et

on réintégrera les non-catholiques dans leur état civil et dans leurs

propriétés.

_Liberté de la presse, inviolabilité des secrets de la poste._ La

liberté de la presse sera assurée, et une loi fixera d'avance les

restrictions qui peuvent y être apportées dans l'intérêt général. On ne

doit être assujetti aux censures ecclésiastiques que pour les livres

traitant du dogme; pour le reste, il suffit de prendre les précautions

nécessaires pour connaître les auteurs et imprimeurs. Plusieurs

demandent que les délits de la presse ne puissent être soumis qu'au

jugement des jurés.

Les cahiers insistent surtout, et unanimement, pour que l'on respecte

inviolablement les secrets confiés à la poste, de manière, dit-on, que

les lettres ne puissent devenir un titre ou un moyen d'accusation.

L'ouverture des lettres, disent-ils crûment, est le plus odieux

espionnage, puisqu'il consiste dans la violation de la foi publique.

_Enseignement, éducation._ Les cahiers de la noblesse se bornent à

demander qu'on s'occupe activement de favoriser l'éducation, qu'on

l'étende aux villes et aux campagnes, et qu'on la dirige d'après des

principes conformes à la destination présumée des enfants; que surtout

on donne à ceux-ci une éducation nationale en leur apprenant leurs

devoirs et leurs droits de citoyen. Ils veulent même qu'on rédige pour

eux un catéchisme où seraient mis à leur portée les points principaux

de la constitution. Du reste, ils n'indiquent pas les moyens à employer

pour faciliter et pour répandre l'instruction; ils se bornent à

réclamer des établissements d'éducation pour les enfants de la noblesse

indigente.

_Soins qu'il faut prendre du peuple._ Un grand nombre de cahiers

insistent pour que plus d'égards soient montrés au peuple. Plusieurs

réclament contre l'abus des règlements de police, qui, disent-ils,

traînent habituellement, arbitrairement et sans jugement régulier,

dans les prisons, maisons de force, etc., une foule d'artisans et de

citoyens utiles, souvent pour des fautes ou même de simples soupçons,

ce qui est une atteinte à la liberté naturelle. Tous les cahiers

demandent que la corvée soit définitivement abolie. La majorité des

bailliages désire qu'on permette le rachat des droits de banalité et de

péage. Un grand nombre demande qu'on rende moins pesante la perception

de plusieurs droits féodaux et l'abolition du droit de franc-fief. Le

gouvernement est intéressé, dit un cahier, à faciliter l'achat et la

vente des terres. Cette raison est précisément celle qu'on va donner

pour abolir d'un seul coup tous les droits seigneuriaux et mettre en

vente les biens de mainmorte. Beaucoup de cahiers veulent qu'on rende

le droit de colombier moins préjudiciable à l'agriculture. Quant aux

établissements destinés à conserver le gibier du roi, connus sous le

nom de capitaineries, ils en demandent l'abolition immédiate, comme

attentatoires au droit de propriété. Ils veulent qu'on substitue aux

impôts actuels des taxes d'une perception moins onéreuse au peuple.

La noblesse demande qu'on cherche à répandre l'aisance et le bien-être

dans les campagnes; qu'on établisse des filatures et tissages d'étoffes

grossières dans les villages pour occuper les gens de la campagne

pendant la saison morte; qu'on crée dans chaque bailliage des greniers

publics sous l'inspection des administrations provinciales, pour

prévenir les disettes et maintenir le prix des denrées à un certain

taux; qu'on cherche à perfectionner l'agriculture et à améliorer

le sort des campagnes; qu'on augmente les travaux publics, et

particulièrement qu'on s'occupe de dessécher les marais et de prévenir

les inondations, etc.; qu'enfin on distribue dans toutes les provinces

des encouragements au commerce et à l'agriculture.

Les cahiers voudraient qu'on répartît les hôpitaux en petits

établissements créés dans chaque district; que l'on supprimât les

dépôts de mendicité et qu'on les remplaçât par des ateliers de charité;

qu'on établît des caisses de secours sous la direction des états

provinciaux, et que des chirurgiens, médecins et sages-femmes fussent

distribués dans les arrondissements, aux frais des provinces, pour

soigner gratuitement les pauvres; que pour le peuple la justice fût

toujours gratuite; qu'enfin on songeât à créer des établissements pour

les aveugles, sourds et muets, enfants trouvés, etc.

Du reste, en toutes ces matières, l'ordre de la noblesse se borne en

général, à exprimer ses désirs de réformes sans entrer dans de grands

détails d'exécution. On voit qu'il a moins vécu que le bas clergé au

milieu des classes inférieures, et que, moins en contact avec leur

misère, il a moins réfléchi aux moyens d'y remédier.

_De l'admissibilité aux fonctions publiques, de la hiérarchie des

rangs, et des priviléges honorifiques de la noblesse._ C'est surtout,

ou plutôt c'est seulement en ce qui concerne la hiérarchie des rangs

et la différence des conditions que la noblesse s'écarte de l'esprit

général des réformes demandées, et que, tout en faisant quelques

concessions importantes, elle se rattache aux principes de l'ancien

régime. Elle sent qu'elle combat ici pour son existence même. Ses

cahiers demandent donc avec instance le maintien du clergé et de la

noblesse comme ordres distincts. Ils désirent même qu'on cherche les

moyens de conserver dans toute sa pureté l'ordre de la noblesse;

qu'ainsi il soit défendu d'acquérir le titre de gentilhomme à prix

d'argent, qu'il ne soit plus attribué à certaines places, qu'on ne

l'obtienne qu'en le méritant par de longs et utiles services rendus à

l'État. Ils souhaitent que l'on recherche et qu'on poursuive les faux

nobles. Tous les cahiers enfin insistent pour que la noblesse soit

maintenue dans tous ses honneurs. Quelques-uns veulent qu'on donne

aux gentilshommes une marque distinctive qui les fasse extérieurement

reconnaître.

On ne saurait rien imaginer de plus caractéristique qu'une pareille

demande et de plus propre à montrer la parfaite similitude qui existait

déjà entre le noble et le roturier, en dépit de la différence des

conditions. En général, dans ses cahiers la noblesse, qui se montre

assez coulante sur plusieurs de ses droits utiles, s'attache avec une

ardeur inquiète à ses priviléges honorifiques. Elle veut conserver

tous ceux qu'elle possède, et voudrait pouvoir en inventer qu'elle

n'a jamais eus, tant elle se sent déjà entraînée dans les flots de

la démocratie et redoute de s'y dissoudre. Chose singulière! elle a

l'instinct de ce péril, et elle n'en a pas la perception.

Quant à la distribution des charges, les nobles demandent que la

vénalité des offices soit supprimée pour les places de magistrature;

que, quand il s'agit de ces sortes de places, tous les citoyens

puissent être présentés par la nation au roi, et nommés par lui

indistinctement, sauf les conditions d'âge et de capacité. Pour les

grades militaires, la majorité pense que le tiers-état n'en doit pas

être exclu, et que tout militaire qui aura bien mérité de la patrie

est en droit d'arriver jusqu'aux places les plus éminentes. «L'ordre

de la noblesse n'approuve aucune des lois qui ferment l'entrée des

emplois militaires à l'ordre du tiers-état,» disent quelques cahiers;

seulement, les nobles veulent que le droit d'entrer comme officiers

dans un régiment sans avoir d'abord passé par les grades inférieurs

soit réservé à eux seuls. Presque tous les cahiers demandent, du reste,

que l'on établisse des règles fixes, et applicables à tout le monde,

pour la distribution des grades de l'armée, que ceux-ci ne soient pas

entièrement laissés à la faveur, et que l'on arrive aux grades autres

que ceux d'officier supérieur par droit d'ancienneté.

Quant aux fonctions cléricales, ils demandent qu'on rétablisse

l'élection dans la distribution des bénéfices, ou qu'au moins le

roi crée un comité qui puisse l'éclairer dans la répartition de ces

bénéfices.

Ils disent enfin que désormais les pensions doivent être distribuées

avec plus de discernement, qu'il convient qu'elles ne soient plus

concentrées dans certaines familles, et que nul citoyen ne puisse avoir

plus d'une pension, ni toucher les émoluments de plus d'une place à la

fois; que les survivances soient abolies.

_Église et clergé._ Quand il ne s'agit plus de ses droits et de sa

constitution particulière, mais des priviléges et de l'organisation de

l'Église, la noblesse n'y regarde plus de si près; là, elle a les yeux

fort ouverts sur les abus.

Elle demande que le clergé n'ait point de privilége d'impôt et

qu'il paye ses dettes sans les faire supporter à la nation; que les

ordres monastiques soient profondément réformés. La majorité des

cahiers déclare que ces établissements s'écartent de l'esprit de leur

institution.

La majorité des bailliages veut que les dîmes soient rendues moins

dommageables à l'agriculture; il y en a même un grand nombre qui

réclame leur abolition. «La plus forte partie des dîmes,» dit un

cahier, «est perçue par ceux des curés qui s'emploient le moins à

procurer au peuple des secours spirituels.» On voit que le second

ordre ménageait peu le premier dans ses remarques. Ils n'en agissent

guère plus respectueusement à l'égard de l'Église elle-même. Plusieurs

bailliages reconnaissent formellement aux états généraux le droit de

supprimer certains ordres religieux et d'appliquer leurs biens à un

autre usage. Dix-sept bailliages déclarent que les états généraux sont

compétents pour régler la discipline. Plusieurs disent que les jours

de fêtes sont trop multipliés, nuisent à l'agriculture et favorisent

l'ivrognerie; qu'en conséquence il faut en supprimer un grand nombre,

qu'on renverra au dimanche.

_Droits politiques._ Quant aux droits politiques, les cahiers

reconnaissent à tous les Français le droit de concourir au

gouvernement, soit directement, soit indirectement, c'est-à-dire le

droit d'élire et d'être élu, mais en conservant la hiérarchie des

rangs; qu'ainsi personne ne puisse nommer et être nommé que dans son

ordre. Ce principe posé, le système de représentation doit être établi

de manière à garantir à tous les ordres de la nation le moyen de

prendre une part sérieuse à la direction des affaires.

Quant à la manière de voter dans l'assemblée des états généraux, les

avis se partagent: la plupart veulent un vote séparé pour chaque ordre;

les autres pensent qu'il doit être fait exception à cette règle pour le

vote de l'impôt; d'autres, enfin, demandent que cela ait toujours lieu

ainsi. «Les voix seront comptées par tête, et non par ordre,» disent

ceux-là, «cette forme étant la seule raisonnable et la seule qui puisse

écarter et anéantir l'égoïsme de corps, source unique de tous nos maux,

rapprocher les hommes et les conduire au résultat que la nation a droit

d'espérer d'une assemblée où le patriotisme et les grandes vertus

seront fortifiés par les lumières.» Toutefois, comme cette innovation

faite trop brusquement pourrait être dangereuse dans l'état actuel des

esprits, plusieurs pensent qu'on ne doit l'adopter qu'avec précaution,

et qu'il faut que l'assemblée juge s'il ne serait pas plus sage de

remettre le vote par tête aux états généraux suivants. Dans tous les

cas, la noblesse demande que chaque ordre puisse conserver la dignité

qui est due à tout Français; qu'en conséquence on abolisse les formes

humiliantes auxquelles le tiers-état était assujetti dans l'ancien

régime, par exemple, de se mettre à genoux: «le spectacle d'un homme à

genoux devant un autre blessant la dignité humaine, et annonçant, entre

des êtres égaux par la nature, une infériorité incompatible avec leurs

droits essentiels,» dit un cahier.

_Du système à établir dans la forme du gouvernement, et des principes

de la constitution._ Quant à la forme du gouvernement, la noblesse

demande le maintien de la constitution monarchique, la conservation

dans la personne du roi des pouvoirs législatif, judiciaire et

exécutif, mais, en même temps, l'établissement de lois fondamentales

destinées à garantir les droits de la nation dans l'exercice de ses

pouvoirs.

En conséquence, les cahiers proclament tous que la nation a le droit de

s'assembler en états généraux, composés d'un nombre de membres assez

grand pour assurer l'indépendance de l'assemblée. Ils désirent que ces

états se réunissent désormais à des époques périodiques fixes, ainsi

qu'à chaque nouvelle succession au trône, sans qu'il y ait jamais

besoin de lettres de convocation. Beaucoup de bailliages déclarent même

qu'il serait à souhaiter que cette assemblée fût permanente. Si la

convocation des états généraux n'avait pas lieu dans le délai indiqué

par la loi, on aurait le droit de refuser l'impôt. Un petit nombre veut

que, pendant l'intervalle qui sépare une tenue d'états de l'autre,

il soit établi une commission intermédiaire chargée de surveiller

l'administration du royaume; mais la généralité des cahiers s'oppose

formellement à l'établissement de cette commission, en déclarant qu'une

telle commission serait tout à fait contraire à la constitution. La

raison qu'ils en donnent est curieuse: ils craignent qu'une si petite

assemblée restée seule en présence du gouvernement ne se laisse séduire

par les instigations de celui-ci.

La noblesse veut que les ministres n'aient pas le droit de dissoudre

l'assemblée, et qu'ils soient punis juridiquement lorsqu'ils en

troublent l'ordre par leurs cabales; qu'aucun fonctionnaire, aucune

personne dépendante en quelque chose que ce soit du gouvernement ne

puisse être député; que la personne des députés soit inviolable,

et qu'ils ne puissent, disent les cahiers, être poursuivis pour les

opinions qu'ils auraient émises; qu'enfin les séances de l'assemblée

soient publiques, et que, pour convier davantage la nation à ses

délibérations, elles soient répandues par la voie de l'imprimerie.

La noblesse demande unanimement que les principes qui doivent régler le

gouvernement de l'État soient appliqués à l'administration des diverses

parties du territoire; qu'en conséquence, dans chaque province, dans

chaque district, dans chaque paroisse, il soit formé des assemblées

composées de membres librement élus et pour un temps limité.

Plusieurs cahiers pensent que les fonctions d'intendants et de

receveurs généraux doivent être supprimées; tous estiment que désormais

les assemblées provinciales doivent seules être chargées de répartir

l'impôt et de surveiller les intérêts particuliers de la province. Ils

entendent qu'il en soit de même des assemblées d'arrondissement et de

celles des paroisses, lesquelles ne dépendront plus désormais que des

états provinciaux.

_Distinction des pouvoirs. Pouvoir législatif._ Quant à la distinction

des pouvoirs entre la nation assemblée et le roi, la noblesse demande

qu'aucune loi ne puisse avoir d'effet qu'autant qu'elle aura été

consentie par les états généraux et le roi, et transcrite sur le

registre des cours chargées d'en maintenir l'exécution; qu'aux états

généraux appartienne exclusivement d'établir et de fixer la quotité de

l'impôt; que les subsides qui seront consentis ne puissent l'être que

pour le temps qui s'écoulera d'une tenue d'états à l'autre; que tous

ceux qui auraient été perçus ou constitués sans le consentement des

états soient déclarés illégaux, et que les ministres et percepteurs qui

auraient ordonné et perçu de pareils impôts soient poursuivis comme

concussionnaires;

Qu'il ne puisse de même être consenti aucun emprunt sans le

consentement des états généraux; qu'il soit seulement ouvert un

crédit fixé par les états, et dont le gouvernement pourra user en cas

de guerre ou de grandes calamités, sauf à provoquer une convocation

d'états généraux dans le plus bref délai;

Que toutes les caisses nationales soient mises sous la surveillance des

états; que les dépenses de chaque département soient fixées par eux,

et qu'il soit pris les mesures les plus sûres pour que les ressources

votées ne puissent être excédées.

La plupart des cahiers désirent qu'on sollicite la suppression de

ces impôts vexatoires, connus sous le nom de droits d'insinuation,

centième denier, entérinements, réunis sous la dénomination de Régie

des domaines du roi: «La dénomination de régie suffirait seule pour

blesser la nation, puisqu'elle annonce comme appartenant au roi des

objets qui sont une partie réelle de la propriété des citoyens,» dit un

cahier; que tous les domaines qui ne seront pas aliénés soient mis sous

l'administration des états provinciaux, et qu'aucune ordonnance, aucun

édit bursal ne puisse être rendu que du consentement des trois ordres

de la nation.

La pensée évidente de la noblesse est de conférer à la nation toute

l'administration financière, soit dans le règlement des emprunts et

impôts, soit dans la perception de ces impôts, par l'intermédiaire des

assemblées générales et provinciales.

_Pouvoir judiciaire._ De même, dans l'organisation judiciaire, elle

tend à faire dépendre, au moins en grande partie, la puissance des

juges, de la nation assemblée. C'est ainsi que plusieurs cahiers

déclarent:

«Que les magistrats seront responsables du fait de leurs charges à

la nation assemblée;» qu'ils ne pourront être destitués qu'avec le

consentement des états généraux; qu'aucun tribunal ne pourra, sous

quelque prétexte que ce soit, être troublé dans l'exercice de ses

fonctions sans le consentement de ces états; que les prévarications du

tribunal de cassation, ainsi que celles des parlements, seront jugées

par les états généraux. D'après la majorité des cahiers, les juges ne

doivent être nommés par le roi que sur une présentation faite par le

peuple.

_Pouvoir exécutif._ Quant au pouvoir exécutif, il est exclusivement

réservé au roi; mais on y met les limites nécessaires pour prévenir les

abus.

L'ancien régime et la révolution · 第 23 / 27 段