des gouvernants, la prospérité publique se développe avec une rapidité
jusque-là sans exemple. Tous les signes l'annoncent: la population
augmente avec rapidité; les richesses s'accroissent plus vite encore.
La guerre d'Amérique ne ralentit pas cet essor; l'État s'y obère,
mais les particuliers continuent à s'enrichir; ils deviennent plus
industrieux, plus entreprenants, plus inventifs.
«Depuis 1774,» dit un administrateur du temps, «les divers genres
d'industrie, en se développant, avaient agrandi la matière de toutes
les taxes de consommation.» Quand on compare, en effet, les uns aux
autres les traités faits, aux différentes époques du règne de Louis
XVI, entre l'État et les compagnies financières chargées de la levée
des impôts, on voit que le prix des fermages ne cesse de s'élever, à
chaque renouvellement, avec une rapidité croissante. Le bail de 1786
donne 14 millions de plus que celui de 1780. «On peut compter que le
produit de tous les droits des consommations augmente de 2 millions par
an,» dit Necker dans le compte rendu de 1781.
Arthur Young assure qu'en 1788 Bordeaux faisait plus de commerce que
Liverpool; et il ajoute: «Dans ces derniers temps, les progrès du
commerce maritime ont été plus rapides en France qu'en Angleterre même;
le commerce y a doublé depuis vingt ans.»
Si l'on veut faire attention à la différence des temps, on se
convaincra qu'à aucune des époques qui ont suivi, la Révolution la
prospérité publique ne s'est développée plus rapidement que pendant
les vingt années qui la précédèrent. Les trente-sept ans de monarchie
constitutionnelle, qui furent pour nous des temps de paix et de progrès
rapides, peuvent seuls se comparer, sous ce rapport, au règne de Louis
XVI.
La vue de cette prospérité déjà si grande et si rapidement croissante a
lieu d'étonner, si l'on songe à tous les vices que renfermait encore le
gouvernement et à toutes les gênes que rencontrait encore l'industrie;
il se peut même que beaucoup de politiques, ne pouvant s'expliquer le
fait, le nient, jugeant, comme le médecin de Molière, qu'un malade
ne saurait guérir contre les règles. Comment croire en effet que la
France pût prospérer et s'enrichir avec l'inégalité des charges, la
diversité des coutumes, les douanes intérieures, les droits féodaux,
les jurandes, les offices, etc.? En dépit de tout cela, elle commençait
pourtant à s'enrichir et à se développer de toutes parts, parce
qu'en dehors de tous ces rouages mal construits et mal engrenés, qui
semblaient destinés à ralentir la machine sociale plus qu'à la pousser,
se cachaient deux ressorts très-simples et très-forts, qui suffisaient
déjà pour tenir tout ensemble et faire tout marcher vers le but de la
prospérité publique: un gouvernement resté très-puissant en cessant
d'être despotique, qui maintenait l'ordre partout; une nation qui,
dans ses classes supérieures, était déjà la plus éclairée et la plus
libre du continent, et au sein de laquelle chacun pouvait s'enrichir à
sa guise et garder sa fortune une fois acquise.
Le roi continuait à parler en maître, mais il obéissait lui-même en
réalité à une opinion publique qui l'inspirait ou l'entraînait tous
les jours, qu'il consultait, craignait, flattait sans cesse; absolu
par la lettre des lois, limité par leur pratique. Dès 1784, Necker
disait dans un document public, comme un fait incontesté: «La plupart
des étrangers ont peine à se faire une idée de l'autorité qu'exerce en
France aujourd'hui l'opinion publique: ils comprennent difficilement
ce que c'est que cette puissance invisible qui commande jusque dans le
palais du roi. Il en est pourtant ainsi.»
Rien n'est plus superficiel que d'attribuer la grandeur et la puissance
d'un peuple au seul mécanisme de ses lois; car, en cette matière, c'est
moins la perfection de l'instrument que la force des moteurs qui fait
le produit. Voyez l'Angleterre: combien aujourd'hui encore ses lois
administratives paraissent-elles plus compliquées, plus diverses, plus
irrégulières que les nôtres! Y a-t-il pourtant un seul pays en Europe
où la fortune publique soit plus grande, la propriété particulière
plus étendue, plus sûre et plus variée, la société plus solide et plus
riche? Cela ne vient pas de la bonté de telles lois en particulier,
mais de l'esprit qui anime la législation anglaise tout entière.
L'imperfection de certains organes n'empêche rien, parce que la vie est
puissante.
A mesure que se développe en France la prospérité que je viens de
décrire, les esprits paraissent cependant plus mal assis et plus
inquiets; le mécontentement public s'aigrit; la haine contre toutes les
institutions anciennes va croissant. La nation marche visiblement vers
une révolution.
Bien plus, les parties de la France qui devaient être le principal
foyer de cette révolution sont précisément celles où les progrès
se font le mieux voir. Si on étudie ce qui reste des archives de
l'ancienne généralité de l'Ile-de-France, on s'assurera aisément que
c'est dans les contrées qui avoisinent Paris que l'ancien régime
s'était le plus tôt et le plus profondément réformé. Là, la liberté
et la fortune des paysans sont déjà mieux garanties que dans aucun
autre pays d'élection. La corvée personnelle a disparu longtemps
avant 1789. La levée de la taille est devenue plus régulière, plus
modérée, plus égale que dans le reste de la France. Il faut lire le
règlement qui l'améliore, en 1772, si l'on veut comprendre ce que
pouvait alors un intendant pour le bien-être comme pour la misère
de toute une province. Vu dans ce règlement, l'impôt a déjà un tout
autre aspect. Des commissaires du gouvernement se rendent tous les
ans dans chaque paroisse; la communauté s'assemble en leur présence;
la valeur des biens est publiquement établie, les facultés de chacun
contradictoirement reconnues; la taille s'assoit enfin avec le concours
de tous ceux qui doivent la payer. Plus d'arbitraire du syndic, plus
de violences inutiles. La taille conserve sans doute les vices qui lui
sont inhérents, quel que soit le système de la perception; elle ne pèse
que sur une classe de contribuables, et y frappe l'industrie comme la
propriété; mais sur tout le reste elle diffère profondément de ce qui
porte encore son nom dans les généralités voisines.
Nulle part, au contraire, l'ancien régime ne s'était mieux conservé
que le long de la Loire, vers son embouchure, dans les marécages du
Poitou et dans les landes de la Bretagne. C'est précisément là que
s'alluma et se nourrit le feu de la guerre civile et qu'on résista le
plus violemment et le plus longtemps à la Révolution; de telle sorte
qu'on dirait que les Français ont trouvé leur position d'autant plus
insupportable qu'elle devenait meilleure.
Une telle vue étonne; l'histoire est toute remplie de pareils
spectacles.
Ce n'est pas toujours en allant de mal en pis que l'on tombe en
révolution. Il arrive le plus souvent qu'un peuple qui avait supporté
sans se plaindre, et comme s'il ne les sentait pas, les lois les plus
accablantes, les rejette violemment dès que le poids s'en allége. Le
régime qu'une révolution détruit vaut presque toujours mieux que celui
qui l'avait immédiatement précédé, et l'expérience apprend que le
moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d'ordinaire
celui où il commence à se réformer. Il n'y a qu'un grand génie qui
puisse sauver un prince qui entreprend de soulager ses sujets après une
oppression longue. Le mal qu'on souffrait patiemment comme inévitable
semble insupportable dès qu'on conçoit l'idée de s'y soustraire. Tout
ce qu'on ôte alors des abus semble mieux découvrir ce qui en reste et
en rend le sentiment plus cuisant: le mal est devenu moindre, il est
vrai, mais la sensibilité est plus vive. La féodalité dans toute sa
puissance n'avait pas inspiré aux Français autant de haine qu'au moment
où elle allait disparaître. Les plus petits coups de l'arbitraire
de Louis XVI paraissaient plus difficiles à supporter que tout le
despotisme de Louis XIV. Le court emprisonnement de Beaumarchais
produisit plus d'émotion dans Paris que les Dragonnades.
Personne ne prétend plus, en 1780, que la France est en décadence;
on dirait au contraire qu'il n'y a en ce moment plus de bornes à ses
progrès. C'est alors que la théorie de la perfectibilité continue et
indéfinie de l'homme prend naissance. Vingt ans avant, on n'espérait
rien de l'avenir; maintenant on n'en redoute rien. L'imagination,
s'emparant d'avance de cette félicité prochaine et inouïe, rend
insensible aux biens qu'on a déjà et précipite vers les choses
nouvelles.
Indépendamment de ces raisons générales, il y en a d'autres plus
particulières et non moins puissantes du phénomène. Quoique
l'administration des finances se fût perfectionnée comme tout le
reste, elle gardait les vices qui tiennent au gouvernement absolu
lui-même. Comme elle était secrète et sans garantie, on y suivait
encore quelques-unes des plus mauvaises pratiques qui avaient eu
cours sous Louis XIV et sous Louis XV. L'effort même que faisait le
gouvernement pour développer la prospérité publique, les secours et les
encouragements qu'il distribuait, les travaux publics qu'il faisait
exécuter augmentaient chaque jour les dépenses sans accroître dans la
même proportion les recettes; cela jetait chaque jour le roi dans des
embarras encore plus grands que ceux de ses devanciers! Comme ceux-ci,
il laissait sans cesse ses créanciers en souffrance; il empruntait
comme eux de toutes mains, sans publicité et sans concurrence, et ses
créanciers n'étaient jamais sûrs de toucher leurs rentes; leur capital
même était toujours à la merci de la seule bonne foi du prince.
Un témoin digne de confiance, car il avait vu de ses propres yeux et
était mieux qu'un autre en état de bien voir, dit à cette occasion:
«Les Français ne trouvaient alors que hasards dans leurs rapports
avec leur propre gouvernement. Plaçaient-ils leurs capitaux dans ses
emprunts: ils ne pouvaient jamais compter sur une époque fixe pour le
payement des intérêts; construisaient-ils ses vaisseaux, réparaient-ils
ses routes, vêtissaient-ils ses soldats: ils restaient sans garanties
de leurs avances, sans échéance pour le remboursement, réduits à
calculer les chances d'un contrat avec les ministres comme celles d'un
prêt fait à la grosse aventure.» Et il ajoute avec beaucoup de sens:
«Dans ce temps où l'industrie, prenant plus d'essor, avait développé
dans un plus grand nombre d'hommes l'amour de la propriété, le goût
et le besoin de l'aisance, ceux qui avaient confié une partie de leur
propriété à l'État souffraient avec plus d'impatience la violation de
la loi des contrats par celui de tous les débiteurs qui devait le plus
la respecter.»
Les abus reprochés ici à l'administration française n'étaient point en
effet nouveaux; ce qui l'était, c'était l'impression qu'ils faisaient
naître. Les vices du système financier avaient même été bien plus
criants dans les temps antérieurs; mais il s'était fait depuis, dans
le gouvernement et dans la société, des changements qui y rendaient
infiniment plus sensibles qu'autrefois.
Le gouvernement, depuis vingt ans qu'il était devenu plus actif et
qu'il se livrait à toute sorte d'entreprises auxquelles il n'avait pas
songé jusque-là, avait achevé de devenir le plus grand consommateur
des produits de l'industrie et le plus grand entrepreneur de travaux
qu'il y eût dans le royaume. Le nombre de ceux qui avaient avec lui
des relations d'argent, qui étaient intéressés dans ses emprunts,
vivaient de ses salaires et spéculaient dans ses marchés, s'était
prodigieusement accru. Jamais la fortune de l'État et la fortune
particulière n'avaient été autant entremêlées. La mauvaise gestion des
finances, qui n'avait été longtemps qu'un mal public, devint alors pour
une multitude de familles une calamité privée. En 1789 l'État devait
ainsi près de 600 millions à des créanciers presque tous débiteurs
eux-mêmes, et qui associaient à leurs griefs contre le gouvernement
tous ceux que son inexactitude associait à leur souffrance. Et
remarquez qu'à mesure que les mécontents de cette espèce devenaient
ainsi plus nombreux, ils devenaient aussi plus irrités; car l'envie de
spéculer, l'ardeur de s'enrichir, le goût du bien-être, se répandant
et s'accroissant avec les affaires, faisaient paraître de pareils maux
insupportables à ceux mêmes qui, trente ans auparavant, les auraient
peut-être endurés sans se plaindre.
De là vint que les rentiers, les commerçants, les industriels et autres
gens de négoce ou hommes d'argent, qui forment d'ordinaire la classe la
plus ennemie des nouveautés politiques, la plus amie du gouvernement
existant, quel qu'il soit, et la mieux soumise aux lois mêmes qu'elle
méprise ou qu'elle déteste, se montra cette fois la plus impatiente et
la plus résolue en fait de réforme. Elle appelait surtout à grands cris
une révolution complète dans tout le système des finances, sans penser
qu'en remuant profondément cette partie du gouvernement on allait faire
tomber tout le reste.
Comment aurait-on pu échapper à une catastrophe? D'un côté, une nation
dans le sein de laquelle le désir de faire fortune va se répandant tous
les jours; de l'autre, un gouvernement qui excite sans cesse cette
passion nouvelle et la trouble sans cesse, l'enflamme et la désespère,
poussant ainsi des deux parts vers sa propre ruine.
CHAPITRE V.
Comment on souleva le peuple en voulant le soulager.
Comme le peuple n'avait pas paru un seul instant depuis cent quarante
ans sur la scène des affaires publiques, on avait absolument cessé de
croire qu'il pût jamais s'y montrer; en le voyant si insensible on le
jugeait sourd; de sorte que, lorsqu'on commença à s'intéresser à son
sort, on se mit à parler devant lui de lui-même comme s'il n'avait pas
été là. Il semblait qu'on ne dût être entendu que de ceux qui étaient
placés au-dessus de lui, et que le seul danger qu'il y eût à craindre
était de ne pas se faire bien comprendre de ceux-là.
Les gens qui avaient le plus à redouter sa colère s'entretenaient
à haute voix en sa présence des injustices cruelles dont il avait
toujours été victime; ils se montraient les uns aux autres les vices
monstrueux que renfermaient les institutions qui lui étaient le plus
pesantes; ils employaient leur rhétorique à peindre ses misères et son
travail mal récompensés: ils le remplissaient de fureur en s'efforçant
ainsi de le soulager. Je n'entends point parler des écrivains, mais du
gouvernement, de ses principaux agents, des privilégiés eux-mêmes.
Quand le roi, treize ans avant la Révolution, essaye d'abolir la
corvée, il dit dans son préambule: «A l'exception d'un petit nombre de
provinces (les pays d'état), presque tous les chemins du royaume ont
été faits gratuitement par la partie la plus pauvre de nos sujets. Tout
le poids en est donc retombé sur ceux qui n'ont que leurs bras et ne
sont intéressés que très-secondairement aux chemins; les véritables
intéressés sont les propriétaires, presque tous privilégiés, dont les
biens augmentent de valeur par l'établissement des routes. En forçant
le pauvre à entretenir seul celles-ci, en l'obligeant à donner son
temps et son travail sans salaire, on lui enlève l'unique ressource
qu'il ait contre la misère et la faim pour le faire travailler au
profit des riches.»
Quand on entreprend, dans le même temps, de faire disparaître les gênes
que le système des corporations industrielles imposait aux ouvriers, on
proclame au nom du roi «que le droit de travailler est le plus sacré
de toutes les propriétés; que toute loi qui lui porte atteinte viole
le droit naturel et doit être considérée comme nulle de soi; que les
corporations existantes sont, en outre, des institutions bizarres et
tyranniques, produit de l'égoïsme, de la cupidité et de la violence.»
De semblables paroles étaient périlleuses sans doute; mais ce qui
l'était plus encore était de les prononcer en vain. Quelques mois plus
tard on rétablissait les corporations et la corvée.
C'était Turgot, dit-on, qui mettait un pareil langage dans la bouche du
roi. La plupart de ses successeurs ne le font point parler autrement.
Lorsqu'en 1780 le roi annonce à ses sujets que les accroissements de la
taille seront désormais soumis à la publicité de l'enregistrement, il
a soin d'ajouter en forme de glose: «Les taillables, déjà tourmentés
par les vexations de la perception des tailles, étaient encore exposés,
jusqu'à présent, à des augmentations inattendues, de telle sorte
que le tribut de la partie la plus pauvre de nos sujets s'est accru
dans une proportion bien supérieure à celle de toutes les autres.»
Quand le roi, n'osant point encore rendre toutes les charges égales,
entreprend du moins d'établir l'égalité de perception dans celles qui
sont déjà communes, il dit: «S. M. espère que les personnes riches ne
se trouveront pas lésées lorsque, remises au niveau commun, elles ne
feront qu'acquitter la charge qu'elles auraient dû depuis longtemps
partager plus également.»
Mais c'est surtout dans les temps de disette qu'on semble avoir en vue
d'enflammer les passions du peuple plus encore que de pourvoir à ses
besoins. Un intendant, pour stimuler la charité des riches, parle
alors «de l'injustice et de l'insensibilité de ces propriétaires qui
doivent aux travaux du pauvre tout ce qu'ils possèdent, et qui le
laissent mourir de faim au moment où celui-ci s'épuise pour mettre
leurs biens en valeur.» Le roi dit, de son côté, dans une occasion
analogue: «S. M. veut défendre le peuple contre les manœuvres qui
l'exposent à manquer de l'aliment de première nécessité en le forçant
de livrer son travail à tel salaire qu'il plaît aux riches de lui
donner. Le roi ne souffrira pas qu'une partie des hommes soit livrée à
l'avidité de l'autre.»
Jusqu'à la fin de la monarchie, la lutte qui existait entre les
différents pouvoirs administratifs donnait lieu à toutes sortes de
manifestations de cette espèce: les deux contendants s'accusaient
volontiers l'un l'autre des misères du peuple. Cela se voit bien,
notamment dans la querelle qui s'émut en 1772 entre le parlement
de Toulouse et le roi, à propos de la circulation des grains. «Le
gouvernement, par ses fausses mesures, risque de faire mourir le pauvre
de faim,» dit ce parlement. «L'ambition du parlement et l'avidité des
riches causent la détresse publique,» repart le roi. Des deux côtés on
travaille ainsi à introduire dans l'esprit du peuple l'idée que c'est
aux supérieurs qu'il doit toujours s'en prendre de ses maux.
Ces choses ne se trouvent pas dans des correspondances secrètes, mais
dans des documents publics, que le gouvernement et le parlement ont
soin de faire imprimer et publier eux-mêmes à milliers. Chemin faisant,
le roi adresse à ses prédécesseurs et à lui-même des vérités fort
dures. «Le trésor de l'État,» dit-il un jour, «a été grevé par les
profusions de plusieurs règnes. Beaucoup de nos domaines inaliénables
ont été concédés à vil prix.» «Les corporations industrielles,» lui
fait-on dire une autre fois avec plus de raison que de prudence, «sont
surtout le produit de l'avidité fiscale des rois.» «S'il est arrivé
souvent de faire des dépenses inutiles et si la taille s'est accrue
outre mesure,» remarque-t-il plus loin, «cela est venu de ce que
l'administration des finances, trouvant l'augmentation de la taille,
à cause de sa clandestinité, la ressource la plus facile, y avait
recours, quoique plusieurs autres eussent été moins onéreuses à nos
peuples.»
Tout cela était adressé à la partie éclairée de la nation, pour
la convaincre de l'utilité de certaines mesures que des intérêts
particuliers faisaient blâmer. Quant au peuple, il était bien entendu
qu'il écoutait sans comprendre.
Il faut reconnaître qu'il restait, jusque dans cette bienveillance, un
grand fond de mépris pour ces misérables dont on voulait si sincèrement
soulager les maux, et que ceci rappelle un peu le sentiment de Mme
Duchâtelet, qui ne faisait pas difficulté, nous dit le secrétaire de
Voltaire, de se déshabiller devant ses gens, ne tenant pas pour bien
prouvé que des valets fussent des hommes.
Et qu'on ne croie point que ce fût Louis XVI seul ou ses ministres
qui tinssent le langage dangereux que je viens de reproduire; ces
privilégiés qui sont l'objet le plus prochain de la colère du
peuple ne s'expriment pas devant lui d'une autre manière. On doit
reconnaître qu'en France les classes supérieures de la société
commencèrent à se préoccuper du sort du pauvre avant que celui-ci se
fît craindre d'elles; elles s'intéressèrent à lui dans un temps où
elles ne croyaient pas encore que de ses maux pût sortir leur ruine.
Cela devient surtout visible pendant les dix années qui précèdent
89: on plaint souvent alors les paysans, on parle d'eux sans cesse;
on recherche par quels procédés on pourrait les soulager; on met
en lumière les principaux abus dont ils souffrent, et l'on censure
les lois fiscales qui leur nuisent particulièrement; mais on est
d'ordinaire aussi imprévoyant dans l'expression de cette sympathie
nouvelle qu'on l'avait été longtemps dans l'insensibilité.
Lisez les procès-verbaux des assemblées provinciales qui furent réunies
dans quelques parties de la France en 1779, et plus tard dans tout le
royaume, étudiez les autres documents publics qui nous restent d'elles,
vous serez touché des bons sentiments qu'on y rencontre et surpris de
la singulière imprudence du langage qu'on y tient.
«On a vu trop souvent,» dit l'assemblée provinciale de basse Normandie
en 1787, «l'argent que le roi consacre aux routes ne servir qu'à
l'aisance du riche sans être utile au peuple. On l'a fréquemment
employé à rendre plus agréable l'accession d'un château, au lieu de
s'en servir pour faciliter l'entrée d'un bourg ou d'un village.» Dans
cette même assemblée, l'ordre de la noblesse et celui du clergé, après
avoir décrit les vices de la corvée, offrent spontanément de consacrer
seuls 50,000 livres à l'amélioration des chemins, afin, disent-ils,
que les routes de la province deviennent praticables sans qu'il en
coûte rien de plus au peuple. Il eût peut-être été moins onéreux pour
ces privilégiés de substituer à la corvée une taxe générale et d'en
payer leur part; mais, en cédant volontiers le bénéfice de l'inégalité
d'impôt, ils aimaient à en conserver l'apparence. Abandonnant la part
utile de leur droit, ils en retenaient soigneusement la part odieuse.
D'autres assemblées, composées tout entières de propriétaires exempts
de la taille, lesquels entendaient bien continuer à l'être, n'en
peignaient pas moins des couleurs les plus noires les maux que cette
taille infligeait aux pauvres. Ils composaient de tous ses abus un
tableau effroyable, dont ils avaient soin de multiplier à l'infini
les copies. Et, ce qu'il y a de bien particulier, c'est qu'à ces
témoignages éclatants de l'intérêt que le peuple leur inspirait ils
joignaient de temps en temps des expressions publiques de mépris. Il
était déjà devenu l'objet de leur sympathie sans cesser encore de
l'être de leur dédain.
L'assemblée provinciale de la haute Guyenne, parlant de ces paysans
dont elle plaide chaudement la cause, les nomme des _êtres ignorants
et grossiers, des esprits turbulents et des caractères rudes et
indociles_. Turgot, qui a tant fait pour le peuple, ne parle guère
autrement.
Ces dures expressions se rencontrent dans des actes destinés à la
plus grande publicité, et faits pour passer sous les yeux des paysans
eux-mêmes. Il semblait qu'on vécût dans ces contrées de l'Europe,
telles que la Gallicie, où les hautes classes, parlant un autre
langage que les classes inférieures, ne peuvent en être entendues. Les
feudistes du dix-huitième siècle, qui montrent souvent à l'égard des
censitaires et autres débiteurs de droits féodaux un esprit de douceur,
de modération et de justice peu connu de leurs devanciers, parlent
encore en certains endroits _des vils paysans_. Il paraît que ces
injures étaient de style, comme disent les notaires.