Il y avait si longtemps que la liberté politique était détruite en

France qu'on y avait presque entièrement oublié quelles étaient ses

conditions et ses effets. Bien plus, les débris informes qui en

restaient encore, et les institutions qui semblaient avoir été faites

pour la suppléer, la rendaient suspecte et donnaient souvent des

préjugés contre elle. La plupart des assemblées d'états qui existaient

encore gardaient, avec les formes surannées, l'esprit du moyen âge,

et gênaient le progrès de la société loin d'y aider; les parlements,

chargés seuls de tenir lieu de corps politiques, ne pouvaient empêcher

le mal que le gouvernement faisait, et souvent empêchaient le bien

qu'il voulait faire.

L'idée d'accomplir la révolution qu'ils imaginaient à l'aide de tous

ces vieux instruments paraît aux économistes impraticable; la pensée

de confier l'exécution de leurs plans à la nation devenue sa maîtresse

leur agrée même fort peu; car comment faire adopter et suivre par tout

un peuple un système de réforme si vaste et si étroitement lié dans ses

parties? Il leur semble plus facile et plus opportun de faire servir à

leurs desseins l'administration royale elle-même.

Ce pouvoir nouveau n'est pas sorti des institutions du moyen âge; il

n'en porte point l'empreinte; au milieu de ses erreurs, ils démêlent

en lui certains bons penchants. Comme eux il a un goût naturel pour

l'égalité des conditions et pour l'uniformité des règles; autant

qu'eux-mêmes il hait au fond du cœur tous les anciens pouvoirs qui sont

nés de la féodalité ou qui tendent vers l'aristocratie. On chercherait

en vain dans le reste de l'Europe une machine de gouvernement si bien

montée, si grande et si forte; la rencontre d'un tel gouvernement

parmi nous leur semble une circonstance singulièrement heureuse: ils

l'auraient appelée providentielle, s'il avait été de mode, alors

comme aujourd'hui, de faire intervenir la Providence à tout propos.

«La situation de la France,» dit Letronne, «est infiniment meilleure

que celle de l'Angleterre; car ici on peut accomplir des réformes qui

changent tout l'état du pays en un moment, tandis que chez les Anglais

de telles réformes peuvent toujours être entravées par les partis.»

Il ne s'agit donc pas de détruire ce pouvoir absolu, mais de le

convertir. «Il faut que l'État gouverne suivant les règles de l'ordre

essentiel,» dit Mercier de la Rivière, «et quand il en est ainsi, il

faut qu'il soit tout-puissant.»—«Que l'État comprenne bien son devoir,»

dit un autre, «et alors qu'on le laisse libre.» Allez de Quesnay à

l'abbé Bodeau, vous les trouverez tous de la même humeur.

Ils ne comptent pas seulement sur l'administration royale pour

réformer la société de leur temps; ils lui empruntent, en partie,

l'idée du gouvernement futur qu'ils veulent fonder. C'est en regardant

l'un qu'ils se sont fait une image de l'autre.

L'État, suivant les économistes, n'a pas uniquement à commander à la

nation, mais à la façonner d'une certaine manière; c'est à lui de

former l'esprit des citoyens suivant un certain modèle qu'il s'est

proposé à l'avance; son devoir est de le remplir de certaines idées et

de fournir à leur cœur certains sentiments qu'il juge nécessaires. En

réalité, il n'y a pas de limites à ses droits ni de bornes à ce qu'il

peut faire; il ne réforme pas seulement les hommes, il les transforme;

il ne tiendrait peut-être qu'à lui d'en faire d'autres! «L'État fait

des hommes tout ce qu'il veut,» dit Bodeau. Ce mot résume toutes leurs

théories.

Cet immense pouvoir social que les économistes imaginent n'est pas

seulement plus grand qu'aucun de ceux qu'ils ont sous les yeux; il

en diffère encore par l'origine et le caractère. Il ne découle pas

directement de Dieu; il ne se rattache point à la tradition; il est

impersonnel: il ne s'appelle plus le roi, mais l'État; il n'est pas

l'héritage d'une famille; il est le produit et le représentant de tous,

et doit faire plier le droit de chacun sous la volonté de tous.

Cette forme particulière de la tyrannie qu'on nomme le despotisme

démocratique, dont le moyen âge n'avait pas eu l'idée, leur est

déjà familière. Plus de hiérarchie dans la société, plus de classes

marquées, plus de rangs fixes; un peuple composé d'individus presque

semblables et entièrement égaux, cette masse confuse reconnue pour

le seul souverain légitime, mais soigneusement privée de toutes les

facultés qui pourraient lui permettre de diriger et même de surveiller

elle-même son gouvernement. Au-dessus d'elle, un mandataire unique,

chargé de tout faire en son nom sans la consulter. Pour contrôler

celui-ci, une raison publique sans organes; pour l'arrêter, des

révolutions, et non des lois: en droit, un agent subordonné; en fait,

un maître.

Ne trouvant encore autour d'eux rien qui leur paraisse conforme à cet

idéal, ils vont le chercher au fond de l'Asie. Je n'exagère pas en

affirmant qu'il n'y en a pas un qui n'ait fait dans quelque partie

de ses écrits l'éloge emphatique de la Chine. On est sûr en lisant

leurs livres d'y rencontrer au moins cela, et comme la Chine est

encore très-mal connue, il n'est sorte de billevesées dont ils ne nous

entretiennent à propos d'elle. Ce gouvernement imbécile et barbare,

qu'une poignée d'Européens maîtrise à son gré, leur semble le modèle le

plus parfait que puissent copier toutes les nations du monde. Il est

pour eux ce que devint plus tard l'Angleterre et enfin l'Amérique pour

tous les Français. Ils se sentent émus et comme ravis à la vue d'un

pays dont le souverain absolu, mais exempt de préjugés, laboure une

fois l'an la terre de ses propres mains pour honorer les arts utiles;

où toutes les places sont obtenues dans des concours littéraires; qui

n'a pour religion qu'une philosophie, et pour aristocratie que des

lettrés.

On croit que les théories destructives qui sont désignées de nos

jours sous le nom de _socialisme_ sont d'origine récente; c'est une

erreur: ces théories sont contemporaines des premiers économistes.

Tandis que ceux-ci employaient le gouvernement tout-puissant qu'ils

rêvaient à changer les formes de la société, les autres s'emparaient en

imagination du même pouvoir pour en ruiner les bases.

Lisez le _Code de la Nature_ par Morelly, vous y trouverez, avec toutes

les doctrines des économistes sur la toute-puissance de l'État et sur

ses droits illimités, plusieurs des théories politiques qui ont le plus

effrayé la France dans ces derniers temps, et que nous nous figurions

avoir vues naître: la communauté de biens, le droit au travail,

l'égalité absolue, l'uniformité en toutes choses, la régularité

mécanique dans tous les mouvements des individus, la tyrannie

règlementaire et l'absorption complète de la personnalité des citoyens

dans le corps social.

«Rien dans la société n'appartiendra singulièrement ni en propriété à

personne,» dit l'article 1er de ce Code. «La propriété est détestable,

et celui qui tentera de la rétablir sera renfermé pour toute sa vie,

comme un fou furieux et ennemi de l'humanité. Chaque citoyen sera

sustenté, entretenu et occupé aux dépens du public,» dit l'art. 2.

«Toutes les productions seront amassées dans des magasins publics, pour

être distribuées à tous les citoyens et servir aux besoins de leur vie.

Les villes seront bâties sur le même plan; tous les édifices à l'usage

des particuliers seront semblables. A cinq ans tous les enfants seront

enlevés à la famille et élevés en commun, aux frais de l'État, d'une

façon uniforme.» Ce livre vous paraît écrit d'hier: il date de cent

ans; il paraissait en 1755, dans le même temps que Quesnay fondait son

école: tant il est vrai que la centralisation et le socialisme sont des

produits du même sol; ils sont relativement l'un à l'autre ce que le

fruit cultivé est au sauvageon.

De tous les hommes de leur temps, ce sont les économistes qui

paraîtraient le moins dépaysés dans le nôtre; leur passion pour

l'égalité est si décidée et leur goût de la liberté si incertain qu'ils

ont un faux air de contemporains. Quand je lis les discours et les

écrits des hommes qui ont fait la Révolution, je me sens tout à coup

transporté dans un lieu et au milieu d'une société que je ne connais

pas; mais quand je parcours les livres des économistes, il me semble

que j'ai vécu avec ces gens-là et que je viens de discourir avec eux.

Vers 1750, la nation tout entière ne se fût pas montrée plus exigeante

en fait de liberté politique que les économistes eux-mêmes; elle en

avait perdu le goût, et jusqu'à l'idée, en en perdant l'usage. Elle

souhaitait des réformes plus que des droits, et, s'il se fût trouvé

alors sur le trône un prince de la taille et de l'humeur du grand

Frédéric, je ne doute point qu'il n'eût accompli dans la société et

dans le gouvernement plusieurs des plus grands changements que la

Révolution y a faits, non-seulement sans perdre sa couronne, mais en

augmentant beaucoup son pouvoir. On assure que l'un des plus habiles

ministres qu'ait eu Louis XV, M. de Machault, entrevit cette idée et

l'indiqua à son maître; mais de telles entreprises ne se conseillent

point: on n'est propre à les accomplir que quand on a été capable de

les concevoir.

Vingt ans après, il n'en était plus de même: l'image de la liberté

politique s'était offerte à l'esprit des Français et leur devenait

chaque jour de plus en plus attrayante. On s'en aperçoit à bien des

signes. Les provinces commencent à concevoir le désir de s'administrer

de nouveau elles-mêmes. L'idée que le peuple tout entier a le droit

de prendre part à son gouvernement pénètre dans les esprits et s'en

empare. Le souvenir des anciens états généraux se ravive. La nation,

qui déteste sa propre histoire, n'en rappelle avec plaisir que cette

partie. Le nouveau courant entraîne les économistes eux-mêmes, et les

force d'embarrasser leur système unitaire de quelques institutions

libres.

Lorsqu'en 1771 les parlements sont détruits, le même public, qui avait

eu si souvent à souffrir de leurs préjugés, s'émeut profondément en

voyant leur chute. Il semblait qu'avec eux tombât la dernière barrière

qui pouvait contenir encore l'arbitraire royal.

Cette opposition étonne et indigne Voltaire. «Presque tout le royaume

est dans l'effervescence et la consternation,» écrit-il à ses amis; «la

fermentation est aussi forte dans les provinces qu'à Paris même. L'édit

me semble pourtant rempli de réformes utiles. Détruire la vénalité des

charges, rendre la justice gratuite, empêcher les plaideurs de venir

à Paris des extrémités du royaume pour s'y ruiner, charger le roi de

payer les frais de justices seigneuriales, ne sont-ce pas là de grands

services rendus à la nation? Ces parlements, d'ailleurs, n'ont-ils pas

été souvent persécuteurs et barbares? En vérité, j'admire les Welches

de prendre le parti de ces bourgeois insolents et indociles. Pour moi,

je crois que le roi a raison, et, puisqu'il faut servir, je pense

que mieux vaut le faire sous un lion de bonne maison, et qui est né

beaucoup plus fort que moi, que sous deux cents rats de mon espèce.» Et

il ajoute en manière d'excuse: «Songez que je dois apprécier infiniment

la grâce qu'a faite le roi à tous les seigneurs de terres, de payer

les frais de leurs justices.»

Voltaire, absent de Paris depuis longtemps, croyait que l'esprit public

en était encore resté au point où il l'avait laissé. Il n'en était

rien. Les Français ne se bornaient plus à désirer que leurs affaires

fussent mieux faites; ils commençaient à vouloir les faire eux-mêmes,

et il était visible que la grande révolution que tout préparait allait

avoir lieu, non-seulement avec l'assentiment du peuple, mais par ses

mains.

Je pense qu'à partir de ce moment-là cette révolution radicale, qui

devait confondre dans une même ruine ce que l'ancien régime contenait

de plus mauvais et ce qu'il renfermait de meilleur, était désormais

inévitable. Un peuple si mal préparé à agir par lui-même ne pouvait

entreprendre de tout réformer à la fois sans tout détruire. Un prince

absolu eût été un novateur moins dangereux. Pour moi, quand je

considère que cette même révolution, qui a détruit tant d'institutions,

d'idées, d'habitudes contraires à la liberté, en a, d'autre part, aboli

tant d'autres dont celle-ci peut à peine se passer, j'incline à croire

qu'accomplie par un despote elle nous eût peut-être laissés moins

impropres à devenir un jour une nation libre que faite au nom de la

souveraineté du peuple et par lui.

Il ne faut jamais perdre de vue ce qui précède, si l'on veut comprendre

l'histoire de notre Révolution.

Quand l'amour des Français pour la liberté politique se réveilla,

ils avaient déjà conçu en matière de gouvernement un certain nombre

de notions qui non-seulement ne s'accordaient pas facilement avec

l'existence d'institutions libres, mais y étaient presque contraires.

Ils avaient admis comme idéal d'une société un peuple sans autre

aristocratie que celle des fonctionnaires publics, une administration

unique et toute-puissante, directrice de l'État, tutrice des

particuliers. En voulant être libres, ils n'entendirent point se

départir de cette notion première; ils essayèrent seulement de la

concilier avec celle de la liberté.

Ils entreprirent donc de mêler ensemble une centralisation

administrative sans bornes et un corps législatif prépondérant:

l'administration de la bureaucratie et le gouvernement des électeurs.

La nation en corps eut tous les droits de la souveraineté, chaque

citoyen en particulier fut resserré dans la plus étroite dépendance;

à l'une on demanda l'expérience et les vertus d'un peuple libre; à

l'autre les qualités d'un bon serviteur.

C'est ce désir d'introduire la liberté politique au milieu

d'institutions et d'idées qui lui étaient étrangères ou contraires,

mais dont nous avions déjà contracté l'habitude ou conçu par avance

le goût, qui depuis soixante ans a produit tant de vains essais de

gouvernements libres, suivis de si funestes révolutions, jusqu'à ce

qu'enfin, fatigués de tant d'efforts, rebutés par un travail si

laborieux et si stérile, abandonnant leur seconde visée pour revenir

à la première, beaucoup de Français se réduisirent à penser que

vivre égaux sous un maître avait encore, après tout, une certaine

douceur. C'est ainsi que nous nous trouvons ressembler infiniment plus

aujourd'hui aux économistes de 1750 qu'à nos pères de 1789.

Je me suis souvent demandé où est la source de cette passion de la

liberté politique qui dans tous les temps a fait faire aux hommes

les plus grandes choses que l'humanité ait accomplies, dans quels

sentiments elle s'enracine et se nourrit.

Je vois bien que, quand les peuples sont mal conduits, ils conçoivent

volontiers le désir de se gouverner eux-mêmes; mais cette sorte

d'amour de l'indépendance, qui ne prend naissance que dans certains

maux particuliers et passagers que le despotisme amène, n'est jamais

durable: elle passe avec l'accident qui l'avait fait naître; on

semblait aimer la liberté, il se trouve qu'on ne faisait que haïr le

maître. Ce que haïssent les peuples faits pour être libres, c'est le

mal même de la dépendance.

Je ne crois pas non plus que le véritable amour de la liberté soit

jamais né de la seule vue des biens matériels qu'elle procure; car

cette vue vient souvent à s'obscurcir. Il est bien vrai qu'à la longue

la liberté amène toujours, à ceux qui savent la retenir, l'aisance,

le bien-être, et souvent la richesse; mais il y a des temps où elle

trouble momentanément l'usage de pareils biens; il y en a d'autres où

le despotisme seul peut en donner la jouissance passagère. Les hommes

qui ne prisent que ces biens-là en elle ne l'ont jamais conservée

longtemps.

Ce qui, dans tous les temps, lui a attaché si fortement le cœur de

certains hommes, ce sont ses attraits mêmes, son charme propre,

indépendant de ses bienfaits; c'est le plaisir de pouvoir parler, agir,

respirer sans contrainte, sous le seul gouvernement de Dieu et des

lois. Qui cherche dans la liberté autre chose qu'elle-même est fait

pour servir.

Certains peuples la poursuivent obstinément à travers toutes sortes de

périls et de misères. Ce ne sont pas les biens matériels qu'elle leur

donne que ceux-ci aiment alors en elle; ils la considèrent elle-même

comme un bien si précieux et si nécessaire qu'aucun autre ne pourrait

les consoler de sa perte et qu'ils se consolent de tout en la goûtant.

D'autres se fatiguent d'elle au milieu de leurs prospérités; ils se la

laissent arracher des mains sans résistance, de peur de compromettre

par un effort ce même bien-être qu'ils lui doivent. Que manque-t-il

à ceux-là pour rester libres? Quoi? le goût même de l'être. Ne me

demandez pas d'analyser ce goût sublime, il faut l'éprouver. Il entre

de lui-même dans les grands cœurs que Dieu a préparés pour le recevoir;

il les remplit, il les enflamme. On doit renoncer à le faire comprendre

aux âmes médiocres qui ne l'ont jamais ressenti.

CHAPITRE IV.

Que le règne de Louis XVI a été l'époque la plus prospère de

l'ancienne monarchie, et comment cette prospérité même hâta la

Révolution.

On ne saurait douter que l'épuisement du royaume sous Louis XIV

n'ait commencé bien avant les revers de ce prince. On en rencontre

les premiers indices dans les années les plus glorieuses du règne.

La France était ruinée bien avant qu'elle eût cessé de vaincre. Qui

n'a lu cet effrayant essai de statistique administrative que Vauban

nous a laissé? Les intendants, dans les mémoires qu'ils adressent au

duc de Bourgogne à la fin du dix-septième siècle et avant même que

la guerre malheureuse de la Succession ne soit commencée, font tous

allusion à cette décadence croissante de la nation et n'en parlent

point comme d'un fait très-récent. La population a fort diminué dans

cette généralité depuis un certain nombre d'années, dit l'un; cette

ville, qui était autrefois riche et florissante, est aujourd'hui sans

industrie, dit l'autre. Celui-ci: Il y a eu des manufactures dans

la province; mais elles sont aujourd'hui abandonnées. Celui-là: Les

habitants tiraient autrefois beaucoup plus de leur sol qu'à présent;

l'agriculture y était infiniment plus florissante il y a vingt ans.

La population et la production ont diminué d'un cinquième depuis

environ trente ans, disait un intendant d'Orléans dans le même temps.

On devrait conseiller la lecture de ces mémoires aux particuliers qui

prisent le gouvernement absolu et aux princes qui aiment la guerre.

Comme ces misères avaient principalement leur source dans les vices

de la constitution, la mort de Louis XIV et la paix même ne firent

pas renaître la prospérité publique. C'est une opinion commune à tous

ceux qui écrivent sur l'administration ou sur l'économie sociale,

dans la première moitié du dix-huitième siècle, que les provinces

ne se rétablissent point; beaucoup pensent même qu'elles continuent

à se ruiner. Paris seul, disent-ils, s'enrichit et s'accroît. Des

intendants, d'anciens ministres, des hommes d'affaires sont d'accord

sur ce point avec des gens de lettres.

Pour moi, j'avoue que je ne crois point à cette décadence continue de

la France durant la première moitié du dix-huitième siècle; mais une

opinion si générale, que partagent des gens si bien informés, prouve du

moins qu'on ne faisait alors aucun progrès visible. Tous les documents

administratifs qui se rapportent à cette époque de notre histoire et

qui me sont tombés sous les yeux dénotent, en effet, dans la société,

une sorte de léthargie. Le gouvernement ne fait guère que tourner

dans le cercle de vieilles routines sans rien créer de nouveau; les

villes ne font presque aucun effort pour rendre la condition de leurs

habitants plus commode et plus saine; les particuliers mêmes ne se

livrent à aucune entreprise considérable.

Environ trente ou quarante ans avant que la Révolution n'éclate, le

spectacle commence à changer; on croit discerner alors dans toutes les

parties du corps social une sorte de tressaillement intérieur qu'on

n'avait point remarqué jusque-là. Il n'y a qu'un examen très-attentif

qui puisse d'abord le faire reconnaître; mais peu à peu il devient plus

caractéristique et plus distinct. Chaque année ce mouvement s'étend et

s'accélère: la nation se remue enfin tout entière et semble renaître.

Prenez-y garde! ce n'est pas son ancienne vie qui se ranime; l'esprit

qui meut ce grand corps est un esprit nouveau; il ne le ravive un

moment que pour le dissoudre.

Chacun s'inquiète et s'agite dans sa condition et fait effort pour

en changer; la recherche du mieux est universelle; mais c'est une

recherche impatiente et chagrine, qui fait maudire le passé et imaginer

un état de choses tout contraire à celui qu'on a sous les yeux.

Bientôt cet esprit pénètre jusqu'au sein du gouvernement, lui-même; il

le transforme au dedans sans rien altérer au dehors; on ne change pas

les lois, mais on les pratique autrement.

J'ai dit ailleurs que le contrôleur général et l'intendant de 1740

ne ressemblaient point à l'intendant et au contrôleur général de

1780. La correspondance administrative montre cette vérité dans les

détails. L'intendant de 1780 a cependant les mêmes pouvoirs, les mêmes

agents, le même arbitraire que son prédécesseur, mais non les mêmes

visées: l'un ne s'occupait guère que de maintenir sa province dans

l'obéissance, d'y lever la milice, et surtout d'y percevoir la taille;

l'autre a bien d'autres soins: sa tête est remplie de mille projets

qui tendent à accroître la richesse publique. Les routes, les canaux,

les manufactures, le commerce sont les principaux objets de sa pensée;

l'agriculture surtout attire ses regards. Sully devient alors à la mode

parmi les administrateurs.

C'est dans ce temps qu'ils commencent à former les sociétés

d'agriculture dont j'ai déjà parlé, qu'ils établissent des concours,

qu'ils distribuent des primes. Il y a des circulaires du contrôleur

général qui ressemblent moins à des lettres d'affaires qu'à des traités

sur l'art agricole.

C'est principalement dans la perception de tous les impôts qu'on peut

le mieux voir le changement qui s'est opéré dans l'esprit de ceux qui

gouvernent. La législation est toujours aussi inégale, aussi arbitraire

et aussi dure que par le passé, mais tous ses vices se tempèrent dans

l'exécution.

«Lorsque je commençai à étudier les lois fiscales,» dit M. Mollien dans

ses Mémoires, «je fus effrayé de ce que j'y trouvai: des amendes, des

emprisonnements, des punitions corporelles mises à la disposition de

tribunaux spéciaux pour de simples omissions; des commis des fermes qui

tenaient presque toutes les propriétés et les personnes à la discrétion

de leurs serments, etc. Heureusement, je ne me bornai pas à la simple

lecture de ce code, et j'eus bientôt lieu de reconnaître qu'il y avait

entre le texte et son application la même différence qu'entre les mœurs

des anciens financiers et celles des nouveaux. Les jurisconsultes

étaient toujours portés à l'atténuation des délits et à la modération

des peines.»

«A combien d'abus et de vexations la perception des impôts peut-elle

donner lieu!» dit l'assemblée provinciale de basse Normandie en 1787;

«nous devons cependant rendre justice à la douceur et aux ménagements

dont on a usé depuis quelques années.»

L'examen des documents justifie pleinement cette assertion. Le respect

de la liberté et de la vie des hommes s'y fait souvent voir. On y

aperçoit surtout une préoccupation véritable des maux des pauvres:

on l'y eût en vain cherchée jusque-là. Les violences du fisc envers

les misérables sont rares, les remises d'impôts plus fréquentes, les

secours plus nombreux. Le roi augmente tous les fonds destinés à créer

des ateliers de charité dans les campagnes ou à venir en aide aux

indigents, et souvent il en établit de nouveaux. Je trouve plus de

80,000 livres distribuées par l'État de cette manière dans la seule

généralité de la haute Guyenne en 1779; 40,000, en 1784, dans celle de

Tours; 48,000 dans celle de Normandie en 1787. Louis XVI ne voulait

pas abandonner à ses seuls ministres cette partie du gouvernement; il

s'en chargeait parfois lui-même. Lorsqu'en 1776 un arrêt du conseil

vint fixer les indemnités qui seraient dues aux paysans dont le gibier

du roi dévastait les champs aux environs des capitaineries, et indiqua

des moyens simples et sûrs de se la faire payer, le roi rédigea

lui-même les considérants. Turgot nous raconte que ce bon et malheureux

prince les lui remit écrits de sa main, en disant: «Vous voyez que je

travaille aussi de mon côté.» Si l'on peignait l'ancien régime tel

qu'il était dans les dernières années de son existence, on en ferait un

portrait très-flatté et peu ressemblant.

L'ancien régime et la révolution · 第 14 / 27 段