Un homme qui, pour la meilleure partie de lui-même, est soumis à une

autorité étrangère, et qui dans le pays qu'il habite ne peut avoir

de famille, n'est pour ainsi dire retenu au sol que par un seul lien

solide, la propriété foncière. Tranchez ce lien, il n'appartient plus

en particulier à aucun lieu. Dans celui où le hasard l'a fait naître,

il vit en étranger au milieu d'une société civile dont presque aucun

des intérêts ne peuvent le toucher directement. Pour sa conscience, il

ne dépend que du pape; pour sa subsistance, que du prince. Sa seule

patrie est l'Église. Dans chaque événement politique il n'aperçoit

guère que ce qui sert à celle-ci ou lui peut nuire. Pourvu qu'elle

soit libre et prospère, qu'importe le reste? Sa condition la plus

naturelle en politique est l'indifférence. Excellent membre de la cité

chrétienne, médiocre citoyen partout ailleurs. De pareils sentiments et

de semblables idées, dans un corps qui est le directeur de l'enfance

et le guide des mœurs, ne peuvent manquer d'énerver l'âme de la nation

tout entière en ce qui touche à la vie publique.

Si l'on se veut faire une idée juste des révolutions que peut subir

l'esprit des hommes par suite des changements survenus dans leur

condition, il faut relire les cahiers de l'ordre du clergé en 1789.

Le clergé s'y montre souvent intolérant et parfois opiniâtrément

attaché à plusieurs de ses anciens priviléges; mais, du reste, aussi

ennemi du despotisme, aussi favorable à la liberté civile, et aussi

amoureux de la liberté politique que le tiers état ou la noblesse, il

proclame que la liberté individuelle doit être garantie, non point par

des promesses, mais par une procédure analogue à celle de l'_habeas

corpus_. Il demande la destruction des prisons d'État, l'abolition des

tribunaux exceptionnels et des évocations, la publicité de tous les

débats, l'inamovibilité de tous les juges, l'admissibilité de tous

les citoyens aux emplois, lesquels ne doivent être ouverts qu'au seul

mérite; un recrutement militaire moins oppressif et moins humiliant

pour le peuple, et dont personne ne sera exempt; le rachat des droits

seigneuriaux, qui, sortis du régime féodal, dit-il, sont contraires

à la liberté; la liberté illimitée du travail, la destruction des

douanes intérieures; la multiplication des écoles privées: il en faut

une, suivant lui, dans chaque paroisse, et qu'elle soit gratuite;

des établissements laïcs de bienfaisance dans toutes les campagnes,

tels que des bureaux et des ateliers de charité; toutes sortes

d'encouragements pour l'agriculture.

Dans la politique proprement dite, il proclame plus haut que personne

que la nation a le droit imprescriptible et inaliénable de s'assembler

pour faire des lois et voter librement l'impôt. Nul Français,

assure-t-il, ne peut être forcé à payer une taxe qu'il n'a pas votée

lui-même ou par représentant. Le clergé demande encore que les états

généraux, librement élus, soient réunis tous les ans; qu'ils discutent

en présence de la nation toutes les grandes affaires; qu'ils fassent

des lois générales auxquelles on ne puisse opposer aucun usage ou

privilége particulier; qu'ils dressent le budget et contrôlent jusqu'à

la maison du roi; que leurs députés soient inviolables et que les

ministres leur demeurent toujours responsables. Il veut aussi que des

assemblées d'états soient créées dans toutes les provinces et des

municipalités dans toutes les villes. Du droit divin, pas le mot.

Je ne sais si, à tout prendre, et malgré les vices éclatants de

quelques-uns de ses membres, il y eut jamais dans le monde un clergé

plus remarquable que le clergé catholique de France au moment où la

Révolution l'a surpris, plus éclairé, plus national, moins retranché

dans les seules vertus privées, mieux pourvu de vertus publiques, et

en même temps de plus de foi: la persécution l'a bien montré. J'ai

commencé l'étude de l'ancienne société plein de préjugés contre lui; je

l'ai finie plein de respect. Il n'avait, à vrai dire, que les défauts

qui sont inhérents à toutes les corporations, les politiques aussi

bien que les religieuses, quand elles sont fortement liées et bien

constituées, à savoir la tendance à envahir, l'humeur peu tolérante, et

l'attachement instinctif et parfois aveugle aux droits particuliers du

corps.

La bourgeoisie de l'ancien régime était également bien mieux préparée

que celle d'aujourd'hui à montrer un esprit d'indépendance. Plusieurs

des vices mêmes de sa conformation y aidaient. Nous avons vu que les

places qu'elle occupait étaient plus nombreuses encore dans ce temps-là

que de nos jours, et que les classes moyennes montraient autant

d'ardeur pour les acquérir. Mais voyez la différence des temps. La

plupart de ces places, n'étant ni données ni ôtées par le gouvernement,

augmentaient l'importance du titulaire sans le mettre à la merci du

pouvoir, c'est-à-dire que ce qui aujourd'hui consomme la sujétion de

tant de gens était précisément ce qui leur servait le plus puissamment

alors à se faire respecter.

Les immunités de toutes sortes qui séparaient si malheureusement la

bourgeoisie du peuple faisaient d'ailleurs de celle-ci une fausse

aristocratie qui montrait souvent l'orgueil et l'esprit de résistance

de la véritable. Dans chacune de ces petites associations particulières

qui la divisaient en tant de parties, on oubliait volontiers le bien

général, mais on était sans cesse préoccupé de l'intérêt et des droits

du corps. On y avait une dignité commune, des priviléges communs à

défendre. Nul ne pouvait jamais s'y perdre dans la foule et y aller

cacher de lâches complaisances. Chaque homme s'y trouvait sur un

théâtre fort petit, il est vrai, mais très-éclairé, et y avait un

public toujours le même et toujours prêt à l'applaudir ou à le siffler.

L'art d'étouffer le bruit de toutes les résistances était alors

bien moins perfectionné qu'aujourd'hui. La France n'était pas encore

devenue le lieu sourd où nous vivons; elle était, au contraire, fort

retentissante, bien que la liberté politique ne s'y montrât pas, et il

suffisait d'y élever la voix pour être entendu au loin.

Ce qui assurait surtout dans ce temps-là aux opprimés un moyen de

se faire entendre était la constitution de la justice. Nous étions

devenus un pays de gouvernement absolu par nos institutions politiques

et administratives, mais nous étions restés un peuple libre par

nos institutions judiciaires. La justice de l'ancien régime était

compliquée, embarrassée, lente et coûteuse; c'étaient de grands

défauts, sans doute, mais on ne rencontrait jamais chez elle la

servilité vis-à-vis du pouvoir, qui n'est qu'une forme de la vénalité,

et la pire. Ce vice capital, qui non-seulement corrompt le juge,

mais infecte bientôt tout le corps du peuple, lui était entièrement

étranger. Le magistrat était inamovible et ne cherchait pas à avancer,

deux choses aussi nécessaires l'une que l'autre à son indépendance; car

qu'importe qu'on ne puisse pas le contraindre si on a mille moyens de

le gagner?

Il est vrai que le pouvoir royal avait réussi à dérober aux tribunaux

ordinaires la connaissance de presque toutes les affaires où l'autorité

publique était intéressée; mais il les redoutait encore en les

dépouillant. S'il les empêchait de juger, il n'osait pas toujours

les empêcher de recevoir les plaintes et de dire leur avis; et comme

la langue judiciaire conservait alors les allures du vieux français,

qui aime à donner le nom propre aux choses, il arrivait souvent aux

magistrats d'appeler crûment actes despotiques et arbitraires les

procédés du gouvernement. L'intervention irrégulière des cours dans

le gouvernement, qui troublait souvent la bonne administration des

affaires, servait ainsi parfois de sauvegarde à la liberté des hommes:

c'était un grand mal qui en limitait un plus grand.

Au sein de ces corps judiciaires et tout autour d'eux la vigueur des

anciennes mœurs se conservait au milieu des idées nouvelles. Les

parlements étaient sans doute plus préoccupés d'eux-mêmes que de la

chose publique; mais il faut reconnaître que, dans la défense de leur

propre indépendance et de leur honneur, ils se montraient toujours

intrépides, et qu'ils communiquaient leur âme à tout ce qui les

approchait.

Lorsqu'en 1770 le parlement de Paris fut cassé, les magistrats qui en

faisaient partie subirent la perte de leur état et de leur pouvoir sans

qu'on en vît un seul céder individuellement devant la volonté royale.

Bien plus, des cours d'une espèce différente, comme la cour des aides,

qui n'étaient ni atteintes ni menacées, s'exposèrent volontairement aux

mêmes rigueurs, alors que ces rigueurs étaient devenues certaines.

Mais voici mieux encore: les principaux avocats qui plaidaient

devant le Parlement s'associèrent de leur plein gré à sa fortune;

ils renoncèrent à ce qui faisait leur gloire et leur richesse, et se

condamnèrent au silence plutôt que de paraître devant des magistrats

déshonorés. Je ne connais rien de plus grand dans l'histoire des

peuples libres que ce qui arriva à cette occasion, et pourtant cela se

passait au dix-huitième siècle, à côté de la cour de Louis XV.

Les habitudes judiciaires étaient devenues sur bien des points des

habitudes nationales. On avait généralement pris aux tribunaux l'idée

que toute affaire est sujette à débat et toute décision à appel,

l'usage de la publicité, le goût des formes, choses ennemies de la

servitude: c'est la seule partie de l'éducation d'un peuple libre que

l'ancien régime nous ait donnée. L'administration elle-même avait

beaucoup emprunté au langage et aux usages de la justice. Le roi se

croyait obligé de motiver toujours ses édits et d'exposer ses raisons

avant de conclure; le conseil rendait des arrêts précédés de longs

préambules; l'intendant signifiait par huissier ses ordonnances.

Dans le sein de tous les corps administratifs d'origine ancienne,

tels, par exemple, que le corps des trésoriers de France ou des élus,

les affaires se discutaient publiquement et se décidaient après

plaidoiries. Toutes ces habitudes, toutes ces formes étaient autant de

barrières à l'arbitraire du prince.

Le peuple seul, surtout celui des campagnes, se trouvait presque

toujours hors d'état de résister à l'oppression autrement que par la

violence.

La plupart des moyens de défense que je viens d'indiquer étaient, en

effet, hors de sa portée; pour s'en aider, il fallait avoir dans la

société une place d'où l'on pût être vu et une voix en état de se faire

entendre. Mais en dehors du peuple il n'y avait point d'homme en France

qui, s'il en avait le cœur, ne pût chicaner son obéissance et résister

encore en pliant.

Le roi parlait à la nation en chef plutôt qu'en maître. «Nous nous

faisons gloire,» dit Louis XVI, au commencement de son règne, dans le

préambule d'un édit, «de commander à une nation libre et généreuse.»

Un de ses aïeux avait déjà exprimé la même idée dans un plus vieux

langage, lorsque, remerciant les états généraux de la hardiesse de

leurs remontrances, il avait dit: «Nous aimons mieux parler à des

francs qu'à des serfs.»

Les hommes du dix-huitième siècle ne connaissaient guère cette espèce

de passion du bien-être qui est comme la mère de la servitude, passion

molle, et pourtant tenace et inaltérable, qui se mêle volontiers et

pour ainsi dire s'entrelace à plusieurs vertus privées, à l'amour

de la famille, à la régularité des mœurs, au respect des croyances

religieuses, et même à la pratique tiède et assidue du culte établi,

qui permet l'honnêteté et défend l'héroïsme, et excelle à faire des

hommes rangés et de lâches citoyens. Ils étaient meilleurs et pires.

Les Français d'alors aimaient la joie et adoraient le plaisir;

ils étaient peut-être plus déréglés dans leurs habitudes et plus

désordonnés dans leurs passions et dans leurs idées que ceux

d'aujourd'hui; mais ils ignoraient ce sensualisme tempéré et décent que

nous voyons. Dans les hautes classes, on s'occupait bien plus à orner

sa vie qu'à la rendre commode, à s'illustrer qu'à s'enrichir. Dans les

moyennes même, on ne se laissait jamais absorber tout entier dans la

recherche du bien-être; souvent on en abandonnait la poursuite pour

courir après des jouissances plus délicates et plus hautes; partout

on plaçait, en dehors de l'argent, quelque autre bien. «Je connais

ma nation,» écrivait en un style bizarre, mais qui ne manque pas de

fierté, un contemporain: «habile à fondre et à dissiper les métaux,

elle n'est point faite pour les honorer d'un culte habituel, et elle se

trouverait toute prête à retourner vers ses antiques idoles, la valeur,

la gloire, et j'ose dire la magnanimité.»

Il faut bien se garder, d'ailleurs, d'évaluer la bassesse des hommes

par le degré de leur soumission envers le souverain pouvoir: ce serait

se servir d'une fausse mesure. Quelque soumis que fussent les hommes de

l'ancien régime aux volontés du roi, il y avait une sorte d'obéissance

qui leur était inconnue: ils ne savaient pas ce que c'était que se

plier sous un pouvoir illégitime ou contesté, qu'on honore peu, que

souvent on méprise, mais qu'on subit volontiers parce qu'il sert ou

peut nuire. Cette forme dégradante de la servitude leur fut toujours

étrangère. Le roi leur inspirait des sentiments qu'aucun des princes

les plus absolus qui ont paru depuis dans le monde n'a pu faire naître,

et qui sont même devenus pour nous presque incompréhensibles, tant la

Révolution en a extirpé de nos cœurs jusqu'à la racine. Ils avaient

pour lui tout à la fois la tendresse qu'on a pour un père et le respect

qu'on ne doit qu'à Dieu. En se soumettant à ses commandements les plus

arbitraires, ils cédaient moins encore à la contrainte qu'à l'amour,

et il leur arrivait souvent ainsi de conserver leur âme très-libre

jusque dans la plus extrême dépendance. Pour eux, le plus grand mal

de l'obéissance était la contrainte; pour nous, c'est le moindre. Le

pire est dans le sentiment servile qui fait obéir. Ne méprisons pas

nos pères, nous n'en avons pas le droit. Plût à Dieu que nous pussions

retrouver, avec leurs préjugés et leurs défauts, un peu de leur

grandeur!

On aurait donc bien tort de croire que l'ancien régime fut un temps

de servilité et de dépendance. Il y régnait beaucoup plus de liberté

que de nos jours; mais c'était une espèce de liberté irrégulière et

intermittente, toujours contractée dans la limite des classes, toujours

liée à l'idée d'exception et de privilége, qui permettait presque

autant de braver la loi que l'arbitraire, et n'allait presque jamais

jusqu'à fournir à tous les citoyens les garanties les plus naturelles

et les plus nécessaires. Ainsi réduite et déformée, la liberté était

encore féconde. C'est elle qui, dans le temps même où la centralisation

travaillait de plus en plus à égaliser, à assouplir et à ternir tous

les caractères, conserva dans un grand nombre de particuliers leur

originalité native, leur coloris et leur relief, nourrit dans leur

cœur l'orgueil de soi, et y fit souvent prédominer sur tous les goûts

le goût de la gloire. Par elle se formèrent ces âmes vigoureuses, ces

génies fiers et audacieux que nous allons voir paraître, et qui feront

de la révolution française l'objet tout à la fois de l'admiration et de

la terreur des générations qui la suivent. Il serait bien étrange que

des vertus si mâles eussent pu croître sur un sol où la liberté n'était

plus.

Mais si cette sorte de liberté déréglée et malsaine préparait les

Français à renverser le despotisme, elle les rendait moins propres

qu'aucun autre peuple, peut-être, à fonder à sa place l'empire paisible

et libre des lois.

CHAPITRE XII.

Comment, malgré les progrès de la civilisation, la condition du

paysan fronçais était quelquefois pire au dix-huitième siècle

qu'elle ne l'avait été au treizième.

Au dix-huitième siècle, le paysan français ne pouvait plus être la

proie de petits despotes féodaux; il n'était que rarement en butte à

des violences de la part du gouvernement; il jouissait de la liberté

civile et possédait une partie du sol; mais tous les hommes des autres

classes s'étaient écartés de lui, et il vivait plus seul que cela ne

s'était vu nulle part peut-être dans le monde. Sorte d'oppression

nouvelle et singulière, dont les effets méritent d'être considérés

très-attentivement à part.

Dès le commencement du dix-septième siècle, Henri IV se plaignait,

suivant Péréfix, que les nobles abandonnassent les campagnes. Au milieu

du dix-huitième, cette désertion est devenue presque générale; tous les

documents du temps la signalent et la déplorent, les économistes dans

leurs livres, les intendants dans leur correspondance, les sociétés

d'agriculture dans leurs mémoires. On en trouve la preuve authentique

dans les registres de la capitation. La capitation se percevait au lieu

du domicile réel: la perception de toute la grande noblesse et d'une

partie de la moyenne est levée à Paris.

Il ne restait guère dans les campagnes que le gentilhomme que la

médiocrité de sa fortune empêchait d'en sortir. Celui-là s'y trouvait

vis-à-vis des paysans ses voisins dans une position où jamais

propriétaire riche ne s'était vu, je pense. N'étant plus leur chef,

il n'avait plus l'intérêt qu'il avait eu autrefois à les ménager, à

les aider, à les conduire; et, d'une autre part, n'étant pas soumis

lui-même aux mêmes charges publiques qu'eux, il ne pouvait éprouver de

vive sympathie pour leur misère, qu'il ne partageait pas, ni s'associer

à leurs griefs, qui lui étaient étrangers. Ces hommes n'étaient plus

ses sujets, il n'était pas encore leur concitoyen: fait unique dans

l'histoire.

Ceci amenait une sorte d'absentéisme de cœur, si je puis m'exprimer

ainsi, plus fréquent encore et plus efficace que l'absentéisme

proprement dit. De là vint que le gentilhomme résidant sur ses terres

y montrait souvent les vues et les sentiments qu'aurait eus en son

absence son intendant; comme celui-ci, il ne voyait plus dans les

tenanciers que des débiteurs, et il exigeait d'eux à la rigueur tout ce

qui lui revenait encore d'après la loi ou la coutume, ce qui rendait

parfois la perception de ce qui restait des droits féodaux plus dure

qu'au temps de la féodalité même.

Souvent obéré et toujours besogneux, il vivait d'ordinaire fort

chichement dans son château, ne songeant qu'à y amasser l'argent qu'il

allait dépenser l'hiver à la ville. Le peuple, qui d'un mot va souvent

droit à l'idée, avait donné à ce petit gentilhomme le nom du moins gros

des oiseaux de proie: il l'avait nommé _le hobereau_.

On peut m'opposer sans doute des individus; je parle des classes,

elles seules doivent occuper l'histoire. Qu'il y eût dans ce temps-là

beaucoup de propriétaires riches qui, sans occasion nécessaire et sans

intérêt commun, s'occupassent du bien-être des paysans, qui le nie?

Mais ceux-là luttaient heureusement contre la loi de leur condition

nouvelle, qui, en dépit d'eux-mêmes, les poussait vers l'indifférence,

comme leurs anciens vassaux vers la haine.

On a souvent attribué cet abandon des campagnes par la noblesse à

l'influence particulière de certains ministres et de certains rois; les

uns à Richelieu, les autres à Louis XIV. Ce fut, en effet, une pensée

presque toujours suivie par les princes, durant les trois derniers

siècles de la monarchie, de séparer les gentilshommes du peuple, et

de les attirer à la cour et dans les emplois. Cela se voit surtout au

dix-septième siècle, où la noblesse était encore pour la royauté un

objet de crainte. Parmi les questions adressées aux intendants se

trouve encore celle-ci: Les gentilshommes de votre province aiment-ils

à rester chez eux ou à en sortir?

On a la lettre d'un intendant répondant sur ce sujet; il se plaint de

ce que les gentilshommes de sa province se plaisent à rester avec leurs

paysans, au lieu de remplir leur devoir auprès du roi. Or, remarquez

bien ceci: la province dont on parlait ainsi, c'était l'Anjou; ce fut

depuis la Vendée. Ces gentilshommes qui refusaient, dit-on, de rendre

leurs devoirs au roi, sont les seuls qui aient défendu, les armes à

la main, la monarchie en France, et ont pu y mourir en combattant

pour elle; et ils n'ont dû cette glorieuse distinction qu'à ce qu'ils

avaient su retenir autour d'eux ces paysans, parmi lesquels on leur

reprochait d'aimer à vivre.

Il faut néanmoins se garder d'attribuer à l'influence directe de

quelques-uns de nos rois l'abandon des campagnes par la classe qui

formait alors la tête de la nation. La cause principale et permanente

de ce fait ne fut pas dans la volonté de certains hommes, mais dans

l'action lente et incessante des institutions; et ce qui le prouve,

c'est que, quand au dix-huitième siècle le gouvernement veut combattre

le mal, il ne peut pas même en suspendre le progrès. A mesure que

la noblesse achève de perdre ses droits politiques sans en acquérir

d'autres, et que les libertés locales disparaissent, cette émigration

des nobles s'accroît: on n'a plus besoin de les attirer hors de chez

eux; ils n'ont plus envie d'y rester: la vie des champs leur est

devenue insipide.

Ce que je dis ici des nobles doit s'entendre, en tous pays, des

propriétaires riches: pays de centralisation, campagnes vides

d'habitants riches et éclairés; je pourrais ajouter: pays de

centralisation, pays de culture imparfaite et routinière, et commenter

le mot si profond de Montesquieu, en en déterminant le sens: «Les

terres produisent moins en raison de leur fertilité que de la liberté

des habitants.» Mais je ne veux pas sortir de mon sujet.

Nous avons vu ailleurs comment les bourgeois, quittant de leur côté

les campagnes, cherchaient de tout côté un asile dans les villes. Il

n'y a pas un point sur lequel tous les documents de l'ancien régime

soient mieux d'accord. On ne voit presque jamais dans les campagnes,

disent-ils, qu'une génération de paysans riches. Un cultivateur

parvient-il par son industrie à acquérir enfin un peu de bien: il

fait aussitôt quitter à son fils la charrue, l'envoie à la ville et

lui achète un petit office. C'est de cette époque que date cette

sorte d'horreur singulière que manifeste souvent, même de nos jours,

l'agriculteur français pour la profession qui l'a enrichi. L'effet a

survécu à la cause.

A vrai dire, le seul homme bien élevé, ou, comme disent les Anglais, le

seul _gentleman_ qui résidât d'une manière permanente au milieu des

paysans et restât en contact incessant avec eux était le curé; aussi

le curé fût-il devenu le maître des populations rurales, en dépit de

Voltaire, s'il n'avait été rattaché lui-même d'une façon si étroite

et si visible à la hiérarchie politique; en possédant plusieurs des

priviléges de celle-ci, il avait inspiré en partie la haine qu'elle

faisait naître.

Voilà donc le paysan presque entièrement séparé des classes

supérieures; il est éloigné de ceux mêmes de ses pareils qui auraient

pu l'aider et le conduire. A mesure que ceux-ci arrivent aux lumières

ou à l'aisance, ils le fuient; il demeure comme trié au milieu de toute

la nation et mis à part.

Cela ne se voyait au même degré chez aucun des grands peuples civilisés

de l'Europe, et en France même le fait était récent. Le paysan du

quatorzième siècle était tout à la fois plus opprimé et plus secouru.

L'aristocratie le tyrannisait quelquefois, mais elle ne le délaissait

jamais.

Au dix-huitième siècle, un village est une communauté dont tous les

membres sont pauvres, ignorants et grossiers; ses magistrats sont

aussi incultes et aussi méprisés qu'elle; son syndic ne sait pas lire;

son collecteur ne peut dresser de sa main les comptes dont dépend

la fortune de ses voisins et la sienne propre. Non-seulement son

ancien seigneur n'a plus le droit de la gouverner, mais il en est

arrivé à considérer comme une sorte de dégradation de se mêler de son

gouvernement. Asseoir les tailles, lever la milice, régler les corvées,

actes serviles, œuvres de syndic. Il n'y a plus que le pouvoir central

qui s'occupe d'elle, et comme il est placé fort loin et n'a encore rien

à craindre de ceux qui l'habitent, il ne s'occupe guère d'elle que pour

en tirer profit.

Venez voir maintenant ce que devient une classe délaissée, que personne

n'a envie de tyranniser, mais que nul ne cherche à éclairer et à servir.

Les plus lourdes charges que le système féodal faisait peser sur

l'habitant des campagnes sont retirées ou allégées, sans doute; mais ce

qu'on ne sait point assez, c'est qu'à celles-là il s'en était substitué

d'autres, plus pesantes peut-être. Le paysan ne souffrait pas tous

les maux qu'avaient soufferts ses pères, mais il endurait beaucoup de

misères que ses pères n'avaient jamais connues.

On sait que c'est presque uniquement aux dépens des paysans que la

taille avait décuplé depuis deux siècles. Il faut ici dire un mot de la

manière dont on la levait sur eux, pour montrer quelles lois barbares

peuvent se fonder ou se maintenir dans les siècles civilisés, quand les

hommes les plus éclairés de la nation n'ont point d'intérêt personnel à

les changer.

L'ancien régime et la révolution · 第 10 / 27 段