autorité étrangère, et qui dans le pays qu'il habite ne peut avoir
de famille, n'est pour ainsi dire retenu au sol que par un seul lien
solide, la propriété foncière. Tranchez ce lien, il n'appartient plus
en particulier à aucun lieu. Dans celui où le hasard l'a fait naître,
il vit en étranger au milieu d'une société civile dont presque aucun
des intérêts ne peuvent le toucher directement. Pour sa conscience, il
ne dépend que du pape; pour sa subsistance, que du prince. Sa seule
patrie est l'Église. Dans chaque événement politique il n'aperçoit
guère que ce qui sert à celle-ci ou lui peut nuire. Pourvu qu'elle
soit libre et prospère, qu'importe le reste? Sa condition la plus
naturelle en politique est l'indifférence. Excellent membre de la cité
chrétienne, médiocre citoyen partout ailleurs. De pareils sentiments et
de semblables idées, dans un corps qui est le directeur de l'enfance
et le guide des mœurs, ne peuvent manquer d'énerver l'âme de la nation
tout entière en ce qui touche à la vie publique.
Si l'on se veut faire une idée juste des révolutions que peut subir
l'esprit des hommes par suite des changements survenus dans leur
condition, il faut relire les cahiers de l'ordre du clergé en 1789.
Le clergé s'y montre souvent intolérant et parfois opiniâtrément
attaché à plusieurs de ses anciens priviléges; mais, du reste, aussi
ennemi du despotisme, aussi favorable à la liberté civile, et aussi
amoureux de la liberté politique que le tiers état ou la noblesse, il
proclame que la liberté individuelle doit être garantie, non point par
des promesses, mais par une procédure analogue à celle de l'_habeas
corpus_. Il demande la destruction des prisons d'État, l'abolition des
tribunaux exceptionnels et des évocations, la publicité de tous les
débats, l'inamovibilité de tous les juges, l'admissibilité de tous
les citoyens aux emplois, lesquels ne doivent être ouverts qu'au seul
mérite; un recrutement militaire moins oppressif et moins humiliant
pour le peuple, et dont personne ne sera exempt; le rachat des droits
seigneuriaux, qui, sortis du régime féodal, dit-il, sont contraires
à la liberté; la liberté illimitée du travail, la destruction des
douanes intérieures; la multiplication des écoles privées: il en faut
une, suivant lui, dans chaque paroisse, et qu'elle soit gratuite;
des établissements laïcs de bienfaisance dans toutes les campagnes,
tels que des bureaux et des ateliers de charité; toutes sortes
d'encouragements pour l'agriculture.
Dans la politique proprement dite, il proclame plus haut que personne
que la nation a le droit imprescriptible et inaliénable de s'assembler
pour faire des lois et voter librement l'impôt. Nul Français,
assure-t-il, ne peut être forcé à payer une taxe qu'il n'a pas votée
lui-même ou par représentant. Le clergé demande encore que les états
généraux, librement élus, soient réunis tous les ans; qu'ils discutent
en présence de la nation toutes les grandes affaires; qu'ils fassent
des lois générales auxquelles on ne puisse opposer aucun usage ou
privilége particulier; qu'ils dressent le budget et contrôlent jusqu'à
la maison du roi; que leurs députés soient inviolables et que les
ministres leur demeurent toujours responsables. Il veut aussi que des
assemblées d'états soient créées dans toutes les provinces et des
municipalités dans toutes les villes. Du droit divin, pas le mot.
Je ne sais si, à tout prendre, et malgré les vices éclatants de
quelques-uns de ses membres, il y eut jamais dans le monde un clergé
plus remarquable que le clergé catholique de France au moment où la
Révolution l'a surpris, plus éclairé, plus national, moins retranché
dans les seules vertus privées, mieux pourvu de vertus publiques, et
en même temps de plus de foi: la persécution l'a bien montré. J'ai
commencé l'étude de l'ancienne société plein de préjugés contre lui; je
l'ai finie plein de respect. Il n'avait, à vrai dire, que les défauts
qui sont inhérents à toutes les corporations, les politiques aussi
bien que les religieuses, quand elles sont fortement liées et bien
constituées, à savoir la tendance à envahir, l'humeur peu tolérante, et
l'attachement instinctif et parfois aveugle aux droits particuliers du
corps.
La bourgeoisie de l'ancien régime était également bien mieux préparée
que celle d'aujourd'hui à montrer un esprit d'indépendance. Plusieurs
des vices mêmes de sa conformation y aidaient. Nous avons vu que les
places qu'elle occupait étaient plus nombreuses encore dans ce temps-là
que de nos jours, et que les classes moyennes montraient autant
d'ardeur pour les acquérir. Mais voyez la différence des temps. La
plupart de ces places, n'étant ni données ni ôtées par le gouvernement,
augmentaient l'importance du titulaire sans le mettre à la merci du
pouvoir, c'est-à-dire que ce qui aujourd'hui consomme la sujétion de
tant de gens était précisément ce qui leur servait le plus puissamment
alors à se faire respecter.
Les immunités de toutes sortes qui séparaient si malheureusement la
bourgeoisie du peuple faisaient d'ailleurs de celle-ci une fausse
aristocratie qui montrait souvent l'orgueil et l'esprit de résistance
de la véritable. Dans chacune de ces petites associations particulières
qui la divisaient en tant de parties, on oubliait volontiers le bien
général, mais on était sans cesse préoccupé de l'intérêt et des droits
du corps. On y avait une dignité commune, des priviléges communs à
défendre. Nul ne pouvait jamais s'y perdre dans la foule et y aller
cacher de lâches complaisances. Chaque homme s'y trouvait sur un
théâtre fort petit, il est vrai, mais très-éclairé, et y avait un
public toujours le même et toujours prêt à l'applaudir ou à le siffler.
L'art d'étouffer le bruit de toutes les résistances était alors
bien moins perfectionné qu'aujourd'hui. La France n'était pas encore
devenue le lieu sourd où nous vivons; elle était, au contraire, fort
retentissante, bien que la liberté politique ne s'y montrât pas, et il
suffisait d'y élever la voix pour être entendu au loin.
Ce qui assurait surtout dans ce temps-là aux opprimés un moyen de
se faire entendre était la constitution de la justice. Nous étions
devenus un pays de gouvernement absolu par nos institutions politiques
et administratives, mais nous étions restés un peuple libre par
nos institutions judiciaires. La justice de l'ancien régime était
compliquée, embarrassée, lente et coûteuse; c'étaient de grands
défauts, sans doute, mais on ne rencontrait jamais chez elle la
servilité vis-à-vis du pouvoir, qui n'est qu'une forme de la vénalité,
et la pire. Ce vice capital, qui non-seulement corrompt le juge,
mais infecte bientôt tout le corps du peuple, lui était entièrement
étranger. Le magistrat était inamovible et ne cherchait pas à avancer,
deux choses aussi nécessaires l'une que l'autre à son indépendance; car
qu'importe qu'on ne puisse pas le contraindre si on a mille moyens de
le gagner?
Il est vrai que le pouvoir royal avait réussi à dérober aux tribunaux
ordinaires la connaissance de presque toutes les affaires où l'autorité
publique était intéressée; mais il les redoutait encore en les
dépouillant. S'il les empêchait de juger, il n'osait pas toujours
les empêcher de recevoir les plaintes et de dire leur avis; et comme
la langue judiciaire conservait alors les allures du vieux français,
qui aime à donner le nom propre aux choses, il arrivait souvent aux
magistrats d'appeler crûment actes despotiques et arbitraires les
procédés du gouvernement. L'intervention irrégulière des cours dans
le gouvernement, qui troublait souvent la bonne administration des
affaires, servait ainsi parfois de sauvegarde à la liberté des hommes:
c'était un grand mal qui en limitait un plus grand.
Au sein de ces corps judiciaires et tout autour d'eux la vigueur des
anciennes mœurs se conservait au milieu des idées nouvelles. Les
parlements étaient sans doute plus préoccupés d'eux-mêmes que de la
chose publique; mais il faut reconnaître que, dans la défense de leur
propre indépendance et de leur honneur, ils se montraient toujours
intrépides, et qu'ils communiquaient leur âme à tout ce qui les
approchait.
Lorsqu'en 1770 le parlement de Paris fut cassé, les magistrats qui en
faisaient partie subirent la perte de leur état et de leur pouvoir sans
qu'on en vît un seul céder individuellement devant la volonté royale.
Bien plus, des cours d'une espèce différente, comme la cour des aides,
qui n'étaient ni atteintes ni menacées, s'exposèrent volontairement aux
mêmes rigueurs, alors que ces rigueurs étaient devenues certaines.
Mais voici mieux encore: les principaux avocats qui plaidaient
devant le Parlement s'associèrent de leur plein gré à sa fortune;
ils renoncèrent à ce qui faisait leur gloire et leur richesse, et se
condamnèrent au silence plutôt que de paraître devant des magistrats
déshonorés. Je ne connais rien de plus grand dans l'histoire des
peuples libres que ce qui arriva à cette occasion, et pourtant cela se
passait au dix-huitième siècle, à côté de la cour de Louis XV.
Les habitudes judiciaires étaient devenues sur bien des points des
habitudes nationales. On avait généralement pris aux tribunaux l'idée
que toute affaire est sujette à débat et toute décision à appel,
l'usage de la publicité, le goût des formes, choses ennemies de la
servitude: c'est la seule partie de l'éducation d'un peuple libre que
l'ancien régime nous ait donnée. L'administration elle-même avait
beaucoup emprunté au langage et aux usages de la justice. Le roi se
croyait obligé de motiver toujours ses édits et d'exposer ses raisons
avant de conclure; le conseil rendait des arrêts précédés de longs
préambules; l'intendant signifiait par huissier ses ordonnances.
Dans le sein de tous les corps administratifs d'origine ancienne,
tels, par exemple, que le corps des trésoriers de France ou des élus,
les affaires se discutaient publiquement et se décidaient après
plaidoiries. Toutes ces habitudes, toutes ces formes étaient autant de
barrières à l'arbitraire du prince.
Le peuple seul, surtout celui des campagnes, se trouvait presque
toujours hors d'état de résister à l'oppression autrement que par la
violence.
La plupart des moyens de défense que je viens d'indiquer étaient, en
effet, hors de sa portée; pour s'en aider, il fallait avoir dans la
société une place d'où l'on pût être vu et une voix en état de se faire
entendre. Mais en dehors du peuple il n'y avait point d'homme en France
qui, s'il en avait le cœur, ne pût chicaner son obéissance et résister
encore en pliant.
Le roi parlait à la nation en chef plutôt qu'en maître. «Nous nous
faisons gloire,» dit Louis XVI, au commencement de son règne, dans le
préambule d'un édit, «de commander à une nation libre et généreuse.»
Un de ses aïeux avait déjà exprimé la même idée dans un plus vieux
langage, lorsque, remerciant les états généraux de la hardiesse de
leurs remontrances, il avait dit: «Nous aimons mieux parler à des
francs qu'à des serfs.»
Les hommes du dix-huitième siècle ne connaissaient guère cette espèce
de passion du bien-être qui est comme la mère de la servitude, passion
molle, et pourtant tenace et inaltérable, qui se mêle volontiers et
pour ainsi dire s'entrelace à plusieurs vertus privées, à l'amour
de la famille, à la régularité des mœurs, au respect des croyances
religieuses, et même à la pratique tiède et assidue du culte établi,
qui permet l'honnêteté et défend l'héroïsme, et excelle à faire des
hommes rangés et de lâches citoyens. Ils étaient meilleurs et pires.
Les Français d'alors aimaient la joie et adoraient le plaisir;
ils étaient peut-être plus déréglés dans leurs habitudes et plus
désordonnés dans leurs passions et dans leurs idées que ceux
d'aujourd'hui; mais ils ignoraient ce sensualisme tempéré et décent que
nous voyons. Dans les hautes classes, on s'occupait bien plus à orner
sa vie qu'à la rendre commode, à s'illustrer qu'à s'enrichir. Dans les
moyennes même, on ne se laissait jamais absorber tout entier dans la
recherche du bien-être; souvent on en abandonnait la poursuite pour
courir après des jouissances plus délicates et plus hautes; partout
on plaçait, en dehors de l'argent, quelque autre bien. «Je connais
ma nation,» écrivait en un style bizarre, mais qui ne manque pas de
fierté, un contemporain: «habile à fondre et à dissiper les métaux,
elle n'est point faite pour les honorer d'un culte habituel, et elle se
trouverait toute prête à retourner vers ses antiques idoles, la valeur,
la gloire, et j'ose dire la magnanimité.»
Il faut bien se garder, d'ailleurs, d'évaluer la bassesse des hommes
par le degré de leur soumission envers le souverain pouvoir: ce serait
se servir d'une fausse mesure. Quelque soumis que fussent les hommes de
l'ancien régime aux volontés du roi, il y avait une sorte d'obéissance
qui leur était inconnue: ils ne savaient pas ce que c'était que se
plier sous un pouvoir illégitime ou contesté, qu'on honore peu, que
souvent on méprise, mais qu'on subit volontiers parce qu'il sert ou
peut nuire. Cette forme dégradante de la servitude leur fut toujours
étrangère. Le roi leur inspirait des sentiments qu'aucun des princes
les plus absolus qui ont paru depuis dans le monde n'a pu faire naître,
et qui sont même devenus pour nous presque incompréhensibles, tant la
Révolution en a extirpé de nos cœurs jusqu'à la racine. Ils avaient
pour lui tout à la fois la tendresse qu'on a pour un père et le respect
qu'on ne doit qu'à Dieu. En se soumettant à ses commandements les plus
arbitraires, ils cédaient moins encore à la contrainte qu'à l'amour,
et il leur arrivait souvent ainsi de conserver leur âme très-libre
jusque dans la plus extrême dépendance. Pour eux, le plus grand mal
de l'obéissance était la contrainte; pour nous, c'est le moindre. Le
pire est dans le sentiment servile qui fait obéir. Ne méprisons pas
nos pères, nous n'en avons pas le droit. Plût à Dieu que nous pussions
retrouver, avec leurs préjugés et leurs défauts, un peu de leur
grandeur!
On aurait donc bien tort de croire que l'ancien régime fut un temps
de servilité et de dépendance. Il y régnait beaucoup plus de liberté
que de nos jours; mais c'était une espèce de liberté irrégulière et
intermittente, toujours contractée dans la limite des classes, toujours
liée à l'idée d'exception et de privilége, qui permettait presque
autant de braver la loi que l'arbitraire, et n'allait presque jamais
jusqu'à fournir à tous les citoyens les garanties les plus naturelles
et les plus nécessaires. Ainsi réduite et déformée, la liberté était
encore féconde. C'est elle qui, dans le temps même où la centralisation
travaillait de plus en plus à égaliser, à assouplir et à ternir tous
les caractères, conserva dans un grand nombre de particuliers leur
originalité native, leur coloris et leur relief, nourrit dans leur
cœur l'orgueil de soi, et y fit souvent prédominer sur tous les goûts
le goût de la gloire. Par elle se formèrent ces âmes vigoureuses, ces
génies fiers et audacieux que nous allons voir paraître, et qui feront
de la révolution française l'objet tout à la fois de l'admiration et de
la terreur des générations qui la suivent. Il serait bien étrange que
des vertus si mâles eussent pu croître sur un sol où la liberté n'était
plus.
Mais si cette sorte de liberté déréglée et malsaine préparait les
Français à renverser le despotisme, elle les rendait moins propres
qu'aucun autre peuple, peut-être, à fonder à sa place l'empire paisible
et libre des lois.
CHAPITRE XII.
Comment, malgré les progrès de la civilisation, la condition du
paysan fronçais était quelquefois pire au dix-huitième siècle
qu'elle ne l'avait été au treizième.
Au dix-huitième siècle, le paysan français ne pouvait plus être la
proie de petits despotes féodaux; il n'était que rarement en butte à
des violences de la part du gouvernement; il jouissait de la liberté
civile et possédait une partie du sol; mais tous les hommes des autres
classes s'étaient écartés de lui, et il vivait plus seul que cela ne
s'était vu nulle part peut-être dans le monde. Sorte d'oppression
nouvelle et singulière, dont les effets méritent d'être considérés
très-attentivement à part.
Dès le commencement du dix-septième siècle, Henri IV se plaignait,
suivant Péréfix, que les nobles abandonnassent les campagnes. Au milieu
du dix-huitième, cette désertion est devenue presque générale; tous les
documents du temps la signalent et la déplorent, les économistes dans
leurs livres, les intendants dans leur correspondance, les sociétés
d'agriculture dans leurs mémoires. On en trouve la preuve authentique
dans les registres de la capitation. La capitation se percevait au lieu
du domicile réel: la perception de toute la grande noblesse et d'une
partie de la moyenne est levée à Paris.
Il ne restait guère dans les campagnes que le gentilhomme que la
médiocrité de sa fortune empêchait d'en sortir. Celui-là s'y trouvait
vis-à-vis des paysans ses voisins dans une position où jamais
propriétaire riche ne s'était vu, je pense. N'étant plus leur chef,
il n'avait plus l'intérêt qu'il avait eu autrefois à les ménager, à
les aider, à les conduire; et, d'une autre part, n'étant pas soumis
lui-même aux mêmes charges publiques qu'eux, il ne pouvait éprouver de
vive sympathie pour leur misère, qu'il ne partageait pas, ni s'associer
à leurs griefs, qui lui étaient étrangers. Ces hommes n'étaient plus
ses sujets, il n'était pas encore leur concitoyen: fait unique dans
l'histoire.
Ceci amenait une sorte d'absentéisme de cœur, si je puis m'exprimer
ainsi, plus fréquent encore et plus efficace que l'absentéisme
proprement dit. De là vint que le gentilhomme résidant sur ses terres
y montrait souvent les vues et les sentiments qu'aurait eus en son
absence son intendant; comme celui-ci, il ne voyait plus dans les
tenanciers que des débiteurs, et il exigeait d'eux à la rigueur tout ce
qui lui revenait encore d'après la loi ou la coutume, ce qui rendait
parfois la perception de ce qui restait des droits féodaux plus dure
qu'au temps de la féodalité même.
Souvent obéré et toujours besogneux, il vivait d'ordinaire fort
chichement dans son château, ne songeant qu'à y amasser l'argent qu'il
allait dépenser l'hiver à la ville. Le peuple, qui d'un mot va souvent
droit à l'idée, avait donné à ce petit gentilhomme le nom du moins gros
des oiseaux de proie: il l'avait nommé _le hobereau_.
On peut m'opposer sans doute des individus; je parle des classes,
elles seules doivent occuper l'histoire. Qu'il y eût dans ce temps-là
beaucoup de propriétaires riches qui, sans occasion nécessaire et sans
intérêt commun, s'occupassent du bien-être des paysans, qui le nie?
Mais ceux-là luttaient heureusement contre la loi de leur condition
nouvelle, qui, en dépit d'eux-mêmes, les poussait vers l'indifférence,
comme leurs anciens vassaux vers la haine.
On a souvent attribué cet abandon des campagnes par la noblesse à
l'influence particulière de certains ministres et de certains rois; les
uns à Richelieu, les autres à Louis XIV. Ce fut, en effet, une pensée
presque toujours suivie par les princes, durant les trois derniers
siècles de la monarchie, de séparer les gentilshommes du peuple, et
de les attirer à la cour et dans les emplois. Cela se voit surtout au
dix-septième siècle, où la noblesse était encore pour la royauté un
objet de crainte. Parmi les questions adressées aux intendants se
trouve encore celle-ci: Les gentilshommes de votre province aiment-ils
à rester chez eux ou à en sortir?
On a la lettre d'un intendant répondant sur ce sujet; il se plaint de
ce que les gentilshommes de sa province se plaisent à rester avec leurs
paysans, au lieu de remplir leur devoir auprès du roi. Or, remarquez
bien ceci: la province dont on parlait ainsi, c'était l'Anjou; ce fut
depuis la Vendée. Ces gentilshommes qui refusaient, dit-on, de rendre
leurs devoirs au roi, sont les seuls qui aient défendu, les armes à
la main, la monarchie en France, et ont pu y mourir en combattant
pour elle; et ils n'ont dû cette glorieuse distinction qu'à ce qu'ils
avaient su retenir autour d'eux ces paysans, parmi lesquels on leur
reprochait d'aimer à vivre.
Il faut néanmoins se garder d'attribuer à l'influence directe de
quelques-uns de nos rois l'abandon des campagnes par la classe qui
formait alors la tête de la nation. La cause principale et permanente
de ce fait ne fut pas dans la volonté de certains hommes, mais dans
l'action lente et incessante des institutions; et ce qui le prouve,
c'est que, quand au dix-huitième siècle le gouvernement veut combattre
le mal, il ne peut pas même en suspendre le progrès. A mesure que
la noblesse achève de perdre ses droits politiques sans en acquérir
d'autres, et que les libertés locales disparaissent, cette émigration
des nobles s'accroît: on n'a plus besoin de les attirer hors de chez
eux; ils n'ont plus envie d'y rester: la vie des champs leur est
devenue insipide.
Ce que je dis ici des nobles doit s'entendre, en tous pays, des
propriétaires riches: pays de centralisation, campagnes vides
d'habitants riches et éclairés; je pourrais ajouter: pays de
centralisation, pays de culture imparfaite et routinière, et commenter
le mot si profond de Montesquieu, en en déterminant le sens: «Les
terres produisent moins en raison de leur fertilité que de la liberté
des habitants.» Mais je ne veux pas sortir de mon sujet.
Nous avons vu ailleurs comment les bourgeois, quittant de leur côté
les campagnes, cherchaient de tout côté un asile dans les villes. Il
n'y a pas un point sur lequel tous les documents de l'ancien régime
soient mieux d'accord. On ne voit presque jamais dans les campagnes,
disent-ils, qu'une génération de paysans riches. Un cultivateur
parvient-il par son industrie à acquérir enfin un peu de bien: il
fait aussitôt quitter à son fils la charrue, l'envoie à la ville et
lui achète un petit office. C'est de cette époque que date cette
sorte d'horreur singulière que manifeste souvent, même de nos jours,
l'agriculteur français pour la profession qui l'a enrichi. L'effet a
survécu à la cause.
A vrai dire, le seul homme bien élevé, ou, comme disent les Anglais, le
seul _gentleman_ qui résidât d'une manière permanente au milieu des
paysans et restât en contact incessant avec eux était le curé; aussi
le curé fût-il devenu le maître des populations rurales, en dépit de
Voltaire, s'il n'avait été rattaché lui-même d'une façon si étroite
et si visible à la hiérarchie politique; en possédant plusieurs des
priviléges de celle-ci, il avait inspiré en partie la haine qu'elle
faisait naître.
Voilà donc le paysan presque entièrement séparé des classes
supérieures; il est éloigné de ceux mêmes de ses pareils qui auraient
pu l'aider et le conduire. A mesure que ceux-ci arrivent aux lumières
ou à l'aisance, ils le fuient; il demeure comme trié au milieu de toute
la nation et mis à part.
Cela ne se voyait au même degré chez aucun des grands peuples civilisés
de l'Europe, et en France même le fait était récent. Le paysan du
quatorzième siècle était tout à la fois plus opprimé et plus secouru.
L'aristocratie le tyrannisait quelquefois, mais elle ne le délaissait
jamais.
Au dix-huitième siècle, un village est une communauté dont tous les
membres sont pauvres, ignorants et grossiers; ses magistrats sont
aussi incultes et aussi méprisés qu'elle; son syndic ne sait pas lire;
son collecteur ne peut dresser de sa main les comptes dont dépend
la fortune de ses voisins et la sienne propre. Non-seulement son
ancien seigneur n'a plus le droit de la gouverner, mais il en est
arrivé à considérer comme une sorte de dégradation de se mêler de son
gouvernement. Asseoir les tailles, lever la milice, régler les corvées,
actes serviles, œuvres de syndic. Il n'y a plus que le pouvoir central
qui s'occupe d'elle, et comme il est placé fort loin et n'a encore rien
à craindre de ceux qui l'habitent, il ne s'occupe guère d'elle que pour
en tirer profit.
Venez voir maintenant ce que devient une classe délaissée, que personne
n'a envie de tyranniser, mais que nul ne cherche à éclairer et à servir.
Les plus lourdes charges que le système féodal faisait peser sur
l'habitant des campagnes sont retirées ou allégées, sans doute; mais ce
qu'on ne sait point assez, c'est qu'à celles-là il s'en était substitué
d'autres, plus pesantes peut-être. Le paysan ne souffrait pas tous
les maux qu'avaient soufferts ses pères, mais il endurait beaucoup de
misères que ses pères n'avaient jamais connues.
On sait que c'est presque uniquement aux dépens des paysans que la
taille avait décuplé depuis deux siècles. Il faut ici dire un mot de la
manière dont on la levait sur eux, pour montrer quelles lois barbares
peuvent se fonder ou se maintenir dans les siècles civilisés, quand les
hommes les plus éclairés de la nation n'ont point d'intérêt personnel à
les changer.