On rencontre à chaque pas dans ces annales des biens royaux vendus,

puis ressaisis comme invendables; des contrats violés, des droits

acquis méconnus; le créancier de l'État sacrifié à chaque crise, la foi

publique sans cesse faussée.

Des priviléges accordés à perpétuité sont perpétuellement repris. Si

l'on pouvait compatir aux déplaisirs qu'une sotte vanité cause, on

plaindrait le sort de ces malheureux anoblis auxquels, pendant tout le

cours du dix-septième et du dix-huitième siècle, on fait racheter de

temps à autre ces vains honneurs ou ces injustes priviléges qu'ils ont

déjà payés plusieurs fois. C'est ainsi que Louis XIV annula tous les

titres de noblesse acquis depuis quatre-vingt-douze ans, titres dont la

plupart avaient été donnés par lui-même; on ne pouvait les conserver

qu'en fournissant une nouvelle finance, _tous ces titres ayant été

obtenus par surprise_, dit l'édit. Exemple que ne manque point d'imiter

Louis XV, quatre-vingts ans plus tard.

On défend au milicien de se faire remplacer, de peur, est-il dit, de

faire renchérir pour l'État le prix des recrues.

Des villes, des communautés, des hôpitaux sont contraints de manquer

à leurs engagements, afin qu'ils soient en état de prêter au roi. On

empêche des paroisses d'entreprendre des travaux utiles, de peur que,

divisant ainsi leurs ressources, elles ne payent moins exactement la

taille.

On raconte que M. Orry et M. de Trudaine, l'un contrôleur général et

l'autre directeur général des ponts et chaussées, avaient conçu le

projet de remplacer la corvée des chemins par une prestation en argent

que devaient fournir les habitants de chaque canton pour la réparation

de leurs routes. La raison qui fit renoncer ces habiles administrateurs

à leur dessein est instructive: ils craignirent, est-il dit, que, les

fonds étant ainsi faits, on ne pût empêcher le trésor public de les

détourner pour les appliquer à son usage, de façon à ce que bientôt

les contribuables eussent à supporter tout à la fois et l'imposition

nouvelle et les corvées. Je ne crains pas de dire qu'il n'y a pas un

particulier qui eût pu échapper aux arrêts de la justice, s'il avait

conduit sa propre fortune comme le grand roi dans toute sa gloire

menait la fortune publique.

Si vous rencontrez quelque ancien établissement du moyen âge qui

se soit maintenu en aggravant ses vices au rebours de l'esprit du

temps, ou quelque nouveauté pernicieuse, creusez jusqu'à la racine

du mal; vous y trouverez un expédient financier qui s'est tourné en

institution. Pour payer des dettes d'un jour vous verrez fonder de

nouveaux pouvoirs qui vont durer des siècles.

Un impôt particulier, appelé le droit de franc-fief, avait été établi

à une époque très-reculée sur les roturiers qui possédaient des biens

nobles. Ce droit créait entre les terres la même division qui existait

parmi les hommes et accroissait sans cesse l'une par l'autre. Je ne

sais si le droit de franc-fief n'a pas plus servi que tout le reste à

tenir à part le roturier et le gentilhomme, parce qu'il les empêchait

de se confondre dans la chose qui assimile le plus vite et le mieux

les hommes les uns aux autres, la propriété foncière. Un abîme était

ainsi, de temps à autre, rouvert entre le propriétaire noble et le

propriétaire roturier, son voisin. Rien, au contraire, n'a plus hâté

la cohésion de ces deux classes en Angleterre que l'abolition, dès le

dix-septième siècle, de tous les signes qui y distinguaient le fief de

la terre tenue en roture.

Au quatorzième siècle le droit féodal de franc-fief est léger et ne se

prélève que de loin en loin; mais au dix-huitième, lorsque la féodalité

est presque détruite, on l'exige à la rigueur tous les vingt ans, et il

représente une année entière du revenu. Le fils le paye en succédant au

père. «Ce droit,» dit la Société d'Agriculture de Tours en. 1761, «nuit

infiniment au progrès de l'art agricole. De toutes les impositions des

sujets du roi, il n'en est point, sans contredit, dont la vexation

soit aussi onéreuse dans les campagnes.» «Cette finance,» dit un autre

contemporain, «qu'on n'imposait d'abord qu'une fois dans la vie,

est devenue successivement depuis un impôt très-cruel.» La noblesse

elle-même aurait voulu qu'on l'abolît, car il empêchait les roturiers

d'acheter ses terres; mais les besoins du fisc demandaient qu'on le

maintînt et qu'on l'accrût.

On charge à tort le moyen âge de tous les maux qu'ont pu produire les

corporations industrielles. Tout annonce qu'à l'origine les maîtrises

et les jurandes ne furent que des moyens de lier entre eux les membres

d'une même profession, et d'établir au sein de chaque industrie

un petit gouvernement libre, dont la mission était tout à la fois

d'assister les ouvriers et de les contenir. Il ne paraît pas que saint

Louis ait voulu plus.

Ce ne fut qu'au commencement du seizième siècle, en pleine

renaissance, qu'on s'imagina pour la première fois de considérer le

droit de travailler comme un privilége que le roi pouvait vendre.

Alors seulement chaque corps d'état devint une petite aristocratie

fermée, et l'on vit s'établir enfin ces monopoles si préjudiciables

aux progrès des arts, et qui ont tant révolté nos pères. Depuis

Henri III, qui généralisa le mal s'il ne le fit pas naître, jusqu'à

Louis XVI, qui l'extirpa, on peut dire que les abus du système des

jurandes ne cessèrent jamais un moment de s'accroître et de s'étendre,

dans le temps même où les progrès de la société les rendaient plus

insupportables, et où la raison publique les signalait mieux. Chaque

année de nouvelles professions cessèrent d'être libres; chaque année

les priviléges des anciennes furent accrus. Jamais le mal ne fut poussé

plus loin que dans ce qu'on a coutume d'appeler les belles années du

règne de Louis XIV, parce que jamais les besoins d'argent n'avaient été

plus grands, ni la résolution de ne point s'adresser à la nation mieux

arrêtée.

Letrone disait avec raison en 1775: «L'État n'a établi les communautés

industrielles que pour y trouver des ressources, tantôt par des

brevets qu'il vend, tantôt par de nouveaux offices qu'il crée et que

les communautés sont forcées de racheter. L'édit de 1673 vint tirer

les dernières conséquences des principes de Henri III, en obligeant

toutes les communautés à prendre des lettres de confirmation moyennant

finance; et l'on força tous les artisans qui n'étaient pas encore en

communauté de s'y réunir. Cette misérable affaire produisit trois cent

mille livres.»

Nous avons vu comment on bouleversa toute la constitution des villes,

non par vue politique, mais dans l'espoir de procurer quelques

ressources au trésor.

C'est à ce même besoin d'argent, joint à l'envie de n'en point demander

aux états, que la vénalité des charges dut sa naissance, et devint

peu à peu quelque chose de si étrange qu'on n'avait jamais rien vu

de pareil dans le monde. Grâce à cette institution que l'esprit de

fiscalité avait fait naître, la vanité du tiers état fut tenue pendant

trois siècles en haleine et uniquement dirigée vers l'acquisition des

fonctions publiques, et l'on fit pénétrer jusqu'aux entrailles de

la nation cette passion universelle des places, qui devint la source

commune des révolutions et de la servitude.

A mesure que les embarras financiers s'accroissaient, on voyait naître

de nouveaux emplois, tous rétribués par des exemptions d'impôts ou

des priviléges; et comme c'étaient les besoins du trésor, et non ceux

de l'administration, qui en décidaient, on arriva de cette manière

à instituer un nombre presque incroyable de fonctions entièrement

inutiles ou nuisibles. Dès 1664, lors de l'enquête faite par Colbert,

il se trouva que le capital engagé dans cette misérable propriété

s'élevait à près de cinq cents millions de livres. Richelieu détruisit,

dit-on, cent mille offices. Ceux-ci renaissaient aussitôt sous d'autres

noms. Pour un peu d'argent on s'ôta le droit de diriger, de contrôler

et de contraindre ses propres agents. Il se bâtit de cette manière

peu à peu une machine administrative si vaste, si compliquée, si

embarrassée et si improductive, qu'il fallut la laisser en quelque

façon marcher à vide, et construire en dehors d'elle un instrument de

gouvernement qui fût plus simple et mieux à la main, au moyen duquel on

fît en réalité ce que tous ces fonctionnaires avaient l'air de faire.

On peut affirmer qu'aucune de ces institutions détestables n'aurait pu

subsister vingt ans, s'il avait été permis de les discuter. Aucune ne

se fût établie ou aggravée si on avait consulté les états, ou si on

avait écouté leurs plaintes quand par hasard on les réunissait encore.

Les rares états généraux des derniers siècles ne cessèrent de réclamer

contre elles. On voit à plusieurs reprises ces assemblées indiquer

comme l'origine de tous les abus le pouvoir que s'est arrogé le roi de

lever arbitrairement des taxes, ou, pour reproduire les expressions

mêmes dont se servait la langue énergique du quinzième siècle, «le

droit de s'enrichir de la substance du peuple sans le consentement

et délibération des trois états.» Ils ne s'occupent pas seulement

de leurs propres droits; ils demandent avec force et souvent ils

obtiennent qu'on respecte ceux des provinces et des villes. A chaque

session nouvelle, il y a des voix qui s'élèvent dans leur sein contre

l'inégalité des charges. Les états demandent à plusieurs reprises

l'abandon du système des jurandes; ils attaquent de siècle en siècle

avec une vivacité croissante la vénalité des offices. «Qui vend office

vend justice, ce qui est chose infâme,» disent-ils. Quand la vénalité

des charges est établie, ils continuent à se plaindre de l'abus qu'on

fait des offices. Ils s'élèvent contre tant de places inutiles et de

priviléges dangereux, mais toujours en vain. Ces institutions étaient

précisément établies contre eux; elles naissaient du désir de ne point

les assembler et du besoin de travestir aux yeux des Français l'impôt

qu'on n'osait leur montrer sous ses traits véritables.

Et remarquez que les meilleurs rois ont recours à ces pratiques comme

les pires. C'est Louis XII qui achève de fonder la vénalité des

offices; c'est Henri IV qui en vend l'hérédité: tant les vices du

système sont plus forts que la vertu des hommes qui le pratiquent!

Ce même désir d'échapper à la tutelle des états fit confier aux

parlements la plupart de leurs attributions politiques; ce qui

enchevêtra le pouvoir judiciaire dans le gouvernement d'une façon

très-préjudiciable au bon ordre des affaires. Il fallait avoir l'air

de fournir quelques garanties nouvelles à la place de celles qu'on

enlevait; car les Français, qui supportent assez patiemment le pouvoir

absolu, tant qu'il n'est pas oppressif, n'en aiment jamais la vue, et

il est toujours sage d'élever devant lui quelque apparence de barrières

qui, sans pouvoir l'arrêter, le cachent du moins un peu.

Enfin ce fut ce désir d'empêcher que la nation, à laquelle on demandait

son argent, ne redemandât sa liberté, qui fit veiller sans cesse à ce

que les classes restassent à part les unes des autres, afin qu'elles ne

pussent ni se rapprocher ni s'entendre dans une résistance commune, et

que le gouvernement ne se trouvât jamais avoir affaire à la fois qu'à

un très-petit nombre d'hommes séparés de tous les autres. Pendant tout

le cours de cette longue histoire, où l'on voit successivement paraître

tant de princes remarquables, plusieurs par l'esprit, quelques-uns

par le génie, presque tous par le courage, on n'en rencontre pas un

seul qui fasse effort pour rapprocher les classes et les unir autrement

qu'en les soumettant toutes à une égale dépendance. Je me trompe: un

seul l'a voulu et s'y est même appliqué de tout son cœur; et celui-là,

qui pourrait sonder les jugements de Dieu! ce fut Louis XVI.

La division des classes fut le crime de l'ancienne royauté, et

devint plus tard son excuse; car, quand tous ceux qui composent la

partie riche et éclairée de la nation ne peuvent plus s'entendre

et s'entr'aider dans le gouvernement, l'administration du pays par

lui-même est comme impossible, et il faut qu'un maître intervienne.

«La nation,» dit Turgot avec tristesse dans un rapport secret au roi,

«est une société composée de différents ordres mal unis et d'un peuple

dont les membres n'ont entre eux que très-peu de liens, et où, par

conséquent, personne n'est occupé que de son intérêt particulier.

Nulle part il n'y a d'intérêt commun visible. Les villages, les villes

n'ont pas plus de rapports mutuels que les arrondissements auxquels

ils sont attribués. Ils ne peuvent même s'entendre entre eux pour

mener les travaux publics qui leur sont nécessaires. Dans cette guerre

perpétuelle de prétentions et d'entreprises, Votre Majesté est obligée

de tout décider par elle-même ou par ses mandataires. On attend vos

ordres spéciaux pour contribuer au bien public, pour respecter les

droits d'autrui, quelquefois pour exercer les siens propres.»

Ce n'est pas une petite entreprise que de rapprocher des concitoyens

qui ont ainsi vécu pendant des siècles en étrangers ou en ennemis,

et de leur enseigner à conduire en commun leurs propres affaires. Il

a été bien plus facile de les diviser qu'il ne l'est alors de les

réunir. Nous en avons fourni au monde un mémorable exemple. Quand les

différentes classes qui partageaient la société de l'ancienne France

rentrèrent en contact, il y a soixante ans, après avoir été isolées

si longtemps par tant de barrières, elles ne se touchèrent d'abord

que par leurs endroits douloureux, et ne se retrouvèrent que pour

s'entre-déchirer. Même de nos jours leurs jalousies et leurs haines

leur survivent.

Chapitre XI.

De l'espèce de liberté qui se rencontrait sous l'ancien régime, et

de son influence sur la Révolution.

Si l'on s'arrêtait ici dans la lecture de ce livre, on n'aurait qu'une

image très-imparfaite du gouvernement de l'ancien régime, et l'on

comprendrait mal la société qui a fait la Révolution.

En voyant des citoyens si divisés et si contractés en eux-mêmes, un

pouvoir royal si étendu et si puissant, on pourrait croire que l'esprit

d'indépendance avait disparu avec les libertés publiques, et que tous

les Français étaient également pliés à la sujétion. Mais il n'en était

rien; le gouvernement conduisait déjà seul et absolument toutes les

affaires communes, qu'il était encore loin d'être le maître de tous les

individus.

Au milieu de beaucoup d'institutions déjà préparées pour le pouvoir

absolu, la liberté vivait; mais c'était une sorte de liberté

singulière, dont il est difficile aujourd'hui de se faire une idée, et

qu'il faut examiner de très-près pour pouvoir comprendre le bien et le

mal qu'elle nous a pu faire.

Tandis que le gouvernement central se substituait à tous les pouvoirs

locaux et remplissait de plus en plus toute la sphère de l'autorité

publique, des institutions qu'il avait laissé vivre ou qu'il avait

créées lui-même, de vieux usages, d'anciennes mœurs, des abus même

gênaient ses mouvements, entretenaient encore au fond de l'âme d'un

grand nombre d'individus l'esprit de résistance, et conservaient à

beaucoup de caractères leur consistance et leur relief.

La centralisation avait déjà le même naturel, les mêmes procédés,

les mêmes visées que de nos jours, mais non encore le même pouvoir.

Le gouvernement, dans son désir de faire de l'argent de tout, ayant

mis en vente la plupart des fonctions publiques, s'était ôté ainsi à

lui-même la faculté de les donner et de les retirer à son arbitraire.

L'une de ses passions avait ainsi grandement nui au succès de l'autre:

son avidité avait fait contre-poids à son ambition. Il en était donc

réduit sans cesse pour agir à employer des instruments qu'il n'avait

pas façonnés lui-même et qu'il ne pouvait briser. Il lui arrivait

souvent de voir ainsi ses volontés les plus absolues s'énerver dans

l'exécution. Cette constitution bizarre et vicieuse des fonctions

publiques tenait lieu d'une sorte de garantie politique contre

l'omnipotence du pouvoir central. C'était comme une sorte de digue

irrégulière et mal construite qui divisait sa force et ralentissait son

choc.

Le gouvernement ne disposait pas encore non plus de cette multitude

infinie de faveurs, de secours, d'honneurs et d'argent qu'il peut

distribuer aujourd'hui; il avait donc bien moins de moyens de séduire

aussi bien que de contraindre.

Lui-même d'ailleurs connaissait mal les bornes exactes de son pouvoir.

Aucun de ses droits n'était régulièrement reconnu ni solidement établi;

sa sphère d'action était déjà immense, mais il y marchait encore d'un

pas incertain, comme dans un lieu obscur et inconnu. Ces ténèbres

redoutables, qui cachaient alors les limites de tous les pouvoirs et

régnaient autour de tous les droits, favorables aux entreprises des

princes contre la liberté des sujets, l'étaient souvent à sa défense.

L'administration, se sentant de date récente et de petite naissance,

était toujours timide dans ses démarches, pour peu qu'elle rencontrât

un obstacle sur son chemin. C'est un spectacle qui frappe, quand on

lit la correspondance des ministres et des intendants du dix-huitième

siècle, de voir comme ce gouvernement, si envahissant et si absolu tant

que l'obéissance n'est pas contestée, demeure interdit à la vue de la

moindre résistance, comme la plus légère critique le trouble, comme le

plus petit bruit l'effarouche, et comme alors il s'arrête, il hésite,

parlemente, prend des tempéraments, et demeure souvent bien en deçà

des limites naturelles de sa puissance. Le mol égoïsme de Louis XV et

la bonté de son successeur s'y prêtaient. Ces princes, d'ailleurs,

n'imaginaient jamais qu'on songeât à les détrôner. Ils n'avaient rien

de ce naturel inquiet et dur que la peur a souvent donné, depuis, à

ceux qui gouvernent. Ils ne foulaient aux pieds que les gens qu'ils ne

voyaient pas.

Plusieurs des priviléges, des préjugés, des idées fausses qui

s'opposaient le plus à l'établissement d'une liberté régulière et

bienfaisante, maintenaient, chez un grand nombre de sujets, l'esprit

d'indépendance, et disposaient ceux-là à se roidir contre les abus de

l'autorité.

Les nobles méprisaient fort l'administration proprement dite,

quoiqu'ils s'adressassent de temps en temps à elle. Ils gardaient

jusque dans l'abandon de leur ancien pouvoir quelque chose de cet

orgueil de leurs pères, aussi ennemi de la servitude que de la règle.

Ils ne se préoccupaient guère de la liberté générale des citoyens, et

souffraient volontiers que la main du pouvoir s'appesantît tout autour

d'eux; mais ils n'entendaient pas qu'elle pesât sur eux-mêmes, et

pour l'obtenir ils étaient prêts à se jeter au besoin dans de grands

hasards. Au moment où la Révolution commence, cette noblesse, qui va

tomber avec le trône, a encore vis-à-vis du roi, et surtout de ses

agents, une attitude infiniment plus haute et un langage plus libre que

le tiers état, qui bientôt renversera la royauté. Presque toutes les

garanties contre les abus du pouvoir que nous avons possédées durant

les trente-sept ans du régime représentatif sont hautement revendiquées

par elle. On sent, en lisant ses cahiers, au milieu de ses préjugés

et de ses travers, l'esprit et quelques-unes des grandes qualités

de l'aristocratie. Il faudra regretter toujours qu'au lieu de plier

cette noblesse sous l'empire des lois, on l'ait abattue et déracinée.

En agissant ainsi, on a ôté à la nation une portion nécessaire de sa

substance et fait à la liberté une blessure qui ne se guérira jamais.

Une classe qui a marché pendant des siècles la première a contracté,

dans ce long usage incontesté de la grandeur, une certaine fierté

de cœur, une confiance naturelle en ses forces, une habitude d'être

regardée qui fait d'elle le point le plus résistant du corps social.

Elle n'a pas seulement des mœurs viriles; elle augmente, par son

exemple, la virilité des autres classes. En l'extirpant on énerve

jusqu'à ses ennemis mêmes. Rien ne saurait la remplacer complétement;

elle-même ne saurait jamais renaître; elle peut retrouver les titres et

les biens, mais non l'âme de ses pères.

Les prêtres, qu'on a vus souvent depuis si servilement soumis dans

les choses civiles au souverain temporel, quel qu'il fût, et ses plus

audacieux flatteurs, pour peu qu'il fît mine de favoriser l'Église,

formaient alors l'un des corps les plus indépendants de la nation, et

le seul dont on eût été obligé de respecter les libertés particulières.

Les provinces avaient perdu leurs franchises, les villes n'en

possédaient plus que l'ombre. Dix nobles ne pouvaient se réunir pour

délibérer ensemble sur une affaire quelconque sans une permission

expresse du roi. L'Église de France conservait jusqu'au bout ses

assemblées périodiques. Dans son sein, le pouvoir ecclésiastique

lui-même avait des limites respectées. Le bas clergé y possédait des

garanties sérieuses contre la tyrannie de ses supérieurs, et n'était

pas préparé par l'arbitraire illimité de l'évêque à l'obéissance

passive vis-à-vis du prince. Je n'entreprends point de juger cette

ancienne constitution de l'Église; je dis seulement qu'elle ne

préparait point l'âme des prêtres à la servilité politique.

Beaucoup d'ecclésiastiques, d'ailleurs, étaient gentilshommes de sang,

et transportaient dans l'Église la fierté et l'indocilité des gens de

leur condition. Tous, de plus, avaient un rang élevé dans l'État et

y possédaient des priviléges. L'usage de ces mêmes droits féodaux,

si fatal à la puissance morale de l'Église, donnait à ses membres

individuellement un esprit d'indépendance vis-à-vis du pouvoir civil.

Mais ce qui contribuait surtout à donner aux prêtres les idées, les

besoins, les sentiments, souvent les passions du citoyen, c'était la

propriété foncière. J'ai eu la patience de lire la plupart des rapports

et des débats que nous ont laissés les anciens états provinciaux, et

particulièrement ceux du Languedoc, où le clergé était plus mêlé

encore qu'ailleurs aux détails de l'administration publique, ainsi

que les procès-verbaux des assemblées provinciales qui furent réunies

en 1779 et 1787; et, apportant dans cette lecture les idées de mon

temps, je m'étonnais de voir des évêques et des abbés, parmi lesquels

plusieurs ont été aussi éminents par leur sainteté que par leur savoir,

faire des rapports sur l'établissement d'un chemin ou d'un canal, y

traiter la matière en profonde connaissance de cause, discuter avec

infiniment de science et d'art quels étaient les meilleurs moyens

d'accroître les produits de l'agriculture, d'assurer le bien-être des

habitants et de faire prospérer l'industrie, toujours égaux et souvent

supérieurs à tous les laïques qui s'occupaient avec eux des mêmes

affaires.

J'ose penser, contrairement à une opinion bien générale et fort

solidement établie, que les peuples qui ôtent au clergé catholique

toute participation quelconque à la propriété foncière et transforment

tous ses revenus en salaires, ne servent que les intérêts du

saint-siége et ceux des princes temporels, et se privent eux-mêmes d'un

très-grand élément de liberté.

L'ancien régime et la révolution · 第 9 / 27 段