Je trouve dans une lettre confidentielle que le contrôleur général

lui-même écrit, en 1772, aux intendants, cette peinture de la taille,

qui est un petit chef-d'œuvre d'exactitude et de brièveté. «La taille,»

dit ce ministre, «arbitraire dans sa répartition, solidaire dans sa

perception, personnelle, et non réelle, dans la plus grande partie

de la France, est sujette à des variations continuelles par suite de

tous les changements qui arrivent chaque année dans la fortune des

contribuables.» Tout est là en trois phrases; on ne saurait décrire

avec plus d'art le mal dont on profite.

La somme totale que devait la paroisse était fixée tous les ans. Elle

variait sans cesse, comme dit le ministre de façon qu'aucun cultivateur

ne pouvait prévoir un an d'avance ce qu'il aurait à payer l'an d'après.

Dans l'intérieur de la paroisse, c'était un paysan pris au hasard

chaque année, et nommé le collecteur, qui devait diviser la charge de

l'impôt sur tous les autres.

J'ai promis que je dirais quelle était la condition de ce collecteur.

Laissons parler l'assemblée provinciale du Berry en 1779; elle n'est

pas suspecte: elle est composée tout entière de privilégiés qui ne

payent point la taille et qui sont choisis par le roi. «Comme tout le

monde veut éviter la charge de collecteur, disait-elle en 1779, il

faut que chacun la prenne à son tour. La levée de la taille est donc

confiée tous les ans à un nouveau collecteur, sans égard à la capacité

ou à l'honnêteté; aussi la confection de chaque rôle se ressent du

caractère de celui qui le fait. Le collecteur y imprime ses craintes,

ses faiblesses ou ses vices. Comment, d'ailleurs, y réussirait-il

bien? il agit dans les ténèbres. Car qui sait au juste la richesse de

son voisin et la proportion de cette richesse avec celle d'un autre?

Cependant l'opinion du collecteur seule doit former la décision,

et il est responsable sur tous ses biens, et même par corps, de la

recette. D'ordinaire il lui faut perdre pendant deux ans la moitié de

ses journées à courir chez les contribuables. Ceux qui ne savent pas

lire sont obligés d'aller chercher dans le voisinage quelqu'un qui les

supplée.»

Turgot avait déjà dit d'une autre province, un peu avant: «Cet emploi

cause le désespoir et presque toujours la ruine de ceux qu'on en

charge; on réduit ainsi successivement à la misère toutes les familles

aisées d'un village.»

Ce malheureux était armé pourtant d'un arbitraire immense; il était

presque autant tyran que martyr. Pendant cet exercice, où il se ruinait

lui-même, il tenait dans ses mains la ruine de tout le monde. «La

préférence pour ses parents,» c'est encore l'assemblée provinciale

qui parle, «pour ses amis et ses voisins, la haine, la vengeance

contre ses ennemis, le besoin d'un protecteur, la crainte de déplaire

à un citoyen aisé qui donne de l'ouvrage, combattent dans son cœur

les sentiments de la justice.» La terreur rend souvent le collecteur

impitoyable; il y a des paroisses où le collecteur ne marche jamais

qu'accompagné de garnisaires et d'huissiers. «Lorsqu'il marche sans

huissiers,» dit un intendant au ministre en 1764, «les taillables ne

veulent pas payer.» «Dans la seule élection de Villefranche,» nous

dit encore l'assemblée provinciale de la Guyenne, «on compte cent six

porteurs de contraintes et autres recors toujours en chemin.»

Pour échapper à cette taxation violente et arbitraire, le paysan

français, en plein dix-huitième siècle, agit comme le Juif du moyen

âge. Il se montre misérable en apparence, quand par hasard il ne l'est

pas en réalité; son aisance lui fait peur avec raison: j'en trouve

une preuve bien sensible dans un document que je ne prends plus en

Guyenne, mais à cent lieues de là. La Société d'Agriculture du Maine

annonce dans son rapport de 1761 qu'elle avait eu l'idée de distribuer

des bestiaux en prix et en encouragements. «Elle a été arrêtée,»

dit-elle, «par les suites dangereuses qu'une basse jalousie pourrait

attirer contre ceux qui remporteraient ces prix, et qui, à la faveur

de la répartition arbitraire des impositions, leur occasionnerait une

vexation dans les années suivantes.»

Dans ce système d'impôt, chaque contribuable avait, en effet, un

intérêt direct et permanent à épier ses voisins et à dénoncer au

collecteur les progrès de leur richesse; on les y dressait tous, à

l'envi, à la délation et à la haine. Ne dirait-on pas que ces choses se

passent dans les domaines d'un rajah de l'Hindostan?

Il y avait pourtant dans le même temps en France des pays où l'impôt

était levé avec régularité et avec douceur: c'étaient certains pays

d'états. Il est vrai qu'on avait laissé à ceux-là le droit de le

lever eux-mêmes. En Languedoc, par exemple, la taille n'est établie

que sur la propriété foncière, et ne varie point suivant l'aisance du

propriétaire; elle a pour base fixe et visible un cadastre fait avec

soin et renouvelé tous les trente ans, et dans lequel les terres sont

divisées en trois classes, suivant leur fertilité. Chaque contribuable

sait d'avance exactement ce que représente la part d'impôt qu'il doit

payer. S'il ne paye point, lui seul, ou plutôt son champ seul en est

responsable. Se croit-il lésé dans la répartition: il a toujours le

droit d'exiger qu'on compare sa cote avec celle d'un autre habitant

de la paroisse qu'il choisit lui-même. C'est ce que nous nommons

aujourd'hui l'appel à l'égalité proportionnelle.

On voit que toutes ces règles sont précisément celles que nous suivons

maintenant; on ne les a guère améliorées depuis, on n'a fait que

les généraliser; car il est digne de remarque que, bien que nous

ayons pris au gouvernement de l'ancien régime la forme même de notre

administration publique, nous nous sommes gardé de l'imiter en tout

le reste. C'est aux assemblées provinciales, et non à lui, que nous

avons emprunté nos meilleures méthodes administratives. En adoptant la

machine, nous avons rejeté le produit.

La pauvreté habituelle du peuple des campagnes avait donné naissance

à des maximes qui n'étaient pas propres à la faire cesser. «Si les

peuples étaient à l'aise,» avait écrit Richelieu dans son testament

politique, «difficilement resteraient-ils dans les règles.» Au

dix-huitième siècle on ne va plus si loin, mais on croit encore que le

paysan ne travaillerait point s'il n'était constamment aiguillonné par

la nécessité: la misère y paraît la seule garantie contre la paresse.

C'est précisément la théorie que j'ai entendu quelquefois professer à

l'occasion des nègres de nos colonies. Cette opinion est si répandue

parmi ceux qui gouvernent, que presque tous les économistes se croient

obligés de la combattre en forme.

On sait que l'objet primitif de la taille avait été de permettre au roi

d'acheter des soldats qui dispensassent les nobles et leurs vassaux du

service militaire; mais au dix-septième siècle l'obligation du service

militaire fut de nouveau imposée, comme nous l'avons vu, sous le nom

de milice, et cette fois il ne pesa plus que sur le peuple seul, et

presque uniquement sur le paysan.

Il suffit de considérer la multitude des procès-verbaux de maréchaussée

qui remplissent les cartons d'une intendance, et qui tous se rapportent

à la poursuite de miliciens réfractaires ou déserteurs, pour juger que

la milice ne se levait pas sans obstacle. Il ne paraît pas, en effet,

qu'il y eût de charge publique qui fût plus insupportable aux paysans

que celle-là; pour s'y soustraire ils se sauvaient souvent dans les

bois, où il fallait les poursuivre à main armée. Cela étonne, quand

on songe à la facilité avec laquelle le recrutement forcé s'opère

aujourd'hui.

Il faut attribuer cette extrême répugnance des paysans de l'ancien

régime pour la milice moins au principe même de la loi qu'à la

manière dont elle était exécutée; on doit s'en prendre surtout à la

longue incertitude où elle tenait ceux qu'elle menaçait (on pouvait

être appelé jusqu'à quarante ans, à moins qu'on ne se mariât); à

l'arbitraire de la révision, qui rendait presque inutile l'avantage

d'un bon numéro; à la défense de se faire remplacer; au dégoût d'un

métier dur et périlleux, où toute espérance d'avancement était

interdite; mais surtout au sentiment qu'un si grand poids ne pesait que

sur eux seuls, et sur les plus misérables d'entre eux, l'ignominie de

la condition rendant ses rigueurs plus amères.

J'ai eu dans les mains beaucoup de procès-verbaux de tirage, dressés

en l'année 1769, dans un grand nombre de paroisses; on y voit figurer

les exempts de chacune d'elles: celui-ci est domestique chez un

gentilhomme; celui-là garde d'une abbaye; un troisième n'est que le

valet d'un bourgeois, il est vrai, mais ce bourgeois _vit noblement_.

L'aisance seule exempte; quand un cultivateur figure annuellement

parmi les plus haut imposés, ses fils ont le privilége d'être exempts

de la milice: c'est ce qu'on appelle encourager l'agriculture. Les

économistes, grands amateurs d'égalité en tout le reste, ne sont point

choqués de ce privilége; ils demandent seulement qu'on l'étende à

d'autres cas, c'est-à-dire que la charge des paysans les plus pauvres

et les moins patronés devienne plus lourde. «La médiocrité de la solde

du soldat,» dit l'un d'eux, «la manière dont il est couché, habillé,

nourri, son entière dépendance, rendraient trop cruel de prendre un

autre homme qu'un homme du bas peuple.»

Jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, les grands chemins ne furent

point entretenus, ou le furent aux frais de tous ceux qui s'en

servaient, c'est-à-dire de l'État ou de tous les propriétaires

riverains; mais, vers ce temps-là, on commença à les réparer à l'aide

de la seule corvée, c'est-à-dire aux dépens des seuls paysans.

Cet expédient pour avoir de bonnes routes sans les payer parut si

heureusement imaginé qu'en 1737 une circulaire du contrôleur général

Orry l'appliqua à toute la France. Les intendants furent armés du

droit d'emprisonner à volonté les récalcitrants ou de leur envoyer des

garnisaires.

A partir de là, toutes les fois que le commerce s'accroît, que le

besoin et le goût des bonnes routes se répandent, la corvée s'étend à

de nouveaux chemins et sa charge augmente. On trouve, dans le rapport

fait en 1779 à l'assemblée provinciale du Berry, que les travaux

exécutés annuellement par la corvée dans cette pauvre province doivent

être évalués par année à 700,000 livres. On les évaluait en 1787, en

basse Normandie, à la même somme à peu près. Rien ne saurait mieux

montrer le triste sort du peuple des campagnes: les progrès de la

société, qui enrichissent toutes les autres classes, le désespèrent; la

civilisation tourne contre lui seul.

Je lis vers la même époque, dans les correspondances des intendants,

qu'il convient de refuser aux paysans de faire emploi de la corvée sur

les routes particulières de leurs villages, attendu qu'elle doit être

réservée aux seuls grands chemins, ou, comme on disait alors, _aux

chemins du Roi_. L'idée étrange qu'il convient de faire payer le prix

des routes aux plus pauvres et à ceux qui semblent le moins devoir

voyager, cette idée, bien que nouvelle, s'enracine si naturellement

dans l'esprit de ceux qui en profitent que bientôt ils n'imaginent

plus que la chose puisse avoir lieu autrement. En l'année 1776 on

essaye de transformer la corvée en une taxe locale; l'inégalité se

transforme aussitôt avec elle et la suit dans le nouvel impôt.

De seigneuriale qu'elle était, la corvée, en devenant royale, s'était

étendue peu à peu à tous les travaux publics. Je vois en 1719 la corvée

servir à bâtir des casernes! _Les paroisses doivent envoyer leurs

meilleurs ouvriers_, dit l'ordonnance, _et tous les autres travaux

doivent céder devant celui-ci_. La corvée transporte les forçats dans

les bagnes et les mendiants dans les dépôts de charité; elle charroie

les effets militaires toutes les fois que les troupes changent de

place: charge fort onéreuse dans un temps où chaque régiment menait

à sa suite un lourd bagage. Il fallait rassembler de très-loin un

grand nombre de charrettes et de bœufs pour le traîner. Cette sorte

de corvée, qui avait peu d'importance dans l'origine, devint l'une

des plus pesantes quand les armées permanentes devinrent elles-mêmes

nombreuses. Je trouve des entrepreneurs de l'État qui demandent à

grands cris qu'on leur livre la corvée pour transporter les bois

de construction depuis les forêts jusqu'aux arsenaux maritimes.

Ces corvéables recevaient d'ordinaire un salaire, mais toujours

arbitrairement fixé et bas. Le poids d'une charge si mal posée devient

parfois si lourd que le receveur des tailles s'en inquiète. «Les frais

exigés des paysans pour le rétablissement des chemins,» écrit l'un

d'eux en 1751, «les mettront bientôt hors d'état de payer leur taille.»

Toutes ces oppressions nouvelles auraient-elles pu s'établir s'il

s'était rencontré à côté du paysan des hommes riches et éclairés,

qui eussent eu le goût et le pouvoir, sinon de le défendre, du moins

d'intercéder pour lui auprès de ce commun maître qui tenait déjà dans

ses mains la fortune du pauvre et celle du riche?

J'ai lu la lettre qu'un grand propriétaire écrivait, en 1774, à

l'intendant de sa province, pour l'engager à faire ouvrir un chemin.

Ce chemin, suivant lui, devait faire la prospérité du village, et il

en donnait les raisons; puis il passait à l'établissement d'une foire,

qui doublerait, assurait-il, le prix des denrées. Ce bon citoyen

ajoutait qu'aidé d'un faible secours on pourrait établir une école qui

procurerait au roi des sujets plus industrieux. Il n'avait point songé

jusque-là à ces améliorations nécessaires; il ne s'en était avisé que

depuis deux ans qu'une lettre de cachet le retenait dans son château.

«Mon exil depuis deux ans dans mes terres,» dit-il ingénument, «m'a

convaincu de l'extrême utilité de toutes ces choses.»

Mais c'est surtout dans les temps de disette qu'on s'aperçoit que les

liens de patronage et de dépendance qui reliaient autrefois le grand

propriétaire rural aux paysans sont relâchés ou rompus. Dans ces

moments de crise, le gouvernement central s'effraye de son isolement

et de sa faiblesse; il voudrait faire renaître pour l'occasion les

influences individuelles ou les associations politiques qu'il a

détruites; il les appelle à son aide: personne ne vient, et il s'étonne

d'ordinaire en trouvant morts les gens auxquels il a lui-même ôté la

vie.

En cette extrémité, il y a des intendants, dans les provinces les

plus pauvres, qui, comme Turgot, par exemple, prennent illégalement

des ordonnances pour obliger les propriétaires riches à nourrir leurs

métayers jusqu'à la récolte prochaine. J'ai trouvé, à la date de 1770,

les lettres de plusieurs curés qui proposent à l'intendant de taxer

les grands propriétaires de leurs paroisses, tant ecclésiastiques que

laïques, «lesquels y possèdent,» disent-ils, «de vastes propriétés

qu'ils n'habitent point, et dont ils touchent de gros revenus qu'ils

vont manger ailleurs.»

Même en temps ordinaire, les villages sont infectés de mendiants; car,

comme dit Letrone, les pauvres sont assistés dans les villes, mais à la

campagne, pendant l'hiver, la mendicité est de nécessité absolue.

De temps à autre on procédait contre ces malheureux d'une façon

très-violente. En 1767, le duc de Choiseul voulut tout à coup détruire

la mendicité en France. On peut voir dans la correspondance des

intendants avec quelle rigueur il s'y prit. La maréchaussée eut ordre

d'arrêter à la fois tous les mendiants qui se trouvaient dans le

royaume; on assure que plus de cinquante mille furent ainsi saisis. Les

vagabonds valides devaient être envoyés aux galères; quant aux autres,

on ouvrit pour les recevoir plus de quarante dépôts de mendicité: il

eût mieux valu rouvrir le cœur des riches.

Ce gouvernement de l'ancien régime, qui était, ainsi que je l'ai dit,

si doux et parfois si timide, si ami des formes, de la lenteur et des

égards, quand il s'agissait des hommes placés au-dessus du peuple, est

souvent rude et toujours prompt quand il procède contre les basses

classes, surtout contre les paysans. Parmi les pièces qui me sont

passées sous les yeux, je n'en ai pas vu une seule qui fît connaître

l'arrestation de bourgeois par l'ordre d'un intendant; mais les paysans

sont arrêtés sans cesse, à l'occasion de la corvée, de la milice, de

la mendicité, de la police, et dans mille autres circonstances. Pour

les uns, des tribunaux indépendants, de longs débats, une publicité

tutélaire; pour les autres, le prévôt, qui jugeait sommairement et sans

appel.

«La distance immense qui existe entre le peuple et toutes les autres

classes,» écrit Necker en 1785, «aide à détourner les yeux de la

manière avec laquelle on peut manier l'autorité vis-à-vis de tous

les gens perdus dans la foule. Sans la douceur et l'humanité qui

caractérisent les Français et l'esprit du siècle, ce serait un sujet

continuel de tristesse pour ceux qui savent compatir au joug dont ils

sont exempts.»

Mais c'est moins encore au mal qu'on faisait à ces malheureux qu'au

bien qu'on les empêchait de se faire à eux-mêmes que l'oppression se

montrait. Ils étaient libres et propriétaires, et ils restaient presque

aussi ignorants et souvent plus misérables que les serfs, leurs aïeux.

Ils demeuraient sans industrie au milieu des prodiges des arts, et

incivilisés dans un monde tout brillant de lumières. En conservant

l'intelligence et la perspicacité particulières à leur race, ils

n'avaient pas appris à s'en servir; ils ne pouvaient même réussir dans

la culture des terres, qui étaient leur seule affaire. «Je vois sous

mes yeux l'agriculture du dixième siècle,» dit un célèbre agronome

anglais. Ils n'excellaient que dans le métier des armes; là, du moins,

ils avaient un contact naturel et nécessaire avec les autres classes.

C'est dans cet abîme d'isolement et de misère que le paysan vivait; il

s'y tenait comme fermé et impénétrable. J'ai été surpris, et presque

effrayé, en apercevant que, moins de vingt ans avant que le culte

catholique ne fût aboli sans résistance et les églises profanées,

la méthode quelquefois suivie par l'administration pour connaître

la population d'un canton était celle-ci: les curés indiquaient le

nombre de ceux qui s'étaient présentés à Pâques à la sainte table; on

y ajoutait le nombre présumé des enfants en bas âge et des malades:

le tout formait le total des habitants. Cependant les idées du temps

pénétraient déjà de toutes parts ces esprits grossiers; elles y

entraient par des voies détournées et souterraines, et prenaient dans

ces lieux étroits et obscurs des formes étranges. Néanmoins rien ne

paraissait encore changé au dehors. Les mœurs du paysan, ses habitudes,

ses croyances semblaient toujours les mêmes; il était soumis, il était

même joyeux.

Il faut se défier de la gaieté que montre souvent le Français dans

ses plus grands maux; elle prouve seulement que, croyant sa mauvaise

fortune inévitable, il cherche à s'en distraire en n'y pensant point,

et non qu'il ne la sent pas. Ouvrez à cet homme une issue qui puisse

le conduire hors de cette misère dont il semble si peu souffrir, il se

portera aussitôt de ce côté avec tant de violence qu'il vous passera

sur le corps sans vous voir, si vous êtes sur son chemin.

Nous apercevons clairement ces choses du point où nous sommes; mais les

contemporains ne les voyaient pas. Ce n'est jamais qu'à grand'peine

que les hommes des classes élevées parviennent à discerner nettement

ce qui se passe dans l'âme du peuple, et en particulier dans celle

des paysans. L'éducation et le genre de vie ouvrent à ceux-ci sur

les choses humaines des jours qui leur sont propres et qui demeurent

fermés à tous les autres. Mais quand le pauvre et le riche n'ont

presque plus d'intérêt commun, de communs griefs, ni d'affaires

communes, cette obscurité qui cache l'esprit de l'un à l'esprit de

l'autre devient insondable, et ces deux hommes pourraient vivre

éternellement côte à côte sans se pénétrer jamais. Il est curieux de

voir dans quelle sécurité étrange vivaient tous ceux qui occupaient

les étages supérieurs et moyens de l'édifice social au moment même où

la Révolution commençait, et de les entendre discourant ingénieusement

entre eux sur les vertus du peuple, sur sa douceur, son dévouement,

ses innocents plaisirs, quand déjà 93 est sous leurs pieds: spectacle

ridicule et terrible!

Arrêtons-nous ici avant de passer outre, et considérons un moment, à

travers tous ces petits faits que je viens de décrire, l'une des plus

grandes lois de Dieu dans la conduite des sociétés.

La noblesse française s'obstine à demeurer à part des autres classes;

les gentilshommes finissent par se laisser exempter de la plupart

des charges publiques qui pèsent sur elles; ils se figurent qu'ils

conserveront leur grandeur en se soustrayant à ses charges, et il

paraît d'abord en être ainsi. Mais bientôt une maladie interne et

invisible semble s'être attachée à leur condition, qui se réduit peu

à peu sans que personne ne les touche; ils s'appauvrissent à mesure

que leurs immunités s'accroissent. La bourgeoisie, avec laquelle

ils avaient tant craint de se confondre, s'enrichit au contraire et

s'éclaire à côté d'eux, sans eux et contre eux; ils n'avaient pas voulu

avoir les bourgeois comme associés ni comme concitoyens, ils vont

trouver en eux des rivaux, bientôt des ennemis, et enfin des maîtres.

Un pouvoir étranger les a déchargés du soin de conduire, de protéger,

d'assister leurs vassaux; mais comme en même temps il leur a laissé

leurs droits pécuniaires et leurs priviléges honorifiques, ils estiment

n'avoir rien perdu. Comme ils continuent à marcher les premiers, ils

croient qu'ils conduisent encore, et, en effet, ils continuent à avoir

autour d'eux des hommes que, dans les actes notariés, ils appellent

leurs _sujets_; d'autres se nomment leurs vassaux, leurs tenanciers,

leurs fermiers. En réalité, personne ne les suit, ils sont seuls, et,

quand on va se présenter enfin pour les accabler, il ne leur restera

qu'à fuir.

Quoique la destinée de la noblesse et celle de la bourgeoisie aient été

fort différentes entre elles, elles se sont ressemblé en un point: le

bourgeois a fini par vivre aussi à part du peuple que le gentilhomme

lui-même. Loin de se rapprocher des paysans, il avait fui le contact

de leurs misères; au lieu de s'unir étroitement à eux pour lutter

en commun contre l'inégalité commune, il n'avait cherché qu'à créer

de nouvelles injustices à son usage: on l'avait vu aussi ardent à se

procurer des exceptions que le gentilhomme à maintenir ses priviléges.

Ces paysans, dont il était sorti, lui étaient devenus non-seulement

étrangers, mais pour ainsi dire inconnus, et ce n'est qu'après qu'il

leur eut mis les armes à la main qu'il s'aperçut qu'il avait excité des

passions dont il n'avait pas même d'idée, qu'il était aussi impuissant

à contenir qu'à conduire, et dont il allait devenir la victime après en

avoir été le promoteur.

On s'étonnera dans tous les âges en voyant les ruines de cette grande

maison de France qui avait paru devoir s'étendre sur toute l'Europe;

mais ceux qui liront attentivement son histoire comprendront sans peine

sa chute. Presque tous les vices, presque toutes les erreurs, presque

tous les préjugés funestes que je viens de peindre ont dû, en effet,

soit leur naissance, soit leur durée, soit leur développement, à l'art

qu'ont eu la plupart de nos rois pour diviser les hommes, afin de les

gouverner plus absolument.

Mais quand le bourgeois eut été ainsi bien isolé du gentilhomme, et le

paysan du gentilhomme et du bourgeois; lorsqu'un travail analogue se

continuant au sein de chaque classe, il se fut fait dans l'intérieur

de chacune d'elles de petites agrégations particulières presque aussi

isolées les unes des autres que les classes l'étaient entre elles, il

se trouva que le tout ne composait plus qu'une masse homogène, mais

dont les parties n'étaient plus liées. Rien n'était plus organisé pour

gêner le gouvernement, rien, non plus, pour l'aider. De telle sorte que

l'édifice entier de la grandeur de ces princes, put s'écrouler tout

ensemble et en un moment, dès que la société qui lui servait de base

s'agita.

L'ancien régime et la révolution · 第 11 / 27 段