Si les classes moyennes d'Angleterre, loin de faire la guerre à

l'aristocratie, lui sont restées si intimement unies, cela n'est pas

venu surtout de ce que cette aristocratie était ouverte, mais plutôt,

comme on l'a dit, de ce que sa forme était indistincte et sa limite

inconnue; moins de ce qu'on pouvait y entrer que de ce qu'on ne savait

jamais quand on y était; de telle sorte que tout ce qui l'approchait

pouvait croire en faire partie, s'associer à son gouvernement et tirer

quelque éclat ou quelque profit de sa puissance.

Mais la barrière qui séparait la noblesse de France des autres classes,

quoique très-facilement franchissable, était toujours fixe et visible,

toujours reconnaissable à des signes éclatants et odieux à qui restait

dehors. Une fois qu'on l'avait franchie, on était séparé de tous ceux

du milieu desquels on venait de sortir par des priviléges qui leur

étaient onéreux et humiliants.

Le système des anoblissements, loin de diminuer la haine du roturier

contre le gentilhomme, l'accroissait donc au contraire sans mesure;

elle s'aigrissait de toute l'envie que le nouveau noble inspirait à ses

anciens égaux. C'est ce qui fait que le tiers état dans ses doléances

montre toujours plus d'irritation contre les anoblis que contre les

nobles, et que, loin de demander qu'on élargisse la porte qui peut

le conduire hors de la roture, il demande sans cesse qu'elle soit

rétrécie.

A aucune époque de notre histoire la noblesse n'avait été aussi

facilement acquise qu'en 89, et jamais le bourgeois et le gentilhomme

n'avaient été aussi séparés l'un de l'autre. Non-seulement les nobles

ne veulent souffrir dans leurs colléges électoraux rien qui sente la

bourgeoisie, mais les bourgeois écartent avec le même soin tous ceux

qui peuvent avoir l'apparence de gentilhomme. Dans certaines provinces,

les nouveaux anoblis sont repoussés d'un côté parce qu'on ne les juge

pas assez nobles, et de l'autre parce qu'on trouve qu'ils le sont déjà

trop. Ce fut, dit-on, le cas du célèbre Lavoisier.

Que si, laissant de côté la noblesse, nous considérons maintenant

cette bourgeoisie, nous allons voir un spectacle tout semblable, et le

bourgeois presque aussi à part du peuple que le gentilhomme était à

part du bourgeois.

La presque totalité de la classe moyenne dans l'ancien régime habitait

les villes. Deux causes avaient surtout produit cet effet: les

priviléges des gentilshommes et la taille. Le seigneur qui résidait

dans ses terres montrait d'ordinaire une certaine bonhomie familière

envers les paysans; mais son insolence vis-à-vis des bourgeois, ses

voisins, était presque infinie. Elle n'avait cessé de croître à mesure

que son pouvoir politique avait diminué, et par cette raison même; car,

d'une part, cessant de gouverner, il n'avait plus d'intérêt à ménager

ceux qui pouvaient l'aider dans cette tâche, et, de l'autre, comme on

l'a remarqué souvent, il aimait à se consoler par l'usage immodéré de

ses droits apparents de la perte de sa puissance réelle. Son absence

même de ses terres, au lieu de soulager ses voisins, augmentait leur

gêne. L'absentéisme ne servait pas même à cela; car des priviléges

exercés par procureur n'en étaient que plus insupportables à endurer.

Je ne sais néanmoins si la taille, et tous les impôts qu'on avait

assimilés à celui-là, ne furent pas des causes plus efficaces.

Je pourrais expliquer, je pense, et en assez peu de mots, pourquoi la

taille et ses accessoires pesaient beaucoup plus lourdement sur les

campagnes que sur les villes; mais cela paraîtrait peut-être inutile

au lecteur. Il me suffira donc de dire que les bourgeois réunis dans

les villes avaient mille moyens d'atténuer le poids de la taille,

et souvent de s'y soustraire entièrement, qu'aucun d'eux n'eût eus

isolément, s'il était resté sur son domaine. Il échappait surtout de

cette manière à l'obligation de lever la taille, ce qu'il craignait

bien plus encore que l'obligation de la payer, et avec raison; car il

n'y eut jamais, dans l'ancien régime, ni même, je pense, dans aucun

régime, de pire condition que celle du collecteur paroissial de la

taille. J'aurai occasion de le montrer plus loin. Personne cependant

dans le village, excepté les gentilshommes, ne pouvait échapper à cette

charge: plutôt que de s'y soumettre, le roturier riche louait son bien

et se retirait à la ville prochaine. Turgot est d'accord avec tous

les documents secrets que j'ai eu l'occasion de consulter, quand il

nous dit «que la collecte de la taille change en bourgeois des villes

presque tous les propriétaires roturiers des campagnes.» Ceci est, pour

le dire en passant, l'une des raisons qui firent que la France était

plus remplie de villes, et surtout de petites villes, que la plupart

des autres pays d'Europe.

Cantonné ainsi dans des murailles, le roturier riche perdait bientôt

les goûts et l'esprit des champs; il devenait entièrement étranger aux

travaux et aux affaires de ceux de ses pareils qui y étaient restés. Sa

vie n'avait plus pour ainsi dire qu'un seul but: il aspirait à devenir

dans sa ville adoptive un fonctionnaire public.

C'est une très-grande erreur de croire que la passion de presque tous

les Français de nos jours, et en particulier de ceux des classes

moyennes, pour les places, soit née depuis la Révolution; elle a pris

naissance plusieurs siècles auparavant, et elle n'a cessé, depuis ce

temps, de s'accroître, grâce à mille aliments nouveaux qu'on a eu soin

de lui donner.

Les places, sous l'ancien régime, ne ressemblaient pas toujours aux

nôtres, mais il y en avait encore plus, je pense; le nombre des petites

n'avait presque pas de fin. De 1693 à 1709 seulement, on calcule qu'il

en fut créé quarante mille, presque toutes à la portée des moindres

bourgeois. J'ai compté en 1750, dans une ville de province de médiocre

étendue, jusqu'à cent neuf personnes occupées à rendre la justice, et

cent vingt-six chargées de faire exécuter les arrêts des premières,

tous gens de la ville. L'ardeur des bourgeois à remplir ces places

était réellement sans égale. Dès que l'un d'eux se sentait possesseur

d'un petit capital, au lieu de l'employer dans le négoce il s'en

servait aussitôt pour acheter une place. Cette misérable ambition a

plus nui aux progrès de l'agriculture et du commerce en France que

les maîtrises et la taille même. Quand les places venaient à manquer,

l'imagination des solliciteurs se mettant à l'œuvre en avait bientôt

inventé de nouvelles. Un sieur Lemberville publie un mémoire pour

prouver qu'il est tout à fait conforme à l'intérêt public de créer des

inspecteurs pour une certaine industrie, et il termine en s'offrant

lui-même pour l'emploi. Qui de nous n'a connu ce Lemberville? Un homme

pourvu de quelques lettres et d'un peu d'aisance ne jugeait pas enfin

qu'il fût séant de mourir sans avoir été fonctionnaire public. «Chacun,

suivant son état, dit un contemporain, veut être quelque chose de par

le roi.»

La plus grande différence qui se voie en cette matière entre les temps

dont je parle ici et les nôtres, c'est qu'alors le gouvernement vendait

les places, tandis qu'aujourd'hui il les donne; pour les acquérir on ne

fournit plus son argent; on fait mieux, on se livre soi-même.

Séparé des paysans par la différence des lieux et plus encore du genre

de vie, le bourgeois l'était le plus souvent aussi par l'intérêt. On

se plaint avec beaucoup de justice du privilége des nobles en matière

d'impôt; mais que dire de ceux des bourgeois? On compte par milliers

les offices qui les exemptent de tout ou partie des charges publiques:

celui-ci de la milice, cet autre de la corvée, ce dernier de la taille.

Quelle est la paroisse, dit-on dans un écrit du temps, qui ne compte

dans son sein, indépendamment des gentilshommes et des ecclésiastiques,

plusieurs habitants qui se sont procuré, à l'aide de charges ou de

commission, quelque exception d'impôt? L'une des raisons qui font

de temps à autre abolir un certain nombre d'offices destinés aux

bourgeois, c'est la diminution de recette qu'amène un si grand nombre

d'individus soustraits à la taille. Je ne doute point que le nombre des

exempts ne fût aussi grand, et souvent plus grand, dans la bourgeoisie

que dans la noblesse.

Ces misérables prérogatives remplissaient d'envie ceux qui en

étaient privés, et du plus égoïste orgueil ceux qui les possédaient.

Il n'y a rien de plus visible, pendant tout le dix-huitième siècle,

que l'hostilité des bourgeois des villes contre les paysans de leur

banlieue, et la jalousie de la banlieue contre la ville. «Chacune des

villes, dit Turgot, occupée de son intérêt particulier, est disposée à

y sacrifier les campagnes et les villages de son arrondissement.» «Vous

avez souvent été obligés, dit-il ailleurs en parlant à ses subdélégués,

de réprimer la tendance constamment usurpatrice et envahissante qui

caractérise la conduite des villes à l'égard des campagnes et des

villages de leur arrondissement.»

Le peuple même qui vit avec les bourgeois dans l'enceinte de la ville

leur devient étranger, presque ennemi. La plupart des charges locales

qu'ils établissent sont tournées de façon à porter particulièrement sur

les classes basses. J'ai eu plus d'une fois occasion de vérifier ce

que dit le même Turgot dans un autre endroit de ses ouvrages, que les

bourgeois des villes avaient trouvé le moyen de régler les octrois de

manière à ce qu'ils ne pesassent pas sur eux.

Mais ce qu'on aperçoit surtout dans tous les actes de cette

bourgeoisie, c'est la crainte de se voir confondue avec le peuple,

et le désir passionné d'échapper par tous les moyens au contrôle de

celui-ci.

«S'il plaisait au roi,» disent les bourgeois d'une ville dans un

mémoire au contrôleur général, «que la place de maire redevînt

élective, il conviendrait d'obliger les électeurs à ne choisir que

parmi les principaux notables, et même dans le présidial.»

Nous avons vu comment il avait été dans la politique de nos rois

d'enlever successivement au peuple des villes l'usage de ses droits

politiques. De Louis XI à Louis XV, toute leur législation révèle cette

pensée. Souvent les bourgeois de la ville s'y associent, quelquefois

ils la suggèrent.

Lors de la réforme municipale de 1764, un intendant consulte les

officiers municipaux d'une petite ville sur la question de savoir s'il

faut conserver aux artisans et _autre menu peuple_ le droit d'élire

les magistrats. Ces officiers répondent qu'à la vérité «le peuple

n'a jamais abusé de ce droit, et qu'il serait doux sans doute de lui

conserver la consolation de choisir ceux qui doivent le commander;

mais qu'il vaut mieux encore, pour le maintien du bon ordre et de

la tranquillité publique, se reposer de ce fait sur l'assemblée des

notables.» Le subdélégué mande de son côté qu'il a réuni chez lui, en

conférence secrète, les «six meilleurs citoyens de la ville.» Ces six

meilleurs citoyens sont tombés unanimement d'accord que le mieux serait

de confier l'élection, non pas même à l'assemblée des notables, comme

le proposaient les officiers municipaux, mais à un certain nombre de

députés choisis dans les différents corps dont cette assemblée se

compose. Le subdélégué, plus favorable aux libertés du peuple que ces

bourgeois mêmes, tout en faisant connaître leur avis, ajoute «qu'il est

cependant bien dur à des artisans de payer, sans pouvoir en contrôler

l'emploi, des sommes qu'ont imposées ceux de leurs concitoyens qui sont

peut-être, à cause de leurs priviléges d'impôts, le moins intéressés

dans la question.»

«Mais achevons le tableau; considérons maintenant la bourgeoisie en

elle-même, à part du peuple, comme nous avons considéré la noblesse à

part des bourgeois. Nous remarquons dans cette petite portion de la

nation, mise à l'écart du reste, des divisions infinies. Il semble que

le peuple français soit comme ces prétendus corps élémentaires dans

lesquels la chimie moderne rencontre de nouvelles particules séparables

à mesure qu'elle les regarde de plus près. Je n'ai pas trouvé moins

de trente-six corps différents parmi les notables d'une petite ville.

Ces différents corps, quoique fort menus, travaillent sans cesse à

s'amincir encore; ils vont tous les jours se purgeant des parties

hétérogènes qu'ils peuvent contenir, afin de se réduire aux éléments

simples. Il y en a que ce beau travail a réduits à trois ou quatre

membres. Leur personnalité n'en est que plus vive et leur humeur plus

querelleuse. Tous sont séparés les uns des autres par quelques petits

priviléges, les moins honnêtes étant encore signes d'honneur. Entre

eux, ce sont des luttes éternelles de préséance. L'intendant et les

tribunaux sont étourdis du bruit de leurs querelles.» On vient enfin de

décider que «l'eau bénite sera donnée au présidial avant de l'être au

corps de ville. Le parlement hésitait; mais le roi a évoqué l'affaire

en son conseil, et a décidé lui-même. Il était temps; cette affaire

faisait fermenter toute la ville.» Si l'on accorde à l'un des corps le

pas sur l'autre dans l'assemblée générale des notables, celui-ci cesse

d'y paraître; il renonce aux affaires publiques plutôt que de voir,

dit-il, sa dignité ravalée. Le corps des perruquiers de la ville de

la Flèche décide «qu'il témoignera de cette manière la juste douleur

que lui cause la préséance accordée aux boulangers.» Une partie des

notables d'une ville refuse obstinément de remplir leur office «parce

que, dit l'intendant, il s'est introduit dans l'assemblée quelques

artisans auxquels les principaux bourgeois se trouvent humiliés

d'être associés.» «Si la place d'échevin, dit l'intendant d'une autre

province, est donnée à un notaire, cela dégoûtera les autres notables,

les notaires étant ici des gens sans naissance, qui ne sont pas de

familles de notables et ont tous été clercs.» Les six meilleurs

citoyens dont j'ai déjà parlé, et qui décident si aisément que le

peuple doit être privé de ses droits politiques, se trouvent dans une

étrange perplexité quand il s'agit d'examiner quels seront les notables

et quel ordre de préséance il convient d'établir entre eux. En pareille

matière ils n'expriment plus modestement que des doutes; ils craignent,

disent-ils, «de faire à quelques-uns de leurs concitoyens une douleur

trop sensible.»

La vanité naturelle aux Français se fortifie et s'aiguise dans le

frottement incessant de l'amour-propre de ces petits corps, et le

légitime orgueil du citoyen s'y oublie. Au seizième siècle la plupart

des corporations dont je viens de parler existent déjà; mais leurs

membres, après avoir réglé entre eux les affaires de leur association

particulière, se réunissent sans cesse à tous les autres habitants pour

s'occuper ensemble des intérêts généraux de la cité. Au dix-huitième

ils sont presque entièrement repliés sur eux-mêmes, car les actes de

la vie municipale sont devenus rares, et ils s'exécutent tous par

mandataires. Chacune de ces petites sociétés ne vit donc que pour soi,

ne s'occupe que de soi, n'a d'affaires que celles qui la touchent.

Nos pères n'avaient pas le mot d'_individualisme_, que nous avons

forgé pour notre usage, parce que, de leur temps, il n'y avait pas en

effet d'individu qui n'appartînt à un groupe et qui pût se considérer

absolument seul; mais chacun des mille petits groupes dont la société

française se composait ne songeait qu'à lui-même. C'était, si je puis

m'exprimer ainsi, une sorte d'individualisme collectif, qui préparait

les âmes au véritable individualisme que nous connaissons.

Et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que tous ces hommes qui se

tenaient si à l'écart les uns des autres étaient devenus tellement

semblables entre eux qu'il eût suffi de les faire changer de place pour

ne pouvoir plus les reconnaître. Bien plus, qui eût pu sonder leur

esprit eût découvert que ces petites barrières qui divisaient des gens

si pareils leur paraissaient à eux-mêmes aussi contraires à l'intérêt

public qu'au bon sens, et qu'en théorie ils adoraient déjà l'unité.

Chacun d'eux ne tenait à sa condition particulière que parce que

d'autres se particularisaient par la condition; mais ils étaient tous

prêts à se confondre dans la même masse, pourvu que personne n'eût rien

à part et n'y dépassât le niveau commun.

CHAPITRE X.

Comment la destruction de la liberté politique et la séparation

des classes ont causé presque toutes les maladies dont l'ancien

régime est mort.

De toutes les maladies qui attaquaient la constitution de l'ancien

régime et le condamnaient à périr, je viens de peindre la plus

mortelle. Je veux revenir encore sur la source d'un mal si dangereux et

si étrange, et montrer combien d'autres maux en sont sortis avec lui.

Si les Anglais, au partir du moyen âge, avaient entièrement perdu

comme nous la liberté politique et toutes les franchises locales qui

ne peuvent exister longtemps sans elle, il est très-probable que les

différentes classes dont leur aristocratie se compose se fussent mises

chacune à part, ainsi que cela a eu lieu en France, et, plus ou moins,

sur le reste du continent, et que toutes ensemble se fussent séparées

du peuple. Mais la liberté les força de se tenir toujours à portée les

unes des autres afin de pouvoir s'entendre au besoin.

Il est curieux de voir comment la noblesse anglaise, poussée par son

ambition même, a su, quand cela lui paraissait nécessaire, se mêler

familièrement à ses inférieurs et feindre de les considérer comme

ses égaux. Arthur Young, que j'ai déjà cité, et dont le livre est

un des ouvrages les plus instructifs qui existent sur l'ancienne

France, raconte que, se trouvant un jour à la campagne chez le duc

de Liancourt, il témoigna le désir d'interroger quelques-uns des

plus habiles et des plus riches cultivateurs des environs. Le duc

chargea son intendant de les lui amener. Sur quoi l'Anglais fait cette

remarque: «Chez un seigneur anglais, on aurait fait venir trois ou

quatre cultivateurs (_farmers_), qui auraient dîné avec la famille, et

parmi des dames du premier rang. J'ai vu cela au moins cent fois dans

nos îles. C'est une chose que l'on chercherait vainement en France

depuis Calais jusqu'à Bayonne.»

Assurément, l'aristocratie d'Angleterre était de nature plus altière

que celle de France, et moins disposée à se familiariser avec tout ce

qui vivait au-dessous d'elle; mais les nécessités de sa condition l'y

réduisaient. Elle était prête à tout pour commander. On ne voit plus

depuis des siècles chez les Anglais d'autres inégalités d'impôts que

celles qui furent successivement introduites en faveur des classes

nécessiteuses. Considérez, je vous prie, où des principes politiques

différents peuvent conduire des peuples si proches! Au dix-huitième

siècle, c'est le pauvre qui jouit, en Angleterre, du privilége d'impôt;

en France, c'est le riche. Là, l'aristocratie a pris pour elle les

charges publiques les plus lourdes, afin qu'on lui permît de gouverner;

ici, elle a retenu jusqu'à la fin l'immunité d'impôt pour se consoler

d'avoir perdu le gouvernement.

Au quatorzième siècle, la maxime: _N'impose qui ne veut_, paraît aussi

solidement établie en France qu'en Angleterre même. On la rappelle

souvent: y contrevenir semble toujours acte de tyrannie; s'y conformer,

rentrer dans le droit. A cette époque, on rencontre, ainsi que je l'ai

déjà dit, une foule d'analogies entre nos institutions politiques

et celles des Anglais; mais alors les destinées des deux peuples se

séparent et vont toujours devenant plus dissemblables, à mesure que le

temps marche. Elles ressemblent à deux lignes qui, partant d'un point

voisin, mais dans une inclinaison un peu différente, s'écartent ensuite

indéfiniment à mesure qu'elles s'allongent.

J'ose affirmer que, du jour où la nation, fatiguée des longs désordres

qui avaient accompagné la captivité du roi Jean et la démence de

Charles VI, permit aux rois d'établir un impôt général sans son

concours, et où la noblesse eut la lâcheté de laisser taxer le tiers

état pourvu qu'on l'exceptât elle-même; de ce jour-là fut semé le germe

de presque tous les vices et de presque tous les abus qui ont travaillé

l'ancien régime pendant le reste de sa vie et ont fini par causer

violemment sa mort; et j'admire la singulière sagacité de Commines

quand il dit: «Charles VII, qui gagna ce point d'imposer la taille à

son plaisir, sans le consentement des états, chargea fort son âme et

celle de ses successeurs, et fit à son royaume une plaie qui longtemps

saignera.»

Considérez comment la plaie s'est élargie en effet avec le cours des

ans; suivez pas à pas le fait dans ses conséquences.

Forbonnais dit avec raison, dans ses savantes _Recherches sur les

Finances de la France_, que dans le moyen âge les rois vivaient

généralement des revenus de leurs domaines; «et comme les besoins

extraordinaires, ajoute-t-il, étaient pourvus par des contributions

extraordinaires, elles portaient également sur le clergé, la noblesse

et le peuple.»

La plupart des impôts généraux votés par les trois ordres, durant le

quatorzième siècle, ont en effet ce caractère. Presque toutes les

taxes établies à cette époque sont _indirectes_, c'est-à-dire qu'elles

sont acquittées par tous les consommateurs indistinctement. Parfois

l'impôt est direct; il porte alors non sur la propriété, mais sur le

revenu. Les nobles, les ecclésiastiques et les bourgeois sont tenus

d'abandonner au roi, durant une année, le dixième, par exemple, de tous

leurs revenus. Ce que je dis là des impôts votés par les états généraux

doit s'entendre également de ceux qu'établissaient, à la même époque,

les différents états provinciaux sur leurs territoires.

Il est vrai que, dès ce temps-là, l'impôt direct, connu sous le nom de

_taille_, ne pesait jamais sur le gentilhomme. L'obligation du service

militaire gratuit en dispensait celui-ci; mais la taille, comme impôt

général, était alors d'un usage restreint, plutôt applicable à la

seigneurie qu'au royaume.

Quand le roi entreprit pour la première fois de lever des taxes de

sa propre autorité, il comprit qu'il fallait d'abord en choisir une

qui ne parût pas frapper directement sur les nobles; car ceux-ci,

qui formaient alors pour la royauté la classe rivale et dangereuse,

n'eussent jamais souffert une nouveauté qui leur eût été si

préjudiciable; il fit donc choix d'un impôt dont ils étaient exempts;

il prit la taille.

A toutes les inégalités particulières qui existaient déjà s'en joignit

ainsi une plus générale, qui aggrava et maintint toutes les autres.

A partir de là, à mesure que les besoins du trésor public croissent

avec les attributions du pouvoir central, la taille s'étend et se

diversifie; bientôt elle est décuplée, et toutes les nouvelles taxes

deviennent des tailles. Chaque année l'inégalité d'impôt sépare donc

les classes et isole les hommes plus profondément qu'ils ne l'avaient

été jusque-là. Du moment où l'impôt avait pour objet, non d'atteindre

les plus capables de le payer, mais les plus incapables de s'en

défendre, on devait être amené à cette conséquence monstrueuse de

l'épargner au riche et d'en charger le pauvre. On assure que Mazarin,

manquant d'argent, imagina d'établir une taxe sur les principales

maisons de Paris, mais qu'ayant rencontré dans les intéressés quelque

résistance, il se borna à ajouter les cinq millions dont il avait

besoin au brevet général de la taille. Il voulait imposer les citoyens

les plus opulents; il se trouva avoir imposé les plus misérables; mais

le trésor n'y perdit rien.

Le produit de taxes si mal réparties avait des limites, et les besoins

des princes n'en avaient plus. Cependant ils ne voulaient ni convoquer

les états pour en obtenir des subsides, ni provoquer la noblesse, en

l'imposant, à les réclamer.

De là vint cette prodigieuse et malfaisante fécondité de l'esprit

financier, qui caractérise si singulièrement l'administration des

deniers publics durant les trois derniers siècles de la monarchie.

Il faut étudier dans ses détails l'histoire administrative et

financière de l'ancien régime pour comprendre à quelles pratiques

violentes ou déshonnêtes le besoin d'argent peut réduire un

gouvernement doux, mais sans publicité et sans contrôle, une fois

que le temps a consacré son pouvoir et l'a délivré de la peur des

révolutions, cette dernière sauvegarde des peuples.

L'ancien régime et la révolution · 第 8 / 27 段