Les corps de justice avaient conservé le droit de faire des règlements

de police et en usaient souvent; mais ces règlements n'étaient

applicables que sur une partie du territoire, et, le plus souvent, dans

un seul lieu. Le conseil pouvait toujours les casser, et il les cassait

sans cesse, quand il s'agissait des juridictions inférieures. De son

côté, il faisait tous les jours des règlements généraux, applicables

également à tout le royaume, soit sur des matières différentes de

celles que les tribunaux avaient réglementées, soit sur les mêmes

matières qu'ils réglaient autrement. Le nombre de ces règlements, ou,

comme on disait alors, de ces _arrêts du conseil_, est immense, et il

s'accroît sans cesse à mesure qu'on s'approche de la Révolution. Il

n'y a presque aucune partie de l'économie sociale ou de l'organisation

politique qui n'ait été remaniée par des arrêts du conseil pendant les

quarante ans qui la précèdent.

Dans l'ancienne société féodale, si le seigneur possédait de grands

droits, il avait aussi de grandes charges. C'était à lui à secourir les

indigents dans l'intérieur de ses domaines. Nous trouvons une dernière

trace de cette vieille législation de l'Europe dans le code prussien

de 1795, où il est dit: «Le seigneur doit veiller à ce que les paysans

pauvres reçoivent l'éducation. Il doit, autant que possible, procurer

des moyens de vivre à ceux de ses vassaux qui n'ont point de terre. Si

quelques-uns d'entre eux tombent dans l'indigence, il est obligé de

venir à leur secours.»

Aucune loi semblable n'existait plus en France depuis longtemps.

Comme on avait ôté au seigneur ses anciens pouvoirs, il s'était

soustrait à ses anciennes obligations. Aucune autorité locale, aucun

conseil, aucune association provinciale ou paroissiale n'avait pris

sa place. Nul n'était plus obligé par la loi à s'occuper des pauvres

des campagnes; le gouvernement central avait entrepris hardiment de

pourvoir seul à leurs besoins.

Tous les ans le conseil assignait à chaque province, sur le produit

général des taxes, certains fonds que l'intendant distribuait en

secours dans les paroisses. C'était à lui que devait s'adresser le

cultivateur nécessiteux. Dans les temps de disette, c'était l'intendant

qui faisait distribuer au peuple du blé ou du riz. Le conseil rendait

annuellement des arrêts qui ordonnaient d'établir, dans certains lieux

qu'il avait soin d'indiquer lui-même, des ateliers de charité où les

paysans les plus pauvres pouvaient travailler moyennant un léger

salaire. On doit croire aisément qu'une charité faite de si loin était

souvent aveugle ou capricieuse, et toujours très-insuffisante.

Le gouvernement central ne se bornait pas à venir au secours des

paysans dans leurs misères; il prétendait leur enseigner l'art

de s'enrichir, les y aider et les y forcer au besoin. Dans ce but

il faisait distribuer de temps en temps par ses intendants et ses

subdélégués de petits écrits sur l'art agricole, fondait des sociétés

d'agriculture, promettait des primes, entretenait à grands frais des

pépinières dont il distribuait les produits. Il semble qu'il eût été

plus efficace d'alléger le poids et de diminuer l'inégalité des charges

qui opprimaient alors l'agriculture; mais c'est ce dont on ne voit pas

qu'il se soit avisé jamais.

Quelquefois le conseil entendait obliger les particuliers à prospérer,

quoi qu'ils en eussent. Les arrêts qui contraignent les artisans à se

servir de certaines méthodes et à fabriquer de certains produits sont

innombrables; et comme les intendants ne suffisaient pas à surveiller

l'application de toutes ces règles, il existait des inspecteurs

généraux de l'industrie qui parcouraient les provinces pour y tenir la

main.

Il y a des arrêts du conseil qui prohibent certaines cultures dans des

terres que ce conseil y déclare peu propres. On en trouve où il ordonne

d'arracher des vignes plantées, suivant lui, dans un mauvais sol,

tant le gouvernement était déjà passé du rôle de souverain à celui de

tuteur.

CHAPITRE III.

Comment ce qu'on appelle aujourd'hui la tutelle administrative est

une institution de l'ancien régime.

En France, la liberté municipale a survécu à la féodalité. Lorsque

déjà les seigneurs n'administraient plus les campagnes, les villes

conservaient encore le droit de se gouverner. On en rencontre, jusque

vers la fin du dix-septième siècle, qui continuent à former comme de

petites républiques démocratiques, où les magistrats sont librement

élus par tout le peuple et responsables envers lui, où la vie

municipale est publique et active, où la cité se montre encore fière de

ses droits et très-jalouse de son indépendance.

Les élections ne furent abolies généralement pour la première fois

qu'en 1692. Les fonctions municipales furent alors mises _en offices_,

c'est-à-dire que le roi vendit, dans chaque ville, à quelques

habitants, le droit de gouverner perpétuellement tous les autres.

C'était sacrifier, avec la liberté des villes, leur bien-être; car si

la mise en office des fonctions publiques a eu souvent d'utiles effets

quand il s'est agi des tribunaux, parce que la condition première

d'une bonne justice est l'indépendance complète du juge, elle n'a

jamais manqué d'être très-funeste toutes les fois qu'il s'est agi de

l'administration proprement dite, où on a surtout besoin de rencontrer

la responsabilité, la subordination et le zèle. Le gouvernement de

l'ancienne monarchie ne s'y trompait pas: il avait grand soin de ne

point user pour lui-même du régime qu'il imposait aux villes, et il

se gardait bien de mettre en offices les fonctions de subdélégués et

d'intendants.

Et ce qui est bien digne de tous les mépris de l'histoire, cette

grande révolution fut accomplie sans aucune vue politique. Louis XI

avait restreint les libertés municipales parce que leur caractère

démocratique lui faisait peur; Louis XIV les détruisit sans les

craindre. Ce qui le prouve, c'est qu'il les rendit à toutes les villes

qui purent les racheter. En réalité, il voulait moins les abolir

qu'en trafiquer, et, s'il les abolit en effet, ce fut pour ainsi dire

sans y penser, par pur expédient de finances; et, chose étrange, le

même jeu se continue pendant quatre-vingts ans. Sept fois, durant cet

espace, on vend aux villes le droit d'élire leurs magistrats, et,

quand elles en ont de nouveau goûté la douceur, on le leur reprend

pour le leur revendre. Le motif de la mesure est toujours le même, et

souvent on l'avoue. «Les nécessités de nos finances,» est-il dit dans

le préambule de l'édit de 1722, «nous obligent à chercher les moyens

les plus sûrs de les soulager.» Le moyen était sûr, mais ruineux pour

ceux sur qui tombait cet étrange impôt. «Je suis frappé de l'énormité

des finances qui ont été payées dans tous les temps pour racheter les

offices municipaux,» écrit un intendant au contrôleur général en 1764.

«Le montant de cette finance employé en ouvrages utiles aurait tourné

au profit de la ville, qui, au contraire, n'a senti que le poids de

l'autorité et des priviléges de ces offices.» Je n'aperçois pas de

trait plus honteux dans toute la physionomie de l'ancien régime.

Il semble difficile de dire aujourd'hui précisément comment se

gouvernaient les villes au dix-huitième siècle; car, indépendamment de

ce que l'origine des pouvoirs municipaux change sans cesse, comme il

vient d'être dit, chaque ville conserve encore quelques lambeaux de son

ancienne constitution et a des usages propres. Il n'y a peut-être pas

deux villes en France où tout se ressemble absolument; mais c'est là

une diversité trompeuse, qui cache la similitude.

En 1764, le gouvernement entreprit de faire une loi générale sur

l'administration des villes. Il se fit envoyer par ses intendants des

mémoires sur la manière dont les choses se passaient alors dans chacune

d'elles. J'ai retrouvé une partie de cette enquête, et j'ai achevé

de me convaincre en la lisant que les affaires municipales étaient

conduites de la même manière à peu près partout. Les différences ne

sont plus que superficielles et apparentes; le fond est partout le même.

Le plus souvent le gouvernement des villes est confié à deux

assemblées. Toutes les grandes villes sont dans ce cas et la plupart

des petites.

La première assemblée est composée d'officiers municipaux, plus ou

moins nombreux suivant les lieux. C'est le pouvoir exécutif de la

commune, _le corps de ville_, comme on disait alors. Ses membres

exercent un pouvoir temporaire et sont élus, quand le roi a établi

l'élection ou que la ville a pu racheter les offices. Ils remplissent

leur charge à perpétuité moyennant finance, lorsque le roi a rétabli

les offices et a réussi à les vendre, ce qui n'arrive pas toujours;

car cette sorte de marchandise s'avilit de plus en plus à mesure que

l'autorité municipale se subordonne davantage au pouvoir central. Dans

tous les cas ces officiers municipaux ne reçoivent pas de salaire,

mais ils ont toujours des exemptions d'impôts et des priviléges. Point

d'ordre hiérarchique parmi eux; l'administration est collective. On ne

voit pas de magistrat qui la dirige particulièrement et en réponde. Le

maire est le président du corps de la ville, non l'administrateur de la

cité.

La seconde assemblée, qu'on nomme l'_assemblée générale_, élit le corps

de ville, là où l'élection a lieu encore, et partout elle continue à

prendre part aux principales affaires.

Au quinzième siècle, l'assemblée générale se composait souvent de

tout le peuple; cet usage, dit l'un des mémoires de l'enquête, _était

d'accord avec le génie populaire de nos anciens_. C'est le peuple tout

entier qui élisait alors ses officiers municipaux; c'est lui qu'on

consultait quelquefois; c'est à lui qu'on rendait compte. A la fin du

dix-septième siècle, cela se rencontre encore parfois.

Au dix-huitième siècle, ce n'est plus le peuple lui-même agissant en

corps qui forme l'assemblée générale. Celle-ci est presque toujours

représentative. Mais ce qu'il faut bien considérer, c'est que nulle

part elle n'est plus élue par la masse du public et n'en reçoit

l'esprit. Partout elle est composée de _notables_, dont quelques-uns y

paraissent en vertu d'un droit qui leur est propre; les autres y sont

envoyés par des corporations ou des compagnies, et chacun y remplit un

mandat impératif que lui a donné cette petite société particulière.

A mesure qu'on avance dans le siècle, le nombre des notables de

droit se multiplie dans le sein de cette assemblée; les députés des

corporations industrielles y deviennent moins nombreux ou cessent d'y

paraître. On n'y rencontre plus que ceux des _corps_; c'est-à-dire?

que l'assemblée contient seulement des bourgeois et ne reçoit presque

plus d'artisans. Le peuple, qui ne se laisse pas prendre aussi

aisément qu'on se l'imagine aux vains semblants de la liberté, cesse

alors partout de s'intéresser aux affaires de la commune et vit

dans l'intérieur de ses propres murs comme un étranger. Inutilement

ses magistrats essayent de temps en temps de réveiller en lui ce

patriotisme municipal qui a fait tant de merveilles dans le moyen

âge: il reste sourd. Les plus grands intérêts de la ville semblent

ne plus le toucher. On voudrait qu'il allât voter, là où on a cru

devoir conserver la vaine image d'une élection libre: il s'entête à

s'abstenir. Rien de plus commun qu'un pareil spectacle dans l'histoire.

Presque tous les princes qui ont détruit la liberté ont tenté d'abord

d'en maintenir les formes: cela s'est vu depuis Auguste jusqu'à nos

jours; ils se flattaient ainsi de réunir à la force morale que donne

toujours l'assentiment public les commodités que la puissance absolue

peut seule offrir. Presque tous ont échoué dans cette entreprise, et

ont bientôt découvert qu'il était impossible de faire durer longtemps

ces menteuses apparences là où la réalité n'était plus.

Au dix-huitième siècle le gouvernement municipal des villes avait

donc dégénéré partout en une petite oligarchie. Quelques familles y

conduisaient toutes les affaires dans des vues particulières, loin de

l'œil du public et sans être responsables envers lui: c'est une maladie

dont cette administration est atteinte dans la France entière. Tous

les intendants la signalent; mais le seul remède qu'ils imaginent,

c'est l'assujettissement toujours plus grand des pouvoirs locaux au

gouvernement central.

Il était cependant difficile d'y mieux réussir qu'on ne l'avait

déjà fait; indépendamment des édits qui de temps à autre modifient

l'administration de toutes les villes, les lois particulières à chacune

d'elles sont souvent bouleversées par des règlements du conseil non

enregistrés, rendus sur les propositions des intendants, sans enquête

préalable, et quelquefois sans que les habitants de la ville eux-mêmes

s'en doutent.

«Cette mesure,» disent les habitants d'une ville qui avait été atteinte

par un semblable arrêt, «a étonné tous les ordres de la ville, qui ne

s'attendaient à rien de semblable.»

Les villes ne peuvent ni établir un octroi, ni lever une contribution,

ni hypothéquer, ni vendre, ni plaider, ni affermer leurs biens, ni les

administrer, ni faire emploi de l'excédant de leurs recettes, sans

qu'il intervienne un arrêt du conseil sur le rapport de l'intendant.

Tous leurs travaux sont exécutés sur des plans et d'après des devis

que le conseil a approuvés par arrêt. C'est devant l'intendant ou ses

subdélégués qu'on les adjuge, et c'est d'ordinaire l'ingénieur ou

l'architecte de l'État qui les conduit. Voilà qui surprendra bien ceux

qui pensent que tout ce qu'on voit en France est nouveau.

Mais le gouvernement central entre bien plus avant encore dans

l'administration des villes que cette règle même ne l'indique; son

pouvoir y est bien plus étendu que son droit.

Je trouve dans une circulaire adressée vers le milieu du siècle par le

contrôleur général à tous les intendants: «Vous donnerez une attention

particulière à tout ce qui se passe dans les assemblées municipales.

Vous vous en ferez rendre le compte le plus exact et remettre toutes

les délibérations qui y seront prises, pour me les envoyer sur-le-champ

avec votre avis.»

On voit en effet par la correspondance de l'intendant avec ses

subdélégués que le gouvernement a la main dans toutes les affaires des

villes, dans les moindres comme dans les plus grandes. On le consulte

sur tout, et il a un avis décidé sur tout; il y règle jusqu'aux

fêtes. C'est lui qui commande, dans certains cas, les témoignages de

l'allégresse publique, qui fait allumer les feux de joie et illuminer

les maisons. Je trouve un intendant qui met à l'amende de 20 livres des

membres de la garde bourgeoise qui se sont absentés du _Te Deum_.

Aussi les officiers municipaux ont-ils un sentiment convenable de leur

néant.

«Nous vous prions très-humblement, Monseigneur,» écrivent quelques-uns

d'entre eux à l'intendant, «de nous accorder votre bienveillance et

votre protection. Nous tâcherons de ne pas nous en rendre indignes par

notre soumission à tous les ordres de Votre Grandeur.» «Nous n'avons

jamais résisté à vos volontés, Monseigneur,» écrivent d'autres, qui

s'intitulent encore magnifiquement _Pairs de la ville_.

C'est ainsi que la classe bourgeoise se prépare au gouvernement et le

peuple à la liberté.

Au moins, si cette étroite dépendance des villes avait préservé leurs

finances! mais il n'en est rien. On avance que sans la centralisation

les villes se ruineraient aussitôt: je l'ignore; mais il est certain

que, dans le dix-huitième siècle, la centralisation ne les empêchait

pas de se ruiner. Toute l'histoire administrative de ce temps est

pleine du désordre de leurs affaires.

Que si nous allons des villes aux villages, nous rencontrons d'autres

pouvoirs, d'autres formes; même dépendance.

Je vois bien des indices qui m'annoncent que dans le moyen âge les

habitants de chaque village ont formé une communauté distincte du

seigneur. Celui-ci s'en servait, la surveillait, la gouvernait; mais

elle possédait en commun certains biens dont elle avait la propriété

propre; elle élisait ses chefs, elle s'administrait elle-même

démocratiquement.

Cette vieille constitution de la paroisse se retrouve chez toutes les

nations qui ont été féodales et dans tous les pays où ces nations

ont porté les débris de leurs lois. On en voit partout la trace en

Angleterre, et elle était encore toute vivante en Allemagne il y a

soixante ans, ainsi qu'on peut s'en convaincre en lisant le code du

grand Frédéric. En France même, au dix-huitième siècle, il en existe

encore quelques vestiges.

Je me souviens que, quand je recherchais pour la première fois, dans

les archives d'une intendance, ce que c'était qu'une paroisse de

l'ancien régime, j'étais surpris de retrouver, dans cette communauté

si pauvre et si asservie, plusieurs des traits qui m'avaient frappé

jadis dans les communes rurales d'Amérique, et que j'avais jugés

alors à tort devoir être une singularité particulière au nouveau

monde. Ni l'une ni l'autre n'ont de représentation permanente, de

corps municipal proprement dit; l'une et l'autre sont administrées

par des fonctionnaires qui agissent séparément, sous la direction de

la communauté tout entière. Toutes deux ont, de temps à autre, des

assemblées générales où tous les habitants, réunis dans un seul corps,

élisent leurs magistrats et règlent les principales affaires. Elles se

ressemblent, en un mot, autant qu'un vivant peut ressembler à un mort.

Ces deux êtres si différents dans leurs destinées ont eu, en effet,

même naissance.

Transportée d'un seul coup loin de la féodalité et maîtresse absolue

d'elle-même, la paroisse rurale du moyen âge est devenue le _township_

de la Nouvelle-Angleterre. Séparée du seigneur, mais serrée dans la

puissante main de l'État, elle est devenue en France ce que nous allons

dire.

Au dix-huitième siècle, le nombre et le nom des fonctionnaires de

la paroisse varient suivant les provinces. On voit par les anciens

documents que ces fonctionnaires avaient été plus nombreux quand la

vie locale avait été plus active; leur nombre a diminué à mesure

qu'elle s'est engourdie. Dans la plupart des paroisses du dix-huitième

siècle ils sont réduits à deux: l'un se nomme le _collecteur_, l'autre

s'appelle le plus souvent le _syndic_. D'ordinaire ces officiers

municipaux sont encore élus ou sont censés l'être; mais ils sont

devenus partout les instruments de l'État plus que les représentants

de la communauté. Le collecteur lève la taille sous les ordres directs

de l'intendant. Le syndic, placé sous la direction journalière du

subdélégué de l'intendant, le représente dans toutes les opérations

qui ont trait à l'ordre public ou au gouvernement. Il est son

principal agent quand il s'agit de la milice, des travaux de l'État, de

l'exécution de toutes les lois générales.

Le seigneur, comme nous l'avons déjà vu, reste étranger à tous ces

détails du gouvernement; il ne les surveille même plus; il n'y aide

pas; bien plus, ces soins par lesquels s'entretenait jadis sa puissance

lui paraissent indignes de lui, à mesure que sa puissance elle-même est

mieux détruite. On blesserait aujourd'hui son orgueil en l'invitant

à s'y livrer. Il ne gouverne plus; mais sa présence dans la paroisse

et ses priviléges empêchent qu'un bon gouvernement paroissial puisse

s'établir à la place du sien. Un particulier si différent de tous les

autres, si indépendant, si favorisé, y détruit ou y affaiblit l'empire

de toutes les règles.

Comme son contact a fait fuir successivement vers la ville, ainsi

que je le montrerai plus loin, presque tous ceux des habitants qui

possédaient de l'aisance et des lumières, il ne reste en dehors de

lui qu'un troupeau de paysans ignorants et grossiers, hors d'état de

diriger l'administration des affaires communes. «Une paroisse,» a dit

avec raison Turgot, «est un assemblage de cabanes et d'habitants non

moins passifs qu'elles.»

Les documents administratifs du dix-huitième siècle sont remplis

de plaintes que font naître l'impéritie, l'inertie et l'ignorance

des collecteurs et des syndics de paroisses. Ministres, intendants,

subdélégués, gentilshommes même, tous le déplorent sans cesse; mais

aucun ne remonte aux causes.

Jusqu'à la Révolution, la paroisse rurale de France conserve dans son

gouvernement quelque chose de cet aspect démocratique qu'on lui avait

vu dans le moyen âge. S'agit-il d'élire des officiers municipaux ou

de discuter quelque affaire commune: la cloche du village appelle les

paysans devant le porche de l'église; là, pauvres comme riches ont

le droit de se présenter. L'assemblée réunie, il n'y a point, il est

vrai, de délibération proprement dite ni de vote; mais chacun peut

exprimer son avis, et un notaire requis à cet effet et instrumentant

en plein vent recueille les différents dires et les consigne dans un

procès-verbal.

Quand on compare ces vaines apparences de la liberté avec l'impuissance

réelle qui y était jointe, on découvre déjà en petit comment le

gouvernement le plus absolu peut se combiner avec quelques-unes des

formes de la plus extrême démocratie, de telle sorte qu'à l'oppression

vienne encore s'ajouter le ridicule de n'avoir pas l'air de la voir.

Cette assemblée démocratique de la paroisse pouvait bien exprimer des

vœux, mais elle n'avait pas plus le droit de faire sa volonté que

le conseil municipal de la ville. Elle ne pouvait même parler que

quand on lui avait ouvert la bouche; car ce n'était jamais qu'après

avoir sollicité la permission expresse de l'intendant, et, comme

on le disait alors, appliquant le mot à la chose, _sous son bon

plaisir_, qu'on pouvait la réunir. Fût-elle unanime, elle ne pouvait

ni s'imposer, ni vendre, ni acheter, ni louer, ni plaider, sans que le

conseil du roi le permît. Il fallait obtenir un arrêt de ce conseil

pour réparer le dommage que le vent venait de causer au toit de

l'église ou relever le mur croulant du presbytère. La paroisse rurale

la plus éloignée de Paris était soumise à cette règle comme les plus

proches. J'ai vu des paroisses demander au conseil le droit de dépenser

25 livres.

Les habitants avaient retenu, d'ordinaire, il est vrai, le droit

d'élire par vote universel leurs magistrats; mais il arrivait souvent

que l'intendant désignait à ce petit corps électoral un candidat qui

ne manquait guère d'être nommé à l'unanimité des suffrages. D'autres

fois il cassait l'élection spontanément faite, nommait lui-même le

collecteur et le syndic, et suspendait indéfiniment toute élection

nouvelle. J'en ai vu mille exemples.

On ne saurait imaginer de destinée plus cruelle que celle de ces

fonctionnaires communaux. Le dernier agent du gouvernement central,

le subdélégué, les faisait obéir à ses moindres caprices. Souvent il

les condamnait à l'amende; quelquefois il les faisait emprisonner;

car les garanties qui, ailleurs, défendaient encore les citoyens

contre l'arbitraire, n'existaient plus ici. «J'ai fait mettre en

prison, dit un intendant en 1750, quelques principaux des communautés

qui murmuraient, et j'ai fait payer à ces communautés la course des

cavaliers de la maréchaussée. Par ce moyen elles ont été facilement

matées.» Aussi les fonctions paroissiales étaient-elles considérées

moins comme des honneurs que comme des charges auxquelles on cherchait

par toutes sortes de subterfuges à se dérober.

Et pourtant ces derniers débris de l'ancien gouvernement de la paroisse

étaient encore chers aux paysans, et aujourd'hui même, de toutes les

libertés publiques, la seule qu'ils comprennent bien, c'est la liberté

paroissiale. L'unique affaire de nature publique qui les intéresse

réellement est celle-là. Tel qui laisse volontiers le gouvernement de

toute la nation dans la main d'un maître regimbe à l'idée de n'avoir

pas à dire son mot dans l'administration de son village: tant il y a

encore de poids dans les formes les plus creuses!

Ce que je viens de dire des villes et des paroisses, il faut l'étendre

à presque tous les corps qui avaient une existence à part et une

propriété collective.

Sous l'ancien régime comme de nos jours, il n'y avait ville, bourg,

village, ni si petit hameau en France, hôpital, fabrique, couvent ni

collége, qui pût avoir une volonté indépendante dans ses affaires

particulières, ni administrer à sa volonté ses propres biens. Alors

comme aujourd'hui, l'administration tenait donc tous les Français en

tutelle, et si l'insolence du mot ne s'était pas encore produite, on

avait du moins déjà la chose.

CHAPITRE IV.

L'ancien régime et la révolution · 第 4 / 27 段