en France, en Angleterre et en Allemagne, et, à mesure que j'avançais
dans ce travail, j'étais rempli d'étonnement en voyant la prodigieuse
similitude qui se rencontre entre toutes ces lois, et j'admirais
comment des peuples si différents et si peu mêlés entre eux avaient
pu s'en donner de si semblables. Ce n'est pas qu'elles ne varient
sans cesse et presque à l'infini dans les détails, suivant les lieux;
mais leur fond est partout le même. Quand je découvrais dans la
vieille législation germanique une institution politique, une règle,
un pouvoir, je savais d'avance qu'en cherchant bien je retrouverais
quelque chose de tout semblable, quant à la substance, en France et en
Angleterre, et je ne manquais pas de l'y retrouver en effet. Chacun de
ces trois peuples m'aidait à mieux comprendre les deux autres.
Chez tous les trois le gouvernement est conduit d'après les mêmes
maximes, les assemblées politiques formées des mêmes éléments et munies
des mêmes pouvoirs. La société y est divisée de la même manière, et la
même hiérarchie se montre entre les différentes classes; les nobles
y occupent une position identique; ils ont mêmes priviléges, même
physionomie, même naturel: ce ne sont pas des hommes différents, ce
sont proprement partout les mêmes hommes.
Les constitutions des villes se ressemblent; les campagnes sont
gouvernées de la même manière. La condition des paysans est peu
différente; la terre est possédée, occupée, cultivée de même, le
cultivateur soumis aux mêmes charges. Des confins de la Pologne à
la mer d'Irlande, la seigneurie, la cour du seigneur, le fief, la
censive, les services à rendre, les droits féodaux, les corporations,
tout se ressemble. Quelquefois les noms sont les mêmes, et, ce qui
est plus remarquable encore, un seul esprit précisément anime toutes
ces institutions analogues. Je crois qu'il est permis d'avancer
qu'au quatorzième siècle les institutions sociales, politiques,
administratives, judiciaires, économiques et littéraires de l'Europe,
avaient plus de ressemblance entre elles qu'elles n'en ont peut-être
même de nos jours, où la civilisation semble avoir pris soin de frayer
tous les chemins et d'abaisser toutes les barrières.
Il n'entre pas dans mon sujet de raconter comment cette ancienne
constitution de l'Europe s'était peu à peu affaiblie et délabrée; je me
borne à constater qu'au dix-huitième siècle elle était partout à moitié
ruinée. Le dépérissement était en général moins marqué à l'orient du
continent, plus à l'occident; mais en tous lieux la vieillesse et
souvent la décrépitude se faisaient voir.
La marche de cette décadence graduelle des institutions propres du
moyen âge se suit dans leurs archives. On sait que chaque seigneurie
possédait des registres nommés _terriers_, dans lesquels, de siècle
en siècle, on indiquait les limites des fiefs et des censives, les
redevances dues, les services à rendre, les usages locaux. J'ai vu
des terriers du quatorzième et du treizième siècle qui sont des
chefs-d'œuvre de méthode, de clarté, de netteté et d'intelligence. Ils
deviennent obscurs, indigestes, incomplets et confus, à mesure qu'ils
sont plus récents, malgré le progrès général des lumières. Il semble
que la société politique tombe en barbarie dans le même temps que la
société civile achève de se civiliser.
En Allemagne même, où la vieille constitution de l'Europe avait mieux
conservé qu'en France ses traits primitifs, une partie des institutions
qu'elle avait créées étaient déjà partout détruites. Mais c'est moins
encore en voyant ce qui lui manque qu'en considérant en quel état se
trouve ce qui lui reste qu'on juge des ravages du temps.
Les institutions municipales, qui au treizième et au quatorzième siècle
avaient fait des principales villes allemandes de petites républiques
riches et éclairées, existent encore au dix-huitième; mais elles
n'offrent plus que de vaines apparences. Leurs prescriptions paraissent
en vigueur; les magistrats qu'elles ont établis portent les mêmes
noms et semblent faire les mêmes choses; mais l'activité, l'énergie,
le patriotisme communal, les vertus mâles et fécondes qu'elles ont
inspirées ont disparu. Ces anciennes institutions se sont comme
affaissées sur elles-mêmes sans se déformer.
Tous les pouvoirs du moyen âge qui subsistent encore sont atteints
de la même maladie; tous font voir le même dépérissement et la
même langueur. Bien plus, tout ce qui, sans appartenir en propre
à la constitution de ce temps, s'y est trouvé mêlé et en a retenu
l'empreinte un peu vive, perd aussitôt sa vitalité. Dans ce contact,
l'aristocratie contracte une débilité sénile; la liberté politique
elle-même, qui a rempli tout le moyen âge de ses œuvres, semble frappée
de stérilité partout où elle conserve les caractères particuliers que
le moyen âge lui avait donnés. Là où les assemblées provinciales ont
gardé, sans y rien changer, leur antique constitution, elles arrêtent
le progrès de la civilisation plutôt qu'elles n'y aident; on dirait
qu'elles sont étrangères et comme impénétrables à l'esprit nouveau des
temps. Aussi le cœur du peuple leur échappe et tend vers les princes.
L'antiquité de ces institutions ne les a pas rendues vénérables;
elles se discréditent, au contraire, chaque jour en vieillissant;
et, chose étrange, elles inspirent d'autant plus de haine qu'étant
plus en décadence elles semblent moins en état de nuire. «L'état de
choses existant,» dit un écrivain allemand, contemporain et ami de
cet ancien régime, «paraît être devenu généralement blessant pour
tous et quelquefois méprisable. Il est singulier de voir comme on
juge maintenant avec défaveur tout ce qui est vieux. Les impressions
nouvelles se font jour jusqu'au sein de nos familles et en troublent
l'ordre. Il n'y a pas jusqu'à nos ménagères qui ne veulent plus
souffrir leurs anciens meubles.» Cependant, en Allemagne, à la même
époque, comme en France, la société était en grande activité et en
prospérité toujours croissante. Mais faites bien attention à ceci:
ce trait en complète le tableau; tout ce qui vit, agit, produit est
d'origine nouvelle, non-seulement nouvelle, mais contraire.
C'est la royauté, qui n'a plus rien de commun avec la royauté du moyen
âge, possède d'autres prérogatives, tient une autre place, a un autre
esprit, inspire d'autres sentiments; c'est l'administration de l'État
qui s'étend de toutes parts sur les débris des pouvoirs locaux; c'est
la hiérarchie des fonctionnaires qui remplace de plus en plus le
gouvernement des nobles. Tous ces nouveaux pouvoirs agissent d'après
des procédés, suivent des maximes que les hommes du moyen âge n'ont pas
connus ou ont réprouvés, et qui se rapportent, en effet, à un état de
société dont ils n'avaient pas même l'idée.
En Angleterre, où l'on dirait au premier abord que l'ancienne
constitution de l'Europe est encore en vigueur, il en est aussi de
même. Si l'on veut oublier les vieux noms et écarter les vieilles
formes, on y trouvera dès le dix-septième siècle le système féodal
aboli dans sa substance, des classes qui se pénètrent, une noblesse
effacée, une aristocratie ouverte, la richesse devenue la puissance,
l'égalité devant la loi, l'égalité des charges, la liberté de la
presse, la publicité des débats; tous principes nouveaux que la société
du moyen âge ignorait. Or ce sont précisément ces choses nouvelles qui,
introduites peu à peu et avec art dans ce vieux corps, l'ont ranimé,
sans risquer de le dissoudre, et l'ont rempli d'une fraîche vigueur en
lui laissant des formes antiques. L'Angleterre du dix-septième siècle
est déjà une nation toute moderne, qui a seulement préservé dans son
sein et comme embaumé quelques débris du moyen âge.
Il était nécessaire de jeter ce coup d'œil rapide hors de la France
pour faciliter l'intelligence de ce qui va suivre; car quiconque n'a
étudié et vu que la France ne comprendra jamais rien, j'ose le dire, à
la révolution française.
CHAPITRE V.
Quelle a été l'œuvre propre de la révolution française?
Tout ce qui précède n'a eu pour but que d'éclaircir le sujet et de
faciliter la solution de cette question que j'ai posée d'abord: Quel a
été l'objet véritable de la Révolution? Quel est enfin son caractère
propre? Pourquoi précisément a-t-elle été faite? Qu'a-t-elle fait?
La Révolution n'a point été faite, comme on l'a cru, pour détruire
l'empire des croyances religieuses; elle a été essentiellement, malgré
les apparences, une révolution sociale et politique; et, dans le cercle
des institutions de cette espèce, elle n'a point tendu à perpétuer
le désordre, à le rendre en quelque sorte stable, à _méthodiser_
l'anarchie, comme disait un de ses principaux adversaires, mais plutôt
à accroître la puissance et les droits de l'autorité publique. Elle
ne devait pas changer le caractère que notre civilisation avait eu
jusque-là, comme d'autres l'ont pensé, en arrêter les progrès, ni même
altérer dans leur essence aucune des lois fondamentales sur lesquelles
reposent les sociétés humaines dans notre Occident. Quand on la sépare
de tous les accidents qui ont momentanément changé sa physionomie
à différentes époques et dans divers pays, pour ne la considérer
qu'en elle-même, on voit clairement que cette révolution n'a eu pour
effet que d'abolir ces institutions politiques qui, pendant plusieurs
siècles, avaient régné sans partage chez la plupart des peuples
européens, et que l'on désigne d'ordinaire sous le nom d'institutions
féodales, pour y substituer un ordre social et politique plus uniforme
et plus simple, qui avait l'égalité des conditions pour base.
Cela suffisait pour faire une révolution immense, car, indépendamment
de ce que ces institutions antiques étaient encore mêlées et comme
entrelacées à presque toutes les lois religieuses et politiques de
l'Europe, elles avaient, de plus, suggéré une foule d'idées, de
sentiments, d'habitudes, de mœurs, qui leur étaient comme adhérentes.
Il fallut une affreuse convulsion pour détruire et extraire tout à coup
du corps social une partie qui tenait ainsi à tous les organes. Ceci
fit paraître la Révolution encore plus grande qu'elle n'était; elle
semblait tout détruire, car ce qu'elle détruisait touchait à tout et
faisait en quelque sorte corps avec tout.
Quelque radicale qu'ait été la Révolution, elle a cependant beaucoup
moins innové qu'on ne le suppose généralement: je le montrerai plus
tard; elle a été bien moins novatrice qu'on ne le croit. Ce qu'il est
vrai de dire d'elle, c'est qu'elle a entièrement détruit ou est en
train de détruire (car elle dure encore) tout ce qui, dans l'ancienne
société, découlait des institutions aristocratiques et féodales, tout
ce qui s'y rattachait en quelque manière, tout ce qui en portait, à
quelque degré que ce fût, la _moindre_ empreinte. Elle n'a conservé
de l'ancien monde que ce qui avait toujours été étranger à ces
institutions ou pouvait exister sans elles. Ce que la Révolution a
été moins que toute autre chose, c'est un événement fortuit. Elle a
pris, il est vrai, le monde à l'improviste, et cependant elle n'était
que le complément du plus long travail, la terminaison soudaine et
violente d'une œuvre qui avait momentanément passé sous les yeux de
dix générations d'hommes. Si elle n'eût pas eu lieu, le vieil édifice
social n'en serait pas moins tombé partout, ici plus tôt, là plus
tard; seulement il aurait continué à tomber pièce à pièce au lieu de
s'effondrer tout à coup. La Révolution a achevé soudainement, par un
effort convulsif et douloureux, sans transition, sans précaution, sans
égards, ce qui se serait achevé peu à peu de lui-même à la longue. Tel
fut son œuvre.
Il est surprenant que cet objet, qui semble aujourd'hui si facile à
discerner, restât aussi embrouillé et aussi voilé aux yeux les plus
clairvoyants.
«Vous vouliez corriger les abus de votre gouvernement,» dit le même
Burke aux Français; «mais pourquoi faire du nouveau? Que ne vous
rattachiez-vous à vos anciennes traditions? Que ne vous borniez-vous
à reprendre vos anciennes franchises? Ou, s'il vous était impossible
de retrouver la physionomie effacée de la constitution de vos pères,
que ne jetiez-vous les regards de notre côté? Là vous auriez retrouvé
l'ancienne loi commune de l'Europe.» Burke ne s'aperçoit pas que, ce
qu'il a sous les yeux, c'est la révolution qui doit précisément abolir
cette ancienne loi commune de l'Europe; il ne discerne point que c'est
proprement de cela qu'il s'agit, et non d'autres choses.
Mais pourquoi cette révolution, partout préparée, partout menaçante,
a-t-elle éclaté en France plutôt qu'ailleurs? Pourquoi a-t-elle eu
chez nous certains caractères qui ne se sont plus retrouvés nulle part
ou n'ont reparu qu'à moitié? Cette seconde question mérite assurément
qu'on la pose; son examen fera l'objet des livres suivants.
LIVRE II
CHAPITRE PREMIER.
Pourquoi les droits féodaux étaient devenus plus odieux au peuple
en France que partout ailleurs.
Une chose surprend au premier abord: la Révolution, dont l'objet
propre était, comme nous l'avons vu, d'abolir partout le reste des
institutions du moyen âge, n'a pas éclaté dans les contrées où ces
institutions, mieux conservées, faisaient le plus sentir au peuple leur
gêne et leur rigueur, mais, au contraire, dans celles où elles le lui
faisaient sentir le moins; de telle sorte que leur joug a paru le plus
insupportable là où il était en réalité le moins lourd.
Dans presque aucune partie de l'Allemagne, à la fin du dix-huitième
siècle, le servage n'était encore complétement aboli, et, dans la
plupart, le peuple demeurait positivement attaché à la glèbe, comme
au moyen âge. Presque tous les soldats qui composaient les armées de
Frédéric II et de Marie-Thérèse ont été de véritables serfs.
Dans la plupart des États d'Allemagne, en 1788, le paysan ne peut
quitter la seigneurie, et s'il la quitte on peut le poursuivre partout
où il se trouve et l'y ramener de force. Il y est soumis à la justice
dominicale, qui surveille sa vie privée et punit son intempérance et
sa paresse. Il ne peut ni s'élever dans sa position, ni changer de
profession, ni se marier sans le bon plaisir du maître. Une grande
partie de son temps doit être consacrée au service de celui-ci. La
corvée seigneuriale existe dans toute sa force, et peut s'étendre,
dans certains pays, jusqu'à trois jours par semaine. C'est le paysan
qui rebâtit et entretient les bâtiments du seigneur, mène les denrées
de celui-ci au marché, le conduit lui-même, et est chargé de porter
ses messages. Plusieurs années de sa jeunesse doivent s'écouler dans
la domesticité du manoir. Le serf peut cependant devenir propriétaire
foncier, mais sa propriété reste toujours très-imparfaite. Il est
obligé de cultiver son champ d'une certaine manière, sous l'œil du
seigneur; il ne peut ni l'aliéner ni l'hypothéquer à sa volonté. Dans
certains cas on le force d'en vendre les produits; dans d'autres on
l'empêche de les vendre; pour lui, la culture est toujours obligatoire.
Sa succession même ne passe pas tout entière à ses enfants: une partie
en est d'ordinaire retenue par la seigneurie.
Je ne recherche pas ces dispositions dans des lois surannées, je
les rencontre jusque dans le code préparé par le grand Frédéric et
promulgué par son successeur, au moment même où la révolution française
vient d'éclater.
Rien de semblable n'existait plus en France depuis longtemps: le paysan
allait, venait, achetait, vendait, traitait, travaillait à sa guise.
Les derniers vestiges du servage ne se faisait plus voir que dans une
ou deux provinces de l'Est, provinces conquises; partout ailleurs il
avait entièrement disparu, et même son abolition remontait à une époque
si éloignée que la date en était oubliée. Des recherches savantes,
faites de nos jours, ont prouvé que, dès le treizième siècle, on ne le
rencontre plus en Normandie.
Mais il s'était fait dans la condition du peuple, en France, une bien
autre révolution encore: le paysan n'avait pas seulement cessé d'être
serf; il était devenu _propriétaire foncier_. Ce fait est encore
aujourd'hui si mal établi, et il a eu, comme on le verra, tant de
conséquences, qu'on me permettra de m'arrêter un moment ici pour le
considérer.
On a cru longtemps que la division de la propriété foncière datait de
la Révolution et n'avait été produite que par elle; le contraire est
prouvé par toutes sortes de témoignages.
Vingt ans au moins avant cette révolution, on rencontre des sociétés
d'agriculture qui déplorent déjà que le sol se morcelle outre mesure.
«La division des héritages, dit Turgot vers le même temps, est telle
que celui qui suffisait pour une seule famille se partage entre cinq
ou six enfants. Ces enfants et leurs familles ne peuvent plus dès lors
subsister uniquement de la terre.» Necker disait, quelques années plus
tard, qu'il y a en France une _immensité_ de petites propriétés rurales.
Je trouve, dans un rapport secret fait à un intendant peu d'années
avant la Révolution: «Les successions se subdivisent d'une manière
égale et inquiétante, et, chacun voulant avoir de tout et partout, les
pièces de terre se trouvent divisées à l'infini et se subdivisent sans
cesse.» Ne croirait-on pas que ceci est écrit de nos jours?
J'ai pris moi-même des peines infinies pour reconstruire en quelque
sorte le cadastre de l'ancien régime, et j'y suis quelquefois parvenu.
D'après la loi de 1790 qui a établi l'impôt foncier, chaque paroisse a
dû dresser un état des propriétés alors existantes sur son territoire.
Ces états ont disparu pour la plupart; néanmoins je les ai retrouvés
dans un certain nombre de villages, et, en les comparant avec les
rôles de nos jours, j'ai vu que, dans ces villages-là, le nombre des
propriétaires fonciers s'élevait à la moitié, souvent aux deux tiers du
nombre actuel; ce qui paraîtra bien remarquable si l'on pense que la
population totale de la France s'est accrue de plus d'un quart depuis
ce temps.
Déjà, comme de nos jours, l'amour du paysan pour la propriété foncière
est extrême, et toutes les passions qui naissent chez lui de la
possession du sol sont allumées. «Les terres se vendent toujours
au delà de leur valeur, dit un excellent observateur contemporain;
ce qui tient à la passion qu'ont tous les habitants pour devenir
propriétaires. Toutes les épargnes des basses classes, qui ailleurs
sont placées sur des particuliers et dans les fonds publics, sont
destinées en France à l'achat de terres.»
Parmi toutes les choses nouvelles qu'Arthur Young aperçoit chez nous,
quand il nous visite pour la première fois, il n'y en a aucune qui le
frappe davantage que la grande division du sol parmi les paysans; il
affirme que la moitié du sol de la France leur appartient en propre.
«Je n'avais nulle idée, dit-il souvent, d'un pareil état de choses;»
et, en effet, un pareil état de choses ne se trouvait alors nulle part
qu'en France, ou dans son voisinage le plus proche.
En Angleterre il y avait eu des paysans propriétaires, mais on
en rencontrait déjà beaucoup moins. En Allemagne on avait vu, de
tout temps et partout, un certain nombre de paysans libres et
qui possédaient en toute propriété des portions du sol. Les lois
particulières, et souvent bizarres, qui régissaient la propriété du
paysan, se retrouvent dans les plus vieilles coutumes germaniques; mais
cette sorte de propriété a toujours été un fait exceptionnel, et le
nombre de ces petits propriétaires fonciers fort petit.
Les contrées de l'Allemagne où, à la fin du dix-huitième siècle, le
paysan était propriétaire et à peu près aussi libre qu'en France, sont
situées, la plupart, le long du Rhin; c'est aussi là que les passions
révolutionnaires de la France se sont le plus tôt répandues et ont été
toujours les plus vives. Les portions de l'Allemagne qui ont été, au
contraire, le plus longtemps impénétrables à ces passions, sont celles
où rien de semblable ne se voyait encore. Remarque digne d'être faite.
C'est donc suivre une erreur commune que de croire que la division de
la propriété foncière date en France de la Révolution; le fait est
bien plus vieux qu'elle. La Révolution a, il est vrai, vendu toutes
les terres du clergé et une grande partie de celles des nobles; mais,
si l'on veut consulter les procès-verbaux mêmes de ces ventes, comme
j'ai eu quelquefois la patience de le faire, on verra que la plupart
de ces terres ont été achetées par des gens qui en possédaient déjà
d'autres; de sorte que, si la propriété a changé de mains, le nombre
des propriétaires s'est bien moins accru qu'on ne l'imagine. Il y
avait déjà en France une _immensité_ de ceux-ci, suivant l'expression
ambitieuse, mais juste, cette fois, de M. Necker.
L'effet de la Révolution n'a pas été de diviser le sol, mais de le
libérer pour un moment. Tous ces petits propriétaires étaient, en
effet, fort gênés dans l'exploitation de leurs terres, et supportaient
beaucoup de servitudes dont il ne leur était pas permis de se délivrer.
Ces charges étaient pesantes sans doute; mais ce qui les leur faisait
paraître insupportables était précisément la circonstance qui aurait
dû, ce semble, leur en alléger le poids: ces mêmes paysans avaient été
soustraits, plus que nulle part ailleurs en Europe, au gouvernement de
leurs seigneurs; autre révolution non moins grande que celle qui les
avait rendus propriétaires.
Quoique l'ancien régime soit encore bien près de nous, puisque nous
rencontrons tous les jours des hommes qui sont nés sous ses lois, il
semble déjà se perdre dans la nuit des temps. La Révolution radicale
qui nous en sépare a produit l'effet des siècles: elle a obscurci tout
ce qu'elle ne détruisait pas. Il y a donc peu de gens qui puissent
répondre aujourd'hui exactement à cette simple question: Comment
s'administraient les campagnes avant 1789? Et, en effet, on ne saurait
le dire avec précision et avec détail sans avoir étudié, non pas les
livres, mais les archives administratives de ce temps-là.
J'ai souvent entendu dire: la noblesse, qui depuis longtemps cessait de
prendre part au gouvernement de l'État, avait conservé jusqu'au bout
l'administration des campagnes; le seigneur en gouvernait les paysans.
Ceci encore ressemble bien à une erreur.
Au dix-huitième siècle, toutes les affaires de la paroisse étaient
conduites par un certain nombre de fonctionnaires qui n'étaient plus
les agents de la seigneurie et que le seigneur ne choisissait plus;
les uns étaient nommés par l'intendant de la province, les autres
élus par les paysans eux-mêmes. C'était à ces autorités à répartir
l'impôt, à réparer les églises, à bâtir les écoles, à rassembler et
à présider l'assemblée de la paroisse. Elles veillaient sur le bien
communal et en réglaient l'usage, intentaient et soutenaient au nom de
la communauté les procès. Non-seulement le seigneur ne dirigeait plus
l'administration de toutes ces petites affaires locales, mais il ne la
surveillait pas. Tous les fonctionnaires de la paroisse étaient sous
le gouvernement ou sous le contrôle du pouvoir central, comme nous le
montrerons dans le chapitre suivant. Bien plus, on ne voit presque
plus le seigneur agir comme le représentant du roi dans la paroisse,
comme l'intermédiaire entre celui-ci et les habitants. Ce n'est plus
lui qui est chargé d'y appliquer les lois générales de l'État, d'y
assembler les milices, d'y lever les taxes, d'y publier les mandements
du prince, d'en distribuer les secours. Tous ces devoirs et tous ces
droits appartiennent à d'autres. Le seigneur n'est plus en réalité
qu'un habitant que des immunités et des priviléges séparent et isolent
de tous les autres; sa condition est différente, non son pouvoir. _Le
seigneur n'est qu'un premier habitant_, ont soin de dire les intendants
dans leurs lettres à leurs subdélégués.
Si vous sortez de la paroisse et que vous considériez le canton, vous
reverrez le même spectacle. Nulle part les nobles n'administrent
ensemble, non plus qu'individuellement; cela était particulier à la
France. Partout ailleurs le trait caractéristique de la vieille société
féodale s'était en partie conservé: la possession de la terre et le
gouvernement des habitants demeuraient encore mêlés.
L'Angleterre était administrée aussi bien que gouvernée par les
principaux propriétaires du sol. Dans les portions mêmes de l'Allemagne
où les princes étaient le mieux parvenus, comme en Prusse et en
Autriche, à se soustraire à la tutelle des nobles dans les affaires
générales de l'État, ils leur avaient en grande partie conservé
l'administration des campagnes, et, s'ils étaient allés dans certains
endroits jusqu'à contrôler le seigneur, nulle part ils n'avaient encore
pris sa place.