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│ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │
│ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été │
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│ Les mots en italiques sont _soulignés_. │
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│ Le numérotage des lignes dans les notes qui commencent à la page │
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│ Page 403: Le numéro 6º manque. Le numérotage n'a pas été changé. │
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L'ANCIEN RÉGIME
ET
LA RÉVOLUTION
PARIS.—TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Ce, RUE JACOB, 56.
L'ANCIEN RÉGIME
ET
LA RÉVOLUTION
PAR
ALEXIS DE TOCQUEVILLE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
DEUXIÈME ÉDITION
[Illustration]
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS
1856
Droits de reproduction et de traduction réservés.
AVANT-PROPOS.
Le livre que je publie en ce moment n'est point une histoire de la
Révolution, histoire qui a été faite avec trop d'éclat pour que je
songe à la refaire; c'est une étude sur cette Révolution.
Les Français ont fait en 1789 le plus grand effort auquel se soit
jamais livré aucun peuple, afin de couper pour ainsi dire en deux leur
destinée, et de séparer par un abîme ce qu'ils avaient été jusque-là
de ce qu'ils voulaient être désormais. Dans ce but, ils ont pris
toutes sortes de précautions pour ne rien emporter du passé dans leur
condition nouvelle; ils se sont imposé toutes sortes de contraintes
pour se façonner autrement que leurs pères; ils n'ont rien oublié enfin
pour se rendre méconnaissables.
J'avais toujours pensé qu'ils avaient beaucoup moins réussi dans cette
singulière entreprise qu'on ne l'avait cru au dehors et qu'ils ne
l'avaient cru d'abord eux-mêmes. J'étais convaincu qu'à leur insu
ils avaient retenu de l'ancien régime la plupart des sentiments, des
habitudes, des idées même à l'aide desquelles ils avaient conduit la
Révolution qui le détruisit, et que, sans le vouloir, ils s'étaient
servis de ses débris pour construire l'édifice de la société nouvelle;
de telle sorte que, pour bien comprendre et la Révolution et son œuvre,
il fallait oublier un moment la France que nous voyons, et aller
interroger dans son tombeau la France qui n'est plus. C'est ce que j'ai
cherché à faire ici; mais j'ai eu plus de peine à y réussir que je
n'aurais pu le croire.
Les premiers siècles de la monarchie, le moyen âge, la renaissance
ont donné lieu à d'immenses travaux et ont été l'objet de recherches
très-approfondies qui nous ont fait connaître non pas seulement les
faits qui se sont passés alors, mais les lois, les usages, l'esprit
du gouvernement et de la nation à ces différentes époques. Personne
jusqu'à présent ne s'est encore donné la peine de considérer le
dix-huitième siècle de cette manière et de si près. Nous croyons
très-bien connaître la société française de ce temps-là, parce que
nous voyons clairement ce qui brillait à sa surface, que nous possédons
jusque dans les détails l'histoire des personnages les plus célèbres
qui y ont vécu, et que des critiques ingénieuses ou éloquentes ont
achevé de nous rendre familières les œuvres des grands écrivains qui
l'ont illustrée. Mais, quant à la manière dont se conduisaient les
affaires, à la pratique vraie des institutions, à la position exacte
des classes vis-à-vis les unes des autres, à la condition et aux
sentiments de celles qui ne se faisaient encore ni entendre, ni voir,
au fond même des opinions et des mœurs, nous n'en avons que des idées
confuses et souvent fautives.
J'ai entrepris de pénétrer jusqu'au cœur de cet ancien régime, si près
de nous par le nombre des années, mais que la Révolution nous cache.
Pour y parvenir, je n'ai pas seulement relu les livres célèbres que le
dix-huitième siècle a produits; j'ai voulu étudier beaucoup d'ouvrages
moins connus et moins dignes de l'être, mais qui, composés avec peu
d'art, trahissent encore mieux peut-être les vrais instincts du temps.
Je me suis appliqué à bien connaître tous les actes publics où les
Français ont pu, à l'approche de la Révolution, montrer leurs opinions
et leurs goûts. Les procès-verbaux des assemblées d'états, et plus
tard des assemblées provinciales, m'ont fourni sur ce point beaucoup
de lumières. J'ai fait surtout un grand usage des cahiers dressés par
les trois ordres, en 1789. Ces cahiers, dont les originaux forment une
longue suite de volumes manuscrits, resteront comme le testament de
l'ancienne société française, l'expression suprême de ses désirs, la
manifestation authentique de ses volontés dernières. C'est un document
unique dans l'histoire. Celui-là même ne m'a pas suffi.
Dans les pays où l'administration publique est déjà puissante, il naît
peu d'idées, de désirs, de douleurs, il se rencontre peu d'intérêts
et de passions qui ne viennent tôt ou tard se montrer à nu devant
elle. En visitant ses archives on n'acquiert pas seulement une notion
très-exacte de ses procédés, le pays tout entier s'y révèle. Un
étranger auquel on livrerait aujourd'hui toutes les correspondances
confidentielles qui remplissent les cartons du ministère de l'intérieur
et des préfectures en saurait bientôt plus sur nous que nous-mêmes.
Au dix-huitième siècle, l'administration publique était déjà, ainsi
qu'on le verra en lisant ce livre, très-centralisée, très-puissante,
prodigieusement active. On la voyait sans cesse aider, empêcher,
permettre. Elle avait beaucoup à promettre, beaucoup à donner. Elle
influait déjà de mille manières, non-seulement sur la conduite générale
des affaires, mais sur le sort des familles et sur la vie privée de
chaque homme. De plus, elle était sans publicité, ce qui faisait qu'on
ne craignait pas de venir exposer à ses yeux jusqu'aux infirmités les
plus secrètes. J'ai passé un temps fort long à étudier ce qui nous
reste d'elle, soit à Paris, soit dans plusieurs provinces[1].
[1] Je me suis particulièrement servi des archives de quelques grandes
intendances, surtout de celles de Tours, qui sont très-complètes,
et qui se rapportent à une généralité très-vaste, placée au centre
de la France, et peuplée d'un million d'habitants. Je dois ici
des remercîments au jeune et habile archiviste qui en a le dépôt,
M. Grandmaison. D'autres généralités, entre autres celle de
l'Ile-de-France, m'ont fait voir que les choses se passaient de la même
manière dans la plus grande partie du royaume.
Là, comme je m'y attendais, j'ai trouvé l'ancien régime tout vivant,
ses idées, ses passions, ses préjugés, ses pratiques. Chaque homme y
parlait librement sa langue et y laissait pénétrer ses plus intimes
pensées. J'ai achevé ainsi d'acquérir sur l'ancienne société beaucoup
de notions que les contemporains ne possédaient pas; car j'avais sous
les yeux ce qui n'a jamais été livré à leurs regards.
A mesure que j'avançais dans cette étude, je m'étonnais en revoyant
à tous moments dans la France de ce temps beaucoup des traits qui
frappent dans celle de nos jours. J'y retrouvais une foule de
sentiments que j'avais crus nés de la Révolution, une foule d'idées que
j'avais pensé jusque-là ne venir que d'elle, mille habitudes qu'elle
passe pour nous avoir seule données; j'y rencontrais partout les
racines de la société actuelle profondément implantées dans ce vieux
sol. Plus je me rapprochais de 1789, plus j'apercevais distinctement
l'esprit qui a fait la Révolution se former, naître et grandir. Je
voyais peu à peu se découvrir à mes yeux toute la physionomie de cette
Révolution. Déjà elle annonçait son tempérament, son génie; c'était
elle-même. Là je trouvais non-seulement la raison de ce qu'elle allait
faire dans son premier effort, mais plus encore peut-être l'annonce
de ce qu'elle devait fonder à la longue; car la Révolution a eu deux
phases bien distinctes: la première pendant laquelle les Français
semblent vouloir tout abolir dans le passé; la seconde où ils vont y
reprendre une partie de ce qu'ils y avaient laissé. Il y a un grand
nombre de lois et d'habitudes politiques de l'ancien régime qui
disparaissent ainsi tout à coup en 1789 et qui se remontrent quelques
années après, comme certains fleuves s'enfoncent dans la terre pour
reparaître un peu plus loin, faisant voir les mêmes eaux à de nouveaux
rivages.
L'objet propre de l'ouvrage que je livre au public est de faire
comprendre pourquoi cette grande révolution, qui se préparait en même
temps sur presque tout le continent de l'Europe, a éclaté chez nous
plutôt qu'ailleurs, pourquoi elle est sortie comme d'elle-même de la
société qu'elle allait détruire, et comment enfin l'ancienne monarchie
a pu tomber d'une façon si complète et si soudaine.
Dans ma pensée, l'œuvre que j'ai entreprise ne doit pas en rester là.
Mon intention est, si le temps et les forces ne me manquent point, de
suivre, à travers les vicissitudes de cette longue révolution, ces
mêmes Français avec lesquels je viens de vivre si familièrement sous
l'ancien régime, et que cet ancien régime avait formés, de les voir
se modifiant et se transformant suivant les événements, sans changer
pourtant de nature, et reparaissant sans cesse devant nous avec une
physionomie un peu différente, mais toujours reconnaissable.
Je parcourrai d'abord avec eux cette première époque de 89, où l'amour
de l'égalité et celui de la liberté partagent leur cœur; où ils ne
veulent pas seulement fonder des institutions démocratiques, mais
des institutions libres; non-seulement détruire des priviléges, mais
reconnaître et consacrer des droits; temps de jeunesse, d'enthousiasme,
de fierté, de passions généreuses et sincères, dont, malgré ses
erreurs, les hommes conserveront éternellement la mémoire, et qui,
pendant longtemps encore, troublera le sommeil de tous ceux qui
voudront les corrompre ou les asservir.
Tout en suivant rapidement le cours de cette même Révolution, je
tâcherai de montrer par quels événements, quelles fautes, quels
mécomptes ces mêmes Français en sont arrivés à abandonner leur
première visée, et, oubliant la liberté, n'ont plus voulu que devenir
les serviteurs égaux du maître du monde; comment un gouvernement
plus fort et beaucoup plus absolu que celui que la Révolution avait
renversé ressaisit alors et concentre tous les pouvoirs, supprime
toutes ces libertés si chèrement payées, met à leur place leurs vaines
images; appelant souveraineté du peuple les suffrages d'électeurs qui
ne peuvent ni s'éclairer, ni se concerter, ni choisir; vote libre de
l'impôt l'assentiment d'assemblées muettes ou asservies; et, tout
en enlevant à la nation la faculté de se gouverner, les principales
garanties du droit, la liberté de penser, de parler et d'écrire,
c'est-à-dire ce qu'il y avait eu de plus précieux et de plus noble dans
les conquêtes de 89, se pare encore de ce grand nom.
Je m'arrêterai au moment où la Révolution me paraîtra avoir à peu près
accompli son œuvre et enfanté la société nouvelle. Je considérerai
alors cette société même; je tâcherai de discerner en quoi elle
ressemble à ce qui l'a précédée, en quoi elle en diffère, ce que nous
avons perdu dans cet immense remuement de toutes choses, ce que nous y
avons gagné, et j'essayerai enfin d'entrevoir notre avenir.
Une partie de ce second ouvrage est ébauchée, mais encore indigne
d'être offerte au public. Me sera-t-il donné de l'achever? Qui peut le
dire? La destinée des individus est encore bien plus obscure que celle
des peuples.
J'espère avoir écrit le présent livre sans préjugé, mais je ne prétends
pas l'avoir écrit sans passion. Il serait à peine permis à un Français
de n'en point ressentir quand il parle de son pays et songe à son
temps. J'avoue donc qu'en étudiant notre ancienne société dans chacune
de ses parties je n'ai jamais perdu entièrement de vue la nouvelle. Je
n'ai pas seulement voulu voir à quel mal le malade avait succombé, mais
comment il aurait pu ne pas mourir. J'ai fait comme ces médecins qui,
dans chaque organe éteint, essayent de surprendre les lois de la vie.
Mon but a été de faire un tableau qui fût strictement exact, et qui en
même temps pût être instructif. Toutes les fois donc que j'ai rencontré
chez nos pères quelques-unes de ces vertus mâles qui nous seraient le
plus nécessaires et que nous n'avons presque plus, un véritable esprit
d'indépendance, le goût des grandes choses, la foi en nous-mêmes et
dans une cause, je les ai mises en relief, et de même, lorsque j'ai
rencontré dans les lois, dans les idées, dans les mœurs de ce temps-là,
la trace de quelques-uns des vices qui, après avoir dévoré l'ancienne
société, nous travaillent encore, j'ai pris soin d'appeler sur eux la
lumière, afin que, voyant bien le mal qu'ils nous ont fait, on comprît
mieux celui qu'ils pouvaient encore nous faire.
Pour atteindre ce but, je n'ai craint, je le confesse, de blesser
personne, ni individus, ni classes, ni opinions, ni souvenirs, quelque
respectables qu'ils pussent être. Je l'ai souvent fait avec regret,
mais toujours sans remords. Que ceux auxquels j'aurais pu ainsi
déplaire me pardonnent en considération du but désintéressé et honnête
que je poursuis.
Plusieurs m'accuseront peut-être de montrer dans ce livre un goût bien
intempestif pour la liberté, dont on m'assure que personne ne se soucie
plus guère en France.
Je prierai seulement ceux qui m'adresseraient ce reproche de vouloir
bien considérer que ce penchant est chez moi fort ancien. Il y a plus
de vingt ans que, parlant d'une autre société, j'écrivais presque
textuellement ce qu'on va lire.
Au milieu des ténèbres de l'avenir on peut déjà découvrir trois
vérités très-claires. La première est que tous les hommes de nos jours
sont entraînés par une force inconnue qu'on peut espérer régler et
ralentir, mais non vaincre, qui tantôt les pousse doucement et tantôt
les précipite vers la destruction de l'aristocratie; la seconde, que,
parmi toutes les sociétés du monde, celles qui auront toujours le plus
de peine à échapper pendant longtemps au gouvernement absolu seront
précisément ces sociétés où l'aristocratie n'est plus et ne peut plus
être; la troisième enfin, que nulle part le despotisme ne doit produire
des effets plus pernicieux que dans ces sociétés-là; car plus qu'aucune
autre sorte de gouvernement il y favorise le développement de tous
les vices auxquels ces sociétés sont spécialement sujettes, et les
pousse ainsi du côté même où, suivant une inclinaison naturelle, elles
penchaient déjà.
Les hommes n'y étant plus rattachés les uns aux autres par aucun lien
de castes, de classes, de corporations, de familles, n'y sont que
trop enclins à ne se préoccuper que de leurs intérêts particuliers,
toujours trop portés à n'envisager qu'eux-mêmes et à se retirer dans
un individualisme étroit où toute vertu publique est étouffée. Le
despotisme, loin de lutter contre cette tendance, la rend irrésistible,
car il retire aux citoyens toute passion commune, tout besoin mutuel,
toute nécessité de s'entendre, toute occasion d'agir ensemble; il les
mure, pour ainsi dire, dans la vie privée. Ils tendaient déjà à se
mettre à part: il les isole; ils se refroidissaient les uns pour les
autres: il les glace.
Dans ces sortes de sociétés, où rien n'est fixe, chacun se sent
aiguillonné sans cesse par la crainte de descendre et l'ardeur de
monter; et comme l'argent, en même temps qu'il y est devenu la
principale marque qui classe et distingue entre eux les hommes, y a
acquis une mobilité singulière, passant de mains en mains sans cesse,
transformant la condition des individus, élevant ou abaissant les
familles, il n'y a presque personne qui ne soit obligé d'y faire un
effort désespéré et continu pour le conserver ou pour l'acquérir.
L'envie de s'enrichir à tout prix, le goût des affaires, l'amour du
gain, la recherche du bien-être et des jouissances matérielles y sont
donc les passions les plus communes. Elles s'y répandent aisément dans
toutes les classes, pénètrent jusqu'à celles mêmes qui y avaient été
jusque-là les plus étrangères, et arriveraient bientôt à les énerver et
à les dégrader toutes à la fois, si rien ne venait les arrêter. Or, il
est de l'essence même du despotisme de les favoriser et de les étendre.
Ces passions débilitantes lui viennent en aide; elles détournent et
occupent l'imagination des hommes loin des affaires publiques, et les
font trembler à la seule idée des révolutions. Lui seul peut leur
fournir le secret et l'ombre qui mettent la cupidité à l'aise et
permettent de faire des profits déshonnêtes en bravant le déshonneur.
Sans lui elles eussent été fortes; avec lui elles sont régnantes.
La liberté seule, au contraire, peut combattre efficacement dans ces
sortes de sociétés les vices qui leur sont naturels et les retenir
sur la pente où elles glissent. Il n'y a qu'elle en effet qui puisse
retirer les citoyens de l'isolement dans lequel l'indépendance même de
leur condition les fait vivre, pour les contraindre à se rapprocher
les uns des autres, qui les réchauffe et les réunit chaque jour
par la nécessité de s'entendre, de se persuader et de se complaire
mutuellement dans la pratique d'affaires communes. Seule elle est
capable de les arracher au culte de l'argent et aux petits tracas
journaliers de leurs affaires particulières pour leur faire apercevoir
et sentir à tout moment la patrie au-dessus et à côté d'eux. Seule elle
substitue de temps à autre à l'amour du bien-être des passions plus
énergiques et plus hautes, fournit à l'ambition des objets plus grands
que l'acquisition des richesses, et crée la lumière qui permet de voir
et de juger les vices et les vertus des hommes.
Les sociétés démocratiques qui ne sont pas libres peuvent être riches,
raffinées, ornées, magnifiques même, puissantes par le poids de
leur masse homogène; on peut y rencontrer des qualités privées, de
bons pères de famille, d'honnêtes commerçants et des propriétaires
très-estimables; on y verra même de bons chrétiens, car la patrie de
ceux-là n'est pas de ce monde et la gloire de leur religion est de les
produire au milieu de la plus grande corruption des mœurs et sous les
plus mauvais gouvernements: l'empire romain dans son extrême décadence
en était plein; mais ce qui ne se verra jamais, j'ose le dire, dans des
sociétés semblables, ce sont de grands citoyens, et surtout un grand
peuple, et je ne crains pas d'affirmer que le niveau commun des cœurs
et des esprits ne cessera jamais de s'y abaisser tant que l'égalité et
le despotisme y seront joints.
Voilà ce que je pensais et ce que je disais il y a vingt ans. J'avoue
que, depuis, il ne s'est rien passé dans le monde qui m'ait porté à
penser et à dire autrement. Ayant montré la bonne opinion que j'avais
de la liberté dans un temps où celle-ci était en faveur, on ne trouvera
pas mauvais que j'y persiste quand on la délaisse.
Qu'on veuille bien d'ailleurs considérer qu'en ceci même je suis moins
différent de la plupart de mes contradicteurs qu'ils ne le supposent
peut-être eux-mêmes. Quel est l'homme qui, de nature, aurait l'âme
assez basse pour préférer dépendre des caprices d'un de ses semblables
plutôt que d'obéir aux lois qu'il a contribué à établir lui-même, si
sa nation lui paraissait avoir les vertus nécessaires pour faire un
bon usage de la liberté? Je pense qu'il n'y en a point. Les despotes
eux-mêmes ne nient pas que la liberté ne soit excellente; seulement
ils ne la veulent que pour eux-mêmes, et ils soutiennent que tous les
autres en sont tout à fait indignes. Ainsi, ce n'est pas sur l'opinion
qu'on doit avoir de la liberté qu'on diffère, mais sur l'estime plus
ou moins grande qu'on fait des hommes; et c'est ainsi qu'on peut dire
d'une façon rigoureuse que le goût qu'on montre pour le gouvernement
absolu est dans le rapport exact du mépris qu'on professe pour son
pays. Je demande qu'on me permette d'attendre encore un peu avant de me
convertir à ce sentiment-là.
Je puis dire, je crois, sans trop me vanter, que le livre que je
publie en ce moment est le produit d'un très-grand travail. Il y a tel
chapitre assez court qui m'a coûté plus d'un an de recherches. J'aurais
pu surcharger le bas de mes pages de notes; j'ai mieux aimé n'insérer
ces dernières qu'en petit nombre et les placer à la fin du volume, avec
un renvoi aux pages du texte auquel elles se rapportent. On trouvera là
des exemples et des preuves. Je pourrais en fournir bien d'autres, si
ce livre paraissait à quelqu'un valoir la peine de les demander.
L'ANCIEN RÉGIME
ET
LA RÉVOLUTION
LIVRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER.
Jugements contradictoires qui sont portés sur la Révolution à sa
naissance.
Il n'y a rien de plus propre à rappeler les philosophes et les hommes
d'État à la modestie que l'histoire de notre Révolution; car il n'y eut
jamais d'événements plus grands, conduits de plus loin, mieux préparés
et moins prévus.
Le grand Frédéric lui-même, malgré son génie, ne la pressent pas. Il la
touche sans la voir. Bien plus, il agit par avance suivant son esprit;
il est son précurseur et déjà pour ainsi dire son agent; il ne la
reconnaît point à son approche; et, quand elle se montre enfin, les
traits nouveaux et extraordinaires qui vont caractériser sa physionomie
parmi la foule innombrable des révolutions échappent d'abord aux
regards.
Au dehors elle est l'objet de la curiosité universelle; partout
elle fait naître dans l'esprit des peuples une sorte de notion
indistincte que des temps nouveaux se préparent, de vagues espérances
de changements et de réformes; mais personne ne soupçonne encore
ce qu'elle doit être. Les princes et leurs ministres manquent même
de ce pressentiment confus qui émeut le peuple à sa vue. Ils ne
la considèrent d'abord que comme une de ces maladies périodiques
auxquelles la constitution de tous les peuples est sujette, et qui
n'ont d'autre effet que d'ouvrir de nouveaux champs à la politique de
leurs voisins. Si par hasard ils disent la vérité sur elle, c'est à
leur insu. Les principaux souverains de l'Allemagne, réunis à Pilnitz
en 1791, proclament, il est vrai, que le péril qui menace la royauté
en France est commun à tous les anciens pouvoirs de l'Europe, et que
tous sont menacés avec elle; mais, au fond, ils n'en croient rien. Les
documents secrets du temps font connaître que ce n'étaient là à leurs
yeux que d'habiles prétextes dont ils masquaient leurs desseins ou les
coloraient aux yeux de la foule.
Quant à eux, ils savent bien que la révolution française est un
accident local et passager dont il s'agit seulement de tirer parti.
Dans cette pensée, ils conçoivent des desseins, font des préparatifs,
contractent des alliances secrètes; ils se disputent entre eux à la vue
de cette proie prochaine, se divisent, se rapprochent; il n'y a presque
rien à quoi ils ne se préparent, sinon à ce qui va arriver.
Les Anglais, auxquels le souvenir de leur propre histoire et la
longue pratique de la liberté politique donnent plus de lumière et
d'expérience, aperçoivent bien comme à travers un voile épais l'image
d'une grande Révolution qui s'avance; mais ils ne peuvent distinguer
sa forme, et l'action qu'elle va exercer bientôt sur les destinées du
monde et sur la leur propre leur est cachée. Arthur Young, qui parcourt
la France au moment où la Révolution va éclater, et qui considère
cette révolution comme imminente, en ignore si bien la portée qu'il
se demande si le résultat n'en sera point d'accroître les priviléges.
«Quant à la noblesse et au clergé, dit-il, si cette révolution leur
donnait encore plus de prépondérance, je pense qu'elle ferait plus de
mal que de bien.»
Burke, dont l'esprit fut illuminé par la haine que la Révolution
dès sa naissance lui inspira, Burke lui-même reste quelques moments
incertain à sa vue. Ce qu'il en augure d'abord, c'est que la France en
sera énervée et comme anéantie. «Il est à croire, dit-il, que pour
longtemps les facultés guerrières de la France sont éteintes; il se
pourrait même qu'elles le fussent pour toujours, et que les hommes de
la génération qui va suivre puissent dire comme cet ancien: _Gallos
quoque in bellis floruisse audivimus_: Nous avons entendu dire que les
Gaulois eux-mêmes avaient jadis brillé par les armes.»
On ne juge pas mieux l'événement de près que de loin. En France, la
veille du jour où la Révolution va éclater, on n'a encore aucune idée
précise sur ce qu'elle va faire. Parmi la foule des cahiers, je n'en
trouve que deux où se montre une certaine appréhension du peuple. Ce
qu'on redoute, c'est la prépondérance que doit conserver le pouvoir
royal, la cour, comme on l'appelle encore. La faiblesse et la courte
durée des états généraux inquiètent. On a peur qu'on ne les violente.
La noblesse est particulièrement travaillée de cette crainte. «Les
troupes suisses, disent plusieurs de ces cahiers, prêteront le serment
de ne jamais porter les armes contre les citoyens, même en cas d'émeute
ou de révolte.» Que les états généraux soient libres, et tous les abus
seront aisément détruits; la réforme à faire est immense, mais elle est
facile.
Cependant la Révolution suit son cours: à mesure que l'on voit
apparaître la tête du monstre, que sa physionomie singulière et
terrible se découvre; qu'après avoir détruit les institutions
politiques elle abolit les institutions civiles, après les lois change
les mœurs, les usages et jusqu'à la langue; quand, après avoir ruiné
la fabrique du gouvernement, elle remue les fondements de la société
et semble enfin vouloir s'en prendre à Dieu lui-même; lorsque bientôt
cette même Révolution déborde au dehors, avec des procédés inconnus
jusqu'à elle, une tactique nouvelle, des maximes meurtrières, des
opinions _armées_, comme disait Pitt, une puissance inouïe qui abat
les barrières des empires, brise les couronnes, foule les peuples,
et, chose étrange! les gagne en même temps à sa cause; à mesure que
toutes ces choses éclatent, le point de vue change. Ce qui avait
d'abord semblé, aux princes de l'Europe et aux hommes d'État, un
accident ordinaire de la vie des peuples, paraît un fait si nouveau, si
contraire même à tout ce qui s'était passé auparavant dans le monde,
et cependant si général, si monstrueux, si incompréhensible, qu'en
l'apercevant l'esprit humain demeure comme éperdu. Les uns pensent que
cette puissance inconnue, que rien ne semble ni nourrir ni abattre,
qu'on ne saurait arrêter, et qui ne peut s'arrêter elle-même, va
pousser les sociétés humaines jusqu'à leur dissolution complète et
finale. Plusieurs la considèrent comme l'action visible du démon sur
la terre. «La révolution française a un caractère satanique, dit M.
de Maistre, dès 1797.» D'autres, au contraire, découvrent en elle un
dessein bienfaisant de Dieu, qui veut renouveler non-seulement la face
de la France, mais celle du monde, et qui va créer en quelque sorte
une humanité nouvelle. On retrouve, chez plusieurs des écrivains de
ce temps-là, quelque chose de cette épouvante religieuse qu'éprouvait
Salvien à la vue des barbares. Burke, reprenant sa pensée, s'écrie:
«Privée de son ancien gouvernement, ou plutôt de tout gouvernement, il
semblait que la France fût un objet d'insulte et de pitié, plutôt que
de devoir être le fléau et la terreur du genre humain. Mais du tombeau
de cette monarchie assassinée est sorti un être informe, immense, plus
terrible qu'aucun de ceux qui ont accablé et subjugué l'imagination des
hommes. Cet être hideux et étrange marche droit à son but, sans être
effrayé du péril ou arrêté par les remords; contempteur de toutes les
maximes reçues et de tous les moyens ordinaires, il terrasse ceux qui
ne peuvent même pas comprendre comment il existe.»
L'événement est-il en effet si extraordinaire qu'il a paru jadis
aux contemporains? aussi inouï, aussi profondément perturbateur et
rénovateur qu'ils le supposaient? Quel fut le véritable sens, quel a
été le véritable caractère, quels sont les effets permanents de cette
révolution étrange et terrible? Qu'a-t-elle détruit précisément?
Qu'a-t-elle créé?
Il semble que le moment de le rechercher et de le dire est venu, et
que nous soyons placés aujourd'hui à ce point précis d'où l'on peut le
mieux apercevoir et juger ce grand objet. Assez loin de la Révolution
pour ne ressentir que faiblement les passions qui troublaient la vue de
ceux qui l'ont faite, nous en sommes assez proches pour pouvoir entrer
dans l'esprit qui l'a amenée et pour le comprendre. Bientôt on aura
peine à le faire, car les grandes révolutions qui réussissent, faisant
disparaître les causes qui les avaient produites, deviennent ainsi
incompréhensibles par leurs succès mêmes.
CHAPITRE II.
Que l'objet fondamental et final de la Révolution n'était pas,
comme on l'a cru, de détruire le pouvoir religieux et d'énerver le
pouvoir politique.
Une des premières démarches de la Révolution française a été de
s'attaquer à l'Église, et, parmi les passions qui sont nées de cette
Révolution, la première allumée et la dernière éteinte a été la passion
irréligieuse. Alors même que l'enthousiasme de la liberté s'était
évanoui, après qu'on s'était réduit à acheter la tranquillité au prix
de la servitude, on restait révolté contre l'autorité religieuse.
Napoléon, qui avait pu vaincre le génie libéral de la Révolution
française, fit d'inutiles efforts pour dompter son génie antichrétien,
et, de notre temps même, nous avons vu des hommes qui croyaient
racheter leur servilité envers les moindres agents du pouvoir politique
par leur insolence envers Dieu, et qui, tandis qu'ils abandonnaient
tout ce qu'il y avait de plus libre, de plus noble et de plus fier dans
les doctrines de la Révolution, se flattaient encore de rester fidèles
à son esprit en restant indévots.
Et pourtant il est facile aujourd'hui de se convaincre que la guerre
aux religions n'était qu'un incident de cette grande révolution, un
trait saillant et pourtant fugitif de sa physionomie, un produit
passager des idées, des passions, des faits particuliers qui l'ont
précédée et préparée, et non son génie propre.
On considère avec raison la philosophie du dix-huitième siècle comme
une des causes principales de la Révolution, et il est bien vrai que
cette philosophie est profondément irréligieuse. Mais il faut remarquer
en elle avec soin deux parts, qui sont tout à la fois distinctes et
séparables.
Dans l'une se trouvent toutes les opinions nouvelles ou rajeunies qui
se rapportent à la condition des sociétés et aux principes des lois
civiles et politiques, tels, par exemple, que l'égalité naturelle des
hommes, l'abolition de tous les priviléges de castes, de classes, de
professions, qui en est une conséquence, la souveraineté du peuple,
l'omnipotence du pouvoir social, l'uniformité des règles... Toutes ces
doctrines ne sont pas seulement les causes de la révolution française,
elles forment pour ainsi dire sa substance; elles sont ce qu'il y a
dans ses œuvres de plus fondamental, de plus durable, de plus vrai,
quant au temps.
Dans l'autre partie de leurs doctrines, les philosophes du dix-huitième
siècle s'en sont pris avec une sorte de fureur à l'Église; ils ont
attaqué son clergé, sa hiérarchie, ses institutions, ses dogmes, et,
pour les mieux renverser, ils ont voulu arracher les fondements mêmes
du christianisme. Mais cette portion de la philosophie du dix-huitième
siècle, ayant pris naissance dans des faits que cette Révolution même
détruisait, devait peu à peu disparaître avec eux, et se trouver comme
ensevelie dans son triomphe. Je n'ajouterai qu'un mot pour achever de
me faire comprendre, car je veux reprendre ailleurs ce grand sujet:
c'était bien moins comme doctrine religieuse que comme institution
politique que le christianisme avait allumé ces furieuses haines;
non parce que les prêtres prétendaient régler les choses de l'autre
monde, mais parce qu'ils étaient propriétaires, seigneurs, décimateurs,
administrateurs dans celui-ci; non parce que l'Église ne pouvait
prendre place dans la société nouvelle qu'on allait fonder, mais parce
qu'elle occupait alors la place la plus privilégiée et la plus forte
dans cette vieille société qu'il s'agissait de réduire en poudre.
Considérez comme la marche du temps a mis cette vérité en lumière et
achève de l'y mettre tous les jours: à mesure que l'œuvre politique de
la Révolution s'est consolidée, son œuvre irréligieuse s'est ruinée;
à mesure que toutes les anciennes institutions politiques qu'elle a
attaquées ont été mieux détruites, que les pouvoirs, les influences,
les classes qui lui étaient particulièrement odieuses ont été vaincues
sans retour, et que, pour dernier signe de leur défaite, les haines
même qu'elles inspiraient se sont allanguies; à mesure, enfin, que le
clergé s'est mis plus à part de tout ce qui était tombé avec lui, on a
vu graduellement la puissance de l'Église se relever dans les esprits
et s'y raffermir.
Et ne croyez pas que ce spectacle soit particulier à la France; il n'y
a guère d'église chrétienne en Europe qui ne se soit ravivée depuis la
révolution française.
Croire que les sociétés démocratiques sont naturellement hostiles à la
religion est commettre une grande erreur: rien dans le christianisme,
ni même dans le catholicisme, n'est absolument contraire à l'esprit de
ces sociétés, et plusieurs choses y sont très-favorables. L'expérience
de tous les siècles d'ailleurs a fait voir que la racine la plus vivace
de l'instinct religieux a toujours été plantée dans le cœur du peuple.
Toutes les religions qui ont péri ont eu là leur dernier asile, et il
serait bien étrange que les institutions qui tendent à faire prévaloir
les idées et les passions du peuple eussent pour effet nécessaire et
permanent de pousser l'esprit humain vers l'impiété.
Ce que je viens de dire du pouvoir religieux, je le dirai à plus forte
raison du pouvoir social.
Quand on vit la Révolution renverser à la fois toutes les institutions
et tous les usages qui avaient jusque là maintenu une hiérarchie
dans la société et retenu les hommes dans la règle, on put croire
que son résultat serait de détruire non pas seulement un ordre
particulier de société, mais tout ordre; non tel gouvernement, mais la
puissance sociale elle-même; et l'on dut juger que son naturel était
essentiellement anarchique. Et pourtant, j'ose dire que ce n'était
encore là qu'une apparence.
Moins d'un an après que la Révolution était commencée, Mirabeau
écrivait secrètement au roi: «Comparez le nouvel état des choses
avec l'ancien régime; c'est là que naissent les consolations et
les espérances. Une partie des actes de l'assemblée nationale, et
c'est la plus considérable, est évidemment favorable au gouvernement
monarchique. N'est-ce donc rien que d'être sans parlement, sans pays
d'états, sans corps de clergé, de privilégiés, de noblesse? L'idée de
ne former qu'une seule classe de citoyens aurait plu à Richelieu: cette
surface égale facilite l'exercice du pouvoir. Plusieurs règnes d'un
gouvernement absolu n'auraient pas fait autant que cette seule année de
révolution pour l'autorité royale.» C'était comprendre la Révolution en
homme capable de la conduire.
Comme la Révolution française n'a pas eu seulement pour objet de
changer un gouvernement ancien, mais d'abolir la forme ancienne de la
société, elle a dû s'attaquer à la fois à tous les pouvoirs établis,
ruiner toutes les influences reconnues, effacer les traditions,
renouveler les mœurs et les usages, et vider en quelque sorte l'esprit
humain de toutes les idées sur lesquelles s'étaient fondés jusque-là
le respect et l'obéissance. De là son caractère si singulièrement
anarchique.
Mais écartez ces débris: vous apercevez un pouvoir central immense qui
a attiré et englouti dans son unité toutes les parcelles d'autorité
et d'influence qui étaient auparavant dispersées dans une foule de
pouvoirs secondaires, d'ordres, de classes, de professions, de familles
et d'individus, et comme éparpillées dans tout le corps social. On
n'avait pas vu dans le monde un pouvoir semblable depuis la chute
de l'empire romain. La Révolution a créé cette puissance nouvelle,
ou plutôt celle-ci est sortie comme d'elle-même des ruines que la
Révolution a faites. Les gouvernements qu'elle a fondés sont plus
fragiles, il est vrai, mais cent fois plus puissants qu'aucun de ceux
qu'elle a renversés; fragiles et puissants par les mêmes causes, ainsi
qu'il sera dit ailleurs.
C'est cette forme simple, régulière et grandiose, que Mirabeau
entrevoyait déjà à travers la poussière des anciennes institutions à
moitié démolies. L'objet, malgré sa grandeur, était encore invisible
alors aux yeux de la foule; mais peu à peu le temps l'a exposé à tous
les regards. Aujourd'hui il remplit surtout l'œil des princes. Ils le
considèrent avec admiration et avec envie, non-seulement ceux que la
Révolution a engendrés, mais ceux mêmes qui lui sont les plus étrangers
et les plus ennemis; tous s'efforcent dans leurs domaines de détruire
les immunités, d'abolir les priviléges. Ils mêlent les rangs, égalisent
les conditions, substituent des fonctionnaires à l'aristocratie,
aux franchises locales l'uniformité des règles, à la diversité des
pouvoirs l'unité du gouvernement. Ils s'appliquent à ce travail
révolutionnaire avec une incessante industrie; et, s'ils y rencontrent
quelque obstacle, il leur arrive parfois d'emprunter à la Révolution
ses procédés et ses maximes. On les a vus soulever au besoin le pauvre
contre le riche, le roturier contre le noble, le paysan contre son
seigneur. La révolution française a été tout à la fois leur fléau et
leur institutrice.
CHAPITRE III.
Comment la révolution française a été une révolution politique qui
a procédé à la manière des révolutions religieuses, et pourquoi.
Toutes les révolutions civiles et politiques ont eu une patrie et s'y
sont renfermées. La révolution française n'a pas eu de territoire
propre; bien plus, son effet a été d'effacer en quelque sorte de
la carte toutes les anciennes frontières. On l'a vue rapprocher ou
diviser les hommes en dépit des lois, des traditions, des caractères,
de la langue, rendant parfois ennemis des compatriotes, et frères des
étrangers; ou plutôt elle a formé, au-dessus de toutes les nationalités
particulières, une patrie intellectuelle commune dont les hommes de
toutes les nations ont pu devenir citoyens.
Fouillez toutes les annales de l'histoire, vous ne trouverez pas une
seule révolution politique qui ait eu ce même caractère: vous ne le
retrouverez que dans certaines révolutions religieuses. Aussi c'est
à des révolutions religieuses qu'il faut comparer la révolution
française, si l'on veut se faire comprendre à l'aide de l'analogie.
Schiller remarque avec raison, dans son histoire de la guerre de
Trente-Ans, que la grande réforme du seizième siècle eut pour effet
de rapprocher tout à coup les uns des autres des peuples qui se
connaissaient à peine, et de les unir étroitement par des sympathies
nouvelles. On vit, en effet, alors des Français combattre contre des
Français, tandis que des Anglais leur venaient en aide; des hommes
nés au fond de la Baltique pénétrèrent jusqu'au cœur de l'Allemagne
pour y protéger des Allemands dont ils n'avaient jamais entendu
parler jusque-là. Toutes les guerres étrangères prirent quelque chose
des guerres civiles; dans toutes les guerres civiles des étrangers
parurent. Les anciens intérêts de chaque nation furent oubliés pour
des intérêts nouveaux; aux questions de territoire succédèrent
des questions de principes. Toutes les règles de la diplomatie se
trouvèrent mêlées et embrouillées, au grand étonnement et à la grande
douleur des politiques de ce temps-là. C'est précisément ce qui arriva
en Europe après 1789.
La révolution française est donc une révolution politique qui a opéré
à la manière et qui a pris en quelque chose l'aspect d'une révolution
religieuse. Voyez par quels traits particuliers et caractéristiques
elle achève de ressembler à ces dernières: non-seulement elle se
répand au loin comme elles, mais, comme elles, elle y pénètre par la
prédication et la propagande. Une révolution politique qui inspire
le prosélytisme; qu'on prêche aussi ardemment aux étrangers qu'on
l'accomplit avec passion chez soi; considérez quel nouveau spectacle!
Parmi toutes les choses inconnues que la révolution française a
montrées au monde, celle-ci est assurément la plus nouvelle. Mais ne
nous arrêtons pas là; tâchons de pénétrer un peu plus avant et de
découvrir si cette ressemblance dans les effets ne tiendrait pas à
quelque ressemblance cachée dans les causes.
Le caractère habituel des religions est de considérer l'homme en
lui-même, sans s'arrêter à ce que les lois, les coutumes et les
traditions d'un pays ont pu joindre de particulier à ce fonds commun.
Leur but principal est de régler les rapports généraux de l'homme
avec Dieu, les droits et les devoirs généraux des hommes entre eux,
indépendamment de la forme des sociétés. Les règles de conduite
qu'elles indiquent se rapportent moins à l'homme d'un pays ou d'un
temps qu'au fils, au père, au serviteur, au maître, au prochain.
Prenant ainsi leur fondement dans la nature humaine elle-même, elles
peuvent être reçues également par tous les hommes et applicables
partout. De là vient que les révolutions religieuses ont eu souvent
de si vastes théâtres, et se sont rarement renfermées, comme les
révolutions politiques, dans le territoire d'un seul peuple, ni même
d'une seule race. Et si l'on veut envisager ce sujet encore de plus
près, on trouvera que plus les religions ont eu ce caractère abstrait
et général que je viens d'indiquer, plus elles se sont étendues, en
dépit de la différence des lois, des climats et des hommes.
Les religions païennes de l'antiquité, qui étaient toutes plus ou moins
liées à la constitution politique ou à l'état social de chaque peuple,
et conservaient jusque dans leurs dogmes une certaine physionomie
nationale et souvent municipale, se sont renfermées d'ordinaire
dans les limites d'un territoire dont on ne les vit guère sortir.
Elles firent naître parfois l'intolérance et la persécution; mais le
prosélytisme leur fut presque entièrement inconnu. Aussi n'y eut-il pas
de grandes révolutions religieuses dans notre Occident avant l'arrivée
du christianisme. Celui-ci, passant aisément à travers toutes les
barrières qui avaient arrêté les religions païennes, conquit en peu
de temps une grande partie du genre humain. Je crois que ce n'est pas
manquer de respect à cette sainte religion que de dire qu'elle dut,
en partie, son triomphe à ce qu'elle s'était, plus qu'aucune autre,
dégagée de tout ce qui pouvait être spécial à un peuple, à une forme de
gouvernement, à un état social, à une époque, à une race.
La révolution française a opéré, par rapport à ce monde, précisément
de la même manière que les révolutions religieuses agissent en vue de
l'autre; elle a considéré le citoyen d'une façon abstraite, en dehors
de toutes les sociétés particulières, de même que les religions
considèrent l'homme en général, indépendamment du pays et du temps.
Elle n'a pas recherché seulement quel était le droit particulier du
citoyen français, mais quels étaient les devoirs et les droits généraux
des hommes en matière politique.
C'est en remontant toujours ainsi à ce qu'il y avait de moins
particulier, et pour ainsi dire de plus _naturel_ en fait d'état social
et de gouvernement, qu'elle a pu se rendre compréhensible pour tous et
imitable en cent endroits à la fois.
Comme elle avait l'air de tendre à la régénération du genre humain plus
encore qu'à la réforme de la France, elle a allumé une passion que,
jusque-là, les révolutions politiques les plus violentes n'avaient
jamais pu produire. Elle a inspiré le prosélytisme et fait naître la
propagande. Par là, enfin, elle a pu prendre cet air de révolution
religieuse qui a tant épouvanté les contemporains; ou plutôt elle est
devenue elle-même une sorte de religion nouvelle, religion imparfaite,
il est vrai, sans Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui,
néanmoins, comme l'islamisme, a inondé toute la terre de ses soldats,
de ses apôtres et de ses martyrs.
Il ne faut pas croire, du reste, que les procédés employés par elle
fussent absolument sans précédents, et que toutes les idées qu'elle a
mises au jour fussent entièrement nouvelles. Il y a eu dans tous les
siècles, et jusqu'en plein moyen âge, des agitateurs qui, pour changer
des coutumes particulières, ont invoqué les lois générales des sociétés
humaines, et qui ont entrepris d'opposer à la constitution de leur
pays les droits naturels de l'humanité. Mais toutes ces tentatives ont
échoué: le même brandon qui a enflammé l'Europe au dix-huitième siècle
a été facilement éteint au quinzième. Pour que des arguments de cette
espèce produisent des révolutions, il faut, en effet, que certains
changements déjà survenus dans les conditions, les coutumes et les
mœurs, aient préparé l'esprit humain à s'en laisser pénétrer.
Il y a des temps où les hommes sont si différents les uns des autres
que l'idée d'une même loi applicable à tous est pour eux comme
incompréhensible. Il y en a d'autres où il suffit de leur montrer
de loin et confusément l'image d'une telle loi pour qu'ils la
reconnaissent aussitôt et courent vers elle.
Le plus extraordinaire n'est pas que la révolution française ait
employé les procédés qu'on lui a vu mettre en œuvre et conçu les
idées qu'elle a produites: la grande nouveauté est que tant de
peuples fussent arrivés à ce point que de tels procédés pussent être
efficacement employés et de telles maximes facilement admises.
CHAPITRE IV.
Comment presque toute l'Europe avait eu précisément les mêmes
institutions, et comment ces institutions tombaient en ruine
partout.
Les peuples qui ont renversé l'empire romain et qui ont fini par
former les nations modernes différaient par les races, le pays, le
langage; ils ne se ressemblaient que par la barbarie. Établis sur le
sol de l'empire, ils s'y sont entre-choqués longtemps au milieu d'une
confusion immense, et, quand ils sont enfin devenus stables, ils se
sont trouvés séparés les uns des autres par les ruines mêmes qu'ils
avaient faites. La civilisation étant presque éteinte et l'ordre
public détruit, les rapports des hommes entre eux devinrent difficiles
et périlleux, et la grande société européenne se fractionna en mille
petites sociétés distinctes et ennemies qui vécurent chacune à part. Et
pourtant du milieu de cette masse incohérente on vit sortir tout à coup
des lois uniformes.
Ces institutions ne sont point imitées de la législation romaine;
elles y sont contraires à ce point que c'est du droit romain que l'on
s'est servi pour les transformer et les abolir. Leur physionomie est
originale et les distingue parmi toutes les lois que se sont données
les hommes. Elles correspondent symétriquement entre elles, et, toutes
ensemble, forment un corps composé de parties si serrées que les
articles de nos codes modernes ne sont pas plus étroitement unis; lois
savantes, à l'usage d'une société à demi grossière.
Comment une pareille législation a-t-elle pu se former, se répandre,
se généraliser enfin en Europe? Mon but n'est pas de le rechercher.
Ce qui est certain, c'est qu'au moyen âge elle se retrouve plus ou
moins partout en Europe, et que, dans beaucoup de pays, elle règne à
l'exclusion de toutes les autres.