Un nuage lui passa devant les yeux, sa respiration se suspendit un

moment sous la violence des battements de son coeur; elle frissonna

comme si une main de glace eût passé dans ses cheveux.

Le moment fatal était arrivé.

Il s'agissait pour elle de faire le premier pas dans la voie du crime.

Si elle laissait sortir Iris sans lui donner l'épingle, Iris allait tout

révéler à M. de Brévannes, et Paula renonçait à l'espoir alors si

prochain, si probable, d'épouser M. de Morville, en profitant d'un

double meurtre dont elle serait toujours complètement innocente aux yeux

du monde.

Iris rangea assez bruyamment quelques objets sur sa table, pour donner

un avertissement à sa maîtresse.

Paula hésitait encore....

Iris fit un pas vers la porte....

Une lutte terrible s'engagea dans l'âme de madame de Hansfeld entre son

bon et son mauvais ange.

Iris fit encore un pas, atteignit la porte, leva lentement la main pour

la poser sur le bouton de la serrure.

Le pêne cria....

Le mauvais ange de Paula eut le dessus dans la lutte; madame de Hansfeld

dit d'une voix si basse, si basse:--Iris!... qu'il fallut toute

l'attention que prêtait la bohémienne à cette scène pour que ce mot

parvînt jusqu'à elle.

Iris fut en deux pas auprès de sa maîtresse.

--Tenez... allez, je vous en prie, serrer cette épingle...--dit Paula

d'une voix défaillante....

Et elle remit l'épingle à la bohémienne.

Iris, en touchant la main de sa maîtresse pour prendre ce bijou, la

sentit humide et glacée.

* * * * *

CHAPITRE XXI.

LE CHÂTEAU DE BRÉVANNES.

La terre de M. de Brévannes, située en Lorraine près de Longueville, à

quelques lieues de Bar-le-Duc, était une confortable résidence. Beau

parc, belles réserves de bois, magnifiques étangs alimentés par quelques

effluvions de l'Ornain, maison d'habitation vaste et commode, tout, dans

cette propriété, répondait au tableau que M. de Brévannes en avait tracé

à M. de Hansfeld.

Depuis trois jours Berthe, son mari, le prince et Paula sont arrivés au

château; Iris a été nécessairement comprise dans l'invitation de M. de

Brévannes, invitation que chacun de nos personnages avait de trop

puissantes raisons d'accepter pour s'arrêter à la singularité d'un tel

voyage dans cette saison.

Paula avait continuellement évité toute occasion de se rencontrer seule

avec M. de Brévannes. Ce dernier, selon les prévisions d'Iris, avait

imité madame de Hansfeld, afin de ne pas donner une apparence de

préméditation à la vengeance qu'il calculait avec un atroce sang-froid.

Berthe était pourtant agitée de sinistres pressentiments. Pendant toute

la route de Paris à Brévannes, son mari avait été tour à tour d'une

gaieté forcée et d'une si obséquieuse prévenance, que la défiance de

Berthe s'était vaguement éveillée.

Un moment elle avait songé à prier son mari de la laisser à Paris; mais

après l'engagement formel pris avec le prince et la princesse de

Hansfeld, elle abandonna cette idée.

En arrivant à Brévannes, elle s'occupa des soins de la réception de ses

hôtes. Chose étrange! il ne lui vint pas un moment à la pensée que son

mari pût être épris de madame de Hansfeld; cette conviction l'eût

peut-être rassurée. Quoique la manière dont cette partie de campagne

s'était engagée eût été assez naturelle, un secret instinct disait à

Berthe que ce voyage avait un autre but que la chasse au marais.

La seule personne complètement heureuse, et heureuse sans crainte et

sans arrière-pensée, était Arnold. Un hasard inattendu servait si bien

son amour naguère inespéré, qu'il se laissait aller au bonheur de passer

quelques jours avec Berthe dans une intimité de chaque instant.

Iris observait tout et épiait surtout les moindres démarches d'Arnold et

de madame de Brévannes. Malheureusement pour la bohémienne, ces

derniers, malgré les soins incessants que M. de Brévannes avait mis à

leur ménager des occasions de tête-à-tête, les avaient constamment

évitées.

Il restait à Iris un dernier et immanquable moyen de forcer Berthe et M.

de Hansfeld à une entrevue secrète et d'une apparence compromettante:

dès que la nuit approcherait, elle irait dire à Berthe que son père,

horriblement inquiet de son départ précipité, s'était mis en route, et

que, pour ne pas rencontrer M. de Brévannes, il priait Berthe d'aller

l'attendre dans le chalet où, l'été, celle-ci passait ordinairement ses

journées. Cette maisonnette, située au milieu d'un massif de bois, était

proche de la grille du parc; rien de plus vraisemblable que l'arrivée de

Pierre Raimond; Berthe irait l'attendre au pavillon: au lieu du vieux

graveur, elle verrait arriver Arnold; puis... prévenu par Iris, M. de

Brévannes surviendrait.... Le reste se devine.

Le troisième jour de son arrivée à Brévannes, la bohémienne, lassée

d'épier en vain, cherchait Berthe pour la rendre victime de la

machination qu'elle avait méditée, lorsqu'elle aperçut celle-ci venant

du côté du pavillon dont il est question, et un peu plus loin, derrière

elle, M. de Hansfeld.

Iris se glissa dans un fourré de houx et de buis énormes qui

ombrageaient le parc en cet endroit et formaient une allée sinueuse qui,

longeant les murs, allait de la grille au chalet.

Il est bon de dire que cette fabrique, située à l'angle des murs du

parc, se composait de deux pièces de rez-de-chaussée.

Il était quatre heures environ, le jour très bas, le ciel pluvieux et

menaçant. Au moment où Iris se cacha dans les buis, Arnold rejoignait

Berthe.

Celle-ci tressaillit à la vue du prince et fit quelques pas pour

retourner au château; mais Arnold, la prenant par la main d'un air

suppliant, lui dit:

--Enfin... je puis avoir un moment d'entretien avec vous... depuis deux

jours! On dirait, en vérité, que vous me fuyez... moi, si heureux de ce

voyage improvisé... Tenez, Berthe, j'ai peine à croire à mon bonheur....

--Je vous en supplie... laissez-moi.... Je vous évite parce que j'ai

peur....

--Peur... et de quoi, mon Dieu?...

--Tenez, monsieur de Hansfeld... vous m'aimez, n'est-ce pas?--s'écria

tout à coup Berthe.

--Si je vous aime!...

--Eh bien!... ne me refusez pas la seule grâce que je vous aie

demandée....

--Que voulez-vous dire?...

--Partez....

--Partir... à peine arrivé... lorsque....

--Je vous dis que si vous m'aimez vous prendrez, bon ou mauvais, le

premier prétexte venu... et vous quitterez cette maison.

--Mais je ne vous comprends pas.... Pourquoi... lorsque votre mari?...

--Ah! ici... ne prononcez pas son nom....

Rassurez-vous.... Je partage vos scrupules.... Je suis ici chez lui....

Je ne vous parlerai pas d'amour; je ne vous dirai rien que votre père ne

pût entendre s'il était là. Ce que je vous demande, Berthe, ce sont

quelques-unes de ces bonnes et tendres paroles que vous adressiez à

votre frère Arnold dans ces longues causeries que nous faisions en tiers

avec votre père.

--Silence... quelqu'un a marché dans le taillis...--dit Berthe avec

inquiétude.

--Que vous êtes enfant.... C'est le vent qui agite les arbres. Tenez!...

voilà le givre et la pluie qui tombent... et vous sortez sans votre

manteau africain; c'est un double tort; ce burnous à capuchon vous rend

si jolie....

--Je l'ai laissé dans le vestibule... mais je vous en prie, rentrons au

château....

--Il est trop loin, la pluie tombe... pourquoi ne pas aller dans le

chalet, là-bas, attendre que cette averse soit passée?

--Non, non....

--Oubliez-vous votre promesse de me faire visiter ce pavillon, votre

retraite chérie? Oh! je n'abandonne pas cette bonne occasion de vous

forcer à remplir votre promesse.... Tenez, la pluie augmente; venez...

de grâce? Mais qu'avez-vous donc, vous me répondez à peine.... Vous

tremblez, c'est de froid, sans doute... imprudente!...

--Je ne puis vous dire ce que j'éprouve, mais je ressens une terreur

vague, involontaire.... Je vous en supplie, malgré la pluie, retournons

au château.

--Mais c'est un enfantillage auquel je ne consentirai pas. Vous vous

trouvez un peu souffrante, il ne faut donc pas vous exposer

davantage.... Cette pluie est glacée, le chalet est à vingt pas.

--Eh bien! promettez-moi de partir demain.

--Encore?

--Oui.... Ne me demandez pas pourquoi; j'ai peur pour vous, pour moi; je

ne serai tranquille que lorsque vous serez éloigné d'ici. Je ne

m'explique pas ces craintes... mais je les éprouve cruellement.

--Mais enfin... admettez que votre mari soit jaloux.. qu'avez-vous à

redouter? quel mal faisons-nous? Il est d'ailleurs plein d'attentions

pour vous, il ne soupçonne rien.

--Ce sont justement ses bontés... si nouvelles pour moi... et sa douceur

hypocrite qui m'épouvantent.... Lui, autrefois si brusque.... Et un

jour...--Berthe tressaillit et s'écria en s'interrompant et en mettant

une main tremblante sur le bras d'Arnold:--Encore!!! je vous assure

qu'on marche dans ce taillis.... On nous suit.

Arnold prêta l'oreille, entendit en effet quelques branches crier dans

l'épais fourré de buis et de houx; malgré la difficulté de pénétrer dans

ce massif inextricable, Arnold allait s'y enfoncer, lorsque le bruit

augmenta, le feuillage frémit, et à quelques pas un chevreuil bondit et

sauta sur la route.

Arnold ne put retenir un éclat de rire, et dit à Berthe:

--Voyez-vous votre espion?

La jeune femme, un peu rassurée, reprit le bras d'Arnold; ils n'étaient

plus qu'à quelques pas du chalet.

--Eh bien! pauvre peureuse--dit Arnold.

--Je vous en supplie, ne plaisantez pas, je crois aux pressentiments,

Dieu nous les envoie.

--Mais comment, parce que votre mari semble revenir envers vous à de

meilleurs sentiments, vous vous effrayez? Admettez même qu'il feigne

cette bienveillance hypocrite pour vous tendre un piége, qu'avez-vous à

redouter? que peut-il surprendre? Après tout, que demandé-je, sinon de

jouir loyalement de ce qu'il m'a offert loyalement, de passer quelques

jours auprès de vous? Je vous le jure, je ne sais pas quels seront mes

voeux dans l'avenir... mais je me trouve à cette heure le plus heureux

des hommes, je ne veux rien de plus; le présent est si beau, si doux,

que ce serait le profaner que de songer à autre chose....

La pluie redoublait de violence.

Le jour, très sombre, commençait à baisser.

Berthe et le prince entrèrent dans le chalet.

* * * * *

CHAPITRE XXII.

LE CHALET.

Berthe, pour faire honneur à ses hôtes, avait fait disposer ce petit

pavillon de la même manière que lorsqu'elle l'habitait.

Sur les murs on voyait quelques gravures dues au burin de son père, des

aquarelles peintes par Berthe, ses livres, son piano. Un bon feu

flamboyait dans la cheminée, ses vives lueurs luttaient contre

l'obscurité croissante.... Une fenêtre carrée, semblable à celles des

chaumières suisses, garnie de plomb et composée de petits carreaux

verdâtres, grands comme la paume de la main, laissait voir l'allée du

bois qui conduisait de la grille au chalet; la porte était restée

entr'ouverte; Berthe, debout près de la cheminée, appuyait son front sur

sa main, ne pouvant vaincre l'émotion qui l'accablait. Arnold, plein

d'une joie d'enfant, ou plutôt d'amant, examinait avec une sorte de

tendre curiosité tous les objets dont Berthe s'entourait habituellement.

--Quel bonheur pour moi--lui dit-il--de pouvoir emporter ce souvenir

des lieux que vous habitez! et ce tableau sera toujours vivant dans ma

pensée.... Voilà votre piano, cet ami des longues heures de rêverie et

de tristesse... ces belles gravures, oeuvres de votre père, où vous avez

dû souvent attacher vos yeux attendris, en vous reportant par la pensée

auprès de lui, dans sa modeste retraite....

--Oui, sans-doute--dit Berthe avec distraction;--mais, mon Dieu,

qu'ai-je donc? je ne sais pourquoi mes idées roulent dans un cercle

sinistre. Savez-vous à quoi je pense à toute heure? aux tentatives de

meurtre auxquelles vous avez si miraculeusement échappé... Ne savez-vous

donc rien de nouveau? avez-vous pu découvrir l'auteur de ces criminelles

tentatives?

M. de Hansfeld tenait à ce moment un volume des _Ballades_ de Victor

Hugo et ouvrait curieusement le livre à une page marquée par Berthe.

Il retourna à demi la tête, sans fermer le livre, et dit à la jeune

femme avec un sourire d'une étrange sérénité:

--Je crois connaître... ce... meurtrier.... Et il ajouta:--Quel plaisir

de lire les lignes où vos yeux se sont arrêtés... ma soeur!

--Vous le connaissez?... s'écria Berthe.

--Je le crois.... Vous avez passé la journée d'hier et celle

d'aujourd'hui avec cette homicide personne.--Puis s'interrompant

encore:--Que je suis aise que vous partagiez mon admiration pour cette

ravissante ballade la _Grand'mère_... une des plus touchantes

inspirations de l'illustre poëte.... Vous avez, entre autres, souligné

ces vers, d'une naïveté enchanteresse, que j'aime autant que vous les

aimez....

Berthe croyait rêver en voyant le sang-froid du prince.--Que

dites-vous?--reprit-elle--j'ai passé la journée d'hier et d'aujourd'hui

avec....

--Avec une meurtrière.... Oui.... Mais écoutez, que ces vers sont

adorables.... Pauvres petits enfants!

Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte;

Alors que diras-tu?

Quand tu t'éveilleras,

Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte.

Pour nous rendre la vie....

--Grand Dieu! s'écria Berthe, en interrompant Arnold;--mais c'est donc

votre femme qui est coupable de ces tentatives de meurtre? Pourtant vous

nous aviez dit....

--Ce n'est pas ma femme,--reprit le prince en replaçant le livre sur la

tablette;--mais c'est, si je ne me trompe... son âme damnée... cette

jeune fille au teint cuivré...

--Iris!...

--Iris... j'en suis même à peu près sûr.

--Et votre femme?

--Ignorait tout.. j'aime à le croire.

--Et vous gardez ce monstre auprès de vous, dans votre maison? Mais si

elle renouvelait ses tentatives?

--Eh bien!--dit Arnold avec un sourire à la fois si mélancolique, si

calme et si doux, que les yeux de Berthe se mouillèrent de larmes.

--Comment, eh bien! s'écria-t-elle;--et si...; mais cette idée est

horrible....

--Si elle recommençait ses expériences, ma chère soeur..., et qu'elle

réussît, je lui en saurais gré.

--Que dites-vous?

--Franchement, quelle est ma vie désormais? Pendant ces quelques jours

passés près de vous, l'ivresse du présent m'empêchera de songer à

l'avenir; mais après? De deux choses l'une..., ou nous serons

heureux.... Et, malgré votre indifférence pour votre mari, mon bonheur

vous coûtera tant de larmes... tant de remords..., noble et loyale comme

vous l'êtes, que mon amour vous causera autant de chagrins que les

cruautés de votre mari.... Si, au contraire, les circonstances nous

forcent de nous séparer, que restera-t-il? l'oubli!!! Malgré les

serments de se souvenir toujours, hélas! il y a quelque chose de plus

horrible que la mort de ceux que nous aimons... c'est l'oubli de cette

mort! Vous le voyez... quel avenir! Avec vous, il n'y en aurait eu qu'un

de possible pour votre bonheur et pour le mien... c'était de vous

épouser.... Mais c'est un rêve! eh bien! ne vaut-il pas mieux que cette

bonne et prévoyante bohémienne soit là comme une providence mortuaire,

et qu'elle fasse de moi ce que, je l'avoue, je n'aurais peut-être pas

le courage de faire moi-même... quelque chose qui a vécu!...

--Oh! ce que vous dites est affreux; mais dans quel but, mon Dieu,

commettrait-elle ce crime?

--Que sais-je? je ne lui ai jamais fait de mal... je l'ai toujours

comblée.... Mais les bohémiens sont si bizarres.... Une superstition...

un rien... que sais-je! La pauvre enfant se donne bien du mal peut-être

pour machiner son coup, tandis qu'après ces huit jours, bien entendu, je

serais très disposé à faire la moitié du chemin.

A ce moment, la porte se ferma brusquement.

Berthe poussa un cri de frayeur.

--Cette porte... qui la ferme?

--Le vent...--dit Arnold.

La clef tourna deux fois dans la serrure.

--On nous enferme--s'écria Berthe.

Arnold courut à la porte, l'ébranla; ce fut en vain.

--Mon Dieu! je suis perdue.... La nuit est presque venue... et enfermée

avec vous au bout de ce parc....

--Mais la fenêtre...--s'écria Arnold.

Il y courut.

--Il regarda. Il ne vit personne.

Il voulut la briser.... Impossible. Le treillis de plomb était si serré

qu'il courbait, mais qu'il ne cassait pas; et puis cette fenêtre était à

châssis fixe et immobile. Celle qui éclairait la porte du fond avait le

même inconvénient.

Mon Dieu! ayez pitié de moi!--dit Berthe en tombant agenouillée.

* * * * *

CHAPITRE XXIII.

LE DOUBLE MEURTRE.

Iris, cachée dans le taillis, avait suivi Berthe et Arnold depuis le

commencement de leur entretien jusqu'à leur entrée dans le chalet.

De grands massifs de buis et de houx dérobaient la bohémienne aux

regards de ceux qu'elle épiait. C'était elle qui avait mis sur pied et

fait bondir le chevreuil qui avait franchi l'allée devant Berthe. Après

s'être approchée peu à peu du pavillon, Iris ferma la porte à double

tour, et triomphante alla retrouver M. de Brévannes, qui l'attendait à

une assez grande distance.

Si le hasard n'eût pas servi le détestable dessein d'Iris en réunissant

Berthe et Arnold, elle se servait de la ruse qu'elle avait projetée en

attirant la jeune femme dans le pavillon sous le prétexte de lui faire

rencontrer Pierre Raimond.

M. de Brévannes était armé d'un fusil à deux coups et vêtu d'un costume

de chasse; le choix de son arme éloignait toute idée de préméditation,

rien de plus naturel que sa conduite. En rentrant de la chasse, il

surprenait chez lui sa femme et M. de Hansfeld, renfermés dans un

pavillon écarté à la nuit tombante. Il les tuait.

Qui pourrait dire qu'il n'y avait rien de coupable dans leur entretien?

Personne....

Qui pourrait dire que la porte était fermée en dehors?

Personne....

Malgré sa résolution, M. de Brévannes frémit à la vue d'Iris.

Le moment décisif était venu.

La bohémienne dissimula sa joie féroce, et lui dit avec un accent de

douleur profonde:

--Je les ai suivis à leur insu, ainsi que je faisais d'après vos ordres

depuis leur arrivée ici. Ils se parlaient bas; leurs lèvres se

touchaient presque... _Lui_ avait un bras passé autour de la taille de

votre femme. Tout à l'heure ils sont entrés ainsi dans le chalet; alors

j'ai fermé la porte... et je suis venue....

M. de Brévannes ne répondit rien.

On entendit seulement le bruit sec des deux batteries de son fusil qu'il

arma, et ses pas précipités qui bruirent sur les feuilles sèches dont

l'allée était jonchée.

La nuit était sombre.

Il lui fallait environ un quart d'heure pour arriver au pavillon.

Nous devons dire qu'à ce moment cet homme était autant poussé au meurtre

par les fureurs de la jalousie que par le calcul atroce et insensé de

tuer M. de Hansfeld afin d'épouser ensuite sa veuve.... Il croyait

Berthe et le prince coupables.

En ce moment M. de Brévannes était, ivre de rage; le sang lui battait

aux tempes.

Après une assez longue marche, il aperçut au bout de l'allée les faibles

lueurs que jetait le feu allumé dans la cheminée du chalet à travers la

fenêtre treillagée de plomb.

Il hâta le pas.

La pluie et le givre tombaient à torrents.

A mesure qu'il approchait du pavillon, il se sentait tour à tour baigné

d'une sueur froide ou brûlant de tous les feux de la fièvre.

Enfin... il arriva, marchant légèrement et avec précaution: il approcha

l'oeil des carreaux verdâtres.

A la lueur expirante du foyer, il reconnut l'espèce de manteau blanc à

capuchon que Berthe portait ordinairement.

Assise sur un divan, la jeune femme lui tournait le dos; elle appuyait

ses lèvres sur le front d'un homme agenouillé à ses pieds qui

l'entourait de ses deux bras.

Par un mouvement plus rapide que la pensée, M. de Brévannes ouvrit la

porte, entra, appuya le canon de son fusil entre les deux épaules de sa

victime et tira.

Elle tomba sans pousser un cri sur l'épaule de celui qui la tenait

embrassée.

--Maintenant à vous, beau prince, coup double!...--s'écria M. de

Brévannes en dirigeant le canon de son fusil sur le crâne de l'homme qui

tâchait de se relever.

Au moment où il allait tirer, la porte de la seconde chambre du chalet

s'ouvrit violemment derrière lui.

Quelqu'un qu'il ne voyait pas lui saisit le bras, détourna le fusil et

l'empêcha de commettre un second crime. M. de Brévannes se retourna et

vit.... M. de Hansfeld!

A ce moment, l'homme agenouillé devant la femme se releva, se précipita

sur M. de Brévannes en criant:

--Assassin!

--M. de Morville!--s'écria M. de Brévannes en reconnaissant ce dernier à

la lueur d'un jet de flammes.

--Tu as tué madame de Hansfeld, assassin!--répéta M. de Morville.

M. de Brévannes recula d'un pas, tenant toujours son fusil à la main;

ses cheveux se dressaient de terreur. Il se précipita vers la femme dont

le corps avait glissé à terre, mais dont la tête reposait sur le

sofa....

Il reconnut Paula.

En s'apercevant de cette sanglante méprise, qui le rendait coupable d'un

assassinat que rien ne pouvait excuser, en trouvant M. de Morville

auprès de la femme dont il se croyait passionnément aimé, un vertige

furieux saisit M. de Brévannes; il poussa un éclat de rire féroce et

disparut.

Le prince, M. de Morville, bouleversés par cette scène horrible, ne

s'opposèrent pas à son départ.

Quelques secondes après, on entendit une détonation.

M. de Brévannes venait de se tuer.

* * * * *

CHAPITRE XXIV.

EXPLICATION.

Il nous reste à expliquer l'arrivée de M. de Morville au château de

Brévannes, et sa présence, ainsi que celle de Paula dans le chalet, où

se trouvaient Berthe et Arnold un quart d'heure auparavant.

M. de Morville avait appris par madame de Lormoy, sa tante, que Paula

était subitement partie avec son mari pour la Lorraine, au milieu de

l'hiver, pour aller passer quelque temps chez M. de Brévannes.

M. de Morville ignorait complètement que Paula connût M. de Brévannes;

ce départ si subit, si extraordinaire en cette saison, annonçait une

intimité bien grande. De plus, il se souvenait de quelques mots, de

quelques réticences de Paula lors de sa dernière entrevue avec elle au

bal masqué. Il se crut sacrifié, trahi, ou plutôt il ne put trouver une

raison plausible au départ de Paula; sa raison se perdit. Au risque de

compromettre Paula par l'invraisemblance du prétexte de son voyage, il

partit pour la Lorraine, décidé à parler à tout prix à madame de

Hansfeld et à éclaircir ce mystère.

Il arriva en effet sur les quatre heures du soir, fit arrêter sa voiture

à la grille du parc qui avoisinait le chalet, ainsi que nous l'avons

dit, et envoya son domestique à madame de Hansfeld avec ces mots:

«Madame,

«Par suite d'un pari avec ma tante, madame de Lormoy, qui, surprise de

votre brusque départ et assez inquiète sur votre santé, désirait

vivement savoir de vos nouvelles, j'ai gagé que je viendrais m'en

informer auprès de vous, et que je retournerais à l'instant à Paris

rassurer madame de Lormoy. Si vous êtes assez bonne pour vous intéresser

à mon pari, veuillez me le faire savoir. N'ayant pas l'honneur de

connaître M. de Brévannes, et ayant promis de ne pas même descendre de

voiture, j'attends votre réponse à la grille du parc.»

Paula reçut ce billet au moment où elle rentrait de la promenade. Il

pleuvait. Prendre à l'instant le premier manteau venu (ce fut celui de

Berthe, il se trouvait dans un vestibule), courir auprès de M. de

Morville, tel fut le premier mouvement de Paula.

Au milieu de ses terribles angoisses, elle voulait à tout prix éloigner

M. de Morville d'un lieu où pourrait se passer un événement si tragique.

M. de Morville descendit de voiture à la vue de Paula, entra dans le

parc, prit son bras et lui fit de tendres reproches sur son départ si

brusque, la suppliant de lui expliquer cette détermination si bizarre.

Craignant d'être rencontrés dans le parc, quoique la nuit commençât à

venir, Paula conduisit, tout en marchant, M. de Morville vers le

pavillon où se trouvaient enfermés Berthe et M. de Hansfeld.

En entendant ouvrir la porte, Berthe, par un mouvement de frayeur

involontaire, se réfugia dans la seconde pièce du pavillon; Arnold la

suivit et put, en entendant le rapide entretien de M. de Morville et de

Paula, s'assurer que du moins Paula n'avait jamais oublié ses devoirs.

Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 10 / 11 段