Le salon où elle se trouvait était séparé des autres appartements par

une longue galerie semblable à celle que M. de Hansfeld occupait à

l'étage supérieur.

Des portières de velours remplaçaient les portes; Paula entendit son

mari demander au valet de chambre, qui se tenait à l'extrémité de cette

galerie, si la princesse était chez elle.

--C'est le prince!--s'écria Iris.

--Il va se rencontrer avec cette jeune femme...--dit Paula.--Tous deux

ignorent que M. de Brévannes est instruit de leur amour, et que par un

affreux calcul il doit feindre d'ignorer cet amour.... Oh! c'est

horrible... les laisser dans cette funeste confiance....

Iris se hâta de lui dire:

--Vous voulez épargner ces malheureux et renoncer à M. de Morville?

Soit; tout à l'heure, au moment où M. de Brévannes sortira de l'hôtel,

je trouverai moyen de lui parler, et en deux mots je lui apprends la

fourberie du livre noir.

Paula fit un mouvement.

--N'est-ce pas là votre volonté, marraine?

--Oui, oui.

--Pourtant, si par hasard cette volonté changeait, si vous vouliez

profiter des événements que cette rencontre du prince et de Berthe chez

vous va précipiter encore... à moins que vous ne vous y opposiez lorsque

vous me verrez me lever pour aller attendre M. de Brévannes, donnez-moi

cette épingle en me disant de la serrer... cela voudra dire que M. de

Brévannes doit rester dans son erreur....

--Mais....

--Voici le prince.... Tout à l'heure donnez-moi cette épingle... et dans

huit jours vous êtes libre, sinon... renoncez à jamais à M. de Morville.

M. de Hansfeld entra chez sa femme.

Iris avait l'habitude de rester auprès de sa maîtresse, lors même que

celle-ci recevait des visites. Sa présence à la scène suivante parut

donc au prince fort naturelle.

* * * * *

CHAPITRE XX.

LA CHASSE AU MARAIS.

M. de Hansfeld était à la fois surpris, ému, troublé.

Il venait de voir Berthe descendre de voiture avec M. de Brévannes,

Berthe à qui il avait cru dire à tout jamais adieu lors de sa dernière

entrevue avec elle chez Pierre Raimond.

Ayant toujours ignoré que Paula connaissait M. de Brévannes, Arnold ne

pouvait concevoir pourquoi celui-ci conduisait sa femme à l'hôtel

Lambert, et comment madame de Hansfeld s'était liée avec Berthe, dont

elle le savait épris. Paula, pour échapper au voyage d'Allemagne dont

son mari la menaçait, ne l'avait-elle pas menacé à son tour de révéler

les entrevues qu'il avait avec Berthe chez le graveur, de les révéler,

disons-nous, à M. de Brévannes?

Quel était donc le but de Paula en recevant Berthe à l'hôtel Lambert?

Était-ce affectation, indifférence?

Arnold se perdait en conjectures; en songeant qu'il allait revoir

Berthe, l'étonnement, le bonheur, la crainte l'agitaient malgré lui. Il

dit à Paula, d'une voix légèrement émue:

--Il me semble que je viens de voir entrer une visite pour vous?

--Oui...--répondit madame de Hansfeld avec embarras.--Une femme de mes

amies m'a présenté dans le monde madame de Brévannes, que l'on dit

charmante et que vous trouvez telle...--ajouta-t-elle en riant d'un air

forcé.--Madame de Brévannes m'a demandé quand je restais chez moi, je

lui ai dit aujourd'hui et je l'avais oublié... On l'a fait un moment

attendre avec son mari.... Ne vous ayant pas vu, il m'a été impossible

de vous prévenir de cette visite... qui, je le crois, ne pouvait

d'ailleurs vous être désagréable.

--Ma marraine me permettra-t-elle de lui faire observer que voilà déjà

bien longtemps que les personnes attendent?--dit Iris avec une sorte de

familiarité respectueuse à laquelle on était habitué.

--Elle a raison--dit M. de Hansfeld, imprudemment entraîné par le désir

de revoir Berthe; il sonna.

Un laquais parut.

--Faites entrer--dit le prince.

Le laquais sortit.

Iris et Paula échangèrent un regard.

Pour l'intelligence de la scène suivante, nous dirons que quelques

lignes du livre noir, toujours écrites au nom de Paula et communiquées

le matin même par Iris à M. de Brévannes, apprenaient à celui-ci que

l'objet de l'amour de Berthe était le prince de Hansfeld, et que très

souvent elle avait eu des entrevues avec lui, sous un nom supposé, chez

Pierre Raimond.

Quelques mots expressifs indiquaient le parti terrible que M. de

Brévannes pouvait tirer de cet amour, dont la punition, s'il devenait

coupable et flagrant, pouvait assurer la liberté de M. de Brévannes et

de Paula.

Après cette découverte, M. de Brévannes redoubla d'hypocrisie afin

d'augmenter encore la sécurité de sa femme, qu'il se promit néanmoins

d'observer attentivement, quoiqu'il ne doutât pas qu'elle aimât le

prince.

Le premier refus de Berthe de se rendre à l'hôtel Lambert, son émotion

croissante en approchant des lieux où elle allait revoir Arnold, étaient

des preuves convaincantes de cet amour. M. de Brévannes s'étant

d'ailleurs informé auprès du portier de Pierre Raimond des visites que

recevait le graveur, M. de Hansfeld lui avait été si exactement dépeint

qu'il n'attendait que l'occasion de voir le prince pour s'assurer de son

identité avec le visiteur assidu de Pierre Raimond.

Paula, assise auprès de la cheminée, avait à côté d'elle une petite

table sur laquelle était placée la fatale épingle qui, remise à Iris,

devait l'empêcher de dévoiler à M. de Brévannes la fourberie dont il

était dupe, et le laisser dans la créance qu'en se débarrassant de sa

femme et du prince il pourrait épouser Paula.

La bohémienne, occupée d'un travail de tapisserie, était demi-cachée par

les rideaux de la fenêtre auprès de laquelle elle se tenait; mais elle

pouvait néanmoins ne pas quitter sa maîtresse du regard.

Et il faut le dire, ce regard semblait quelquefois exercer sur Paula une

sorte de fascination.

Enfin M. de Hansfeld, debout devant la cheminée, dissimulait à peine son

émotion.

La porte s'ouvre, un valet de chambre annonce:

--M. et madame de Brévannes.

Peut-être trouvera-t-on un contraste assez dramatique entre la

conversation futile, oiseuse, désintéressée des quatre acteurs de cette

scène, et les anxiétés, les passions diverses et profondes qui les

agitaient.

Madame de Hansfeld se leva, fit quelques pas au-devant de Berthe, et lui

dit avec grâce:

--Vous êtes, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu vous rappeler

que je restais chez moi aujourd'hui.

--Madame... vous... êtes bien bonne--balbutia Berthe, en baissant les

yeux de peur de rencontrer ceux d'Arnold.

La malheureuse femme se sentait défaillir.

La princesse ajouta:

--Voulez-vous me permettre, madame, de vous présenter monsieur de

Hansfeld, qui n'a pas eu, jusqu'à présent, l'honneur de vous

rencontrer?

Arnold s'avança, salua profondément et dit à Berthe:

--Je regrette toujours de ne pas accompagner madame de Hansfeld dans le

monde aussi souvent que je le désirerais; mais après la bonne fortune

qu'elle vous a due, madame, je le regrette doublement; pourtant je me

console, puisque je suis assez heureux pour pouvoir vous présenter

mes... hommages.

Voulant venir au secours de Berthe, qui de plus en plus troublée ne

trouvait pas un mot à répondre à Arnold, madame de Hansfeld dit à

celui-ci en lui présentant M. de Brévannes d'un geste:

--Monsieur de Brévannes....

Ce dernier salua.

Le prince lui rendit ce salut et lui dit avec affabilité:

--Je serai toujours enchanté, monsieur, de vous rencontrer chez madame

de Hansfeld, et j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir souvent.

--Aussi souvent, monsieur, qu'il me sera possible de profiter d'une

offre si aimable sans en abuser....

Après ces préliminaires indispensables, les quatre personnages

s'assirent. Paula à sa place, à droite de la cheminée, Berthe à gauche,

M. de Brévannes à côté de madame de Hansfeld, et Arnold auprès de la

fille du graveur.

Le prince, sentant la nécessité de vaincre son émotion, faisait les

honneurs de chez lui avec la plus parfaite dignité.

Berthe, de son côté, se rassurait peu à peu; Paula tâchait de ne pas

céder aux terribles préoccupations que devait lui causer son dernier

entretien avec Iris.

M. de Brévannes, qui avait toujours entendu parler du prince de Hansfeld

comme d'une sorte d'original, farouche, bizarre, à demi-insensé, et qui

s'était demandé comment sa femme avait pu s'éprendre d'un tel homme, M.

de Brévannes resta stupéfait de la distinction et de la gracieuse

urbanité du prince, dont la figure juvénile et douce était des plus

charmantes.

Alors il comprit parfaitement l'amour de Berthe, et sa rage s'en

augmenta contre elle et contre M. de Hansfeld. Aussi, jetait-il

quelquefois sur celui-ci à la dérobée des regards de tigre; puis il

cherchait les yeux de Paula avec un air d'intelligence tour à tour

sombre et passionné qui prouva à madame de Hansfeld qu'Iris ne l'avait

pas trompée au sujet du livre noir.

Un silence assez embarrassant avait succédé aux premières banalités de

la conversation.

Le prince le rompit en disant à Berthe:

--Vous avez dû, madame, avoir bien de la peine à trouver cette demeure

isolée au milieu de ce quartier désert?

--Non, monsieur,--répondit Berthe en rougissant jusqu'aux yeux;--mon

père... habite très près d'ici.

Cette réponse, que la jeune femme avait, pour ainsi dire, faite

involontairement, redoubla sa confusion en lui rappelant les premiers

temps de son amour pour Arnold. Celui-ci se hâta d'ajouter:

--C'est différent, madame; mais venir à l'île Saint-Louis, c'est

toujours une espèce de voyage pour les véritables Parisiens.

--Du moins--dit M. de Brévannes--on est bien dédommagé de ce voyage...

comme vous dites, monsieur, en pouvant admirer cet hôtel... un véritable

palais!...

--En effet--dit Paula pour prendre part à la conversation--dans le

faubourg Saint-Germain, ce quartier des beaux hôtels que nous avons

habité pendant quelque temps, on ne trouve rien de comparable à cette

demeure véritablement grandiose.

--On ne peut plus bâtir des palais maintenant--dit M. de Brévannes--les

fortunes sont beaucoup trop divisées.... Vous avez beaucoup plus de bon

sens que nous, messieurs les étrangers; en Angleterre, en Russie, en

Allemagne aussi, je le suppose, le droit d'aînesse a sagement maintenu

le principe de la grande propriété.

--Je suis sûr, monsieur--dit en souriant M. de Hansfeld--que vous n'avez

jamais eu de frère ou de soeur?

--C'est vrai, monsieur; mais qui vous donne cette certitude?

--Votre admiration pour l'excellence du droit d'aînesse.

M. de Brévannes ne comprit pas ce qu'il y avait d'aimable dans les

paroles du prince, et il répondit:

--Vous croyez, monsieur, que si je n'étais pas fils unique j'aurais eu

d'autres manières de voir à ce sujet?

--Je crois, monsieur, que votre manière d'aimer vos frères et vos soeurs

aurait complètement changé votre manière de voir à ce sujet. Mais,

pardonnez-nous, madame--dit le prince en s'adressant à Berthe--de parler

pour ainsi dire politique; ainsi, sans transition aucune, je vous

demanderai ce que vous pensez de la nouvelle comédie... donnée au

Théâtre-Français. Madame de Hansfeld et moi, nous avons eu le plaisir de

vous y voir, je n'ose dire de vous y remarquer.

--Cela ne pouvait guère être autrement--dit Berthe en reprenant un peu

d'assurance--j'étais à côté de madame Girard, qui avait une coiffure si

singulière qu'elle attirait tous les regards.

--Je vous assure, madame--reprit Paula--qu'en jetant les yeux dans votre

loge nous n'avons vu le singulier bonnet... le sobieska de madame

Girard, que par hasard.

--Cette comédie m'a paru charmante et remplie d'intérêt--dit Berthe--et,

sans connaître l'auteur, M. de Gercourt, j'ai été enchantée de son

succès... il avait tant d'envieux!

--L'auteur, M. de Gercourt, est tout à fait un homme du

monde?...--demanda madame de Hansfeld.

--Oui, madame--reprit M. de Brévannes--il a été l'un des cinq ou six

hommes des plus à la mode de Paris; on le classait même immédiatement

après le _beau_ Morville, cet astre qui a longtemps brillé d'un éclat

sans égal; entre nous, je ne sais pas trop pourquoi; c'était un

engouement ridicule, rien de plus, car Gercourt et beaucoup d'autres ont

mille fois plus d'agréments que ce prétentieux M. de Morville.

Paula tressaillit en entendant prononcer un nom si cher à son coeur.

Le regard de la princesse rencontra le regard d'Iris... ce regard lui

pesa sur le coeur comme du plomb.

Ignorant complètement l'amour de Paula pour M. de Morville, et croyant

d'un bon effet aux yeux de madame de Hansfeld, de faire montre de dédain

à l'endroit d'un des hommes les plus recherchés de Paris; cédant

d'ailleurs à un sentiment d'envie et à une habitude de dénigrement qu'il

avait depuis longtemps prise à l'égard de M. de Morville, qu'il

détestait, sans autre motif qu'une basse jalousie, M. de Brévannes,

continua:

--Ce M. de Morville a une jolie figure, si l'on veut; mais il a l'air si

stupidement satisfait de lui-même, qu'il en fait mal au coeur. On parle

de ses succès; après tout, il n'a jamais réussi qu'auprès de ces femmes

faciles auxquelles on peut prétendre, pourvu qu'on soit du monde dont

elles sont.... On a fait beaucoup de bruit de sa liaison avec cette

Anglaise: il en était fort épris, soit; mais elle se moquait de lui,

comme fera toute femme de bon goût; car ne trouvez-vous pas, madame,

qu'on peut toujours à peu près juger de la valeur d'une femme par la

valeur de l'homme qu'elle distingue?

--C'est généralement vrai, monsieur--dit Paula en se contenant.

--Eh bien! madame, vous venez d'apprécier les sots et ridicules

enthousiastes de ce sot et ridicule Morville.

Rien de plus vulgaire que ce dicton: Les petites causes produisent

souvent de grands effets. Mais aussi rien de plus vrai que cette

vulgarité.

En voici une nouvelle preuve:

M. de Hansfeld ne connaissait pas M. de Morville, il lui était donc

indifférent d'en entendre parler en mal ou en bien; mais cédant, malgré

lui sans doute, à un vague désir de se mettre bien avec M. de Brévannes,

il crut lui être agréable en partageant son avis au sujet de M. de

Morville.

Enfin, la pauvre Berthe elle-même, autant par envie de complaire à son

mari que par suite de cette déférence, de cet acquiescement involontaire

qu'une femme accorde toujours au jugement de celui qu'elle aime, la

pauvre Berthe, disons-nous, fut, pour ainsi dire, le naïf et timide écho

du prince dans la conversation suivante.

Cette conversation fut la _cause_; nous dirons tout à l'heure l'_effet_.

M. de Hansfeld reprit donc:

--Je ne connais pas M. de Morville, je l'ai aperçu deux ou trois fois;

il m'a paru beau, mais d'une affectation presque ridicule, et j'ai

entendu dire que l'on exagérait beaucoup son mérite....

--C'est aussi ce que j'ai entendu dire...--ajouta la malheureuse

Berthe;--il a, ce me semble, une figure très régulière... mais peut-être

un peu insignifiante.

Paula ne dit pas un mot; elle prit sur la petite table l'épingle fatale

et se mit à jouer avec ce bijou.

Iris ne quittait pas sa maîtresse du regard.

Elle tressaillit d'une sombre joie au mouvement de sa maîtresse.

On le voit, la petite _cause_ commençait à produire son _effet_.

--Je suis enchanté de voir une personne de goût comme vous,

monsieur--dit M. de Brévannes au prince--rendre mon jugement décisif en

l'approuvant.

Arnold, pour achever de se mettre tout à fait dans les bonnes grâces du

mari de Berthe, hasarda un léger mensonge et reprit:

--Je me souviens même d'avoir un jour écouté sa conversation, et je l'ai

trouvée au-dessous du médiocre....

--Il est vrai que M. de Morville ne passe pas, dit-on, pour avoir

infiniment d'esprit...--ajouta le doux et tendre écho en baissant ses

grands yeux bleus, et en rougissant à la fois et de mentir et de faire

une sorte de _bassesse_ pour être agréable à M. de Brévannes.

La petite cause continuait de produire son effet.

Tenant dans sa main droite l'épingle constellée madame de Hansfeld

battait pour ainsi dire sur sa main gauche la mesure du crescendo de

colère qui l'agitait, et qui enveloppait Berthe, M. de Brévannes et le

prince.

Dans ce moment elle rencontra les yeux d'Iris, et, au lieu de détourner

son regard de celui de la bohémienne, elle la regarda un moment d'un air

tellement significatif, qu'Iris crut qu'elle allait lui donner

l'épingle.

M. de Brévannes reprit, en s'adressant à madame de Hansfeld:

--Mais vous-même, madame, que pensez-vous de M. de Morville?

N'avons-nous pas raison de nous révolter un peu contre l'admiration

moutonnière qui fait une idole d'un homme nul?

--Certainement, monsieur--dit Paula--il est très bien de ne pas accepter

des renommées par cela seulement qu'elles sont des renommées....

--C'est qu'aussi jamais renommée ne fut moins méritée; et je ne suis pas

le seul, je vous le jure, qui proteste contre elle.... Beaucoup de

personnes pensent comme moi; et ce qui indispose contre ce M. de

Morville, c'est qu'il prétend à tous les succès. A l'entendre, il monte

à cheval mieux que personne, il fait des armes mieux que personne, il

lire à la chasse mieux que personne....

--Est-ce que M. de Morville est grand chasseur?--dit Arnold.

--Il en a du moins la prétention, car il les a toutes; mais je suis sûr

qu'il justifie aussi peu celle-là que les autres, et qu'il chasse par

ton et non par plaisir.

--Il a tort--dit Arnold--car c'est un des plus vifs plaisirs que je

connaisse....

--Vous êtes chasseur, monsieur?--dit M. de Brévannes.

--Nous avons de si belles chasses en Allemagne, qu'il est impossible de

ne pas avoir ce goût. Il est surtout une chasse que j'aimais beaucoup,

et qui n'est peut-être pas très connue en France....

--Quelle chasse, monsieur?... Je puis vous renseigner, car j'ai aimé,

j'aime encore passionnément la chasse....

--La chasse au marais. Nous avons en Allemagne d'admirables passages

d'oiseaux aquatiques.

--Vous aimez la chasse au marais!...--s'écria M. de Brévannes après un

moment de réflexion, et comme éclairé par une idée subite.

--A la folie... monsieur.... Mais avez-vous en France beaucoup de ces

chasses?

--Nous en avons, et je puis même dire que j'en ai une chez moi, en

Lorraine, des plus belles de la province....

--Certainement--dit naïvement Berthe--ce matin même encore le régisseur

de M. de Brévannes lui a annoncé qu'il y avait en ce moment un passage

extraordinaire de...--je ne me rappelle pas le nom de ces oiseaux--dit

Berthe en souriant.

--Un passage de halbrans; ils sont venus s'abattre sur nos étangs par

nuées... et, tenez, monsieur--dit M. de Brévannes avec une expression de

franche cordialité--si je ne craignais pas de passer pour un vrai paysan

du Danube... pour un homme par trop sans façon....

Le prince regardait M. de Brévannes avec surprise.

--En vérité, monsieur--lui dit-il--je ne comprends pas....

--Eh bien, ma foi, arrière la honte, entre chasseurs la franchise avant

tout. Le passage des halbrans est magnifique cette année, il dure

toujours au moins une huitaine. J'ai quatre cents arpents d'étangs; ma

maison est confortablement arrangée pour l'hiver.... Permettez-moi de

vous offrir d'y venir tirer quelques coups de fusil; en trente-six

heures nous serons chez moi.... Et, si par un hasard inespéré, madame de

Hansfeld n'avait pas trop d'aversion pour la campagne pendant quelques

jours d'hiver, madame de Brévannes tâcherait de lui en rendre le séjour

le moins désagréable possible. Vous le voyez, monsieur, lorsque je me

mets à être indiscret, je ne le suis pas à demi....

A cette proposition si brusque, si inattendue, si en dehors des

habitudes et des usages reçus, et qui, acceptée par M. de Hansfeld

pouvait avoir de si terribles résultats, la princesse tressaillit.

Berthe rougit et frissonna.

Iris bondit sur sa chaise. M. de Hansfeld put à peine dissimuler sa

joie; pourtant, avant d'accepter, il tâcha, mais en vain, de rencontrer

le regard de Berthe. La jeune femme n'osait lever les yeux.

Arnold interpréta cette expression négative en sa faveur, et répondit:

--En vérité, monsieur, cette offre est si aimable et faite avec tant de

bonne grâce... que je craindrais de vous laisser voir tout le plaisir

qu'elle me fait, si, comme vous le dites, entre chasseurs on ne devait

pas avant tout accepter franchement ce qu'on vous offre franchement.

--Vous acceptez donc, monsieur?--s'écria M. de Brévannes.--Puis,

s'adressant à Paula:--Puis-je espérer, madame, que l'exemple de M. de

Hansfeld vous encouragera, si sauvage que soit mon invitation, si

insolite que soit en plein hiver, je n'ose dire... une telle partie de

plaisir. Je suis sûr que madame de Brévannes ferait de son mieux pour

vous faire trouver moins longs ces quelques jours de solitude au milieu

de nos bois.

--Croyez, madame--dit Berthe d'une voix altérée--que je serais bien

heureuse si vous daigniez nous accorder cette faveur.

--Vous êtes mille fois aimable, madame; mais je crains de vous causer un

tel dérangement...--dit Paula dans une inexprimable angoisse. Elle

sentait que de son consentement allait dépendre son avenir, celui de M.

de Morville, celui de Berthe et d'Arnold; car, ainsi que l'avait prévu

Iris, sans s'attendre pourtant à cet incident si peu prévu, elle

sentait que les événements allaient se précipiter d'une manière

effrayante.

--Soyez généreuse, madame--dit M. de Brévannes;--nous tâcherons de vous

distraire... nous organiserons pour vous de véritables chasses de

demoiselles; j'ai des furets excellents.... Si vous ne connaissez pas le

divertissement du furetage, cela vous amusera, je le crois.... Le temps

est assez doux cet hiver... je puis vous promettre une pêche aux

flambeaux.... Enfin, j'ai une réserve bien peuplée de daims et de

chevreuils; vous en verrez prendre quelques-uns dans les toiles. Je me

hâte de vous dire que cette chasse n'a rien de barbare, car les victimes

restent vivantes. Je sais, madame, que ce sont là de rustiques et

simples amusements; mais le contraste même qu'ils offrent avec la ville

de Paris pendant l'hiver peut leur donner quelque piquant... de même

qu'après les avoir goûtés vous trouverez peut-être plus de saveur aux

brillants plaisirs du monde.

--Croyez, monsieur--répondit Paula, dans une anxiété de plus en plus

profonde--que cette partie de plaisir improvisée me serait extrêmement

agréable par la seule présence de madame de Brévannes; mais je crains

vraiment qu'elle ne consente à ce voyage impromptu que par considération

pour moi.

--Oh! non, madame, j'y trouverai, je vous assure, le plus grand

charme... le plus grand plaisir....

Encore un effet important causé par une petite cause.

Ces paroles furent prononcées par Berthe avec une si naïve expression de

bonheur et de joie... le regard qu'elle échangea en ce moment avec

Arnold (regard rapidement intercepté par Paula) trahissait une passion

si profonde, si ineffable, si radieuse, que tous les serpents de l'envie

et de la rage mordirent madame de Hansfeld au coeur.

Paula aussi aimait avec passion, avec enivrement... et cet amour ne

devait jamais être heureux. La vue d'un bonheur qui lui était interdit

redoubla sa colère; elle se souvint de la malveillance presque

méprisante avec laquelle M. de Brévannes, M. de Hansfeld et Berthe

avaient parlé de M. de Morville; elle les enveloppa tous trois dans le

même sentiment de haine; dans ce moment d'exaspération, d'autant plus

violente qu'elle était plus contrainte, elle accepta l'offre de M. de

Brévannes, et dit à Berthe d'une voix dont elle sut parfaitement

dissimuler l'émotion:

--Eh bien, madame, au risque d'être véritablement fâcheuse en me rendant

à votre aimable insistance... j'accepte.

--Oh! que vous êtes bonne, madame!--s'écria Berthe.

--Et quand partons-nous, monsieur de Brévannes?--dit le prince sans

pouvoir dissimuler sa joie;--je me fais une fête de cette chasse.

--Je serai aux ordres de madame de Hansfeld--dit M. de

Brévannes;--seulement je lui ferai observer que le séjour des oiseaux de

passage est ordinairement assez court, et que nous devrions nous rendre

chez moi le plus tôt possible.

--Qu'en pensez-vous, madame?--dit M. de Hansfeld à sa femme.

--Mais si demain... convient à madame de Brévannes....

--A merveille--dit M. de Brévannes.--Moi et ma femme, nous partirons ce

soir pour vous précéder de quelques heures, et avoir au moins le plaisir

de vous attendre.

A ce moment, Iris se leva.

Ce mouvement rappela à madame de Hansfeld toute la terrible réalité de

sa position.

Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 9 / 11 段